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Cassinou va-t-en guerre

en toute admiration et en toute affection, ces reflets humains d'un pa^s qui nous est cher.

L'été, cette année-là, se montrait grognon, orageux, moite, tantôt trop chaud, tantôt trop froid. Mais la menace de Fondée quotidienne n'avait pas empêché le brigadier de gendarmerie de Saint-Lubin-lès-Hont-Hàbi, Joseph Hourtilhacq, dit Sherlock Holmes, et un de ses pandores, de faire leur tournée, ce samedi comme les autres, du côté de Hont-Hàbi-l'Étang.

La tournée du samedi à Hont-Hàbi-l'Étang? Le brigadier n'y aurait manqué pour rien au monde. Cette tournée était (si j'ose risquer ce jeu de mot) une tournée qui en appelait bien d'autres... « Le samedi », vous dira-t-on en pays landais (et surtout du côté de Hont-Hàbi), « le samedi, c'est un dimanche plus petit... le samedi, c'est déjà dimanche... le samedi, la fête commence... » Ces bons proverbes-là, ils

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mériteraient d'être mis en chanson et gueules en chœur par les beaux soirs, avec accompa^ement d'ocarina ou d'accordéon, d'un bout à l'autre de la contrée !

Dès l'aube, les joyeux vivants arrivent daredare, qui à bicyclette, qui en voiture, qui en auto, qui à pied. Pays riche et content de lui, où les distinctions de caste n'existent pour ainsi dire pas entre les gens qui aiment la bonne chère et le plaisir. On se retrouve, on fraternise... Tout à l'heure, le jeune comte de Cabiracq a arrêté sa soixante-chevaux pour épargner au résinier Labouraquère la peine d'aller de Hont-Hàbi-le-Bourg à Hont- Hàbi-l'Étang par le chemin de fer d'intérêt local, affreux instrument de torture auquel sa locomotive a valu le surnom de « petit monstre » et la douceur de ses ressorts celui — sauf respect — de Machecul.

Samedi. Au bord de l'étang, durant l'hiver, en semaine, on n'entend guère que la voix des flots sur le sable et du vent dans les pins ; dominées par ce majestueux et monotone fracas, les maisons des berges ont l'air de nonnes en prière dans une cathédrale emplie de l'hymne des orgues. Mais venez donc visîter*rétang''en été, le samedi et !le 'dimanche ; alors. Termite se fait

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diable... Que voulez-vous? Les auberges du lieu sont réputées, le poisson y est frais, le gibier faisandé à point, et les huîtres, dans leur saison, y sont telles qu'on risque de les saler trop en pleurant des larmes de joie, rien qu*à en contempler une assiettée fraîche.

— Bonjour, la compagnie !

■ — Salut, les gendarmes !

Car c'étaient eux. On leur fit place sous l'auvent déjà fréquenté de l'auberge. Neuf heures. Le soleil, depuis le fond de l'étang barricadé de vert sombre jusqu'au bout du chenal frangé d'azur argenté qui relie l'étang à la mer, usait en fantaisiste de ses talents, jouait à cache-cache avec les nuages, vernissant ici de folle clarté les nappes d'eau, les obscurcissant outrageusement là, donnant ailleurs des colorations de massifs de violettes ou d'hortensias aux bancs de sable des lagunes... Quelques réputés casseurs de croûtes et d'assiettes menaient déjà grand bruit chez Baptistin, à l'enseigne du Pin Rouge.

— Té, le brigadier !

C'était la patronne, une joviale et bruyante commère de quelque'quarante ans, qui, en face de Joseph Hourtilhacq, dit Sherlock Holmes,

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renchérissait chaque semaine sur les manifestations de sympathie auxquelles il lui semblait décent de se livrer en pareil cas :

■ — Sacré brigadier !... Toujours aussi joli garçon... Ah ! tu engraisses ! Non, mais regardez comme il engraisse !... Ce qu'il est beau !... Et cet œil coquin ! On peut dire qu'il est né doublé de la peau du Diable, ce gaillard-là ! Une politesse en vaut une autre :

- — Bougresse de Marie-Rose ! Dieu vivant, je ne la reconnais plus !... Elle rajeunit de dix ans tous les quinze jours !

— Ah ! s'il sait y faire, répliqua la patronne comme en extase... Assieds-toi là et ton gendarme mêmement... Une omelette aux piments, ainsi qu'à l'ordinaire?

■ — Et pardi oui !

Mais le brigader venait à peine de s'asseoir qu'une voix terrible, cuivrée et rauque, fît résonner les profondeurs de l'auberge :

— Je te prie de taire... Me connais-tu ou ne me connais-tu pas?... A moi, on ne me la fait pas ! A moi, on ne me fait pas prendre un chien de mer pour une sole...

Le brigadier tendit l'oreille, risqua un coup d'œil, puis :

•^ Hein? C'est encore ce Cassinou, ce mu-

letier du Diable? demanda-t-il à l'hôtelière.

•— Lui et non pas un autre ... Il est là depuis hier au soir. Il était tellement saoul qu'il a bien fallu le « retirer » pour la nuit dans la grange, le pauvre ! Et voilà qu'il recommence ... C'est bien vrai que le samedi on est excusable de...

Une bordée effroyable de jurons, venue de l'intérieur, interrompit cette plaidoirie. Alors, Marie-Rose, changeant de figure et de ton, alla jusqu'au seuil de la salle :

— J'en ai plein les oreilles, de toi, hé, Cassinou !... Ça y est... Il est cuit; il attrape le facteur... Et il faudra le remettre dans la grange dès midi sonné... Prends garde. Pas tant de bruit... Et parle-moi poliment, hilh de pule, parce que, tu sais, il y a les gendarmes...

L'homme apparut dans l'encadrement de la porte, en face de Marie-Rose : un superbe bonhomme d'une trentaine d'années, au profil accentué, au nez légèrement busqué, au menton un peu galochard, au teint halé, brun et doré, — une tête comme on en voit de profil sur les médailles antiques et une allure comme on en imagine aux gladiateurs romains... Il claudiquait légèrement d'une jambe, ce qui contribuait, quand il s'avançait en se dandinant, à lui donner une

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allure féroce... Mais il n'y a vait^qu*à 'regarder ses yeux, des yeux d'enfant, naïfs et frais, passant du noir le plus dur au brun le plus clair en quelques secondes, pour qu'on éprouvât à son aspect, et si fort qu'il tempêtât, infiniment plus de sympathie que de terreur.

— Il y a les gendarmes, les gendarmes, entends-tu, Cassinou ?... reprit Marie-Rose hypocritement furieuse.

— Les gendarmes? fit l'homme en souriant moqueusement, je les

Et comme il venait de les apercevoir juste au moment où il achevait de prononcer le verbe intranscriptible de cette phrase courte et nette, il s'avança vers eux, tout content, très à son aise, transformant même son sourire moqueur, pour une si belle occasion, en un rire largement épanoui.

— Ce bon Sherlock !... C'est vrai, c'est samedi, c'est l'omelette !... Je n'y pensais plus... Marie-Rose, à tes fourneaux. Je m'invite... Et j'offre du vin bouché... A part ça, brigadier, ça va comme tu le désires?

Le brigadier avait ôté son képi et se grattait la tête, d'un air bizarre, d'un air embarrassé, ennuyé... Le^ pandore, lui, à l'annonce du vin bouché, venait d'ouvrir une bouche et des

yeux^qui démontraient nettement à quel point il se sentait émerveillé et honoré d'une telle politesse... Gela parut agacer son supérieur qui lui ordonna froidement d'enfourcher la bicyclette et d'aller, en attendant que l'omelette fût cuite, chercher au bourg trois cigares de deux, sous...

— J'ai besoin de te parler, expliqua le brigadier, quand le gendarme eut disparu au tournant de la route.

Les yeux de Gassinou prirent brusquement leur couleur foncée des heures de colère ou de méfiance.

