‹ Cassinou va-t-en guerreChapitre 2 sur 3 · EMBUSQUÉ · texte numérisé non relu

EMBUSQUÉ

Justement, Brand<'bal, le coiffeur bossu, passait.

72 T=^r=== CASSINOU VA-T-EN GUERRE

— Qu'est-ce que ça veut dire? lui demanda Cassinou.

— Je ne sais pas trop. Ça doit être pour marquer qu'on t'a pris tes mules et que tu n'as plus rien à craindre maintenant...

Par la suite, le même mot résonna souvent sur son passage ; oh ! certes, il n'avait pas l'air d'être prononcé à propos de lui ; mais il est certaines coïncidences qui ne sauraient manquer de soulever la fureur chez des gens généreux, même quand ils ne sont pas sûrs qu'on les insulte.

— Le premier ou la première qui m'embête, je l'étrangle, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, cria enfin Cassinou, un soir où il sentit trop clairement autour de lui l'hostilité venimeuse ou narquoise... Vous vous taisez, tous et toutes? Vous avez bougrement raison... Et, maintenant, vous allez voir ce que vous allez voir, c'est moi qui vous le dis, vilain monde !

Et tous ceux qu'il venait de traiter de la sorte se turent, un peu gênés, un peu inquiets aussi, car ce n'était pas de l'air de quelqu'un qui entendait en rester là que Cassinou, ayant traversé la place, venait d'entrer chez M. le maire...

VJ

Quelle était la démarche que Cassinou avait brusquement résolu de tenter auprès de M. le maire?... On ne sera jamais fixé là-dessus. Peutêtre, après tout, avait-il voulu simplement terroriser les plaisantins, méduser les médisants, estomaquer les foules.

En quoi, il avait pleinement réussi, du reste. C'est que ce diable de Cassinou avait fait ses preuves!... Avec lui, «on ne pouvait jamais savoir... )> Dans les Amériques, on bluffe ; ailleurs, l'on trompe ou l'on abuse; à Paris, on chine ou l'on fait marcher, ou bien l'on mystifie, ou bien l'on met dedans... Pour un Gascon de la trempe de Cassinou, nulle de ces expressions ne conviendrait. La chose est tout ensemble plus complexe et plus simple.

L'art, quand on veut se venger de quelqu'un ou simplement s'en gausser, — ce qui est pire que vengeance, — le retourner cul par-dessus tête ou le mettre dans sa poche, c'est de ne

74 r===^=^^ CASSINOU VA-T-EN GUERRE

jamais lui laisser comprendre sur quel pied il danse. On a l'air de rire? Bon ! L'autre a de fortes raisons de croire que c'est sérieux. Mais on peut rire aussi pour faire croire à l'autre que c'est sérieux alors que, dans la réalité, ce n'est pas sérieux le inoins du monde ; on peut aussi continuer de rire pour que l'autre estime qu'on ne rit plus, ou se mettre à grogner et à geindre pour que l'autre se suppose en face d'une ruse majeure... Et quand l'autre tente à son tour de rire ou de se fâcher pour voir où vous voulez en venir, les moyens de le faire dérailler se multiplient. On les voit d'ici... Jeu passionnant qu'un grand livre ne suffirait pas à expliquer utilement aux profanes et dont il faut posséder les règles d'instinct. Gassinou y était passé maître et il le savait ; et les gens le , savaient aussi, et il savait que les gens le savaient ; et les gens savaient qu 'il savait qu 'ils le savaient . . .

Aussi, prudemment, débarrassèrent-ils la grand'place, préférant penser à autre chose ou s'occuper ailleurs des événements.

Du haut du perron de la mairie, Gassinou se retourna vers ses concitoyens en déroute, et gronda :

— Pire que des lapins fuyards... Ça ferait pitié si ça ne faisait honte.

CA8SIN0U VA-Ï-KN GUERRE -^=—^=rTz 75

Mais un spectacle inattendu, dès le vestibule, lui retourna les idées. Ils étaient là quelquesuns, vieux durs-à-cuir du patelin, qui, sous la surveillance amicale de M. Potrelon, l'entrepreneur, s'équipaient plus rigoureusement et plus sévèrement qu'on ne l'avait jamais fait pour telle ou telle battue illustre.

Louberan, le tambour, guêtre, enveloppé dans un caoutchouc, un cache-nez en bandoulière et un poignard à la ceinture, était assis, l'air sombre et résolu, sur la première marche du grand escalier. Autour de lui, également résolus et sombres, armés de pied en cap, se tenaient Larrougne l'apothicaire, Juffressan le bouclier, Sidoine le rebouteux, Marfredon l'épicier, Cucu-rien-qui-vaille, Capbestan le notaire, d'autres encore : une quinzaine en tout...

Gassinou connaissait, comme de juste, tout ce monde. Il tira bien courtoisement son béret et prononça, dévoré de curiosité :

— Bien le bonsoir, monsieur Potrelon et la compagnie... Je venais pousser une petite visite à. monsieur le maire...

Les uns et les autres lui répondirent avec une courtoisie égale, comme il se doit.

— Bon sang de Dieu vivant, fit alors Cassi-

nou de plus en plus aimable et enthousiaste, armés comme vous l'êtes, je ne voudrais pas, ce soir, être un Boche en face de vous ! Et où allez-vous donc comme ca?...

— Le pays est pourri d'espions, murmura d'une voix sourde Cucu-rien-qui-vaille.

— Pour une fois, il n'est pas saoul et il dit vrai, affirma sentencieusement M. Capbestan, le notaire.

— C'est nous la garde civique, ajouta l'apothicaire Lanougne...

— Tu devrais en être et te rendre utile, Cassinou, poursuivit Juffressan, le boucher...

Et Sidoine le rebouteux, qui était bègue et « peu parlant » en conséquence, jugea le cas intéressant au point de conclure :

— B... b... b... bien sûr... tu... tu devrais...

Justement, le maire descendait de son cabinet, par le grand escalier. Cassinou se précipita à sa rencontre : « Je venais vous voir, monsieur le maire... Si c'est un effet de votre bonté?... » Le maire, très complaisamment, remonta l'escalier et introduisit Cassinou dans son cabinet. C'était un petit homme à binocles, fort riche, d'une famille hautement considérée dans le pays, « bon et brave «, et à qui l'on

ne reprochait que de ne pas s'être encore marié à quarante ans passés, d'habiter plus souvent Paris que Hont-Hàbi, et d'écrire dans les journaux.

— Asseyez-vous, monsieur Cassin, dit-il à son visiteur dès que celui-ci eut passé la porte... Qu'y a-t-il pour votre service?

Des gens comme M. Leberlucque, maire de Hont-Hàbi, on les appelle en d'autres endroits du Midi des refrejons, des sang-glaceiirs, des morts-de-froid, des chandelles de glace... Terribles^ ces messieurs qui vous écoutent parler en vous regardant fixement à travers leurs lorgnons, sans bouger, sans souffler mot, et qui, au moment où vous commencez de vous rappeler ce que vous avez à leur dire, vous clouent la langue au palais avec des: pardon! pardon!... qui vous font oublier le reste. En outre, M. Laberlucque était le seul du pays qui appelât Cassinou de son vrai nom de famille, et qui ne le tutoyât pas ; il lui donnait même du monsieur, ou du « mon cher Cassin », ce qui était plus déconcertant encore... Ai-je besoin, bonnes gens, de vous dire que ce pauvre Cassinou était dans ses plus petits souliers ?

— Monsieur le maire, commença-t-il, il faut vous dire que j'ai l'intention de m'engager dès que la chose sera possible...

— Pardon! pardon, mon cher Cassin, mais ce n'est pas ici que vous devez vous adresser; Je ne vous félicite pas moins de votre noble intention...

— Merci, monsieur le maire... Un chien de mer et une sole, ça fait deux, et je connais la porte où j'irai frapper, au moment voulu. Il ne s'agit pas de cela... En deux mots, j'ai rencontré Potrelon et les autres, en bas, et comme j'en ai assez de ne rien faire, je voudrais, moi aussi...

— Etre de la garde civique? C'est facile... Et, de nouveau, tous mes compliments. Je vais vous inscrire. Vos nom et prénoms?... Votre âge?... Pas de condamnations?...

— Une petite, monsieur le maire... Un agent, à Bayonne, que j'avais traité de porc à deux pattes...

— Diable !

— Mais il y a eu sursis.

— Oh ! alors, s'il y a eu sursis... Ceci dit, mon cher Cassin, vous savez en quoi consistent les devoirs que vous voulez bien assumer?

— A tirer sur les espions comme sur des lapins...

— En dernier recours, et après les sommations d'usage... Vous avez un fusil chez vous, monsieur Cassin?

— Bien sûr.

— C'est un tort. Vous auriez dû le porter à la mairie dès le début des hostilités. Enfin ! puisque vous allez être autorisé à circuler en portant des armes... Et un poignard? Avez-vous un poignard?...

Cassinou pensa: «Cette fois, mon vieux, tu ne m'y reprendras pas... )) Il répondit :

— Je n'ai pas de poignard.

— C'est un tort, fit ^I. le maire... On ne saurait être trop armé contre les espions. Daignez accepter celui-ci, dont je me suis servi jadis pour la chasse au sanglier... Attendez donc! J'ai encore un pistolet qui ne vous sera pas inutile... Mais si... mais si... ne faites pas de façons, c'est dans l'intérêt du pays ; vous me rendrez ces objets plus tard... Ah ! un conseil : vous parlez de tirer sur les espions comme sur des lapins ; or, la lune va être dans son plein... Si un lapin, par hasard, venait jouer sur la dune, parmi les thyms et les serpolets embaumés, ne le prenez pas pour un espion...

Cassinou, qui justement avait vaguement caressé ce projet-là, balbutia de manière assez piteuse :

— Je vous assure, monsieur le maire...

- — Oui. Car cela pourrait vous attirer des

désagréments. Ceci dit, voyons... vous voulez, j'imagine, ne pas perdre de temps? Parfait... Eh bien, vous prendrez la garde dès ce soir... Attendez donc...

M. Leberlucque alla consulter une carte d'état-major de la région, sur laquelle de petits drapeaux étaient piqués. Il en prit un autre dans une soucoupe, y inscrivit le nom de Cassin (Jean-Arthur) et le planta, après diverses hésitations, en un point vierge encore de la carte.

— Voilà. C'est un poste d'honneur que je vous confie, monsieur Cassin... Le pont de Coulombre... un ouvrage d'art... Vous resterez dessus, ou dessous, gardant tantôt la voie, tantôt la route... Et puis, il y a, tout près de là, l'auberge de la mère Rémoulat ; au cas où la nuit serait fraîche et où vous auriez envie de prendre un vin chaud, pour vous regaillardir le sang... Chut ! Chut !... Je ne devrais pas vous dire cela... Sachez que vous veillez sur un point stratégique important, et que si les Espagnols avaient fait cause commune avec l'Allemagne...

— Pour sûr ! fit Cassinou d'un ton convaincu. Il lui tardait néanmoins de filer. Ce diable

de maire ! Décidément il n'était pas comme tout le monde, et l'on ne savait jamais s'il par-

CASSINOU VA-T-EN GUERRE :^r==:z=^== 81

lait sérieusement ou s'il cherchait à vous acheter pour pas cher ! L'essentiel, c'est que, dix minutes plus tard, lesté d'un poignard, d'un pistolet, et d'un mandat en bonne et due forme, Cassinou pouvait annoncer son affectation à ses nouveaux collègues qui, fraternellement, en sortant de la mairie, étaient allés choquer un verre à la terrasse du café de la Marine...

— Si l'on dmait ensemble? proposa-t-il... Et l'on dîna ensemble, en effet, mais non

pas avant que le notaire fût allé expliquer à sa femme, une réputée mégère, que l'union sacrée exigeait en ces temps troublés sa présence à la même table qu'un Caicu-rien-qui-vaille. Cassinou, de son côté, avait tenu à s'équiper complètement avant la soupe...

Vers sept heures, on le vit revenir de chez lui guêtre jusqu'aux cuisses, le fusil armé, le poignard et le pistolet prêtés par le maire martialement ajustés à une ceinture de cuir... Il s'était drapé noblement dans son grand caban de muletier et portait en outre sous le bras un immense sac de toile cirée, celui qui, en temps de paix, contenait l'avoine destinée aux mules lors des tournées longues.

— Pour ne pas me mouiller les fesses dans

la rosée, au cas où les fourmis me taquineraient ma mauvaise jambe, expliqua-t-il...

Sur le passage de Cassinou, des femmes avaient ri un peu trop fort ; qulques vieux aussi ... Mais il ne s'en était pas aperçu, tout à sa joie, ravi par le sentiment du devoir accompli et la perspective d'un dîner de choix en compagnie de braves gens capables de le comprendre. Et, ma foi! il fut succulent, le dîner !... Le patron du café de la Marine était fier de traiter ces messieu s de la garde.

Dès le potage, ceux-ci parlèrent métier... Certes, personne n'avait encore descendu d'espion, mais ça ne prouvait qu'une chose, à savoir qu'ils étaient malins, les cochons, et qu'il fallait ouvrir l'œil et le bon ! Cassinou, qui avait bu du blanc et du rouge mélangés, pour se donner du cœur, hocha la tête d'un air entendu :

— J'en sais un, d'espion, moi qui vous parle ! Vous vous rappelez... ce grand diable, qui travaillait à des tableaux dans la forêt... et qui se faisait passer pour Russe?

— Il n'est pas parti? gronda le notaire... Bigre !... Qu'il ne passe pas cette nuit à portée de mon mousquet 1... C'est comme ce soi-disant Parisien qui a installé un tennis près de la plage... le blond... vous savez?

Vers sept heures, on le vit revenir, guêtre jusqu'aux cuisses.

— Il n'avait pas l'air franc, dit quelqu'un.

— C'est comme cet Espagnol, poursuivit un autre...

Au dessert, on vivait véritablement dans une atmosphère de fumée de bons cigares et de mauvais romans-feuilletons. Un chacun confiait à son voisin, dans le tuyau de l'oreille, des histoires ou des faits caractéristiques qu'il jugeait inutile de développer hautement... Cassinou, très énervé, tâtait férocement le manche du poignard et la crosse du revolver suspendus à sa ceinture... Salauds d'espions ! Il en voulait un avant d'aller s'engager... Au Champagne, qu'il paya, il déclara qu'il prendrait le sien vivant, et qu'il lui brûlerait les oreilles, comme on fait aux sorciers pour les guérir de leur mauvais pouvoir.

— Et ce... ce... ce... sera b... b... bien juste, déclara Sidoine le rebouteux.

