‹ Cassard le BerbèreChapitre 4 sur 24 · UN AVENTURIER · texte numérisé non relu

UN AVENTURIER

Justus sibi lex est.

Colon en Algérie, explorateur au Soudan, poète, romancier^, Cassard aima l'action non seulement pour le profit, mais aussi pour l'émotion qu'elle lui procurait. Frère Jehan laïque, il se faufilait au premier rang là où abondait or à amasser, beauté à savourer et coups à donner et à recevoir. Son existence fut donc copieuse en bourrades, en désappointements, en voluptés, en célébrités. A vrai dire, il n'était satisfait que s'il s'inquiétait, s'il braconnait, s'il se colletait, en vue d'affaires fructueuses, avec mauvais bipèdes de son sexa, s'il gongorisait et haricotait avec les dames, s'il s'échauffait le sang à courir la bague, la quintaine et la prétintaine, s'il bourlinguait sur les ponts d'un navire, s'il vaguait de savane en prairie, d'erg en hamada, de terroir salicole en plateau caillouteux, de tranchée em boqueteau; il eut pour amis chers des matelots, de» chauffeurs, des artistes d'étranges métiers, des passagers de gaillard d'avant^, des émigrants loqueteux, mais de verbe succulent, des mange-mil de l'Ariège, des Sahariens au visage voilé et aux cheveux tressés, des

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nègres à face cicatrisée par la coutume ethnique, des brousaards au cuir tanné qui grelottaient la fièvre, des levantins uranistes, des nomades sémites, berbères ou peuhl. Son plus vif désir eût été de ressembler au cadi Mohamed ben Samâa, qui, centenaire, déflorait des vierges, domptait des chevaux et buvait à tire-larigot, entendons à hanaps larmoyants^ le bon vin doré de Chiraz. Mais il n'était que vanité.

Au lieu de jouir en repos de son bien, quand il Teût amassé, il haïssait, par moments, de lapire haine, femmes, bouquins, plumes, paperasses et la riche fermemanoir où il régnait en patriarche; il s'évadait de ses geôles, courait le monde, visita ainsi TOrient, parcourut les palmeraies algériennes^ erra au milieu des mirages des grandes sebkas, s'attarda aux terrasses des ksour, à contempler sans naïveté, près d'un poète saharien, les splendeurs ignescentes du coucher solaire; il frarichit, reins moulus par les réactions du chameau, dunes et pâtures, avec une harpaill)e de rôdeurs pouilleux, traversa les savanes soudanaises, se régala, avec les vieillards, de foutou dans un village, de kalalou dans un autre, de niamboué dans un troisième, navigua sur les pirogues bipartites du Dhioliba, explora les parcours des touaregs orientaux ; chargé de diverses missions par le ministère des Colonies, il se battit au pays de Ganar, négocia des traités avec les hassanes mauritaniens sous la menace de leurs fusils boucaniers,, se lia par le serment du sang avec leurs chefs les plus ombrageux et obtint leur soumission, correspondit avec les doctes exégètes d'El-Azhar et de Karaouigin, institua une politique musulmane en Afrique centrale et fut payé d'ingratitude, s'enfonça dans la forêt dense des tropiques, piétina de purulents humus, des pourritures diluées par les pluies ininter-

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rompues de TEqualcur^ gagna les friches désolées du Tchad et les marais fétides de TOubanghi, partagea le vin de palme des Hommes-léopards, but le fétiche avec les cabacérès du roi Glélé, s'égara dans les moyères du Haut-Nil, roula le long des côtes à barre, des îles retenues dans le creux des estuaires par un réseau de palétuvières, des bancs où Teau ne se distingue pas de la vase, séjourna dans les zaouia du sud marocain chez les hommes-bleus du bon sorcier Ma-el-Aïnine, obtint de lui un fétoua sur des matières de haute théologie et en reçut des lumières sur le métapsychisme; chemin faisant, il bourrait de notes calepins et registres et les entartinait du récit de ses misères physiologiques et morales; brasser un tel compost lui agréait fort en ses bonnes et le délectait en ses heures moroses, lorsqu'un flot de sentimentalisme lui soulevait le cœur .

n vieillissait; la vie au grand air lui seyait moins; il était à demi-défiguré; certain jour, ses compagnons et lui battaient les halliers des bois épais à la poursuite d'une tribu de nègres qu'il leur était enjoint d'apprivoiser par la méthode officielle, dite de la tache d'huile. Il eut la joue gauche caressée sans délicatesse par la matchète d'un guerrier cannibale fort laid et tout nu qui prétendait, autant que belge martyrisé par boche, ne pas se laisser civiliser; afin d'enseigner les bienséances aux camarades de ce malotru, le tirailleur bambara qui suivait Cassard s'écria : Merde 1 et cassa d'un coup de crosse la tête du guerrier; le chirurgien de la colonne pansa la blessure de l'explorateur par des moyens de fortune ; la plaie se cicatrisa à hue et à dia, vaille que vaille ; il fut accomodé, pour le reste de ses jours, à la galante manière des Maisons- moussue» d'une université allemande.

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