— En vérité ?... SoitI Mais, tu sais, je n'aime pas beaucoup cela... le samedi surtout !... Je m'assieds à ta table bien honnêtement, et toi, tu me reçois comme si c'était ton métier, et non ton affection pour moi, qui te dictait, en ce jour, ta manière d'agir... Qu'est-ce qu'il y a de démoli?... On se connaît depuis qu'on est nés, toi et moi, et, quoique tu te sois fait gendarme, je n'en garde pas moins un coin de cœur pour toi, je suis ton homme...

— Que tu sois mon homme, cela se pourrait plus que tu ne le penses, répondit sinistrement Hourtilhacq... Est-ce que c'est vrai, ce qu'on raconte?

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— Ça dépend de ce que Ton raconte. Qu'est-ce qu'on t'a encore raconté?

— Ghutî^Si j'ai expédié mon collègue au bourg pour une foutaise, ce n'est pas afin que tu prennes la peine de mettre tout le monde au courant. Ce qu'il y a? Il y a que le maire de Goulombre n'est pas content après toi. Il y a qu'il a constaté qu'on lui a pris dans les^quinze poules depuis un mois et qu'il va jurant que le Piocq et toi y êtes sûrement pour quelque chose. Tel que tu me vois, je suis en train d'enquêter. D'ailleurs je te jure que, pour le moment, je ne peux croire à un tel méfait de la part d'un homme de ton rang, qui a le cœur sur la main et qui a du foin dans ses bottes.

Gassinou parut réfléchir, enfonça son béret presque au ras de sa frange drue et brune, cracha par terre et déclara :

— Bon. Quand tu reverras le maire de Çoulombre, tu lui diras, et de ma part, qu'il ferait mieux de surveiller sa femme que ses poules. Geci, comme de juste, entre nous également.

— Le maire?... sa femme?... fit le brigadier de plus en plus gêné...

— ^Hé oui ! Parce qu'il y a de mauvaises langues qui disent que le petit prochain du maire

de Coulombre, quand il viendra, aura des chances de te ressembler plus qu'à son papa.

Le brigadier Hourtilhacq sursauta, s'occupa de sa pipe avec une minutie piteuse ; il parvint néanmoins à lancer ensuite d'assez bon cœur :

■ — Ce qu'i/s sont méchanls, le monde, tout de même !

• — A qui le dis-tu? C'est comme ça, mou vieux... La vie est la vie ; tout un chacun y a ses torts : ainsi, moi, je chipe les poules du maire; toi, tu lui empruntes sa poule... C'est bien fâcheux.

■ — Voler des poules, toi, un garçon à sou aise !

— Tromper ton maire, toi, marié et brigadier de gendarmerie !

Posé de la sorte, le débat eût été difficile à résoudre, si les deux adversaires n'avaient pas compris aussitôt qu'il valait mieux s'arranger amiablement. Alors, le brigadier — un bien beau garçon, un brun aux yeux de velours, aux moustaches conquérantes — se confessa ; il raconta, aussi modestement que possible, sa bonne fortune avec la personne en question : deux ans que cela durait, presque à son corps défendant, on pouvait le dire...

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Cassinou, cependant, faisait tinter des écus et des louis dans ses poches...

— Eh bé, ceci reconnu, ça m'épate tout de même que tu me comprennes si mal... Tu entends? Ça sonne clair et loyal, hein?... Du foin dans les bottes, comme tu dis... Et tout n'est pas dans mes bottes, ni dans mes poches !... Ah! pauvre de toi, tu crois que c'est par intérêt que je vole des poules? Ça m'amuse, ça me les fait paraître meilleures... et voilà tout... Je suis franc!... C'est comme la mairesse : elle te plaît parce que tu la voles à son homme...

— Cassinou, je t'en prie...

— Mais ta bourgeoise est rudement mieux... Hé ! Marie-Rose, l'apéro, en attendant le reste... Deux vertes, hein?

— Ce n'est pas que j'aie soif, dit le brigadier, et c'est bien pour t'être agréable... Oui, Marie- Rose, deux vertes, bien légères, et comme pour des enfants... Ceci dit, Cassinou, sans rancune ! On te fichera la paix avec cette histoire... Seulement, le maire en a assez... J'irai voirie Piocq : il écopera pour deux...

— Halte-là! protesta Cassinou... Le Piocq est mon ami, un brave homme, un vieux retraité de la marine. Je ne monterais pas sur l'échiné de mes camarades quand il s'agirait de danser

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pieds nus sur des ajoncs secs... Comme s'il n'y en avait pas assez, dans le pays, de voleurs de poules, pour t'en prendre à tes amis et aux amis de tes amis !

— Tu as raison, tu as raison, dit précipitamment le brigadier... Mais tais-toi, pour Dieu !... C'est entendu, je vais tirer les vers du nez à Barboutiet... ou à Rescampane...

— Pour ceux-là, concéda Cassinou, je ne dis pas «de non »... Ils ont été chacun dans les nouante fois condamnés pour vol de poule... Alors, une fois de plus ou de moins... Débrouilletoi. Je m'en fiche, je crache par terre. A la tienne, brigadier.

Les verres s'entre-choquèrent, puis il y eut quelques instants de silence, que suffisait à justifier honorablement la dégustation de l'apéritif ; à la vérité, Hourtilhacq était assez mécontent de lui : ce damné muletier lui imposait une idée un peu trop élastique de ses obligations ; en outre, Cassinou parlait abondamment et haut, quand il avait bu... S'il allait se vanter de la façon par lui imaginée dont quiconque pouvait coudre le bec au brigadier de gendarmerie de Saint-Lubin-lès-Hont-Hàbi?... Mais, bah! Cassinou avait bon cœur, c'était un pays, un ami de toujours : oui, Hourtilhacq et lui étaient

nés à Loureheyre, « dans le nord », c'est-àdire à sept kilomètres de là, « sur la montagne », c'est-à-dire à vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer, « en plein territoire », c'est-à-dire à une demi-lieue de la côte... Et Cassinou, de son côté, sentait vaguement qu'il n'aurait pas dû coudre aussi solidement le bec du brigadier, parce que, sûr désormais de ne rien risquer, il ne prendrait plus autant de plaisir à chiper de temps en temps une poule ou deux à cet imbécile de maire de Coulombre.

Ces légers nuages se dissipèrent dès le retour du pandore, que suivit immédiatement l'apparition du vin bouché, topaze et rubis, et d'une copieuse platée de jambon fricassé, laquelle venait d'être apportée sur l'ordre de Cassinou, « parce qu'il n'y a rien de tel que le sel du jambon pour préparer le chemin aux piments de l'omelette »... Quand celle-ci arriva, dorée et dodue, bourrée de piments de choix, de piments à brûler les tripes du Diable, une satisfaction quasi religieuse illumina les visages, et, peu après, les langues des convives, chatouillées par la saveur violente, s'agitèrent éperdument, frénétiquemenj:.

Alors Cassinou conta sa claquaille de la veille. L»a clacfUQUle^ c'est la bonibance, ruais la bom.

bance à la mode du lieu, la ripaille alerte et gueularde qui ne s'éternise pas autour d'une table, mais qui conduit le claquailleur, selon sa fantaisie et son appétit ou sa soif, sans souci de l'heure, d'auberge en auberge et même de village en village... On a le sang trop vif, là-bas, pour ne pas bouger, pour ne pas marcher ou pédaler, même quand on zigzague... Foin du siège où l'on prendrait racine ! Il faut changer d'horizon et de maison, cent dieux !

Ainsi, le jour précédent, ils s'étaient rencontrés trois, venant qui du port, qui de la forêt, qui du village... Cassinou avait de l'argent dans sa poche, comme à l'habitude ; l'ami Fantique promit les plus beaux des fruits et des légumes que son métier était d'aller trimballant de seuil à seuil, sur sa carriole; le vieux Piocq,lui, avait fait tâter aux copains une poule qu'il portait dans son sac, une poule bien grasse, bien à point...

— Chut ! implora le brigadier...