\ il

Sale nuit, mes amis, pour débuter dans le métier de garde civique ! Août à son milieu avait un air d'automne ; une lune malpropre et maussade tentait en vain de se passer de gros nuages chargés d'eau comme des éponges sur son museau, pour le récurer. Finalement, elle V renonça, se cacha comme une honteuse ; et la pluie se mit à tomber, doucement, posément, finement, en personne qui sait qu'elle a du temps devant elle... Alors Cassinou tira sa montre et constata, non sans un désespoir à la fois héroïque et morne, qu'il se passerait encore cinq bonnes heures avant que son collègue, l'épicier Marfredoh, vmt le relever.

Par exemple, le maire n'avait pas menti : un poste de confiance, et un endroit de choix. En cas de mauvais temps, le pont servait d'abri. Les vitres de l'auberge de la mère Remoulat flamboieraient d'autre part jusqu'à dix heures ; et un vin chaud est vite fait...

Dans la journée, ce serait charmant ; le pont est aux limites de trois communes : tout en lézardant au soleil, Cassinou verrait danser en rond, autour de lui, dans l'instant où l'on somnole, où les yeux tournent et où la tête chavire doucement, les clochers de Saint-Lubin, de Coulombre et de Hont-Hàbi, et les taches blanches des maisons pareilles à du linge en train de sécher contre l'azur...

En attendant, il faisait un temps à vous remplacer la moelle des os par de l'eau claire, ce qui vous est, comme chacun sait, la meilleure façon de vous gagner des rhumatismes. Si encore deux ou trois espions étaient passés ! Mais ils se méfiaient, ils étaient malins, les bougres, et les collègues avaient raison de le proclamer!... Cassinou réfléchit, regarda de nouveau sa montre : bah ! ne surveillerait-il pas aussi bien le pont, durant quelques minutes, de derrière les vitres de la mère Rémoulat?

Par chance, un paysan vint à passer, sur une carriole traînée par une bourrique.

— Halte ! commanda Cassinou. Où vas-tu?

— Té ! c'est toi, Cassinou ! Et où donc veux- . tu que j'aille? Je me retire chez moi.

— Tes papiers ! s'il te plaît.

— Mes papiers? Tu as bu un coup de

trop?... C'est moi Martin, le fils à Yantiye...

— Je te demande tes papiers. Je ne connais que la consigne. Qu'est-ce qui me prouve que tu es Martin? Est-ce que je te vois, dans ce noir?... Allons, avance jusqu'à l'auberge, et ne regimbe pas ; sinon, je compte jusqu'à trois... et je tire !

Le Martin de la Yantiye, qui était un peu faible d'esprit, obtempéra, pâle et tremblant de j^eur. Quand Cassinou, dans la salle bien éclairée de l'auberge, l'eut officiellement reconnu, sa joie fut telle qu'il ne put s'empêcher d'offrir un verre... Cassinou l'accepta, en offrit un autre et daigna s'excurer, non sans hauteur :

— Tu me comprends, Martin? Ce que j'en ai fait, ce n'était pas pour t'embêter. J'obéis à des ordres... Préparez-nous du vin chaud, même Rémoulat!... Et je t'assure, Martin, que dans le métier que je pratique en ce moment, il ne faut pas être borgne. C'est terrible ce qu'on est espionné !

Il pérora longuement, cita des faits qu'il avait entendu raconter au café de la Marine par ses camarades de la garde, puis en rapporta d'autres qu'il avait lui-même observés : tenez, la bonne de ces gens qui avaient loué, pour la saison, à Hont-Hàbi plage, la villa des dunes?...

CASSINOU VA-T-EN GUERRE z:===z^== 89

Oui, cette grande blonde, à Tair insolent... Eh bien, — Cassinou en avait à présent la certitude, — c'était un officier allemand!... Et, la preuve, c'est que tout ce méchant monde avait filé à la veille de la guerre!... Il raconta également sa rencontre avec un singulier cycliste qui parcourait le pays en lançant sur son passage, comme pour marquer sa trace, des bouts de papier coupés menus... Martin écarquillait les yeux; la même et le pépé Remoulat, acagnardis au foyer, lançaient peureusement, de temps en temps des « Diû bibant ! » ou des « Moun Diu Jêsu ! » Cassinou continuait de boire sec et chaud, en pensant à l'humidité qui l'attendait sous le pont du chemin de fer.

— Mon Cassinou, fit soudain le pépé de sa voix chevrotante, tu pourrais bien avoir de par chez nous plus de travail que tu ne l'imagines. Il y a du louche. Est-ce vrai, la mémél...

La vieille secoua la tête affirmativement.

— Oui, continua le vieux, toutes les nuits, sur le coup de onze heures. Bâtard et Coucoumet, qui sont pourtant des chiens bien tranquilles, hurlent à s'en faire péter la gorge! Est-ce vrai? Est-ce vrai?

— Comme il le dit.

— Je serai là désormais, déclara Cassinou... Bigre ! Bientôt onze heures !

Il fit remplir une fiole de bon vieil armagnac qu'il enfouit dans sa poche, et regagna son poste après avoir de nouveau assuré les vieux Remoulat qu'ils pouvaient compter sur lui.

La nuit était de plus en plus noire. Pour se donner du cœur, Cassinou donna deux ou trois baisers à sa fiole, au bon endroit, puis, bien que légèrement ragaillardi, il pensa que « le temps lui durerait ))... Mais, tout à coup, il dressa l'oreille.

Là-bas, chez Rémoulat, Bâtard et Coucoumet avaient commencé le chœur à deux voix dont les vieux lui avaient parlé. En même temps, les clochers voisins se racontèrent entre eux qu'il était onze heures...

Alors, Cassinou eut l'impression qu'un pas furtif faisait crier au-dessus de sa tête le sable de la voie ferrée... Il se fit tout petit contre le mur, puis contre le talus...

Les chiens de Rémoulat hurlaient de plus belle.

— Cassinou, se dit-il, il s'en irait temps de montrer que tu es là, et que tu y es un peu!

Il ne bougeait pas, une main crispée contre la gâchette de son pistolet, l'autre sur la poignée de son coutelas. Plus de doute ! C'étaient bien

92 r==== CASSINOU VA-T-EN GUERRE

des pas, et des pas qui ne voulaient pas être entendus (ceci se devinait tout de suite) ' qui crissaient au-dessus de sa tête... Et, soudain, Cassinou comprit que l'homme descendait le long du talus, que dans une seconde, ils se trouveraient face à face au tournant de la pile. Il lâcha poignard et revolver... Une idée lui était venue...

Vlan ! L'intrus, sans même avoir eu le temps de crier « ouf ! » était jeté à terre, ligoté, bâillonné, et finalement introduit dans le grand sac de toile cirée qui, en temps de paix, avait servi de garde-manger aux mules du muletier, lors des courses longues.

Ca&sinou coulissa le sac et se frotta les mains. Espion ou non, l'homme était sûrement de bonne prise. Fort comme un bœuf, il hissa facilement son prisonnier mystérieux sur ses épaules et revint chez les Rémoulat.

Ils se couchaient. Les chiens hurlèrent -de nouveau, terriblement ; il fallut parlementer...

— Hé ! pépé... Hé ! même... puisque je vous dis que c'est moi, Cassinou, et que je le tiens, le bougre !

Le sac remuait faiblement et poussait des grognements inarticulés... Pépê Rémoulat, la chandelle à la main, vint ouvrir la porte et s'extasia :

— Arrive donc, même,., C'est pourtant vrai

qu'il tient quelque chose, chrétien ou bête... Il fallut même fouetter Bâtard et Coucoumet qui voulaient se précipiter sur le sac, tous crocs au vent.

— Vous allez maintenant me prêter l'ânesse et la voiture, ordonna Cassinou. Parfaitement. Je réquisitionne. J'emmène mon homme à la gendarmerie de Saint-Liib'n.

— Hoû ! hoû !... heuh !... suppha le sac.

— Ferme ! reprit Cassinou, tandis que les vieux, dociles et ahuris, préparaient l'attelage. J'ai comme une idée que, pour ma nuit d'apprentissage, j'aurai fait travail de patron... Eh là, le Boche... l'espion... tais-toi... ou je cogne !

Le sac se tut.

... Et je vous assure qu'il s'en passa de belles, une demi-heure plus tard, à la gendarmerie de Saint-Lubin-lès-Hont-Hàbi ! Imaginez Cassinou frappant à coups redoublés contre la maîtresse porte, les pandores qui accourent, les moustaches embroussaillées, les yeux troubles de sommeil ; voici également leurs dames, en bigoudis et camisoles... Les volets des voisins s'ouvrent, et puis les volets des voisins des voisins...

Qu'est-ce qu'il y a ?

Cassinou qui a pris l'Espion !... L'Espion, vous comprenez? par un grand E et avec l'article, l'Espion, personnage devenu symbolique, créature en train de tourner à l'entité, comme les lièvres quand le chasseur demande aux paysans s'ils ont vu passer /a lièvre... Vite, on enfile des pantalons, on accourt de partout... Il faudrait presque un service d'ordre! Cassinou, modeste, s'éponge le front, recommande le calme.

— Attention, armez vos revolvers, vous autres, commande-t-il aux pandores. Hé là ! le Boche... Il y a quatre revolvers qui te guettent. Tu entends?

— Hoû ! heuh !

— Ça va bien... Je vais ouvrir le sac... attention, attention !

Les gendarmes sont au poste qu'il leur a assigné, revolver au poing, les yeux flamboyants ; leurs dames s'éloignent en poussant de petits cris de terreur... Les voisins, devant la porte et même dans le couloir, mènent grand tapage...

Mais quand la coulisse du grand sac est dénouée et que le captif parvient à montrer sa figure, savez-vous, bonnes gens, qui l'on reconnaît, à demi étouffé et plus encore suffoquant de rage?...

Tandis que Cassinou sccroulait sur une chaise, un rire tint.T, puis un aulre...

Hourtilhacq, dit Sherlock Holmes ! Hourtilhacq, le brigadier de gendarmerie de Saint- Lubin-lès-Hont-Hàbi, tout simplement ! Hourtilhacq qui, cette nuit-là comme les autres, en civil et à la faveur de l'ombre, était allé par le plus court, par la voie ferrée, rejoindre sa Dulcinée, la mairesse de Coulombre...

— Mon Dieu ! soupira dans le silence la grosse mercière d'en face, une sentimentale... mon Dieu ! c'est encore bien heureux, brigadier, que votre femme soit chez ses parents, un jour comme aujourd'hui...

Alors, tandis que le brigadier continuait à rouler des yeux furibonds et que Cassinou s'écroulait sur une chaise, un rire tinta, puis un autre, puis d'autres dans la salle, dans le couloir, sur le trottoir, sur la place...

' C'était à croire que le village entier, réveillé, faisait chorus, comme s'il avait été, en quelques instants, au courant exactement de ce qui venait de se passer; une afïaire qui valait la peine d'être connue, mes amis, et comme Dieu lui-même, en dépit de sa sévérité, ne se croit pas le droit d'en refuser parfois aux gens gais, même par les temps tristes !

Cassinou, dès qu'il le put, s'évada sans demander son reste... Et le lendemain, de bonne heure, il gagnait par des chemins détournés le domicile particulier du maire de Hont-Hàbi, lequel, par bonheur, était situé un peu hors du bourg.

M. Leberlucque achevait sa toilette. Le valet de chambre, un Parisien bien stylé, un poseur que Cassinou méprisait de toute son âme, pria Môssieu Cassin de bien vouloir attendre un instant.

— Qui te dit, garçon, que je me refuse à attendre? fit hautainement Cassinou que de telles manières dégoûtaient...

L'autre, qui s'était incliné ironiquement, introduisit le visiteur dans le hall de la villa. La pièce était charmante, meublée avec goût, pleine de bibelots bien choisis, de tableaux aimables et de beaux livres ; au delà des larges baies bien enguirlandées de soie à l'intérieur, de feuilles

vertes au dehors, apparaissaient les allées et les massifs du jardin dont l'extrémité, par un artifice heureux, se confondait peu à peu pour l'œil avec la forêt elle-même.

Mais Gassinou n'était pas d'humeur, ce matin-là, à s'extasier sur les beautés de l'art et de la nature, — ce dont, en d'autres temps, il eût été peut-être capable après tout, comme la plupart de ceux de sa race. — 'C'était bien plutôt, à vrai dire, une question d'ordre psychologique qui occupait son esprit. Connaissaiton déjà sa mésaventure?... Certes, il n'ignorait pas que, dans son pays, certaines histoires courent de maison en maison et de bourg à bourg avec une vitesse qui fait penser à celle du vent et de l'ondée. Et, déjà, il lui avait semblé que les rares personnes rencontrées en route l'avaient regardé... regardé d'une manière... Bah ! simple illusion, sans doute. En revanche, tout en s'inclinant, tandis que Cassinou le rabrouait, ce coquin de valet, répugnante larbinaille, mulet à bourgeois, avait eu vraiment un drôle d'air...

Mais M. L( berlu(([ue entrait :

— Bonjour, cher monsieur Cassin. Non, non, restez assis, je vous en prie... Excusezmci d'avoir tardé. Avez-vous quelque chose

de neuf à m'apprendre ? Oh ! mais je ne reconnais pas votre figure habituelle. Que se passe-t-il?

— Il se passe, répondit Cassinou,que je vous rapporte ceci, dont je n'ai plus que faire.

Dignement, il posa sur une table le poignard et le pistolet que le maire lui avait prêtés pour compléter son équipement de garde civique.

— Et je ne vous en remercie pas moins, ajouta-t-il, entre deux révérences soigaées.

— Il n'y a pas de quoi, fit M. Leberlucque... Maintenant, mon cher Cassin, puis-je vous demander les raisons qui?...

Les sourcils de Gassinou se plissèrent terriblement, et ses yeux devinrent très sombres :

— J'en ai assez et voilà tout.

— Serait-ce à cause de la petite histoire de cette nuit? Mais vous êtes au-dessus de cela !... Vous n'avez péché que par excès de zèle.

Dieu vivant !... Gassinou jura, frappa du pied... puis s'excusa bien honnêtement. Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: tout Hont-Hàbi était au courant déjà... Un morne accablement fit place à sa colère. Il se laissa retomber sur son siège et ce fut d'une voix presque désespérée qu'il proféra :

^— Est-ce que je pouvais deviner? Enfin, je

"ïr-^^a^lS^

Dignement, il posa sur une table..

CASSINOU VA-T-EN GUERRE ===z== 103

VOUS demande im peu si ce sont des heures pour courir les routes en se cachant, comme un voleur, quand on est gendarme !

— Hourtilhacq était peut-être en mission secrète, insinua indulgemment M. le maire.

— Ah, ouiche ! En mission secrète !... Où il allait? Vous voulez que je vous le dise?

— Chut ! Les affaires de la mairie de Coulombre ne me regardent pas...

