GÉNÉALOGIE I I
Romaine, qui le surnomma le Magnifique, est Cassard le Corsaire, qui fut, au xvii* siècle, la terreur des côte» méditerranéennes. Il confessa, au jour de sa mort, avoir amariné 477 felouques, 120 sacolèves, 96 trabaoolos, 189 galères de tout rang, saccagé 201 villages, brûlé 22 monastères), trucidé 2,776 gêneurs, enlevé des marchandises pour 8^ millions de livres, vendu plus de 3,000 turcs en pays chrétien et plus de 5, 000 chrétiens en pays turc, forcé 1,119 vierges dont plusieurs étaient les épouses du Seigneur, biscotte 10,971 femmes mariées, mêmement pudiques et contre leur gré, avoir eu commerce de débauche avec i,5io gitonsi, dont 903 étaient ecclésiastiques, entretenu harem à la mode turque ; il fut, d'ailleurs, des plus dévots à Notre-Dame-de-la-Garde et dagua un page pour avoir mal parlé d'elle. Outre ce, il fut l'ami intime d'un dey d*Alger, qui le gratifia d'un vaste domaine sur le littoral du Constantinois ; les tribus berbères l'accueillirent comme la pieuse veuve reçoit le prophète qui marche dans les voies de Dieu ; le» esclaves du raïs bâtirent au fond d'une anse, sur une énorme falaise, un puissant bordj à épaisses murailles; à peine construit, ce fort servit au dey de base d'opérations militaires contre les Etablissenments de la Galle, qui versèrent grosse rançon pour éviter le saccage. La trahison d'un lieutenant provoqua l'arrestation, à Marseille, du loup de mer convaincu de n'avoir point versé au trésor royal, en livres barcelonaises de tern, en florins, patacs et besans, la part légitime de bénéfices qui lui revenait de par ses lettres de marque;, il fut condamné, pour malversations intolérables, à la peine capitale ; il argua en vain, dans sa défense, qu'argent du roi est sujet à la pince. Un matin, au petit jour, il bénit le Vieux-Port avec ses pieds du haut de
sa grand'vergue ; son dernier geste, au moment qu'on le jeta, fut, à la joie du petit peuple de Bagatoûni qui l'applaudit avec fureur, une obscénité; jovial, il renia Dieu en mourant ; de même que lui firent ses matelots, pendus aux basses vergues, et il y eut là beau scandale pour les âmes croyantes.
Le dey d'Alger, lequel s'attribua son bordj, ses femmes et ses richesses, ordonna, pour le venger, d'empaler et d'empailler trois chevaliers de Malte qu'il tenait dans ses geôles ; le grand maître de Tordre fit aussitôt par représailles, crucifier six Turcs la tête en bas; ces sacrifices eussent amené une recrudescence d'hostilités entre les Etats barbaresques et la chrétienté, si le dey n'avait pas été, entre temps^, assassiné par un janissaire qui prit sa place, fut massacré le lendemain par un coulougli que son khaznadji trucida le surlendemain; au milieu des désordres qui s'ensuivirent, le bordj fut laissé à l'abandon; une végétation luxuriante envahit ses cours, ses terrasses, ses glacis, ses abords; la légende conserva dans le pays le souvenir des splendeurs du raïs et de son manoir.
Aussi, nul autochtone ne fut-il surpris d'apprendre que le grand-père de Cassard, spahi le plus hardi du général Youssouf, renouait les traditions de l'aïeul et restait fidèle à ses ascendances berbères en réclamant au gouverneur général de l'Algérie, à titre de récompense, la concession gratuite du fief attribué jadis par le dey au pirate; peu fortuné, le vieux frappeur de sabre, après avoir obtenu satisfaction, ne tenta point de radouber la forteresse; il ne toucha ni à ses remparts, ni aux broussailles qui en défendaient l'approche; il créa une ferme sur les contreforts incultes des montagnes, défricha et emblava les meilleures terres, planta de la vigne, tailla et greffa ses oliviers, accrut son bien; son fils aîné
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Taugmenta après lui; les fièvres paludéennes le tuèrent jeune encore; ses héritiers, un garçon et une fille,, furent placés sous la tutelle de cousins paysans qui négligèrent l'entretien du domaine.
Quoique élevé par des gens farouches pour qui toute abstraction était de mauvais augure, le dernier des Cassard fut de bonne heure fou de science. Il eut à lutter contre les instincts de sa race, violente et irascible, qui menaçaient, à la moindre occasion, de s'éveiller en lui; pendant de longues années, il travailla à se civiliser. ,
Afin de pouvoir restaurer le bordj du raïs, il se lança, après qu'il eut un temps tâté du fonctionnarisme, dans les entreprises les plus variées et les plus hasardeuses; il devint Tun des grands condottiere» français de l'Afrique tropicale, y gagna la fortune qu'il cherchait, y revint maintes fois, écrivit à l'occasion le récit de ses voyages, se maria et ne s'en repentit point.