Ah ! pour une claquaille, c'en avait été une de soignée, d'inoubliable ! D'abord, on était allé au bout de l'étang, à deux kilomètres de là, goûter la soupe aux poissons de Potisse et boire chacun les deux ou trois litres sans lesquels Gassinou jurait qu'il n'est pas possible de «se

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mettre en train »... Après quoi, on avait rebroussé chemin vers le port et confié les victuailles à la Piocque, une vieille terrible, forte comme un taureau, méchante comme la gale, mais qui était un peu là pour la cuisine, surtout quand elle se sentait elle-même de bon appétit... Puis, il y avait eu la tournée de vertes à l'Hôtel de la Grève, puis une autre tournée offerte au bourg par Fantique qui ne voulait pas être en reste et qui, en plus des fruits et des légumes, offrit quelques flacons tirés du meilleur endroit de son cellier... Cependant Cassinou, qui s'était absenté un instant, revenait en brandissant un superbe gigot... Un repas, mes enfants, comme le pape n'en fait pas dix par année, quoi ! et qui, sur les trois heures de l'aprèsmidi, n'en était pas à sa fin encore. — Une tournée de cafés et de pousse-café ici, une autre là, et le moment de Tapéritif était déjà revenu, sans crier gare. « Au Pin Rouge ! » avait alors ordonné Cassinou... Et la fête s'était continuée au Pin Rouge par des rasades de boissons variées, puis par un bon quartier de confit de dinde vers les neuf heures, histoire de se dégourdir les tripes ; après les avoir dégourdies, il avait fallu les rafraîchir : bière à volonté.

Tant et si bien qu'aux approches de minuit,

Ils s'étaient rencontrés, venant qui du bourg, qui de la plage...

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il ne restait plus à Fantique qu'à rentrer chez lui sans trop se pressei*, crainte d'erreur, au Piocq qu'à se faire rosser chez lui par la Piocque, qui n'admettait pas les fêtes dont elle était bannie, et à Cassinou qu'à dormir dans la grange du Pin Rouge, puisque ses jambes se refusaient à le porter.

Un cercle d'admirateurs s'était formé autour de la table où Cassinou faisait bruyamment le récit de ses exploits : des gars du pays, de fiers lurons, de bons vivants, eux aussi, jeunes ou vieux... Mais, ce sacré Cassinou, il leur faisait encore la pige à tous, pour la beuverie comme pour la boustifaille ! Là-dessus, sa réputation était établie... Il n'en concevait pas une mince fierté. IJésireux d'éblouir définitivement son auditoire, il frappa du poing la table :

— Et ce qu'il y a de plus fort, proclama-t-il jovialement, c'est que le tonnerre du bon Dieu ne m'empêcherait pas de recommencer aujourd'hui !

— Quel bougre ! fit le brigadier qui se préparait à partir... Enfin, tu as raison d'en profiter, tant que le beau temps dure pour le monde.

— Que veux-tu dire par là?

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— Tu n'as donc pas lu les journaux, ces joursci?... On parle de guerre.

Les sourcils de^Cassinou se froncèrent :

— Ah ça? Est-ce que tu voudrais, toi aussi, me faire prendre un chien de mer pour une sole?... Est-ce qu'on n'a pas fini de me farcir les oreilles avec cette histoire?... J'ai déjà failli me fâcher, tout à l'heure, quand ce vieux pecq (1) de facteur m'embêtait avec son éternel « la guerre... la guerre... » Brigadier, tu me fais pitié... Il ne me pousse pas de la mousse sur les yeux, je pense, et je sais lire... Quant au facteur, il y a quarante ans et plus qu'il l'annonce, la guerre, tout ça pour nous faire croire que sans lui, à l'époque, les Prussiens seraient venus jusqu'ici... La guerre ! Il ne faudrait pas chercher à se foutre de moi ; je ne suis pas pêcheur, je n'ai pas besoin qu'on me monte des bateaux ; mais je suis muletier et j'ai un bâton pour tous les mulets, qu'ils soient à deux pattes ou à quatre.

Les auditeurs hochaient la tête, mal convaincus... Mais on connaissait suffisamment Gassinou pour ne pas essayer de discuter avec lui au lendemain d'une daquaille, surtout quand il était

(1) Idiot.

en train d'en inaugurer une autre... Il aimait volontiers à discourir, à pérorer, en bon Méridional; et, si particulière que fût son élo-

' Un cercle d'admirateurs...

quence, elle n'en était] 'pas moins réelle. Il reprit, un peu calmé par le silence qui s'était fait et l'attention qu'on lui prêtait, — en français, cette fois, en son français à lui, pour

donner plus de poids et de dignité à ses paroles •

— Ce n'est pas que je veux dire qu'on ait peur aux Prussiens... Mais pourquoi c'est-il qu'y aurait la guerre? Est-ce que le monde il n'est pas content? Est-ce que le pays pâtit? Est-ce que la résine ne se vend pas? Est-ce qu'il manque du vin à boire?... La guerre, c'était bon autrefois, quand les hommes étaient des sauvages, aussi bêtes que ce pecq de facteur ! Il faudrait voir qu'un roi, un empereur ou le président de la République se mette dans l'idée de les faire massacrer manière de rire un brin... On ne marcherait pas, en Allemagne comme en France ! On n'est plus des moutards... Le progrès est le progrès...

Cependant l'instituteur adjoint, qui venait d'arriver, osa émettre une objection : «Permettez, Cassinou... » Alors Cassinou blêmit, puis rougit, puis crispa les poings, puis frappa par terre de rage... Devant ce morveux-là, il ne trouvait plus de mots et sa voix s'étranglait dans sa gorge, parce qu'il ne savait pas discuter avec les gens qui parlent doucement.

— Ah ! du moment que celui-là aussi s'en mêle, c'est bon !... J'aime mieux filer. Je ferais du désastre.

Il ramassa son béret, prit sa canne et s*en fut, très digne, très raide.

Cependant, au bout de l'auvent, il se ravisa, se retourna, et alors, d'une voix tonitruante :

— La guerre ! Tenez, je vais vous expliquer votre cas, à vous tous tant que vous êtes : vous êtes des froussards, qui avez mal au ventre depuis que cette idée vous est venue... La guerre?... Moi, je dis ce mot et je crache par terre...

Il fit encore quelque pas, se retourna de nouveau et lança d'une voix triomphante, avant de disparaître :

— La guerre, je m'en fous et je la méprise... je suis réformé.

— Té ! Cassinou ! Où t'en vas-tu si vite?

— Té, Cassinou !... Dis donc, tu pourrais donner le bonjour aux amis !

— ■ Té, Cassinou !... Arrête un moment... on va boire un verre.

Mais lui, sur la route qui longe l'étang, marchait à grands pas, en faisant voler des cailloux du bout de son bâton ferré, et ne répondait que par des grognements ou de coléreux haussements d'épaules aux questions et aux invites des passants.

La pluie, vers midi, fit mine de tomber et Cassinou tourna sa mauvaise humeur et la pointe de son bâton ferré contre le ciel, qu'il invectiva de belle manière... A l'endroit où la route quitte le bord de l'eau pour virer brusquement à droite, vers Saint-Lubin et Ttchyatyic, ce fut à la route qu'il s'en prit...

Garce de route ! Comme si elle n'aurait pas pu se déranger un peu pour lui éviter de patau-

ger dans la vase ou de se fatiguer dans le sable ! Tant pis, allons-y !... Et notre homme, tout en grognant et en marmonnant de plus belle, se dirigea vers le coin forestier où il avait pris l'habitude de se réfugier quand il désirait réfléchir ou cuver son vin, sans risquer, durant son repos, les f ai ces 'ou les moqueries de personne.

C'est au sommet d'une belle dune, toute embaumée de serpolet sauvage. Au nord, la solitude règne sur des lieues et des lieues ; à l'ouest, la « grande mer » apparaît entre les fûts des pins, glauque, mouvante et frangée d'argent même par les plus beaux jours ; au sud, on voit, à deux kilomètres de là, les maisons de Hont-Hàbi-l'Etanget l'auberge du Pin Rouge qui semble dire : « Tu sais, quand tu seras fatigué de bouder?... » Cassinoune boudait jamais très longtemps.