Tiens ! M. Leberlucque était renseigné? Un fameux malin, décidément, cet homme-là !... Cassinou, un peu rasséréné, cligna de l'œil : compris, motus !... Entre gens à qui on ne la fait pas et qui ne confondent pas les chiens de mer avec les soles, on peut toujours s'entendre, du haut en bas et du bas en haut de l'échelle.

M. Leberlucque, sentant qu'il avait amadoué le muletier, crut devoir lui demander si sa décision était irrévocable. Cassinou aurait bien voulu fair»' plaisir à un malin comme M. le maire, mais il était aussi têtu que ses ordinaires serviteurs à quatre pattes... Il avait rendu le poignard et le pistolet, il ne les reprendrait pas.

— Et puis, entre nous, ajouta-t-il, dans ce métier-là, je crois que, quand il pleut, c'est pour des foutaises qu'on se mouille.

Le maire eut un geste vague et fit dévier la conversation :

— A propos, Hourtilhacq ne vous en a pas voulu, j'imagine, de votre farce involontaire?

— On nous a réconciliés, bien ou mal; en tout cas, c'eût été trop bête à lui de ne pas rire... Pourtant, j'ai comme une idée qu'il croit que je l'ai fait exprès... et c'est qu'il est rageur, le bougre !

— Je lui parlerai.

— Gardez-vous-en bien. Ah ça, vous ne pensez pas que je le crains?... Voulez-vous que je vous dise? Je me f... de lui, et la preuve...

Cassinou, comme à l'ordinaire, cracha par terre pour bien prouver la sincérité de son affirmation. Le tapis était de haute laine. M. Leberlucque ne broncha pas ; mais l'entretien lui parut avoir assez duré :

— Mon cher Gassin, merci, quoi qu'il en soit, de votre bonne volonté... A bientôt. Je vous re verrai avant votre départ, j'espère?... Après tout, puisque vous allez bientôt servir la France, et de noble manière, mieux vaut vous reposer en attendant...

Depuis un instant, au delà des mimosas qui dissimulaient la grille du jardin et la route, une voix aiguë et claire, une voix terrible, im-

placable, comme les gosses en ont souvent au pay?, venait d'entonner une chanson dont Cassinou ni le maire, tout d'abord, n'avaient eu cure.

Mais, dès le second couplet, le muletier roula des yeux blancs de fureur. M. Leberlucque, très ennuyé, s'était tu... La chanson continuait, sur l'air de Cadet Bousselle :

Oiioani lou Cassinoii haï cassa, Plasé qu'es de rbéde passa; Cau bous dise que ço que casse, Noun es lehre nimeych bécasse...

Brin, broun, piche de gai !

Cassinou qu'es u broï gouyat (1)/...

Le héros de la chanson esquissa un mouvement comme s'il eût voulu se précipiter vers l'insolent gamin... Mais, déjà, la voix s'éloignait, et d'ailleurs M. Leberlucque retenait son visiteur par la manche :

(1) Quand Cassinou va à la chasse, — c'est plaisir de le voir passer; — il faut vous dire que ce qu'il chasse, — ce n'est pas le lièvre ni la bécasse... — Ziin ! boum! pisse de chat! — Cassinou est un beau garçon!...

N. B, Piche de gai est une exclamation familière qui signifie assez mystérieusement quelque chose comme ; Ah l fichlre oui!.,.

— Voyons, mon cher Gassin, voyons...

— Ah ! non, non, monsieur le maire, je vous en prie, pas de discours... vous êtes fin parleur, mais, à présent, vous ne retourneriez pas les idées que ceci vient de me clouer dans la cervelle... J'ai tout supporté, depuis la guerre, tout... et les insultes de Marie-Rose... et celles de Brousselette, et les mauvais propos de l'adjointe, de Brandebal et des autres... qui gageaient que je faisais de mon hanlariol et que je ne m'engagerais pas... Encore un peu, j'allais leur river le bec de belle manière... Dieu me damne, je l'aurais fait!... Mais, après ça... après ça...

Sa voix s'étranglait dans sa gorge ; le maire continuait de se taire, connaissant bien ses administrés et l'esprit du pays : si un Cassinou peut à la rigueur supporter la jalousie et la haine, s'il est même fier parfois d'inspirer l'une ou l'autre, il est bien rare qu'il ne se révolte pas sans retour devant la menace du ridicule, d'une popularité burlesque et chansonnée.

Maintenant Cassinou, ayant repris haleine, parlait dans le vide.

— Sale race ! Infirmes ! Abrutis !... Et les femelles pires que les mâles!...- Tout ça des langues de serpents et des pète-la-peiir î... Et

c'est pour des charognes de cette espèce que je serais allé risquer de me faire trouer la peau?... J'avais envie de voir la guerre et j'étais sûr d'y rigoler, oui ! Mais vous seriez trop content si j'y crevais, mauvais monde !

— Pardon, fît doucement M. le maire, tout de même, la France...

— La France?... Je l'ai... voulez-vous que je vous dise où?

Il se tut, gêné tout de même ; les mots qu'il allait lancer avant que de les avoir pensés^ comme il lui arrivait maintes fois, s'étaient refusés à sortir de sa gorge...

— La France... la France, continua-t-il... hé 1 oui, c'est entendu !... N'empêche que voilà ce que vous allez faire : vous me préparerez mes papiers ; et, d'ici quelque temps, c'est en Espagne que j'irai oublier tout et le reste!... Salauds ! Chrétiens manques !... Vous entendez, monsieur le maire?... En Espagne. Là, pour le moment, on ne s'y tue pas ; les hommes n'y sont pas pires que des bêtes... Et je suis libre, peut-être?...

— Certainement. Je vous enverrai vos papiers, mon cher Cassin. Là-dessus...

M. Leberlucque en avait décidément assez. Peut-être Cassinou le comprit-il :

— Merci... Et au revoir, ou adieu !

Au moment de passer le seuil du hall, ayant entrevu le valet de chambre, il se ravisa et prononça hautement :

— Hé ! monsieur le maire, je passerai prendre mes papiers à la mairie, si ça vous est égal?... Oui, parce que si c'était par hasard votre larbin qui les apportait chez moi, je lui conseillerais de numéroter les os de sa sale gueule !

Il rentra tout droit et très vite chez lui : ça valait mieux...

Sa maison était située derrière l'église, au bord du canal : une immense bâtisse délabrée qu'il avait héritée de son oncle, Juste Cassin, tonnelier-barricotier, mort quelques années plus tôt « vieux jeune-homme », comme on dit làbas, et dépourvu de bâtards ou d'attaches.

Juste Cassin avait été un fier travailleur et aussi un noceur de premier ordre : « Pour ça », déclarait-il à son neveu, « je ne regarderai pas à vider mon sac... On ne crève que quand le gosier se sèche ; je le mouillerai tant que je pourrai ; quant à toi, gowjai, après moi, s'il en reste ! » Il en était resté suffisamment pour que Cassinou eût déjà du foin dans ses bottes, ainsi que le brigadier Hotirtilhacq ne le lui envoyait pas dire... D'ailhurs, Gassiaou ne s'en cachait pas.

Du foin déjà, et d'autre en train de pousser.

A Loureheyre, sa mère vivait encore, dans une propriété de franc maïs et de pinèdes en bon ordre qu'elle administrait avec une rapacité paysanne, ne se laissant guère distraire de ce soin que par l'exercice d'une revêche et méticuleuse dévotion. C'est dire que Cassinou aurait pu fonder boutique quelque part ou vivre en propriétaire auprès de la mania. Mais il méprisait l'immobilité et aussi le métier de gratte-terre ; il s'était fait muletier jadis, un jour que son feu père l'avait traité de propre-àrien; il restait muletier par goût, muletieramateur si l'on peut dire, parce qu'il ne chérissait rien tant que le changement, l'infinie variété selon les heures ou les saisons des routes les plus familières, les casse-croûte et les repas au hasard des auberges, les bombances improvisées avec les copains de rencontre, les sourires des jolies servantes qu'on taquine par principe et qui ont tôt fait de vous encourager d'un sourire ou de vous calmer d'un soufflet, la paisible somnolence au lent balinhalan du hros (1) devant des horizons aux airs de vieux amis, entre deux relais, deux vins, deux aventures, deux baisers ou deux querelles...

(1) Char traîné par des mules.

Daiïne (1) Gassin ne comprenait pas l'entêtement de son « unique » à ne point vouloir changer de vie et elle s'en irritait. Gassinou regrettait

La paisible somnolence au lent b ilin-balan du hros.

qu'il en fût ainsi, mais il n'y pouvait rien. Gomme c'était un fils respectueux, il voyait sa mère le moins possible, par crainte de trop élever la voix devant elle une fois ou l'autre, ce qui

(1) Madame, mais avec un sens qui implique une idée d'aulorité et presque de seigneurie dont la traduction ne peut rendre compte.

l'eût bien ennuyé, car il s'en serait voulu... Ma foi, chacun chez soi! Tout allait à peu près de la sorte. -

Dans la maison de feu Juste Cassin, il y avait, au-dessus de l'atelier maintenant transformé en écurie, quantité d'immenses pièces vides et poussiéreuses, et une autre, plus petite et un peu plus propre, que meublaient un bon lit, une armoire, une table, une chaise et quantité de bouteilles vides. Ornements uniques et assez incohérents de ce modeste asile, un portrait de Gambetta et un crucifix pendaient aux murs. Si le tonnelier-barricotier pouvait voir encore son logis d'où il était, à coup sûr, il devait avoir l'impression d'en être parti la veille.

Gassinou tira de l'armoire une sorte d'immense sacoche qui lui servait de valise quand il allait festoyer à Bayonne, à Dax ou à Bordeaux, y enfouit quelques frusques, prit sur lui son costume neuf, son costume de monsieur, repoussa du pied, dans un coin de la pièce, dédaigneusement, celui qu'il venait de quitter, ferma les volets, alluma sa chandelle...

Qu'attendait-il, maintenant? Pourquoi s'attardait-il dans sa chambre? Pourquoi laissait-il, sans raison, bêtement, ses yeux errer du lit à l'armoire,

du crucifix au portrait de Gambetta?.., Et pourquoi sentit-il tout à coup un grand froid lui courir dans le dos?... Ah ça! est-ce que par hasard il aurait gagné quelque mauvaise fièvre en montant la garde sous la pluie, la nuit précédente au pont de Goulombre?

— Penh ! grommela-t-il en ricanant, je me soignerai et je ,me réchaufferai en Espagne... Allons chercher d'abord le grand remède.

Il descendit dans l'écurie, écarta dans un coin quelques bottes de paille, fit apparaître une trappe qu'il souleva, descendit dans la cave, gratta le sol à certain endroit, sans hésiter, bouscula deux ou trois briques : une antique marmite apparut.

D'un paquet de toile cirée, Cassinou tira une liasse de gros billets : un, deux, trois... dix... treize, quatorze : le compte y était... Puis une lourde bourse de cuir brun, qu'il secoua, fit entendre un bruit guilleret qi plaisant de pièces d'or... C'était le magot de menoune (1) ; Juste Cassin, sur son lit de mort, en avait indiqué l'existence et l'emplacement à son neveu :

• — Qu'est-ce que tu veux? Je n'ai pas eu le temps de tout boire ; tant mieux pour toi,

(1) T.'onclo.

pilchoun, et profîtes-en pour trinquer au salut de mon âme, de temps en temps !

D'ailleurs, Gassinou n'avait guère écorné cette réserve ; il gagnait à peu près de quoi s'amuser son saoul, étant dur à la peine et impitoyable sur son point d'honneur de muletier, entre le mardi et le vendredi, entre le 28 d'un mois et le 2 du suivant. Il glissa les billets dans son portefeuille, la bourse dans sa « pochevoleuse )), et se frotta les mains :

— Il avait bougrement raison, menoiine ! Ça vaut mieux qu'à la banque. Pas de tracas, et, quand on en veut, on n'a qu'à se servir...

Il regagna le rez-de-chaussée, poussa dehors sa bicyclette, verrouilla consciencieusement les portes et les fenêtres comme il sied quand on part pour longtemps, peut-être pour toujours...

Là ! C'était fini...

Il regarda la grande porte close, puis le canal que gonflait doucement le jusant contre les pierres du quai doucement ombragé... Alors, de nouveau, il éprouva cette vilaine impression de froid qui l'avait un plus tôt surpris, dans sa chambre.

Il l'éprouva encore au café de la ^Marine, lorsqu'il eut mis le patron au courant de sesinten-

tions et que le patron, qui d'ailleurs regrettait surtout son dernier bon client, eut gémi : « Pauvre cher Cassinou ! Il n'y a qu'aux braves gens qu'on fait des misères! » Ill'éprouva quand M. le maire lui remit ses papiers en lui disant, d'un ton qui n'était pas tout de même son ton ordinaire : « Vous n'avez donc pas changé d'avis? C'est dommage... Enfm, bonne chance, monsieur Cassin ! » Il l'éprouva à Lourcheyie... Il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'aller saluer la marna.

— Ahîtu te retires en Espagne?... La terre, ici, aurait pourtant bien besoin de tes bras. Que vais-je devenir, pauvre vieille?... Les travailleurs sont tous partis ; les raisins du voisin sécheront sur pied ; chez moi, le maïs pourrira dans la panouille.

— Le voisin boira moins de vin et vous laisserez vos poulets maigrir, plaisanta Cassinou.

— Oh ! je ne me plains pas, se hâta de proclamer la vieille d'une voix presque tendre, d'une voix à laquelle il n'avait jamais pris garde et qu'il ne supposait même pas qu'elle pût avoir... Trop heureuse de te savoir, toi, mon « unique >♦, loin de la guerre !

Tiens, sa mère, cette raide et autoritaire, Daiine Cassin, l'aimait donc un peu? Elle pensait

à son fils autrement que pour pester, vitupérer ou maudire? Cependant Cassinou regardait la grand'pièce, les armoires luisantes, la table où il ne s'était plus assis depuis longtemps qu'en hâte, pour le principe, lors des grandes occasions. Dans la chambre voisine, son berceau de tout petit drôle, un beau berceau de chêne aux barreaux artistement travaillés, était resté à la place où il avait dormi ses premiers sommes ; il le vit par la porte entr'ouverte ; il ne sut pas en détacher ses regards aussitôt ; et alors, à ce bizarre froid qui l'avait agacé jusque-là succéda, une sorte d'énervement fiévreux de faiblesse ; il pensait : « Ah ! ça, est-ce que je suis enhadé (1)? » Il sentait qu'il n'y aurait eu, pour le guérir, que des larmes venues de très loin, du meilleur et du plus vrai de son être...

Mais pleurer, lui, Cassinou, à son âge et devant sa mère !...

