ET ENSUITE
Au seuil de la ferme, la filleule du c^dIou, assise sur un escabeau, allaite son petit enfant et lui chante à mi-voix une complainte espagnole.
Finas, sous une tonnelle, découpe des sèches en petits morceaux et garnit d'appâts les hameçons d'une palangrotte. Les coqs proclament leur triomphe ; les chiens fauves à demi-sauvages aboient autour des gourbis des khammès.
A Tabri d'une grande haie, les femmes kabyles du voisinage^ que le colon a convoquées à une touiza, épluchent des épis de maïs ; il leur envoya, pour leur collation, des tasses de café, des galettes feuiUletées au sucre, des rayons de miel ; elles jacassent sans arrêt ; leurs ribambelles d'enfants jouent avec Romaine, qui leur enseigne les rudiments du français ; un soldat mutilé, amputé des deux jambes, s'est traîné sur une natte, auprès des paysannes, plaisante avec elles et leur chante, en langue berbère, le poème de ses exploits, composé à sa gloire par un aède du village.
On entend des détonations lointaines; les jeunes gens des hameaux voisins célèbrent la fête du Marabout des Hauts-lieux, pour que les prochaines moissons soient belles, que les criquets ne dévastent point les jardins et que les sangs dûs soient rachetés ; par intervalles arrivent aux oreilles des gens du bordj des mélopées des laboureurs et des pasteurs.
Un cliquetis ininterrompu de chaînes et les crachotements d'un treuil à vapeur dénoncent la présence d'un bateau côtier mouillé devant lalâlaise et sur lequel on charge quatre cents barriques du vin de l'exploitation:
Derrière le groupe des fermes s'élève la masse imposante des murailles de la forteresse ; elles escaladent le ciel, plus rousses à mesure qu'elles montent dans le soleil.
Le fils et le neveu du colon ont abandonné leurs chevaux nains et regardent des images violentement coloriées, et le fils de la maison dit à son cousin qui l'approuve : « Moi, quand je serai grand, je feraÀ comme papa ; j'irai loin, très loin, plus loin que personne n'est jamais allé ! »
Cette simple phrase déchaîne en l'esprit de Cassard un monde d'images ; une voix intérieure lui chuchote :
(( Cassard, tu n'es pas l'homme de ton bordj, tu e% l'homme de l'espace ; tu n'es pas l'homme du soc et de la glèbe;, tu es l'homme des horizons ; tu n'es pas l'homme des murailles et du toit, tu es le nomade; tu n'es pas l'homme de la famille, tu es le pirate qui jouit du labeur des autres et leur vole la volupté. Tu es l'homme de ta passion ; tu n'es pas atteint du mal de l'inquiétude, mais bien du mal de la conquête, de ce mal qui frappe si gravement les esprits synthétiques et qui précipite leur perte. Demain, dans ta pensée, est un peu plus de puissance ; ainsf que tes ancêtres sarrazins, tu es poussé vers l'irrésistible besoin de courir vers le plus oultre: Tu as cru aimer, tu as cru posséder, tu as cru comprendre : tu t'es leurré; tu n'as jamais agi que ta volupté ; les femmes de ta vie ne furent que des captives. Penser à ton erreur te rend triste ! Et pourtant l'instinct est plus fort que ta tristesse. Tu engloutis et digères la civilisation comme les bêtes limivores engloutissent et digèrent la vase du fond des abîmes ; une colonne ininterrompue de bourbe traverse leur corps ; ils n'en retiennent que les parcelles alimentaires à leur usage. Tu n'es, quand tu parles à ua civilisé, que mensonges et faux semblants ; au fond de ton cœur grouille le sauvage ; ton sang-froid dans l'action est horrible ; la brute primitive hurle en toi ; Cassard;, tu n'es que l'homme de ton sabre ; si les guer-
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riers les plus féroces te témoignèrent sympathie et déférence, ne fut-ce point parce qu'ils avaient Tintuition des correspondances de leur âme et de la tienne.
Deux bras frais se nouèrent soudain autour de son cou ; Hélène se penche sur lui ; elle le regarde, le» paupières gonflées de larmes, comme si elle avait deviné ses pensées ; elle le prend par la main, le conduit au jardin, où ils sont seuls.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? lui demandc-t-cllc. Un sentiment formidable de jalousie s'élève en lui
à ridée que quelqu'un aimerait sa femme qui ne serait pas lui ; elle lit son émotion sur son visage, écarte sa vareuse, lui découvre la poitrine, l'embrasse à l'endroit du cœur, puis sur les lèvres.
— De cœur et d'âme ! lui murmure-t-elle.
Il entrouve son peignoir, déplace des dentelles, la baise sous le téton gauche, puis sur la bouche :
— De cœur et d'âme ! dit-il à son tour.
C'est là, selon une coutume italienne, un indissoluble serment d'amour: Ils s'étreignent, en se promenant, et voici qu'Hélène ajoute :
— C'est le dernier amour, à mon âge, vois-tu, qui est toujours le meilleur:
Peu à peu le sentiment de jalousie qu'il éprouve pour elle grandit, s'étend, embrasse maintenant ses proches, ses familiers, sa terre, son bordj, sa tribu, sa patrie algérienne
Et cependant. . .
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