Mais il aimait cet endroit comme un animal aime sa tanière. Il avait restauré et recouvert de bonne brande la tranchée principale d'une palombière abandonnée. Rien de meilleur pour se mettre à l'abri des hommes, de la pluie et du soleil quand on n'a plus soif et qu'on se sent pour un temps devenu misanthrope, rien de meilleur pour vous rafraîchir les idées et

VOUS débrouiller l'estomac qu'un bon sommeil de bête sauvage, loin de tout et de tous, parmi la grande odeur marine et celle de la cuisine que prépare le soleil, en surveillant les poêles à frire des cigales.

Cassinou s'étendit sur une litière de fougère qu'il avait accommodée et entretenue à sa taille.

Deux minutes plus tard, il ronflait^ béatement.

II se réveilla tout guilleret, lucide et optimiste. Quelle heure?... Penh! L'heure du jambon si Ton a faim, de l'apéritif si l'on a soif : quatre heures « du tantôt », ou quelque chose d'approchant. Pas besoin de traîner de montres avec soi pour être fixé. Il suffit de consulter la couleur du ciel, son estomac, ou son gosier. Cassinou se frotta les mains, puis se gratta le menton et sourit... Il n'en voulait plus à personne ; il irait jusqu'au bourg rendre visite au coiffeur, faire à son domicile un brin de toilette, — et ce soir, bon sang, surtout s'il y avait bal ici ou là, il les épaterait tous, frais et jovial comme il comptait l'être ; il leur montrerait qu'on tient le coup lorsqu'on s'appelle Cassinou et qu'on ne confond pas un chien] de mer avec une sole. Puis, cette fois, si on lui parlait encore de guerre, i

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serait assez maître de lui pour rigoler au nez de ces espaurilz (1) !

Mais, qu'est cela? Un son de cloche sinistre a soudain retenti dans tout le ciel... Le tocsin !... Et, ces cloches, ce sont celles de Saint-Lubin... Le feu est à Saint-Lubin !... Le feu, dans les Landes, c'est à peu près le seul ennemi grave qu'on se connaisse ; il faut voir quelle union sacrée règne dès que la voix des églises l'annonce, sinistrement... Chacun part au plus vite et par le plus court. Dame, c'est la fortune du pays qui brûle, et qui brûle dur et fort, comme si la flamme des étés se vengeait d'un coup d'avoir été emprisonnée aux troncs des pins sous l'espèce et avec le titre de résine.

Le feu ! La forêt est à jeu du côté de Saint- Lubin!... Tant pis pour la toilette, la claquaille et le bal ; Cassinou ne connaît que son devoir de bon fils des Landes... Et le voici, tout feu tout flammes lui-même, qui bondit à travers les fourrés, puis dans les flaques d'eau lacustre, héroïquement, si giande est sa hâte de rejoindre la route... Celle-ci atteinte, il s'arrête pour souffler un brin... Hein? Quoi?... Un autre clocher appelle au secours, juste à l'opposé de Saint- Ci) Quelque chose comme ahuris, froussards, capons, bêtas, niguedouilles...

Lubin?... Coulombre 1 Coulombre aussi est à feu !... Double Dieu vivant !... Et ce n'est pas fini : en quelques minutes, tous les clochers du pays, l'un après l'autre, s'en mêlent...

Cassinou s'assied, atterré. Ah ça, est-ce qu'il perd la tête?... Non ! son ivresse est loin et, les cloches de toute la contrée, il sait bien qu'il peut les reconnaître à leur timbre, toutes, des plus mesquines aux plus riches, comme on reconnaît avant même que de tourner la tête de vieilles connaissances à leur voix. Les cloches de Saint-Lubin, cheHieu du canton, résonnent lourdement, en personnes d'importance; celles de la petite église enguirlandée de lierre de Coulombre imitent la voix un peu grêle des jeunes filles, quand c'est le mois de Marie ; et voici celles de Cambiange, grognonnes comme le paysage qu'elles dominent ou comme les sangliers qui pullulent dans leur domaine et qu'elles ont l'air de bénir ; celles d'Escanegorb, la commune pauvre, qui paraissent implorer l'aumône en leur langage; celles de Hont-Hàbi, enfin, dont M"^6 la comtesse douairière de Cabiracq fit don à la paroisse et dont le gros bourdon, aussi imposant que sa marraine, semble comme elle parler du nez... Et toutes ces ondes sonores vont et viennent, s'entre-croisent, s'entremê-

Arrivez les autres :... Le monde est à feu!.

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lent comme des passages d'invisibles et sinistres oiseaux dans le ciel lavé par l'orage ; l'immensité sylvestre fait retentir les échos à l'infini... Tout se brouille ; entre les quatre coins de l'horizon, il n'y a plus qu'un désolant et confus bourdonnement... Comment le soleil ose-t-il resplendir à cette heure?

Cassinou enfonce son béret jusqu'aux oreilles, se lève, puis, roulant des yeux hagards, s'élance vers Saint-Lubin, l'endroit le plus proche... Et tout le long du chemin il hurle — ne pensant pas dire si vrai — il hurle d'une voixrauque, d'une voix d'épouvante :

— Arrivez, les autres !... Le monde est à feu ! Tout le monde est à feu !

Il avait suivi le chemin forestier qui débouche à deux pas de la place de la Mairie de Saint-Lubin, laquelle était déjà noire de monde. Haletant, soufflant, il demandait à un chacun :

— Où est le feu?

Et l'on n'avait pas l'air de l'entendre !... Les gens, les femmes surtout, le considéraient avec ahurissement, et tournaient tout aussitôt vers ailleurs, vers le sol de préférence, des yeux affolés, des yeux qui ne semblaient plus voir les hommes ni les choses... Cassinou sentit une angoisse inconnue l'étreindre à la gorge, il n'osa même pas poser de questions... Un peu de patience ! Il s'instruirait par lui-même; tout cet incompréhensible cauchemar s'évanouirait. Pas la peine de courir le risque de se faire lancer au nez des moqueries ou des sottises.

Il ne craignait pourtant rien ni personne, Cassinou, d'habitude : mais tout était si drôle,

aujourd'hui, dans l'aspect de ce bourg archiconnu comme dans celui des physionomies les plus familières !

Justement, le maire venait d'apparaître sur le perron de la « maison de ville », une belle bâtisse toute neuve, orgueil du bourg. Un grand silence se fît aussitôt. Hélas ! Il n'avait pas, lui non plus, sa figure et sa voix ordinaires, cet excellent papa Larbilhot, un si joyeux vieillard, toujours à l'affût d'un bon mot ou d'une farce...

— Mes chers administrés... mes chers enfants... je... je...

— Qu'est-ce qu'il dit? demanda Cassinou... Hé! plus haut, donc !...

— Ah! toi, ta gueule ! lui lanca-t-on de divers côtés...

— ...Mes chers enfants, il n'y a pas à se le dissimuler, l'instant est grave, très grave ; mais la mobilisation générale ne signifie pas forcément la guerre...

Deux ou trois sanglots de femmes et quelques murmures l'interrompirent ; M. Larbilhot, de plus en plus ému, se hâta de terminer son allocution :

— Ce dont je suis sûr, mes amis, c'est que, si ce malheur arrive, vous montrerez aux Prus-

siens qu'il n'y a... qu'il n'y a... que de rudes et fiers garçons, par ici...

Cette fois, les applaudissements crépitèrent et, pour la première fois depuis qu'avait sonné le tocsin, les hommes hurlèrent joyeusement, comme aux soirs de fête ou à la veille des beaux dimanches... Les Landais sont en effet de rudes et fiers garçons, qui ont le droit d'aimer à se l'entendre dire. Allons! Une s'agissait plus que de calmer les mères et les sœurs, les femmes et les fiancées, et puis ce serait samedi quand même, un samedi royal où l'on viderait comme de juste les plus vieilles bouteilles, en attendant d'en trouver d'autres à bon compte, quand on aurait passé le Rhin.