— Ah ! non, je ne me plains pas, reprit celleci... Je pense à toutes celles dont les fils sont là-bas maintenant. Dieu m'a récompensée de l'avoir toujours bien prié pour toi.

— Taisez-vous, ma mère, parvint à répliquer assez rudement Cassinou ; vous me feriez croire,

(1) Enhadal: ensorcelé.

— Voici du bon vieux muscat, de celui que Ion père ainiail tant..,

si je ne partais en Espagne pour des raisons à moi, que Dieu n*aime que les infirmes et les lâches...

— Je n'ai pas dit ça ! Je n'ai pas dit ça, fit vivement Daune Gassin... Ou, du moins, c'est la langue qui m'a fourché en heurtant contre mes dents mauvaises... Allons, pitchoun, sans rancune, surtout! Voici du bon vieux muscat... de celui que ton père aimait tant...

Daiine Gassin, décidément telle que son fils ne l'eût pu jamais imaginer, venait de tirer de l'armoire une vieille bouteille qui y semblait à l'attente de quelque chose... Le muscat était exquis, mais Gassinou se sentait trop désemparé pour le boire autrement que par tendresse ou politesse...

Quand le tout petit verre fut achevé, il dit très vite, car il craignait que sa voix ne tremblât piteusement :

— Fameux, marna ! Il avait bon goût, le père...

Et comme il sentait bien que, pour la première fois et pour des motifs d'ailleurs obscurs, Daiine Gassin avait cherché à flatter son péché, reconnaissant à sa façon, il chercha les mots qui pouvaient le mieux flatter celui de sa mère :

— Je pars... mais reviendrai très riche... De

120 zz==== CASSINOr VA-T-EN GUERRE

bonnes affaires m'attendent. . . Embrassons-nous .. . Au revoir, marna !

Par exemple, où Cassinou se sentit mal à l'aise au point de pouvoir à peine faire virer ses pédales, ce fut dans Coulombre, sur la place, devant la maison où la jolie Marylis Larribebère allait vivre pour un temps auprès de sa sœur.

Les nombreux enfants de celle-ci polissonnaient bruyamment sur le seuil.... La îaniine, à cette heure, devait les surveiller tout en cousant, derrière la fenêtre... Cassinou crut même entrevoir un fm profil, entendre une voix chantante et fraîc4ie qui ordonnait indulgemment : « Mauvais sujets, soyez sages !... )^ Et ses jambes devinrent molles, molles...

Pourtant, s'arrêter?... Allons donc! c'eût été de la lâcheté pour rien !... Qu'était-il, en effet, aux yeux de Marylis? Un mauvais sujet qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pourrait jamais aimer!

Dans un sursaut de volonté rageuse, il retrouva l'énergie qui le tira de là, comme par un licol douloureux ; quelques minutes plus tard, ayant compté les bornes, il fut sûr que la maison de Marylis et Coulombre même avaient disparu derrière le rideau capricieux des

pins... Alors, il osa arrêter. Il lui semblait qu'il traînait derrière sa bécane un fardeau énorme ; il souffrait aussi d'un sentiment pareil à celui qu'éprouve un vantard qui n'a pas le sou en passant devant un Ijon pauvre ; il se hâtait pour échapper à d'obscures suppliques dont le dédain afîecté le poignardait : supplique du sol, supplique de la maison natale, supdlique d'un amour sincèrement conçu... Qu'on sache au juste ou non ce qu'est un horizon toujours connu, un foyer, une famille, ce qu'est une patrie grande ou petite, on n'emporte jamais une de ces profondes et mystérieuses choses à la semelle de ses souliers sans savoir qu'il est solide et terrible, le lien qui vous attache à elles...

Gassinou souffla, s'épongea et fanfaronna mauvaisement pour lui tout seul :

— Ouf ! Ça y est !... Et maintenant, mon vieux, pour te remettre d'aplomb, je sais ce qu'il te faut : une bonne cuite chez cette crapule de Gouilagne !

Le nommé Gourlagne. tenait à une demi-lieue de là, près de la grand'route, une auberge à la fois réputée et mal famée.

A première vue, l'établissement ne présentait rien de suspect. Avec ses volets verts et son toit débordant, à la mode basque, on eût dit la maison d'un honnête commerçant « retiré » ou d'un fonctionnaire retraité. Le jardin était vaste et pourvu de beaux arbres ; seule, une branche de pin assez drôlement érigée au-dessus du portail cossu indiquait que l'établissement était public.

Les dames comme il faut ne parlaient jamais de la maison Gourlagne qu'en fronçant le sourcil, en déclarant que « c'était une honte » ou en esquissant des crises de nerfs, selon leur tempérament... Les mères la redoutaient pour leurs fils ; point d'épouse qui ne se fût cru déshonorée en ne parlant pas de divorce, dès qu'on lui rapportait que son mari y fréquentait ; quand

on disait d'un jeune homme qu'il était un habitué de chez Gourlagne, cela suffisait amplement à une matrone pour qu'elle lui refusât sa fille, si fort que celle-ci fût amoureuse et sanglotât.

A la vérité, il ne se passait rien d'extraordinaire chez celui que Cassinou — qui s'y connaissait — appelait « cette crapule de Gourlagne »... La chère y était fine, les consommations soignées, et les bonnes, toujours jolies et coquettes, n'y souffletaient que pour rire les clients les plus audacieux...

Alors, vous comprenez, quand les cafés de Biarritz, de Bayorme ou de Dax fermaient, les messieurs des envirous n'avaient pas de meilleur endroit où se rendre en automobile, pour souper ou encore pour continuer une partie de poker intéressante. Cassinou connaissait ce jeu-là et s'en tirait fort bien. De hauts fonctionnaires et de riches ou nobles hommes l'y estimaient comme partenaire ; les demoiselles servantes de l'endroit ne faisaient pas la moindre différence entre eux et lui. On voit que les dames du pays, mères, épouses ou fiancées, avaient tort de décrier cette auberge, où l'union sacrée existait solidement, de long temps avant l'ouverture des hostilités...

Gourlagnc était un quinquagénaire bouffi, un gros réjoui ; on n'eût vu de lui que sa figure qu'on aurait pensé à son ventre ; et c'eût été justice, car son ventre et sa figure étaient presque autant l'un que l'autre expressifs. Pas un mauvais homme, du reste, et généreux comme un usurier quand il savait qu'il ne risquait rien... loin de là î... 11 fît fête à Cassinou et lui glissa dans le tuyau de l'oreille qu'il gardait encore une ou deux bouteilles de pernod pour ses amis sûrs.

Cassinou se sentit aussitôt rasséréné. Vive une bonne absinthe, un bon dîner... puis le reste si le cœur le chante !... Et, dans l'arrière-salle où le patron l'avait consigné à l'abri des regards indiscrets, il se mit sans plus tarder en devoir de chasser les idées noires avec de grandes lampées vertes.

Tout à coup, — et la nuit tombait déjà, — on frappa à la porte de la grand 'salle. Go urlagne, qui tenait compagnie à Cassinou, mit un doigt sur ses lèvres, éteignit Félectricité. Fausse alerte !...

■ — Excuse-moi, Cassinou, dit-il avec contrition, quand il reparut... J'aurais pourtant pu me rappeler que je défends aux gendarmes de venir prendre leur pernod autrement qu'à

Cctlc crapule «le (-ioui-la''ue. ,

dix heures, ou à six heures... Mais qu'est-ce que tu attends, hé ! Jean?... Tu peux venir... C'est Cassinou.

Et Gourlagne poussa devant lui un vagabond, un grand diable portant bâton et besace, fort piteusement vêtu, mais dont le visage reflétait une bonne humeur, une joie de vivre, une franchise et même une finesse qui ne sont pas ordinaires chez ses pareils.

— Ah ! par exemple, s'écria Cassinou tout content à son tour, voilà une fière rencontre !... Assieds-toi et que je te régale, mon brave Jeanle-Perdu !

Jadis, il s'était appelé Jean Hoscal ; mais on ne le connaissait guère que sous l'appellation de Jean-le-Perdu.

Un perdu? Ailleurs, on traiterait tout bonnement de dévoyé un homme de son espèce ; traduction qui ne serait que trahison, comme à l'ordinaire, et qui ne rendrait ni l'expressive mélancolie du terme, ni surtout la sympathie presque attendrie avec laquelle on le prononce en pays gascon, où il fut inventé.

Il existe des perdus-par-paressc, des perduspar-ivrognerie, bref des perdus redevables de leur perdition ou de leur perte à un péché

l-?8 — CASSINOU VA-T-EN GUERRE

capital dûment catalogué. Mais il y en a aussi, pour être juste, qui semblent en être venus là joyeusement, par vocation pourrait-on dire... Jean Hoscal, lui, passait (on en comprendra mieux les raisons tout à l'heure) pour un perdupar-amour...

Sa famille était considérée, presque considérable. Il avait été un assez brillant élève au lycée, un bon soldat à la caserne. Il ne se montrait joueur, buveur ou débauché que dans la mesure où il faut l'être pour éviter les railleries des camarades... Vers vingt-cinq ans, il passa pour être amoureux d'une jeune fille qui préféra finalement convoler avec un autre que lui.

On proclama qu'il en était très affecté parce qu'il cessa durant un mois de se montrer au café ou de partager les plaisirs nocturnes de ses camarades...

Peut-être, après tout, s'était-il absenté du pays à l'époque... Mais ce fut une question que l'on ne se posa pas.

Peu après, son père mourut, le laissant en possession d'une fortune assez ronde. Jean, qui était dès lors redevenu un bon compagnon, serviable, facétieux, doué d'un estomac solide et d'une gaieté inaltérable, se mit aussitôt à dilapider son capital, sans faire de folies, du

reste, et sans paraître s'amuser à ce jeu outre mesure. Il jelait de l'argent à droite ou à gauche comme quelqu'un qui dirait : « Tu en veux? En voici ! » Bref, comme s'il avait eu hâte de se débarrasser d'un fardeau ou d'une corvée...

Enfin, quand il se trouva, un beau jour, au bout de son rouleau, il empaqueta les quelques objets qu'on peut emporter sans trop de peine sur l'épaule, au bout d'un bâton, et prit la rouie, c'est-à-dire le métier de mendiant.

La route, c'était pour lui la belle et large artère aux multiples embranchements qui s'échappe du cœur de la Gascogne vers l'Espagne : c'était la grande voie forestière, tout embaumée de l'arôme des brandes naissantes ou pourrissantes, des ajoncs, des genêts, des œillets sauvages et des pins. Là, les villages sont espacés, la vie y était abondante et facile, nul nouveau venu n'y semblait un ennemi... C'était, avant la guerre, le paradis des pauvres inoffensifs, des coureurs de route joyiaux, à tel point que ceux-ci, à coup sûr, n'eussent échangé leur destinée contre celle de personne au monde...

Tel vécut Jean, Jean-le-Perdu, perdu pour les siens, perdu pour sa caste, perdu pour ce que les sociologues appellent la société. Il allait

de ville en ville et de bourgade en bourgade, sans dépasser certaines limites géographiques au delà desquelles l'esprit changeait et où l'on estimait qu'il était assez jeune pour travailler...

Travailler? Qu'est-ce qu'ils lui chantaient là, ces barbares?... Travailler? Est-ce que ses anciens amis ne lui avaient pas souvent proposé une situation, un métier, une gâche, une embuscade?... Et, tout en riant de tant de bêtise ou d'insanité, il revenait vers les endroits où on lui donnait des habits, où on lui trempait de succulentes soupes, où on lui ouvrait au soir les portes des granges après l'avoir assis au foyer, où il était le bienvenu parce qu'il n'avait jamais fait de tort à j^ersonne et qu'il connaissait toutes les bonnes histoires du pays.

Son histoire à lui, on la connaissait ou on croyait la connaître; et on le plaignait. Quand les bonnes gens, pour le consoler, lui offraient à boire, il les récompensait de leur commisération en les faisant rire, car il n'avait pas son pareil, dès qu'un peu éméché, pour exécuter les danses les plus cocasses ou tenir les plus burlesques propos.

— Alors, déclar.^ Cassinou, le dîner, ce sera pour trois. On n'a pas tant d'occasions de voir

11 n'avait i^as -on pareil, dus qu'un peu cméclié...

un visage qui mérite de vous changer les humeurs, n'est-ce pas ? Jean-le-Perdu, qu'estce qu'on peut t'ofïrir pour te laver la gorge ?

— Ce sera un petit rien du tout : du moelleux.

— Tu sais qu'il y en a pour toi, fit bénévolement le patron en désignant certaine bouteille au goulot argenté.

Mais, pour le double étonnement de son hôtelier et de son hôte, Jean repoussa l'aubaine de cette offre.

— Je crois que le voisin a un lièvre... un tout petit lièvre... un levraut, tant vaut dire, reprit Gourlagne... Et, ma foi, rôti, avec du jambon haché dans le ventre...

— Pour ça, je ne dis pas, approuva Jeanle -Perdu.

— JMon pauvre vieux, continua Cassinou après avoir examiné la vêture du nouveau venu, j'aurais pu te faire un cadeau qui ne m'aurait pas. coûté grand'chose... J'ai laissé chez moi un costume... Car, sans te vexer, tu es un peu miteux...

— C'est l'été. Les irons rafraîchissent la peau, en voyage... Et puis, té ! est-ce que le gouvernement ne va pas m'habiller richement, dès demain?

— On t'appelle?

— Dame ! Classe 97... Voici mon livret... Sans me presser, j'arriverai à l'heure... Un bon gueuleton, ça colle ; mais, à cause du métier qui se prépare, j'aime autant ne pas avoir la bouche en bois.

Le patron s'était éclipsé dans la direction de la cuisine, où les servantes gloussaient un peu bruyamment, taquinées qu'elles étaient par une bande de jeunes gens appartenant à des classes non appelées encore. Jean-le-Perdu roula tranquillement une cigarette avec des débris de tabac grattés dans ses poches ; Cassinou lui tendit sa blague ; trop tard, d'ailleurs : la cigarette était faite.

— Encore une bonne chose qui ne me coûtera pas cher d'ici peu, rigola Jean-le-Perdu.

Cassinou rageait. Jean-le-Perdu, lui aussi, était de la fête qu'il s'était vue interdite.

— Et ça te paraît drôle, à toi, cette histoire de guerre? demanda-t-il presque agressivement.

Jean-le-Perdu déclara avec beaucoup de calme et do simplicité :

— Je m'en fous ; je veux dire par là que je suis bien content et que', si je n'étais pas content, ce serait la même chose.

Cassinou réfléchissait tout en buvant.

CASSIXOU VA-T-EN GUERRE =:^z=== 135

— Du moment qu'on m'appelle, poursuivit Jean-le-Perdu...

— Et moi, alors, pourquoi c'est-il qu'on ne m'a pas appelé ? fit Cassinou sur un ton rageur, provocateur presque.

— Bouge pas si tu préfères ne pas bouger. Ça a son charme aussi.

— Pour me faire engueuler par d'^s vieux et par des femmes?... Ah ! tu ne sais pas ce que c'est ! Ecoute un peu voir...

Et Cassinou raconta ses misères. Et Jean dit, après réflexion :

• — Ne pas y aller, c'est une idée comme une autre. Pour sûr, tu vas les mettre en rogne... Mais, des fois que tu serais plus en rogne qu'eux de ce fait que tu ne bougerais pas, ce serait encore toi la poire, mon vieux.

— Je bougerai à ma manière... Je bouge déjà, Dieu vivant ! Je pars, tel que tu me vois, pour l'Espagne.

— Beau pays. Moi, j'en viens tout juste, déclara Jean qui hochait la tête d'un air connaisseur.

— Au fait, c'est vrai, grommela Cassinou, Qu'est-ce donc qu'on m'avait raconté?...

Attends, j'y suis... Oui, Cucu-rien-qui-vaillr...

— Parfaitement, nous avons déjeuné

136 =^==z=^==r CASSINOU VA-T-EN GUERRE

ensemble à Saint -Sébastien, où il venait pour une commande d'ardoise brute.

— Et il t'avait vu on monsieur... et tu lui avais payé un diner au Champagne...

— C'est exact.

— Et c'était vrai... le reste?... C'était vrai que ton ancienne promise... celle pour qui tu t'étais laissé devenir Perdu-par-amour?...

— Parfaitement vrai.

— Alors? grogna Cassinou, les yeux tout ronds et les bras croisés.

— Alors, répondit Jean-le-Perdu, c'est que je n'ai pas changé depuis que je suis au monde et que je ne changerai probablement pas tant que le bon Dieu me permettra d'y vivre à mon gré.

— Et... tu habitais chez elle... Chez... ?

— Chez M^i^ Geneviève Lourcine... ma fiancée, il y a dix ans... devenue depuis la sefiora Brazon... tu sais?... les conserves...

— J'ai travaillé pour la boîte.

— Ma fiancée il y a dix ans !... Elle était alors Française... Espagnole et veuve depuis lors...

— Et riche, hein?... Oui, oui... c'est bien ce qu'ils m'avaient raconté, Cucu... et d'autres... Mais, alors, tu ne l'aimais pas?...

Jean-le-Perdu demanda « un petit peu d'absinthe, tout de même, rien que pour en avoir le goût à la bouche », et demeura quelques instants plus perdu, à coup sûr, dans on ne sait quel rêve, qu'il ne l'avait été jamais jusque-là pour les siens ou la société...

— C'est une histoire, ô Gassinou... Une histoire, ou plutôt quelque chose comme un conte qui serait vrai... Attends... Juin finissait ; tu sais comme juin a été beau? Et j'avais un peu honte de mes habits et de ma vie... Un peu de honte, mais pas de chagrin... En ai-je imaginé jamais une autre, de vie?... Alors, je me suis dit : « Jean, ça va mal... Que penses-tu d'un petit tour en Espagne?... » Entre Béhobie et Hendaye, j'ai rencontré le batelier Iribure, et je lui ai expliqué que j'avais envie de dormir plutôt sur le chemin du cap du Figuier que sur t( rre française... Et il m'a répondu : « Justement, ce soir, je vais à Fontarrabie acheter une médaille que j'ai promise à ma femme... Paierastu le vino tinto?... » J'ai payé le vino tinto à la Magdalena, et je suis allé dormir sur le chemin du cap du Figuier, car, si les pierres y sont sèches et roides, la mousse et les herbes, ô Gassinou, y sentent bon.

— Mais, alors...

— C'est quelque chose que je quitte, Cassinou, et c'est pourquoi ce que tu vas entendre n'est pas une histoire, mais un conte vrai... Elle a trente ans, maintenant, cinq de moins que moi, tu sais... Et toujours aussi jolie, sinon plus helle... L'as-tu vue jamais?

— Oui. Une touffe de jasmins et d'œillets dans une chambre sombre.

— Comme tu dis... A cela près que les fleurs semblent à présent embaumer plus que jamais... 0 Cassinou, un conte, et non pas une histoire, en vérité !

Il narra la chose comme il le pouvait, de façon à bien la faire entendre à l'autre. Nous ne nous y essayerons pas, nous résumerons.

Quand la nuit avait été fraîche sur le beau chemin du cap du Figuier, Jean s'était mis en quête d'un gîte aussi facile à trouver en ce coin quasi français d'Espagne que dans n'importe quelle contrée de sa Gascogne déjà ibérique.

Justement il y avait, à l'endroit où les maisons commencent de tacher de blanc les coteaux sauvages, il y avait une belle villa toute neuve... Et Jean avait pensé que, si on le repoussait là. il lui resterait toujours la ressource d'aller frapper chez l'alcade, une vieille connaissance, un copain.

— 0 Cassinou, c'était Elle qui habitait là et qui me reconnut dès la porte... et qui pleura! «Veuve d'un an, viande à Satan... » grommelait sa gouvernante. En quoi la gouvernante se trompait. Mais je l'avais retrouvée, elle, Geneviève, plus belle que jamais... et libre et repentante... J'ai été lâche ; je suis resté chez elle des semaines, habillé des habits du pauvre monsieur... Le plus vexant, c'est qu'elle me demandait pardon. Heureusement qu'on a commencé à parler de guerre. Ça m'a permis d'être patient...

Cassinou écoutait attentivement... Comme tout cela était difficile à comprendre ! Il risqua :

— Au fond, ton ancienne t'embêtait?

— Non. Mais je m'ennuyais... Ecoute-moi ! Elle me disait : « Ce n'est que quelques années de gâchées ; on se retrouve pour jusqu'au bout de la vie... » Et elle me demandait pardon, ce qui me barbouillait le cœur plus que tout le reste... Et puis, on disait de moi : le fiancé de la veuve... Ah ! je ne suis pas méchant, mais j'en aurais bien démoli quelques-uns...

— Ils t'insultaient?

— Non. Mais ils me dégoûtaient d'elle et je n'avais pas besoin de cela.

— C'est bien ce que je disais : elle t'embêtait.

— Gassinou, rends-toi compte ; elle me disait à sa manière : « Quitte la route ; redeviens Jean Hoscal... Je t'aime et je suis heureuse de te retrouver... » Ah?...

— Eh hé... je ne vois pas...

— Pecq ! Et moi, si je lui avais répondu alors : c Moi, je suis Jean-le-Perdu ; c'est ma vocation de suivre la route après l'avoir prise... Si le cœur t'en dit?... » Hein? Que m'eût-elle envoyé !

— Pecq, comme tu as dit pour moi... Sans rancune, du reste.

— Sans rancune, puisque tu commences à me comprendre... Eh bien, sache que les lits moelleux me démangeaient, que les beaux habits du pauvre monsieur me gênaient aux entournures, que l'argent me pesait dans la poche et que les trop bons dîners me démolissaient l'estomac... Ah ! vois-tu, quand on choisit sa voie, c'est une fois pour toutes... Vive la guerre ! Ça m'a permis d'arranger tout sans la vexer... Je suis libre...

— Depuis quand?

— Depuis avant-hier... J'ai filé à l'aube en laissant un mot ; j'ai expliqué que le devoir

CASSINOU VA-T-EN GTJEERE ==^====i 141

m'appelait. J'ai laissé aussi un louis à la bonne, mon dernier, celui que je gardais toujours cousu au fond de ma poche, dans mon vieil habit, pour cpie les gendarmes ne me traitent pas de vagabond.

A ce moment, le patron revint, annonçant que la soupe allait être prête.

— Parfait ! fit Cassinou... Laisse-nous causer cinq minutes encore.

— A votre gré, marmonna Gourlagne, vexé et pincé... N'empêche que j'y ai mis un quartier de dinde...

— On a de quoi le payer. Tu disais, Jean?

— Rien. Je n'ai plus rien à dire, ô Cassinou... Rien, sinon que je suis content... Il y en a qui sont nés pour bâtir des maisons, d'autres pour prendre la route. Je suis fait pour prendre la route et pour ne jamais la quitter.

— Mais, pourtant, aujourd'hui, la route... hasarda Cassinou, elle te mène droit à la caserne, et... ce n'est pas ton genre ?

— C'est la plus belle de toutes les routes, parce qu'on n'est à la caserne que pour trinquer quelques jours avec des amis... Après quoi, c'est du nouveau !

— Du nouveau?

142 ====== CASSINOr VA-T-EN GUERRE

— Dame, après, on ne sait plus... et c'est bien ce que j'aime.

Il y eut encore quelques secondes de silence, le temps de « rafraîchir » les verres. Cassinou réfléchissait, réfléchissait... Mais ce travail mental, au lieu de plisser son front, éclairait ses yeux.

— J'aurais bougrement envie d'être dans ta p^au, déclara -t-il.

— Tu n'as qu'à venir. On sera tous les deux ensemble...

Cassinou, un instant furieux et sombre, tendit le poing vers l'ouest, vers Coulombre et vers tous les Hont-Hàbi :

— Ne t'ai-je pas dit ce qu'ils ont trafiqué? Risquer de me faire trouer la peau pour eux, après leur avoir promis que, puisqu'ils le prenaient comme ça, je me retirais en Espagne !

— J'en viens. Il y a plus rigolo... et ils ne le sauraient pas, si tu me suivais?

Les yeux de Cassinou brillèrent :

— Bougre des cent-vingt-mille dieux !... C'est tout de même vrai qu'ils ne le sauraient pas ! Et, en somme, en admettant que je t'écoute, je leur en joue une bien bonne...

— Une fameuse.

— Entendu. On ne se quitte pas... J'ai de

l'argent... Je paie tout... On fera route ensemble... Ça va? Tope !

— Je savais bien que tu étais un brave type, fit Jean-le-Perdu sans le moindre éclat... Et on

Liiôlelier Gourlagnc apportait la soupe fumante...

a toujours raison d'être un l»rave type... Qu'estce que tu serais devenu en Espagne? Ah ! tu n'es pas encore mûr, toi non plus, pour bâtir des maisons !... En route !

— Pas sans dîner, continua Cassinou, tandis que l'hôtelier Gourlagne apportait la soupe

fumante... Mais, hâte-toi, patron ! Car dès demain, oui... j'ai changé d'idée... Biboslc ! L'appétit va mieux, déjà...

— Qu'est-ce qu'il y a donc? fit pohment Gourlagne, qui avait d'ailleurs écouté derrière la porte.

— Il y a que je le suis, à la caserne.

— Il y a, confirma Jean-le-Perdu, que nous avons tous deux au-devant de nous une grande route qui s'ouvre, et qu'il vaut mieux, par le temps qui court, être infirme ou perdu d'occasion, comme nous sommes, plutôt que de manquer la bonne chance de devenir quelque chose de mieux... C'est juré, Cassinou? Tu me suis?

— C'est juré!

— Il y a tout de même des inconvénients, dit sérieusement Gourlagne en commençant de servir la soupe.

— Pffït ! Il y a qu'on va vivre de nouvelle manière, alors que ceux qui continueront de vivre sans risquer de mourir s'embêteront bougrement.

— J'en sais déjà quelque chose, fit Cassinou.

— Il y a qu'on va en finir avec des saligauds c|ui nous embêtent, dans ce pays-ci comme partout ! H y a bien des choses, il y a... il y a...

C'était trop long à développer, Jean-le-Perdu, dont le potage était tiède à point, y goûta; et il conclut :

— Et puis... il y a la France.

— C'est vrai, dit Cassinou avec beaucoup de simplicité, il y a aussi la France...

Son esprit n'avait peut-être pas eu, jusque-là, à formuler une déclaration pareille, mais son cœur, déjà, la comprenait sûrement un peu. .

lu

Combelux, la minuscule préfecture des Landeset-Garonne, ne perdra pas de sitôt le souvenir du soldat Gassin (Jean-Arthur).

Tout de suite, il y acquit une sorte de célébrité, il y eut sa légende, due à son incompréhension absolue de toute discipline, aux boniments diôlatiques qu'il servait après un dîner fin, à sa bonne humeur fréquente comme aussi à ses colères formidables, mais inofîensives et brèves. Fantique et quelques bons copains de Hont-Hàbi, qui se trouvaient encore au dépôt, ne contribuèrent pas pour peu, comme l'on pense , au déveloj^pement de sa popularité.

Et puis, il bénéficia de son prestige d'engagé volontaire. Un fameux lapin, et qui en ferait voir de rudes aux Boches.

— ■ S'il n'y en avait que « des comme moi », déclarait volontiers Gassinou avec cette aimable absence de fausse modestie qui le caractérisait, on aurait vite fait de saigner tous ces porcs.

^ Et cela était lancé sur un ton si convaincu que nul n'en eût fait douter personne...

Néanmoins, comme l'on peut s'en douter, les choses n'allèrent pas toujours toutes seules. Tenez, lors des formalités de l'engagement, est-ce qu'un gros plein-de-soupe de major ne s'était pas avisé de dire à Cassinou que l'artillerie lourde conviendrait mieux à son état physique?

— J'ai dit l'infanterie... Quand on a choisi son chemin, c'est que l'on sait, à moins d'être pecq, où il mène et sur quoi l'on marche... Et si ça ne vous plaît pas, je m'en fous.

Alors le major, étonné par tant de résolution, avait de nouveau mensuré la « mauvaise jambe ». Un brave homme, d'aspect et d'âme débonnaires, qui s'écria presque désespérément, une fois l'examen terminé :

— Mais, bon Dieu, il y a quatre bons centimètres de moins à l'une qu'à l'autre ! Que diraient les Boches s'ils savaient que nous collons déjà les infirmes dans l'infanterie?

Cassinou avait bondi, rouge de fureur :

— Un infirme? Dites donc, voulez-vous essayer de faire aux coups avec moi, ou de jouer aux jambes sur n'importe quel ruban de grand 'roule ?

Suffoqué, le bon gros major n'avait pas insisté et, après un geste à la Ponce Pilate, il déclarait notre homme apte à faire un fantassin...

Ah ! il eût fallu entendre Cassinou, quelques instants plus tard, à la terrasse du Café des Propriétaires et des Maquignons réunis, raconter son histoire devant Fantique et quelques autres parfaitement estomirés, et conclure :

— Voyez-vous, mes enfants, les galons, qu'il y en ait trois, ou quatre, sur le même képi... ou même dix et même quinze, je sais, maintenant, comment c'est qu'il faut leur parler...