De nouveau, il y eut un mouvement dans la foule : « C'est le comte de Cabiracq ! Il est allé d'un coup d'auto jusqu'au chef-lieu !... Il a des nouvelles !... » Et puis, ce fut un brusque silence : le jeune comte venait d'apparaître à son tour et de rejoindre diverses notabilités sur le perron de la mairie... Bigre ! il avait déjà revêtu son uniforme de lieutenant de réserve! Et l'on constata qu'il serrait la main de* l'instituteur et de l'épicier Doigtdieu, adjoint au maire, ses plus mortels ennemis durant les périodes électorales...

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Mais que le jeune comte leur serrât la main, cela n'avait pas l'air d'étonner l'instituteur ni l'adjoint au maire, et chacun, comme par miracle, se hâta de trouver également qu'un tel geste n'avait rien que de très naturel. « Vive la France ! )> crièrent les uns... « Vive la République ! » crièrent les autres... Et, ces exclamations s'étant spontanément envolées, on s'aperçut avec une sorte de joie et d'enthousiasme jamais éprouvés que les cris les plus divers n'en font qu'un seul, mais qui sonne juste, quand il s'agit de la patrie.

Peu après, les derniers bruits, vrais ou faux, que le comte de Gabiracq rapportait du cheflieu, circulèrent :

— Les Russes ont envahi l'Allemagne. Ils sont des millions... Rien ne peut leur résister !

— Et l'Angleterre? Pourvu que l'Angleterre marche !...

— L'Angleterre? Sa flotte a coulé hier onze cuirassés boches !

— Alors... ça y est? Ça y est bien?

— Et un peu, mon neveu !

— Tant mieux... On va en tuer... On va en bouffer... Ah ! les salauds !

— Vive la France ! Ohé, Yan, Bertranou...

et toi aussi, Cassinou, venez, on va trinquer à la victoire!

Cassinou s'était assis sur une borne et baissait la tête. La guerre ! C'était la guerre, ça y était, et ça y était un peu, mon neveu ! Il se rappelait tous les discours qu'il avait tenus à ce sujet les jours précédents et le matin même ; il se sentait furieux non plus contre les autres, mais contre lui... Maintenant, bien sûr, on aurait de quoi lui river son clou,- quand il déclarait y voir clair en toutes choses !... Une seconde encore, il se révolta. La guerre? Quoi? Ils acceptaient cette nouvelle delà sorte, joyeusement?... Il n'y en aurait pas un qui rouspéterait, ne fût-ce que pour la forme?... Et puis, Cassinou baissa davantage la tête, en murmurant pour lui tout seul : «Assez... j'ai tort... ce que je me dis là, c'est pareillement que si je le disais par envie d'eux... » Il éprouvait une humiliation infinie comme s'il avait été lui, le seul, l'unique Cassinou, chassé d'une fête, relégué à la mauvaise place, mis à la porte d'un bal... Et ce fut alors en lui une tristesse morne, une sorte de désespoir que sa nature têtue et fruste, orgueilleuse et violente, lui avaient fait ignorer jusquelà.

«Ah ça? C'est bien moi, pourtant!» conti-

nuait-il entre ses dents... « Bon Dieu ! Il faut que cela cesse... ou sinon... » Soudain, il prit une résolution énergique. Le comte de Cabiracq descendait les marches de la mairie. Gassinou se leva, s'avança vers lui et l'arrêta familièrement : • — Bonjour, monsieur Henri. Je désirerais vous parler.

— Entendu, mon vieux. Je vais à pied jusqu'au bas de la côte, embrasser grand'mère. Accompagne-moi.

Ils n'allèrent pas très loin de la sorte. En passant devant le café d'Oscar Trentefeuilles, Gassinou, jusque-là muet, avait déclaré en manière d'excuse qu'il pouvait bien, en y mettant du sien, penser en marchant, mais qu'il lui était difficile de parler et de s'expHquer autrement que devant un verre. Il en offrit un au jeune Henri de Gabiracq, lequel ne pouvait refuser : il aurait craint de vexer Gassinou, pour qui il avait une affection sincère ; et, en outre, il avait soif.

— Ma foi, répondit-il après l'invite, mes phares sont garnis et la guerre ne commence que demain... J'aurai le temps de voir ma famille d'ici l'aube... Geci dit, qu'est-ce qu'il y a de cassé, Gassinou? En tout et pour tout à ta disposition.

44 ===z= CASSINOU VA-T-EN GUERRE

La treille de vigne folle monnayait le soleil couchant sur le marbre des tables du bon café Oscar Trentefeuilles. Tout en confectionnant méthodiquement sa verte, Gassinou parla :

— La main sur le cœur, monsieur Henri, je suis votre homme. Je le dis et ne m'en dédis pas. Mais pourquoi faut-il que vous n'ayez pas été loyal avec moi... une fois ?

— Hein, moi ?... pas loyal avec qui que ce soit au monde ?

— Hé là ! Attendez !... Je ne parle pas autrement que dans le sens du vrai et il se peut que dans un clin d'œil vous soyez à même de me comprendre et de reconnaître ce que j'avance. La main sur le cœur et je suis votre homme, je vous dis... Vous vous rappelez, il y a dix ans et peut-être plus, quand vous aviez loué sur la grand'route, à Pontourlène, cette belle grande propriété pour une jolie petite dame...

— Chut ! interrompit Henri de Cabiracq en riant... Oublies-tu que je suis marié maintenant... et bon mari et bon père?

— Je voudrais pouvoir en dire autant, et je vous en félicite, répondit Gassinou mélancoliquement... Eh bé, moi, sans en avoir l'air, j'étais fiancé, à l'époque...

— Ah ! oui... la petite fruitière... en face l'église?

— C'eût été vous qui auriez été moi que vous ne parleriez pas plus justement. Ça n'a pas tenu... Ce n'était rien... On rogne un temps, puis on oublie ; et, d'ailleurs, là n'est pas l'histoire... L'histoire, c'est qu'elle s'appelait Marinonnette...

• — En effet.

— Et qu'elle aimait très fort les raisins muscats. Vous savez, monsieur Henri... il y en avait, devant la maison de votre petite dame, une belle treille...

■ — Tu n'avais qu'à venir m'en demander ! Cassinou sursauta :

— De quoi? Est-ce que vous me prendriez pour un « ^^erdu » ou pour un mendiant? Des raisins, c'est comme les poules... Ça ne coûte rien à élever, ça dépend du soleil et des bonnes saisons. Alors... je n'étais pas tout à fait majeur, j'avais le gousset flasque...

— Je comprends, tu t'es servi à même ma treille? Oui? Ne te fais donc pas de bilo, s'écria jovialement Henri de Cabiracq... Tout cela est loin et je te pardonne de bien bon cceur.

— Vous ne comprenez rien de rien à l'affaire, riposta sévèrement Cassinou... Pourquoi aviezvous laissé à l'entrée de la propriété un écriteau : « Ici, il y a des pièges à loup... » Quand on

46 z;=^=zi==rz CASSINOU VA-T-EN GUERRE

affiche des écriteaux de celte espèce, c'est pour économiser les pièges, un chacun le sait ! Vous m'avez trompé... il y avait des pièges... Et... et...

La voix de Gassinou s'étranglait dans sa gorge.

— Alors... ton infirmité?

— C'est de vous qu'elle me vient... et c'est ce qui est cause aujourd'hui que...

— Mais c'étaient de vieux pièges... à peine capables de briser une patte de poulet?

— Je ne dis pas « de non » ; seulement, sur le moment, ça m'a ému... et j'ai sauté le mur si rapidement que je me suis cassé la jambe en trois endroits...

— Ah ! je comprends pourquoi il ne faisait pas bon de te demander où tu avais gagné cette blessure 1

— On m'a soigné tant bien que mal à Bayonne et j'ai raconté ce que j'ai voulu... ou, plutôt, j'ai envoyé à la balançoire ceux qui se montraient curieux plus qu'il ne se doit entre monde propre... N'empêche qu'aujourd'hui, je souffre bougrement par vous !