Ce n'était pas une gasconnade ; il en était persuadé, et l'on conçoit que cette opinion sur la manière de tenir les galons en respect aurait pu lui jouer d'assez vilains tours par la suite. Le lieutenant de Cabiracq, par bonheur, se trouva là pour parer aux coups et endoctriner peu à peu le farouche muletier. D'autre part, auprès des sous-offîciers, les libéralités sans arrière-pensée de Cassinou firent le meilleur effet. Tout de suite, il fut celui à qui l'on fiche la paix, qui se la coule en douce, et sur le « couchage en ville » duquel on consent à fermer les yeux.

Que ce fût à ses mérites personnels, et à

eux seuls, qu'il dût cette situation privilégiée, il aurait rougi d'en douter un instant ; mais une prudence instinctive le garda heureusement de trop haut fanfaronner à ce sujet.

Une johe ville, Combelux ! Toute fîère de son clocher de briques, de son vieux pont et de son pont-neuf, de ses platanes incomparables, elle s'étage du bas en haut d'une colline, à la limite de la terre et du sable, des labours et des pignadas. Bien entendu, dès son arrivée, avant même que d'endosser l'habit militaire, Cassinou s'était occupé de repérer les bons endroits et les indigènes de commerce agréable.

Il avait été vite fixé, avec l'aide du ciel et de son flair de muletier ; une semaine ne s'était point passée que la plupart des aubergistes le saluaient très bas et qu'il était courtoisement admis sur divers seuils et dans bon nombre de boutiques à converser de la guerre et de la pluie ou du beau temps.

Enfin, on lui rendait justice !... Pensant à toutes les avanies qu'il avait subies précédemment de la part de ceux de Hont-Hàbi, il déclarait, en parlant des Combeluziens :

— Voilà du bon monde. On est à l'aise en leur

société... Ce n'est pas comme avec ces brutes de paysans.

Et son poing se tendait rageusement dans la direction de Hont-Hàbi, au-dessus de l'immensité sylvestre qui moutonnait du bas du coteau jusqu'à l'horizon.

A la vérité, il s'embourgeoisait. Le videur bruyant de pots et le coureur impénitent de routes éprouvait, en dehors de la caserne, une satisfaction analogue à celle d'un boutiquier ou d'un fonctionnaire qui va faire son tour de boulevard ou sa partie de cartes, une fois la journée fmie. Avec une facilité d'adaptation toute gasconne, en changeant de milieu, il avait transformé ses manières, pour le plus grand étonnement de Jean-le-Perdu qui, lui, gardait l'irrémédiable nostalgie de la route et de l'aventure et qui pleurait quotidiennement dans la tunique de ses chefs pour être envoyé au plus tôt sur le front.

Cassinou le morigénait doucement :

— Bon Dieu, quoi ! On a bien le temps, ça n'est pas fini ! Qu'est-ce qu'il te faut? Veux-tu de l'argent? Ne te gêne pas ; on est des frères...

Mais Jean-le-Perdu refusait l'argent, et parfois même les invitations aux agapes qui réunissaient, autour d'une table alléchante, Cassinou,

Cassinou. (lui est pressé, a noirci lui-même ses souliers,

CAS8IN0U VA-T-EX GUERRE =z=^== 153

Fantique et autres « pays » de choix. Certes, dans cette bande et tant que durait la fête, Cassinou redevenait le Cassinou de Hont-Hàbi, bruyant, gueulard, bavard et querelleur par principe... Ouais, bonnes gens ! Laissez éclater la bombe, la cuite se cuver, et suivez, avec moi, dès le lendemain, Cassinou dans sa promenade... Six heures du soir. Il est sorti un peu plus tôt de la caserne et est allé faire toilette en son domicile, chez Urbain Pozelet, logeur, dont l'enseigne ainnonce fièrement : « On sert à coucher, à boire et à manger ; on peut porter son manger et son boire, hommes et chevaux... » Ricou, dit Coco-vaut-peu, le fils même de Cucurien-qui-vaille, un auxiliaire, un pauvre petit bonhomme aussi « pauvre de poitrine » que léger de gousset, a fait briller quasi miraculeusement les boutons de la capote de Cassinou, dont il est le tampon ; et, cependant, Cassinou, qui est pressé, a noirci lui-même ses souliers et «blanchi au rasoir» ses joues où le noir de la barbe vient plus vite encore que sur les souliers le jaune de la boue ou le blanc de la poussière.

— Alors, qu'est-ce que tu fais, ce soir. Ricou?

— Bé... tu sais... mon vieux...

— Va dîner chez Urbain. Je paye.

Non, non, je vous assure : en de pareils moments, Cassinou n'est pas un homme qui recherche la popularité, qui fait de son généreux, pour qu'on le sache. D'abord, il n'y a personne à l'entendre ; et Coco-vaut-peu est trop fier dans son genre pour aller chanter sur les toits ce qu'il doit à Cassinou. Seulement, Cocovaut-peu, que le destin n'a point gâté, en a presque les larmes aux yeux... Et Cassinou se hâte de prendre le large, de peur de faire comme le « pitchoun ))...

Voici le boulevard ; voici le bureau de tabac dont la gérante est veuve d'un fonctionnaire qui fut presque important durant sa vie...

— Cela va-t-il à votre désir, madame Estèbe ? demande Cassinou tout en choisissant ses cigares...

Il choisit également les termes de son français... Et M^^ Estèbe pense : « Un garçon qui sait se tenir... et un bon client... » C'est qu'elle n'est pas la seule à penser de la sorte, du reste, sur la route que Cassinou s'est accoutumé à suivre de la caserne à son logis, du logis au boulevard, du boulevard à la « Place Principale », où sont les cafés les plus agréables et les mieux réputés du lieu...

Jusqu'à la marchande de journaux de la gare.

une effroyable vieille fille, médisante comme un nid d'agacés, qui a été conquise, et qui

Après ({uoi, il se dirigeait vers le {^rand cale...

déclare liauLenient, quand Classinou vient lui acheter la Pclile Gironde :

— Il n'est pfut-étre pas dans les mêmes

idées politiques que moi, mais j'affirme que le bon Dieu peut le recevoir sans confession.

Il gagnait l'Esplanade, d'où la vue est immense et belle sur son pays natal ; là, il rageait un peu, une fois de plus, en pensant à Hont- Hàbi... Il souffrait aussi en pensant à Goulombre et à Marylis... Après quoi, il se dirigeait vers le grand café, où siégeait, à cette heure-là, l'état-major ; les simples trouffions entendaient par là les officiers de la place ; Henri de Cabiracq, qui tenait décidément Cassinou pour un numéro peu ordinaire, lui assignait souvent une place à son côté ; cet officier de réserve était un peu le Cassinou de sa caste, brave et gueulard, noceur et tendre : on reste parfois gentilhomme campagnard comme on devient muletier, par vocation.

— Qu'est-ce que vous en dites? faisait quelquefois Cassinou... Vous avez vu mes copains? Rien que de voir des galons dans un café, ça leur colle la colique... Est-ce que j'ai peur de vous et des autres, moi?... Fantique même qui vient de me lâcher ! Ils disent : « Toi, ce n'est pas la même chose... » Monsieur Henri, il me semble pourtant que...

— Appelle-moi : mon lieutenant, et non pas Monsieur Henri... ou je te fous dedans, brute... Qu'est-ce que je t'offre?

— C'est mon tour, mons... mon lieutenant !

— Soit... mais je t'invite à dîner... Bon sang ! on s'embête... Dis donc, quand est-ce qu'on se la lire, Cassinou?...

— Je suis venu m'engager pour vous suivre... Vous qui êtes dans les huiles, débrouillez-vous.

Le lieutenant de Cabiracq jetait parfois, dans ces cas-là, un regard vaguement inquiet sur son rustique interlocuteur :

— C'est que tu serais fichu de t'habituer à cette existence-là, toi !

— Elle n'est pas désagréable.

Elle n'était pas désagréable, en effet, comme l'on peut dès à présent en juger... Cassinou avait même trouvé mieux que des copains et des relations à Combelux : une amie, ou, pour mieux dire, — afin qu'on ne se méprenne pas sur le sens équivoque, hélas ! de ce beau mot, — une affection véritable, quelque chose comme un brin de famille... Il n'en avait guère eu jusque-là, de famille véritable, de famille qui lui plût, l'infortuné Cassinou !

M^^ BeaudriUette, dont la boutique étalait sa devanture sang-de-bœuf au meilleur endroit de la Place Principale, M"^^ BeaudriUette était la bouchère la plus considérée de Combelux.

Un jour, • — les communiqués officiels venaient d'annoncer la victoire de la Marne, — Cassinou entra chez elle, afm d'acheter quelque pièce somptueuse qui, cuisinée chez Pozelet (où tout un chacun pouvait porter son manger et son boire), rehausserait la popote jusqu'à la rendre digne, dans son genre, du glorieux événement... M'"^ BeaudriUette regarda son client avec attention et lui demanda :

— Ne seriez-vous pas un Cassin, de Lourehryre?

— pui, si fait bien sûr, de certain et de solide, répondit Cassinou en français.

— Alors, embrasse-moi, pitchoun ! s'écria en patois de Lourehoyre la bonne femme... Pauvre ! Il ne me reconnaît pas... Je suis la

belle-sœur de ta tante Léonie... Tu ne te rappelles pas? J'étais à ta première communion... Puis je t'ai vu encore à la fête d'Ondres, il y a dans les cinq ans... Rappelle-toi mon mari... Yanounet! Il était bien saoul... Un bon commerçant, par exemple... Il est garde-voie... Il viendra en permission un de ces dimanches ; il sera bien content de te revoir... Hé 1 dis donc, on peut s'embrasser devant le monde !... Regardez donc, vous autres, ce beau soldat-là, c'est tant vaut dire mon neveu !

Mais où l'enthousiasme de la brave bouchère pour Cassinou ne connut plus de bornes, ce fut quand elle apprit, à quelques jours de là, que le beau morceau de bœuf qu'il venait acheter presque quotidiennement était destiné à corser l'ordinaire du petit Ricou, dit Goco-vaut-peu, l'auxihaire qui était si pauvre d'argent et de poitrine.

— Ça l'embête de nous savoir au moment de partir et de ne pas nous suivre, expliquait Cassinou ; alors, je tâche de lui enrichir le sang... Il pourra toujours venir nous rejoindre, si ça lui chante, après quelques mois de ce traitement.

— Part à deux ! avait déclaré la bouchère. Depuis lors, Cassinou n'obtenait de payer

qu'un jour sur deux la bidoche de Coco-vautpeu...

Et quelle belle fête, le dimanche où le gardevoie vint en permission î M^^ Beaudrillette avait fait jurer à Cassinou d'amener au dîner une ribambelle d'amis ; Cassinou, après mûreréflexion , avait établi une liste qui lui semblait à la fois honorable, discrète et décente : Fantique, Cocovaut-peu et le lieutenant-comte Henri de Cabiracq. Je vous prie de croire que ce dernier ne se fit pas tirer l'oreille et qu'il y alla comme les autres de sa chanson, au dessert, après un festin pantagruélique. Ah ! les bonnes chansons, où chacun reprenait en chœur au refrain, les toujours jeunes et saines chansons patoises, douces aux gosiers au point de faire monter les larmes du cœur aux yeux 1... Tour à tour, de l'arrière boutique somptueusement illuminée s'envolèrent Beii ceii de Pau, Aquères mouniines, Quoant bin loii bèn, La Maysoun blanque, disséminant avec elles au-dessus de la petite ville une fougue, une mélancolie ou un parfum de vent marin dans la forêt.

Tant et si bien que des voisins se fâchèrent... Du côté de la maison du notaire, une voix hargneuse s'éleva :

— Si ce n'est pas une honte de s'amuser de la sorte quand la patrie est en deuil !

C'est alors qu'il eût fallu voir et entendre le lieutenant de Cabiracq qui, s'étant précipité à la croisée, criait :

— Des chansons comme ça, vous n'y devinez donc pas dedans le meilleur de la patrie, tas de pedzouilles ?

Il dut, d'ailleurs, à quelques secondes de là, retenir à bras-le-corps Cassinou et le garde-voie qui ne parlaient de rien moins que d'assommer le notaire et de voir un peu la couleur de ses tripes.

Si mes souvenirs classiques sont exacts, c'est à l'âge d'or qu'Hésiode attribue la moindre durée parmi les âges divers qui se sont succédé en ce monde... L'âge, d'or de Cassinou à Combelux était révolu.

Il avait mangé son pain blanc le premier, comme tant d'autres.

Cela commença par une pauvre petite histoire de riendu tout : un matin, au retour d'une marche, Cassinou baguenaudait dans la cour de la caserne en compagnie de quelques loustics de son espèce... Tout à coup, nos gens se poussèrent du coude et se dirigèrent, gonflés d'une joie silen-

cieuse, vers un coin du quartier où retentissaient de martiales et terribles vociférations...

— Encore des ioriaux qui viennent d'arriver. Faut pas manquer ça... Oh! là là! qu'est-ce qu'il leur passe, le commandant, qu'est-ce qu'il leur passe !...

La scène était connue, fréquente, mais Cassinou et C'*^ ne se lassaient pas d'y assister discrètement. Quandune nouvelle fournée d'ancêtres arrivait, le commandant de la place, le père Salvage, tenait à les passer en revue aussitôt qu'habillés. Ce qu'était ledit habillement, on le devine : les hommes avaient touché cette foislà, comme d'habitude, des galoches, d'inénarrables capotes pisseuses et d'apocalyptiques képis dont on ne pouvait dire s'ils avaient été rouges, ou s'ils tentaient déjà, devançant la mode, d'affecter une nuance bleu-azur.

Le commandant Salvage inspirait d'ailleurs beaucoup plus l'envie de rire que celle de trembler ; c'était une très digne vieille culotte, qui avait délaissé diverses occupations champêtres pour reprendre du service depuis la guerre ; sa conception de la vie militaire semblait calquée sur celle même du colonel Ronchonot. Avec cela, un cœur d'or et un estomac accoutumé aux liqueurs fortes»;; Il était énorme^ ventripotentj

CASSLNOU VA-T-EN GUERRE ======z= 163

semblait rouler plutôt que marcher ; de son visage, au-dessous d'un képi en bataille, on ne voyait guère que deux minuscules yeux couleur de café brûlé et un pif gentiment rond et rouge ; le reste, menton, joues et front était comme submergé, dévoré par une végétation étrangement abondante de barbe, de moustaches et de sourcils.