— Mais, mon pauvre vieux...

Au loin des chants montaient vers le ciel, le long des routes; la Marseillaise et Bel

ceii de Paii (1) confondaient sous la nue encore nuageuse et incertaine l'âme de la grande et de la petite patrie. Et Cassinou ragea ferme ; les larmes lui vinrent aux yeux :

— Vous me rassurez loyalement ? fit Cassinou.

— Vous entendez? Vous entendez?... Vous n'avez pas été loyal ! Est-ce que je chante, moi, ce soir?... Misère de bon Dieu !... Trois centimètres de moins à une patte qu'à l'autre !...

(1) Beau ciel de Pau.

Rachetez ce que vous avez fait : emmenez-moi. Le jeune lieutenant considéra son interlocuteur avec une gravité attendrie, puis lui tendit la main :

— Le fait est que s'il n'y avait que des types comme toi, dans ma compagnie...

— Ça marcherait, hein? fit Cassinou rasséréné.

— Je le crois.

■ — Bonne parole. J'oublie le piège et... je crache par terre ! ni vu ni connu ! Je ne boite plus !... Où c'est-il qu'on s'engage?... C'est Marylis qui va être épatée !

— Marylis Larribebère?

— Elle-même... C'est elle qui a remplacé dans mon cœur celle que je courtisais la fois où vous fûtes déloyal à propos de muscats.

— N'en parlons plus.

— C'est vrai, et je vous demande excuse, puisque j'ai craché par terre à propos de cela...

— Dis donc, tu as décidément bon goût... Maryhs, elle aussi, est une joHe fdle...

— Ah oui ! mais elle n'a pas confiance en moi ; elle jure qu'elle ne voudra jamais d'un ivrogne et d'un coureur... Monsieur Henri, la main sur la conscience, je bois et j'aime le mouvement, mais je ne suis ni ivrogne ni coureur...

Cette guerre, c'est le salut ! Emmenez-moi, je vous dis.

La nuit s'avançait à pas de velours, moite et masquée de brumes. Le comte de Cabiracq, qui consultait sa montre avec quelque anxiété, expliqua que Gassinou devrait probablement attendre dans les trois semaines pour pouvoir s'engager. Après quoi, il n'aurait qu'à se rendre au chef-lieu, à Combelux.

— Vous me l'assurez loyalement? fit Gassinou.

— Pardi !

— Sans piège à loup?

— Moi aussi, je crache par terre... Je parlerai de toi au capitaine...

— Et je serai avec vous?

— Je recrache, mon vieux.

— Alors je ne vous parlerai plus de votre .déloyauté. Vous êtes un bon, un vrai, un pur,

monsieur Henri...

— Je tâcherai de mériter mieux tes éloges dans quelques jours, répondit le jeune homme en lui serrant de nouveau la main.

Ils se turent.

Les chants, le long des routes, s'envolaient toujours ; mais, plus près, on entendait encore une îemme pleurer...

Encore quelques sanglots de femmes, encore quelques manifestations bruyantes et enthousiastes chaque midi, à l'heure des départs successifs, puis, le reste du temps, ce fut très vite, à Hont-Hàbi comme ailleurs, le silence. Silence étrange et troublant, encore plus pesant, semblait-il, que celui qui règne sur les maisons et la campagne lorsqu'il fait chaud encore, que c'est l'heure de la sieste, que la saison des cigales est finie et que la mer se tait.

Cassinou n'avait pas le cœur à la besogne. Du reste, toute route était barrée, tout trafic interrompu... Il erra comme une âme en peine de l'étang au port, du port au village ; il essayait de s'égayer à l'idée qu'il entrerait bientôt, lui aussi, dans la danse, et que ce serait fameux.

S'égayer? Il y fût assez facilement parvenu s'il ne s'était constamment heurté à l'hostilité presque tragique, insolite en tout cas, des êtres

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et des choses ; le moindre éclat de rire, même dans ce pays où le rire est chez lui, semblait arrêté par les regards entre-croisés, comme l'est un vol d'oisillons par le filet invisible et péremptoire du chasseur, lors des passages.

Un matin, il rencontra sur la grand 'place du bourg la vieille Brousselette, la plus mauvaise langue mais aussi la plus farceuse commère du lieu, et il tenta de plaisanter bruyamment et vertement avec elle, comme il faisait à l'ordinaire ; mais Brousselette haussa les épaules et ne s'arrêta pas. Alors Gassinou se rappela que les deux fils Broussel, l'un écarteur, l'autre joueur de pelote, étaient partis des premiers ; il rattrapa la vieille et, la tirant par la manche :

— Eh bé, quoi? C'est cette figure que tu me fais?.., La guerre, hein?... Mais, ma pauvre, la guerre, ce n'est pas plus dangereux qu'une course de vaches... Et, pour ce qui est de ton cadet, les balles... hé ! hé !... les balles, ça le connaît...

Il se dandinait et souriait d'un air bon enfant, assez content de son jeu de mot. Or la vieille s'avança vers lui férocement, en femelle à qui on vient d'arracher ses petits, les doigts crochus et la mâchoire en avant, prête à griffer et prête à mordre...

Et, tandis qu'il reculait, ahuri, elle hurla, d'une voix qui fit les portes s'ouvrir et se glisser des visages aux fenêtres :

— Bougre de réformé ! La guerre, est-ce que ça te regarde?... Est-ce que tu oserais me parler de la sorte si tu avais un cœur dans la poitrine au lieu d'un litre de trop dans l'estomac?... Écoutez, vous autres, ce qu'il dit, écoutez si ce n'est pas « de honte » !

Cassinou n'avait jamais craint les hommes pour le coup de poing ni les femmes pour les coups de gueule ; et, pourtant, — expliquez cela comme vous voudrez ! ■ — il fila, sans trouver d'autre riposte que celle de hausser les épaules à son tour.

A cent mètres de là, il s'arrêta, furieux contre lui-même encore plus que contre la vieille ; celle-ci, on l'entendait vociférer de plus belle, sur la grand'place, là-bas...

Cassinou grommela pour lui tout seul :

— Chameau ! Bique enragée ! Trouiecanhe (1) !... Pardi, elle est saoule !

Qu'elle fût saoule, il savait bien que non, et ce n'en «était que plus pénible et plus

incompréhensible pour lui... Mélancolique- Ci) Animai évidemment mythologique. Mot à mot: truie, chienne.

ment, « tête-à-terre », il poursuivit son chemin...

Sales moments ! Pensez donc, la plupart des bons compagnons étaient partis : Espedeilhe, dit Capmartet (1), qui avait failli battre, un soir, à la fête d'Ondres, le record de Cassinou pour le vin blanc ; et Atchiparre le Bascot, mauvaise tête, terrible quand il se butait, mais toujours prêt, la bouche et le cœur sur la main, dès qu'il s'agissait de passer un bon moment avec des amis de choix ; et Barrucas, dit Barrabas, un jeune monsieur, certes, un fils de rentier, mais tellement ami du paysan et du marin... et qui vous tuait le gibier, — sans permis,s'il vous plaît, — aussi adroitement qu'un braconnier des dunes !... Et tant d'autres, tant d'autres... Cassinou, en prononçant tout bas leurs noms, en se remémorant leurs exploits et leurs figures, avait presque les larmes aux yeux.

Ce fut pour tout de bon qu'il pleura quand il évoqua le plus cher de tous, le marchand de primeurs Fantique...

Ah ! ce Fantique, en voilà un qui était parti

. (1) Le Têtard.

crânement !... Et notre muletier revoyait son camarade préféré durant le matin suprême. Ils avaient déjeuné ensemble, royalement, en famille, avec la bourgeoise à Fantique et les deux petits...

— Au moins, disait le marchand de primeurs à sa femme, tu n'as pas trop ]'l uré dans les plats ? Bougresses de femmes ! Même quand c'est la guerre, avec elles, il n'y a pns moyen d'avoir la paix !

Les gosses pleuraient en voyant pleurer leur maman. Pour eux, Fantique s'était montré plus tendre :

■ — Puisque je vais revenir, hé ! Yanot, hél Peyroun... et que je vous rapporterai le casque de Guillaume... et des fusils... et des sabres... et de tout.

Yanot et Peyroun calmés, Fantique avait fait honte à sa femme :

— Tu vois, ils rient... Et encore, eux, qui ne comprennent pas, ils avaient leur excuse quand ils pleuraient !... Allons, as-tu fini, oui ou non?... Ramène-nous du vin de sable ! Et si tu continues à hurler pour rien... comme les chiens àla lune... je me venge sur les Berlinoises... ah ! ah !... dans quinze jours...

A la gare, après avoir pris possession d'un

wagon découvert, sur le petit train d'intérêt local, il avait harangué la foule. Des camarades le soutenaient, l'ayant hissé sur leurs épaules, car il n'avait plus les jambes très solides, à cause de ce sacré vin de sable qui laisse la tête libre, mais qui vous paralyse des cuisses aux orteils, avec son petit air de rien... Qu'avait-il dit? Cassinou ne s'en souvenait guère, non plus que personne, sans doute ; en tout cas, les mots avient porté, et suscité des applaudissements tels que M"^^ Fantique elle-même, transformée, réconfortée, éblouie, avait lancé à son époux, superbement, deux secondes avant que la petite locomotive fît entendre son jappement de roquet haroiioux :

— Couillon, val Tu n'avais donc pas compris que c'était pour badiner que je pleurais, tout à l'heure?

...Faute de mieux, Cassinou se rabattit sur le Piocq. Mais il est à croire que les événements avaient tapé sur la tête du vieux et qu'il en gardait à présent, comme l'on dit, une étoile dans la cervelle. Devant la verte la plus soignée ou la iasse la plus fraîche, il ne revenait pas à luimême et proférait d'une voix lugubre les plus effroyables prédictions : l'Angleterre et la Russie

se foutaient de nous ; la France? Il fallait se hâter d'en parler, tant qu'elle existait encore... Cassinou, à la fin, allait se fâcher... Il se consola en pensant que le lendemain, qui tombait un samedi, il y aurait toujours chez Marie-Rose, au Pin Rouge, la traditionnelle omelette.

Hélas ! en dépit d'un clair soleil, la terrasse, sous l'auvent, était vide comme en plein hiver et Marie-Rose ne semblait guère avoir plus envie de plaisanter que, quelques jours plus tôt, la vieille Brousselette : son mari Baptistin, en qualité d'antique territorial, gardait déjà les voies du côté de la frontière. De la frontière espagnole, s'entend. Mais ce mot de frontière n'en résonnait pas pour cela avec moins de gravité dans la bouche de Marie-Rose...

— Allons, tu vas me donner à déjeuner, fît Cassinou d'un air timide, suppliant presque.

— La même chose?

— Oui, pas trop cuite, avec des piments, beaucoup de piments et de ceux qui « parlent »... Maintenant, je pourrais peut-être attendre un moment encore? Le brigadier ne va pas tarder, j'imagine.

Marie-Rose, comme suffoquée, se campa vis-àvis de lui, les poings sur les hanches et, d'une voix furibonde :

Marie-Rose, comme suffoquée

— Le brigadier? Alors, tu crois qu'il peut venir à ce jour? Tu crois qu'il n'a pas autre chose à faire qu'à claquailler, par le temps qui va? Tu crois qu'il y en a d'autres, de par le monde, qui soient aussi feignants que tu l'es?

— Moi, feifinant'l Qu'est-ce que tu voulais que je fiche, hier, aujourd'hui et demain?

— Te cacher, dans un vieux four, ou un trou à renard.

— Ah! tu m'embêtes. J'en vaux d'autres... Et j'ai le droit, boire ou manger, de m'en payer tant qu'il me plaira, jusqu'au moment où je pourrai m'engager...

— Toi, t'engager ? Pffft! On dit ça.

Alors Cassinou s'emporta :

— Carogne! De quel droit m'insultes-tu, moi... un client et un ami de toujours ?... Pas la peine de me lancer des regards de vipère; je ne t'ai pas peur ; je n'ai peur à rien, pas même aux Boches, tu entends ?... Oui, et je le montrerai!... Voyez-moi, madame a ses nerfs! Au fait, je comprends ça!... Tu sais donc que ton mari, en ce moment, est en train de dire deux mots aux Bascottes ?... Ah! le bougre, il a bien raison... Une sorcière de ton espèce, ça mérite la corde au cou et non des baisers sur le museau !

60 ==z==iizi:== CASSINOU VA-T-EN GUERRE

Marie-Rose se laissa tomber sur un siège... Sans le faire exprès, Cassinou, en parlant de la sorte, avait frappé juste : elle était jalouse. Son mari, son Baptistin,un si bel homme, ah ! est-ce que toutes, jeunes et vieilles, ne lui couraient pas après, là-bas? Surtout à présent qu'il avait repris l'habit militaire... Car elle le revoyait tel qu'il était auprès d'elle, en uniforme, sur une photographie suspendue au mur de leur chambre, sur une photographie maintenant jaunie qu'on « leur avait tirée » à Rayonne, du temps qu'il y faisait son service et qu'elle lui était fiancée...

— Ce n'est pas vrai... tu mens !... sanglotait Marie-Rose.

— Ah ouat ! Je jouerais cent sous que ça y est déjà !... Et c'est rudement bien fait.

Impitoyable, il se leva, prit son bâton en ricanant, et s'en fut non sans avoir, avant de disparaître, « fait les cornes » à Marie-Rose toujours effondrée sur son banc. Mais il ne goûta pas longtemps l'amer plaisir de la vengeance... « Peine d'amour, chacun son tour !... » dit un proverbe du pays. Et Cassinou, qui était un sentimental en fin de compte, était aussi superstitieux, comme tous les sentimentaux. Il regretta sa riposte triomphante; lui-même, Dieu vivant.

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n'était pas tellement à l'aise du côté du cœur...

Il se dit :

— Je vais aller voir Marylis... Ce serait terrible, en des jours comme ceux-ci (ah ! jours de malheur !...) de ne pas être une bonne fois fixé sur ce qu'elle pense dans le vrai fond d'elle-même...

Quand on s'approche du dentiste, le mal aux dents guérit, et il ne reste plus au client qu'à retourner chez soi, jusqu'à ce que la douleur recommence. Mal de dents et mal d'amour... Lorsque Gassinou aperçut, dès l'entrée du bourg, les murs très blancs et les volets très verts de la jolie Marylis Larribebère, et l'écriteau flottant où, gentiment, était inscrite la profession de l'habitante : couiurerière... il souhaita bien sincèrement que la jeune fille ne fût pas là.

Ils s'étaient connus tout petits.

Il n'y a pas d'école à Loureheyre et c'était celle de Coulombre que fréquentait Gassinou. Les parents de Marylis habitaient entre Goulombre et Loureheyre. Quatre ou cinq ans durant, le petit garçon et la petite fille étaient allés à l'école le matin et en étaient revenus le soir, la main dans la main. Que de rêves d'avenir con-

tient, même pour les âmes les plus simples et les plus frustes, le nid tiède de deux mains enfantines qui se joignent et s'habituent à leur tiédeur réciproque comme à leur mutuel soutien !

Depuis, Cassinou était devenu... Cassinou, le seul, l'illustre Cassinou, le plus joyeux vivant et le plus fier noceur qu'on renommât de Morcenx à Dax, de Dax à Bayonne. Aux approches de la vingtième année, à la suite d'un accident que le lecteur connaît déjà, certes, mais auquel luimême n'aimait guère qu'on fît allusion, il s'était mis à boiter... Beau quand même !... Quant à Marylis...