La dégaine des territoriaux avait le don de le jeter dans des accès de rage terribles. Trop juste pour leur en vouloir, il ne pouvait néanmoins s'empêcher d'exhaler sa fureur en leur présence... Ce matin-là, il faut bien l'avouer, les malheureux pépères étaient plus burlesquement accoutrés que jamais, et la voix du commandant Salvage retentissait avec un bruit de tonnerre : — Est-ce qu'on se paie ma tête? Non, mais, capitaine, voyez-moi un peu ces gueules !... Toi, le grand maigre, dis donc, est-ce que c'est pour la bouffer ou la mettre dans tes sabots que le gouvernement te paie de la paille? Regardezle î II en a plein sa barbe... Va contre le mur !... Et toi, l'ahuri, cette capote... Si je te collais quatre jours, pour t'apprendre que le tailleur s'est foutu de toi?... Au mur !... Et celui-ci... et celui-là ! Au mur... Ou va voir ça ! J'en ai assez... Au mur I

Ce fut sans doute pour réfléchir en paix à la décision qu'il convenait de prendre que le commandant s'en fut, là-dessus, faire résonner sa voix dans un autre coin de la cour. Quand il repassa par là, les lamentables pépères étaient encore contre le mur, s'eiitre-regardant avec des mines de chiens battus, accablés d'ennui et de fatigue ou rongés d'inquiétude... A quelques pas de là, Cassinou et ses confrères se tordaient, raillant cruellement les martyrs et leur lançant les plaisanteries d'usage : « Et ta bourgeoise? Qu'est-ce qu'elle fait pendant ce temps?... » ou encore : « Si tu as des petits, et qu'ils te ressemblent, faudra m'en garder... » Le commandant considéra ces hommes avec stupéfaction :

— Ah ça, qu'est-ce qu'ils fichent ici, ces idiots-là?

Cassinou se tordait. Et une irrésistible envie lui vint de se montrer, de lancer un mot drôle, de faire le zigoteau ou le Jacques... Ce fut plus fort que lui :

— Eh té, mon commandant, c'est vous qui les avez mis là !... A quelle heure c'est qu'on les fusille?

Le commandant fît volte-face, ahuri... puis comprit... — peut-être !

Alors, les yeux étincelants, le nez écarlate et les poings serrés, il s'avança vers Cassinou et hurla :

— En prison ! En prison... foutez-moi cet homme en prison, tout de suite !

Bien entendu, le soir même, le -lieutenant de Gabiracq gagna dès qu'il le put le grand café et s'assit à la table du commandant Salvage. L'humeur de celui-ci, surtout après le deuxième apéritif, s'adoucissait singulièrement, et ce fut sans trop de peine que le protecteur juré de Gassinou put arranger l'afïaire.

'— Ah ! Ah !... faisait le commandant... Alors, ce Cassin, c'est un bon?... C'est un numéro?... Parfait, je vais lui secouer les puces moi-même.

Horreur ! Quand le commandant, plein de clémence, se fut rendu à la caserne dans l'intention de libérer le soldat Cassin, il y avait du nouveau, et du vilain !... Est-ce que cet animal de muletier ne s'était pas avisé de traiter l'adjudant Bondon de porc à deux pattes?... La même injure qui lui avait valu quelques années plus tôt, adressée à un « sergent de ville », à Bayonne, le minimum de la peine, et encore avec sursis !

Cette foisj'ilne pouvait être question de sursis... L'adjudant Bondon, avocaillon dans le civil, était un individu long et falot, bilieux, atrabilaire, un de ces êtres qui ont l'art de faire miroiter de sinistre façon les verres de leurs binocles ; il semblait se venger, depuis qu'il était militarisé, de ce que son métier l'eût obligé de tout temps à solliciter l'indulgence des tribunaux. Il guettait particulièrement Cassinou, irrité de ses manières et des quelques privilèges qu'on lui consentait... Du moment que le personnage n'était plus iabou, l'adjudant Bondon s'était hâté de prendre sa revanche, et il n'avait rien négligé, dans la matinée, de ce qui pouvait lui attirer du farouche gascon, devant témoins autant que possible, quelque invective bien sentie.

Le lieutenant et le commandant durent même le prendre par la terreur et lui faire comprendre qu'il y avait peut-être eu provocation de sa part pour que l'histoire ne prît pas trop fâcheuse tournure.

Notre homme n'y coupa cependant pas de six jours de tôle... Comme une punition en appelle une autre, à quelque temps de là, il passa trois nuits à la salle de police, sous un prétexte quelconque, et comme il est si facile d'en dénicher quand on a un peu d'imagina-

168 z======= CASSINOU VA-T-EN GUERRE

tion et un galon or et rouge sur la manche... Cassinou sortit de là furieux, aigri, menaçant presque.

— Tu sais, rhon vieux, lui disait le lieutenant, tu deviens impossible. Fais attention !

— Mais, cent dieux, ce n'-est pas pour faire le pantin que je me suis engagé ; c'est pour me battre !

— Ça viendra. Ne t'occupe donc plus de Bondon, j'ai l'œil sur lui.

— Ah ! la crapule...

— T'en fais pas ! Et ferme... ferme, surtout !

A cette rancœur s'ajouta bientôt une immense mélancolie. Un soir, prévenue par M^^ Beaudrillette, qui lui faisait grand compliment de son fils, arriva Daiine Cassin. La pauvre vieille était tout ensemble flattée et désespérée. Elle guetta son fils à la sortie de la caserne, un panier sous chaque bras ; et, quand il parut, elle les laissa choir pour lui sauter au cou, en dépit du risque de casser quelque vieille bouteille ou de gâter de bonnes choses.

Ce geste, de la part de la marna, qu'il savait avaricieuse, valut à Cassinou, tout de suite, un attendrissement presque douloureux.

Puis les reproches commencèrent, sur un ton tendre et tout nouveau :

— Moi qui dormais bien tranquille sur mes deux oreilles, te croyant en Espagne ainsi que tu V avais droit... Pauvre de moi ! Quand j'ai reçu la lettre Beaudrillette, j'ai cru avoir un mauvais coup de sang... Tant de chez nous sont morts déjà ! Tiens, le petit Louis, de l'Étang- Blanc... et le fils du notaire de Hourigues luimême...

— Raison de plus, mama, polir que j'aille faire payer cela aux Boches.

— Oh ! Ce n'est pas du reproche de ma part. Regarde-moi... Tu es content? Non ! Tu n'as pas l'air content.

Cassinou, qui venait d'avoir encore des mots avec l'adjudant Bondon, haussa nerveusement les épaules et prononça ces paroles énigmatiques :

— Je ne me plains pas ; mais il y a une vache dont je veux la peau !

— Si ce n'est que ça... soupira la vieille, rassurée.

Délestée de ses deux paniers, elle trottina, auprès de son fils, dans la direction de la Place Principale; Cassinou réfléchissait, de plus en plus ému. Sa mère, qui n'était pas sortie de

170 =z====== CASSINOU VA-T-EN GUERRE

Loureheyre depuis quatre lustres, et qui avait été malade de peur chaque fois qu'elle devait prendre le chemin de fer, sa mère était venue le voir, lui le mauvais sujet, l'incorrigible !... On vivait, vraiment, en des temps bien étranges... Elle ne lui avait jamais parlé comme cela... Pour l'en remercier, il s'arrêta au seuil de toutes les maisons où il était connu, de chez Pozelet à M"^^ Estèbe : « Regardez donc, c'est la marna !...)> La vieille multipliait les révérences, ravie d'entendre chanter partout qu'il y avait lieu d'être fière d'un gouyai comme le sien.

Mais, ensuite, sa douleur n'en fut que plus vive :

— Et c'est maintenant que tu me quittes, quand tu commences à te montrer tel que tu es et à prouver ce que tu vaux... toi, mon « unique !... » Pourquoi as-tu fait cela, pourquoi?

— Pour rigoler, répondit Gassinou...

— Mais tu me déchires le cœur, et tu te moques. On ne fait pas cela pour rigoler, comme tu dis !

— Marna (et ici Gassinou, en dépit de son horreur des explications, fît asseoir sa mère sur un banc du boulevard et s'installa auprès d'elle), marna, si des bandits venaient tirer des coups

de fusil sur votre maison, voler vos bêtes, couper vos pins, qoute chétive que vous êtes, vous

— C'est (le M. de (]abiracf[ que tu parlais à linstant ?

sauriez encore décrocher du mur la canardière du père?

— Pour ça, c'est comme Lu parles, fit la vieille, dont les yeux, durant une seconde, étincelèrent férocement à cette supposition.

— Eh bien, moi, c'est pareil... Les Boches nô sont pas chez nous, mais ils ont déjà « fait pire

172 =r====: CASSINOU VA-T-EN GUERRE

que pendre » chez les Français de là-haut ; et c'est grâce aux Français de là-haut, qui souffrent et saignent, que Vous pouvez, ô marna, vivre tranquille chez vous... Et nous, alors, quoi, malgré qu'on ne parle pas la même langue, on serait des faux frères? On aurait la bêtise de laisser une bande de voleurs venir jusqu'à nos maïs, à nos pins?

La vieille écoutait avec une attention farouche en secouant la tête presque approbativement.

— Le fait est qu'une fois mis en goût, ils viendraient aussi chez nous, ces diables î

— Pardi... Et c'est ce que me disait le comte... Monsieur Henri, tu sais, hier encore : « Il faut savoir qui sera le plus fort, du voleur ou de celui qu'on veut voler... » Alors, comment hésiterait-on, dans ces moments, à se mettre gendarme?

Cassinou ajouta, après un instant de silence :

— On était heureux, tout allait bien... Ils nous embêtent... Ils paieront ça.

La vieille demanda :

— C'est de M. de Gabiracq que tu parlais à l'instant? Il est avec toi?...

— C'est bien de lui. On est des copains, et mieux que ça : des amis.

Daiine Cassin réfléchit de nouveau, partagée

CASSINOU VA-T-EN GUERRE z=== 173

entre son inquiétude maternelle et son effroi du pays envahi, souillé, saccagé par les Barbares ; alors, du fond des âg^s, des temps où seigneurs et paysans savaient se serrer les coudes, s'entr'aider et même s'aimer pour la protection du sol natal, ces mots, par une sorte d'hérédité mystérieuse, lui vinrent aux lèvres :

— Ah ! si c'est comme ça, c'est autre chose... Vas-y, mon pitchoun^ et n'en parlons plus.

On n'en parla plus, même chez M°^^ Beaudrillette. Le malheur fut qu'il fallait parler d'autre chose, et qu'on ne parla guère que du pays... Un tel, et tel autre, que devenaientils?... Après le ventre de veau au jambon, aux oignons, à l'ail et au persil, — genre Tonneins, — Cassinou engloutit un grand coup de vin, pour se donner du cœur, et demanda :

— A propos, et iVIarylis Larribebère?... Qu'estce qu'elle devient? Elle était, « si je ne m'y manque », chez sa sœur de Goulombre, lors de mon départ.

Daiïne Gassin raclait bien consciencieusement les miettes de pain de la nappe, qui font la joie des poules et qu'il serait indécent de gaspiller. Interrompant cette besogne :

— Marylis? dit-elle... Elle est venue par chez moi voici peu... Jolie comme un cœur, toujours, et bonne petite î... Le bon Dieu a l'œil sur elle^

CASSINOU VA-T-EN OUERRE ==^====== 175

comme il le doit. Je crois que le fils Bambourlc...

■ — Hein? gronda Cassinou.

C'était le fils d'un riche minotier de Saint- Lubin, tout jeune, mais que les nécessités de la minoterie avaient mis en sursis d'appel. Un beau garçon, solide sur ses pattes, qui chantait la romance et distillait la chansonnette ou le monologue avec un art incomparable.

— Je crois que le fils Bambourle irait jusqu'à l'épouser... continua la vieille. Elle le mérite bien, pauvre mignonne !

Alors Cassinou devint vert, se leva, puis se rassit comme l'on tombe, la tête entre les coudes, hurlant, jurant, sanglotant... Et la marna et la bonne M""^ Beaudrillette comprirent, oh ! tout de suite... Ça leur déchirait le cœur, de voir le vaillant guerrier pleurer de la sorte, comme un enfant !

— Je n'ai pas d'héritier, tu seras le mien, et tu seras plus riche que le fils Bambourle, déclara ^me Beaudrillette, toute rouge. Ah!... Je ne le connais pas, ce Bambourle, mais comment pourrait-on le préférer à toi?

Et la marna, toute pâle :

— Je te demande pardon, mon petit... Je ne pouvais pas savoir ; mais, à présent, je sais ;

176 ======== CASvSINOU VA-T-EN GUERRE

et ce sera ma guerre à moi... tu entends?... ma guerre !...

Quoi qu'eussent pu tenter, pour la retenir, son fîls et M^^ Beaudrillette, Daiine Cassin partit le lendemain même en répétant férocement : « C'est ma guerre à moi !... Ma guerre à moi !... » Et, quatre jours plus tard, — après des heures où tous les cafards du monde venaient empoisonner sa cervelle, • — Cassinou reçut la lettre que voici et dont il faut, tout compte fait, respecter l'orthographe et la ponctuation :

« Mon brave Jean et ami j'ai vu ta brave maman qui m'as dit que tu était un vrai brave.

« Ça ne m'est tonne pas je te le redits. J'ai le cœur gros que le tien de cœur à toi te fasse du movais sang. On ait pourtan des amis des vrais et je t'ai donné des gros baisé à preuve. Ce nait pas que je t'aime pas loin de la au contraire. Razure toi pour ce qui ait de Bambourle un embusquet et rien qui puissent se pensé mieux! Toi au contrère!!! Il paret que tu n'ais pas un movais suget main tenant au contraire loin de la et que les bons t'estiment. Il te fau continuyer, ce n*ait pas pour m'engage par promeze vue que je neveu pas du mariagge pour le maument, vue que ce n'ait pas ce qu'il

lia de plus drôle. Rien que de regardez comme ma seur et ses 6 pettits sont heureutx depui que son mallandrint d'hivrogne de marit n'ait plus la, tu me fait enqore un petit peux de peur... Chasse ces vilins Bauches et vu verreras qu'on peu être heureutx de bonne amitié. La mienne de moi d'amitié, je te dits que je te l'assure.

« Ton amie Marylis qui t'envoi deux bon baisé et qui n'en ferais pas tant pour h Bambourle... »

Suivait la signature fantaisistement fignolée de la jolie Marylis... Ce soir-là, Cassinou, dédaignant Fantique, Coco-vaut-peu, le lieutenantcomte de Cabiracq et toute la bande, s'en fut seul sur l'esplanade, d'où l'on voyait presque Loureheyre, et se paya le luxe de pleurer, non pas de rage, cette fois, mais tendrement et bonnement, en pensant à la marna et à Marylis, aux bons jours, à son bon métier, à sa bonne vie, à sa bonne dune où il lui avait été si doux d'aller faire la sieste durant les clairs étés... Cochons de Boches !... Il n'en voulait presque plus à l'adjudant Bondon.