Ah ! mes amis, une petite perle, un ange de tous les cent mille bons dieux !... Fine comme une hampe de trémière,et, au bout de la hampe, au sommet d'un corps svelte, gracile et pur, une tête aussi plaisante à voir qu'une fleur, une jolie figure dont on n'aurait jamais pu dire si elle cachait beaucoup de moquerie ou un peu de chagrin... Une peau mate et rosée, des yeux bruns légèrement tirés vers les tempes, une bouche dont le sourire ne laissait rien deviner aux plus hardis, sinon que les dents qu'il découvrait étaient admirablement blanches... Quand on est aussi jolie, au pays de Marylis, c'est un mérite et même un miracle que de passer

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sans conteste pour fille sage : Marylis était considérée comme telle ; les plus mauvaises langues, — Brousselette, par exemple, ou Marie- Rose du Pin Rouge, — en eussent dit de belles à quiconque se serait permis d'insinuer le contraire...

Et Brousselette et Marie-Rose et tous les autres avaient raison sur ce point.

Son père mort, sa sœur mariée, la ferme vendue, — ah ! la petite maison, entre Coulombre et Lourcheyre, devant laquelle Cassinou ne repassait jamais sans éprouver un pinçon au cœur ! — Marylis s'était placée à Biarritz, comme femme de chambre, chez une grande dame russe ou polonaise, y avait réalisé quelques économies, puis, dès qu'elle avait pu, elle était revenue s'établir à Hont-Hàbi... Elle avait du goût, ne se montrait pas « obérante »; les dames de Montde-Marsan, de Rayonne et de Dax, durant la saison des bains de mer, étaient trop heureuses d'être ses clientes et de se faire, à peu de frais, habiller par une personne qui avait déshabillé une princesse dont le nom finissait en ski.

Décidément, Cassinou n'avait pas de veine ! C'nq minutes plus tard, celle qu'il venait voir tout en désirant vaguement de ne pas la rencon-

trer, eût été partie... Près du portail du jardinet qui entourait la maisonnette blanche et verte, Marylis, toute parée pour un voyage, accrochait au porte-bagage de sa bicyclette de menus colis. Quand Cassinou eut fait crier le sable, devant le portail, elle leva la tête : « Tiens, c'est toi !... Tu viens me voir?... Entre donc... » Et elle lui expliqua qu'elle se rendait pour quelques jours à Goulombre : oui, sa pauvre sœur qui était comme folle... Son beau-frère, — oh ! ce n'était pas qu'il valût très cher, encore un ivrogne, celui-là ! — venait d'être appelé...

— Et tu vois cela d'ici, Cassinou ! Une femme seule, avec six enfants...

— C'est triste, fit Cassinou qui pensait à autre chose.

Jamais elle ne lui avait semblé aussi jolie. Il hasarda :

— Tout cela est terrible ! Hein? Si l'on nous avait dit que nous verrions cela... tu te rappelles, quand nous revenions de l'école?...

— Toi, tu as de la veine ! Tu verras cela, mais de loin...

— Moi? Je n'attends que le vingt et un pour m'engager... Et, comme on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt... auparavant... j'aurais voulu, MaryHs... j'aurais voulu...

CASSINOU VA-T-EN GUERRE ^=z=:=^= 65

Sa voix s'étranglait dans sa gorge. Marylis, fine mouche, tenta de parer le coup :

— Oh ! je sais que tu n'es pas un capon, fît-elle avec gentillesse... Au revoir. Tu m'excuses? Je voudrais être à Coulombre avant midi.

Elle verrouillait le portail. Comme elle tournait la tête, Cassinou se sentit le courage de poursuivre sa phrase :

— J'aurais voulu, auparavant, te dire que je suis toujours dans les mêmes sentiments... te dire...

Elle se retourna vers lui ; il se tut...

— Ne me dis rien ; tu m'as déjà parlé une fois, et ma réponse serait la même... A présent, ne fais pas cette tête de chien battu, mon pauvre ! On est des amis, nous deux, des vrais, et je te souhaite bien des bonnes choses... En veux-tu la preuve?

Avant qu'il eût demandé ladite preuve, elle lui sauta au cou, et lui donna deux gros baisers qui claquèrent, un sur chaque joue. Cassinou demeura un instant les yeux troubles, les jambes molles ; mais, déjà, Marylis, désireuse de couper court, avait profité du trouble de son prétendant, sauté sur sa bicyclette ; elle allait disparaître au tournant, là-bas...

Sa réponse eût été la même : « Qui a bu boira, qui a couru courra et je ne veux pas pour mari d'un coureur et d'un buveur... » Cassinou se rappelait le bal de la fête votive, six mois plus tôt, où il avait enfin osé se déclarer, excité par ses succès de danseur émérite... Il avait alors supplié Marylis de le mettre à l'épreuve, juré de ne plus boire que de la tisane et du lait... Or, un enchaînement fatal de circonstances avait voulu qu'il rencontrât des amis, sur le tard, et rentrât chez lui, le lendemain matin, terriblement ivre, par une route où Marylis ne passait jamais et où le destin voulut qu'il se trouvât nez à nez avec elle, cette fois-là !

Allons, c'était fini... D'ailleurs, on n'embrasserait pas comme elle venait de le faire, en pleine rue, sans façons, un homme auquel on penserait le moins du monde, surtout quand on est une Marylis. Ces deux bons gros baisers fraternels, ils en disaient plus long encore que le petit air obstiné et raisonnable avec lequel la jeune fille avait repoussé par deux fois le cœur et la main du galant. Maudits baisers ! Cassinou désespéré les sentait encore sur chacune de ses joues, plus douloureux que la brûlure d'un affront ou même qu'une vraie brûlure :

— Eh bé! je pense que tu sais y faire avec les

CASSINOU VA-T-EN GUERRE i==z==== 67

demoiselle^, lui lança ironiquement une voisine qui avait assisté à la scène... et probablement écouté à l'abri d'un volet.

— Des baisers comme ça, crâna Cassinou, c'est dommage qu'il ne soit pas de mode de les recevoir sur la bouche : on les cracherait !

Il avait redressé la tête ; mais son cœur était très lourd.

Les douze coups de minuit, dans les légendes sonnent le rappel des ombres. Ce dimanchelà, dans tous les Hont-Hàbi, les douze coups de midi réveillèrent les vivants : le communiqué venait d'annoncer l'entrée des troupes françaises à Mulhouse. Cassinou prit, de la joie générale, une bonne part qu'il promena triomphalement d'auberge en auberge. Mais, sur le soir, une idée navrante lui vint qu'il ne se gêna pas pour exprimer hautement au café de la Marine : tout serait fmi avant qu'il s'en fût mêlé !... Et il pestait dur et ferme contre le décret qui empêchait les gens de bonne volonté de s'engager avant le vingt et un...

La femme de l'herboriste, qui sirotait à la terrasse, avec son mari, la limonade dominicale, émit alors, à haute voix, cette parole profonde :

— Il y en a qui feraient mieux d'être partis avant de se tant faire voir !

Le lendemain, on réquisitionnait les mules de

Gassinou... Il s'en fallut de peu qu'il n'en «reçût un coup de sang )>... On aurait dû l'avertir, c'était la moindre des politesses... Les propos qu'il tint à ce sujet lui valurent une nouvelle avanie :

— De quoi se plaint-il encore, celui-là? fit la femme de l'adjoint sur son passage ; on lui prend ses mules, mais on lui laisse sa peau...

Trois jours plus tard, on interdisait la vente de l'absinthe.

Alors, Gassinou eut l'impression horrible que le monde entier était contre lui, contre lui jusque-là si fier et sympathique ! N'ayant été attaqué directement que par des femmes, il tenta de chercher querelle à des hommes : cela n'eut pour lui d'autre résultat que de se faire moucher une fois de plus :

— Mon vieux, en France, en ce moment, on ne fail plus aux coups qu'avec les Boches! »

Ge fut au soir de ce jour que, rentrant chez lui, il vit, tracé sur la porte de son écurie, à la craie et d'une écriture maladroite, un mot incompréhensible :

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