Il envoya à Marylis une belle carte postale rouge, azurée et dorée, où un soldat aux cheveux frisés levait les yeux vers le ciel et vers

une figure de femme comme on n'en voit qu'aux devantures des coiffeurs ; la légende disait, en vers, s'il vous plaît :

Ne pleurez pas, beaux yeux, Tout va bien et pour le mieux.

Il n'eut, de la sorte, qu'à ajouter sa signature : Cassin le filsy et se trouva satisfait. Une plus grande joie l'attendait au Grand Café où le lieutenant de Cabiracq, ayant accommodé sa main en porte-voix, lui glissa dans le creux de l'oreille :

— Je crois que c'est pour demain : on demande quarante-six hommes, un officier, deux sous-officiers... Tu en es; Fantique aussi... Goco-vaut-peu veut partir comme cuistot et s'est fait reconnaître apte...

— Vrai?... Vrai?... C'est pas de la blague? Le visage de Cassinou resplendissait de joie :

— Tous les copains ! Il y a du bon... Ab ! si vous permettez, monsieur Henri... pardon ! mon lieutenant... j'en paie «un autre»!

— Ça va bien, parce qu'il y a mieux... et que tu ne vas pas t'embêter demain, fit le lieutenant après avoir donné sa commande au garçon.

Le lendemain, dans la cour de la caserne, le

commandant Salvage demandait, avec son air des mauvais jours, avec son allure des matins

— Moi, cria Cassinou.

dont les veilles avaient été trop arrosées et trop belles :

— On demande quarante-six hommes et deux sous-officiers... Y a-t-il des volontaires?

~ Moi, cria Gassinou d'une voix qui fit trembler les échos du quartier, pourtant habitués à répercuter la voix du commandant Salvage...

— Et moi ! fit Fantique aussitôt.

— Et moi, comme cuistot, continua Cocovaut-peu...

— Ça va... attendez donc !... Y a de la place, insinua un sergent, tandis que le commandant s'avançait, intrigué, vers Coco-vaut-peu.

— Mais toi, dis donc... tu es auxiliaire?

— Justement, mon commandant... je préparerai la bidoche aux frères... et un peu... J'ai étudié la cuisine au Bochton-hôtel, à Biarritz...

La voix du commandant s'adoucit, trembla un peu.

— Ça va, dit-il... Inscrivez-le. Tu es un numéro... et un bon.

— Je le crois, mon commandant.

On fut obligé de refuser des volontaires. Partir pour partir, un tas de tire-aux-flancs et de jDèlerins eussent préféré que ce fût avec Cassinou, Fantique, Coco-vaut-peu et des bougres comme ça ! En revanche, les sous-officiers donnaient peu...

— Si vous le permettez, mon commandant,

déclara le lieutenant de Gabiracq, je vous signalerai l'adjudant Bondon... très intelligent, très méticuleux... Où donc est-il?... Hé, Bondon !

Le lieutenant avait lancé un coup d'œil à Cassinou. Et Cassinou, qui avait compris, jubilait ferme.

• — On demande des sous-officiers, avez-vous entendu?... Je m'étonne... poursuivit Henri de Gabiracq quand l'adjudant, qui tentait de s'éclipser, se fut mis devant lui au garde à vous...

— Mon lieutenant?...

— On demande des sous-offîciers, répéta le lieutenant, implacable et goguenard.

Alors l'autre, bouleversé :

— Mais... mais... je ne demanderais pas mieux... Seulement, — monsieur le médecin major me le disait encore ce matin, — à cause de mon foie, je suis... je suis...

■ — ■ Inapte? Bien. Soignez-vous.

Et cela fut dit d'un tel ton que les rires, en dépit d'une auguste présence, éclatèrent... Cassinou était vengé.

Ce fut un beau départ, vers dix heures, par le train qui emportait les quarante-six nouveaux poilus vers la gare régulatrice. De ces départs,

il y on avait eu de sinistres, de navrants, où les femmes s'accrochaient au bras des hommes pour les suivre jusqu'au bout, où des enfants criaient : « Papa ! Je ne veux pas que tu meures 1 » Cette fois-là, Cassinou, chez Pozelet, déclara :

— Le premier qui larmoie... ou qui permette à sa femme de l'accompagner, je ne le connais plus... et je crache par terre !... Est-ce qu'on est des volontaires, oui ou non?

— On l'est 1

— Alors, ça va. Et faut pas s'en faire... On va épater la ville !

On épata la ville, en effet. Tous ces gaillards qui allaient vers le feu et la mort possible semblaient s'y rendre comme à la frairie. La veille, ]\jme de Cabiracq, affolée, avait sauté en auto pour venir embrasser son mari, lequel ne s'était pas gêné pour ronchonner : « Et après, quoi? Est-ce que ce n'était pas prévu?... Il y a ici un muletier qui, si je lui disais ce que tu as fait, te servirait une de ces grimaces... » Le muletier en question, cependant, allait offrir chez ses amis et connaissances les plus joviaux de ses adieux.

Il recueillit de la sorte, à son corps défendant, quantité de paquets — tricots ou vivres — qu'il accepta finalement en se disant que

CASSINOU VA-T-EN GUERRE zzz=:^^=:=z::^==i 183

d'autres en auraient peut-être besoin à défaut de lui. Cela lui augmentait son fourbi, sac et musettes, quand il défila sur le boulevard, avec les autres, d'une quarantaine de kilos supplémentaires... Il se tordait :

— Quand on pense que ce bon vieux bougre de major m'avait traité d'infirme !

A la gare, M™^ Beaudrillette se précipita :

— Tiens ! Tiens, nebout (1)... Un bon rôti de veau froid... et avec de l'ail ! Je l'ai préparé de toute mon âme.

En dépit des ordres de son mari, la comtesse de Gabiracq avait tenu à l'embrasser au dernier moment. Et elle pleurait, c'était plus fort qu'elle. Gassinou se rappela heureusement que son lieutenant n'était pas chez Pozelet la veille, et, pour bien montrer qu'il avait de l'indulgence pour lui comme pour la comtesse, il s'avança vers celle-ci, lui montra le rôti de veau qu'il avait enfilé, faute d'autre place, à sa baïonnette, et, après s'être présenté, lui dit dans le tuyau de l'oreille :

— N'ayez crainte, madame : il y en aura pour lui.

(1) Neveu.

Dès que Daûne Cassin fut descendue de wagon, elle entendit bourdonner à ses oreilles la formule consacrée :

— Alors, c'est vrai, ce qu'on raconte?

Daûne Cassin répliquait sèchement :

— Qu'est-ce qu'on raconte?

— Il paraîtrait que votre «unique »...

— C'est vrai.

— Ah ! ce n'est pas un capon, celui-là ! s'exclamait-on en général...

— Quand on n'a qu'un fils, c'est la moindre des choses qu'il en vaille dix dans les noirs moments, répondait la vieille.

Tous hochaient la tête, flatteusement. Par exemple, il ne fallait pas que quelqu'un, voulant surenchérir, hasardât une réflexion comme :

— Quand je pense que des jaloux « le moquaient » avant son départ, et qu'ils le traitaient de fanfaron !

C'est qu'alors DaiXne Cassin devenait terrible.

Son orgueilleux et dur visage, sur lequel l'âge et les rides ne semblaient s'être appuyés que pour le rendre plus ressemblant à lui-même, se crispait, s'amenuisait encore ; et il n'y avait plus en ce visage, au-dessous de deux immenses yeux noirs dardant des foudres sur l'importun, qu'un nez pointu comme un sabre et qu'une bouche qui lançait les mots comme celle d'un fusil fait la grenaille :

— Assez. Tu étais peut-être un des premiers à le décrier... Devant le danger, les geais font chorus... Et c'est la nuit seulement que les cabèques (1) jacassent. Il fait jour. Bien merci, quand même... Au revoir !...

Rude vieille, connue pour telle, et qu'on saluait bas en murmurant :

— Celle-là, quand elle veut quelque chose ! Ce que voulait maintenant Daiine Cassin,

nous le savons : Marylis serait sa nore (bru), quand Cassinou, dans deux ou trois mois, la guerre finie, reviendrait... Et si un malheur arrivait... Mais non ! un malheur n'arriverait pas, ce n'était pas possible : en affaires, elle s'entendait à tourner et à retourner son monde, et il fallait bien que chacun en passât par où elle vou-

(1) Oiseau de nuit.

lait. Elle prierait Dieu pour son fils, tant et de telle sorte que Dieu lui-même, comme les autres, se sentirait harangué par raison et justice, et « tomberait » de son avis.

Voilà ce qu'elle méditait à son retour de Combelux, tandis que la guimbarde publique la conduisait de la gare de Saint-Lubin à Loureheyre. Sur le siège, en l'absence de son frère parti au front, la petite Estelette, une gamine d'une quinzaine d'années, conduisait gaillardement deux rosses, qu'elle houspillait du fouet et de la gueule, jurant et tempêtant comme un homme. A l'entrée de Coulombre, Daûne Gassin sursauta et, ayant tiré la lourde natte brune d'Estelette, la pria d'arrêter un instant. Elle venait • — bon signe ! — d'apercevoir la jolie couturière, laquelle allait sans doute rapporter de l'ouvrage chez une cliente.

— Au ! Marylis !...

Celle-ci accourut :

— Bonjour, madame Gassin ! Et d'où c'est donc que vous venez comme ça?

La vieille raconta son voyage, vanta son fils et ajouta :

— Il a beaucoup d'amitié pour toi ; tu me ferais plaisir de lui envoyer un bout de lettre.

— Mais bien sûr, répondit Marylis un peu rou-

Eslelette conduisait i'aillardement.

gissante. Ah ! ce n'est pas d'hier qu'on se connaît, nous deux !... Daiine Cassin, j'écrirai... tout de suite... c'est juré. Dieu vous le garde !

La vieille pensa :

« Dieu nous le garde ! w

Sur un gracieux salut, Marylis se disposait à partir.

Daiine Cassin se pencha, la retint, et, tout bas :

— Dis-moi... le] fils Bambourle... qu'est-ce qu'il fabrique, celui-là, avenir faire de son beau sous tes fenêtres? On l'a laissé ici pour moudre du blé... Si ce métier l'ennuie, dis-lui donc qu'il y a de la place, là-haut, avec les autres.

Marylis, cette fois, devint rouge comme une pivoine :

— Oh ! madame Cassin, vous ne croyez pas?...

— Bien sûr que je ne crois pas !... Et là-dessus, au revoir, fillette... Va, Estelette... Déjà midi.

Voilà. Une première poignée de grains, quand on l'a lancée, c'est déjà de la moisson à naître. La vieille tira son chapelet de sa poche, tandis qu'on passait devant l'église, et récita à mi-voix une dizaine ; allons, ça promettait !... Il ne s'agissait déjà plus pour elle, qui tenait le lin bout de l'écheveau, que de le désembrouil- 1er sans impatience et savamment... Toute jny( use, elle interpella Estelette :

— Hé ! ma mignonne, tu laisses tes bêtes s'endormir... Fouette, fouette ! L'estomac me démange...

Ce fut seulement en descendant, devant chez elle, qu'elle remarqua les yeux de la petite, des yeux trop brillants, lustrés par des larmes à grand'peine contenues. Elle se souvint aussi que la jeune postillonne n'avait plus juré ni tempêté depuis Goulombre... Hé ! Hé !... C'était clair ! Voyez-moi cette gamine qui s'était toquée de Cassinou, — et qui n'-était pas la seule, sans doute, — oui, pour l'avoir vu passer sur son char, jurant et tempêtant lui aussi, et droit et beau comme un triomphateur antique, comme un de ces Césars dont il avait le profil... Alors, quoi, il n'y aurait tout juste qu'une Marylis pour faire fî d'un si beau drôle?... Bon signe encore, l'attitude de cette Estelette qui, d'ailleurs, presque aussitôt (ce qui eût enlevé le moindre doute à l'heureuse marna, s'il lui en était resté encore) demanda, très vite et en détournant la tête :

— Donnez-moi donc, à moi aussi, l'adresse de Cassinou, Daiine Cassin !

Celle-ci répéta l'adresse, toute fîère ; puis, inconsciemment cruelle :

— Tiens, petite, voilà pour le voyage... Non, non, garde le reste pour t'acheter des bonbons .

Rentrée chez elle, Daiine Cassin, qui était partie précipitamment, rangea, donna des ordres, se fît rendre des comptes par le premier valet, comme à l'ordinaire ; mais, désormais hantée d'une seule idée, tout en accomplissant méticuleusement son devoir de patronne terrienne, elle échafaudait divers plans, élaborait des projets dont elle pesait le pour et le contre. La guerre serait courte : tout le monde le disait; mais de ceci, Daiine Cassin ne s'en préoccupait pas autrement ; cela n'entrait pas en ligne dans ses calculs, puisque cette triste chose ne dépendait pas d'elle; ce qu'il fallait, c'était amener, le plus tôt qu'il se pourrait, ]\Iarylis à donner sa parole...

Et, quelques jours plus tard, le jour même où Cassinou partait pour le front, elle partait véritablement pour «sa guerre à elle ».

Cela la conduisit d'abord chez son notaire, à Dax, au grand émoi de ses gens qui, jamais-augrand-jamais, n'avaient connu à la Daiine une humeur à ce point vagabonde ; étant presque tous de très vieux serviteurs, ils envisagèrent avec une sorte de crainte superstitieuse un pareil changement...

Le visage de la Daiine, à son retour, les rassura, tant il exprimait de satisfaction concentrée, profonde... S'étant fait donner des chifïres,

elle se trouvait plus riche encore qu'elle-même ne l'avait supposé jusque-là ! Sans qu'elle s'en doutât, placés en hypothèques de tout repos, les écus que lui rapportaient depuis des ans ses maïs et ses pins avaient fait des petits... Et elle ne cessait de se répéter mentalement le total que lui avait fourni le notaire : « Cinquante-sept mille trois cent trente-quatre francs... et des centimes... » Et la borde, à elle seule, qui valait plus que cela ! Et deux ou trois bicoques à Coulombre !... En pensant à la fortune personnelle de Cassinou, à l'héritage de l'oncle Juste, Daiine Gassin ne pouvait s'empêcher de froncer le sourcil : son diable d ' « unique », depuis le temps , avait dû sérieusement écorner le magot de feu le tonnelier-barricotier. De toutes façons, il n'en était pas moins aussi riche, sinon plus, que ce dadais de fils Bambourle, avec ses vestons de Bayonne et ses cheveux pommadés ; gilet de monsieur ne signifie pas gousset lourd !

Et, malgré que Daiine Cassin considérât son fîls comme assez beau pour plaire et charmer même s'il eût été gueux comme Job sur sa crotte, elle savait aussi qu'un sac bien rempli est le poids qu'il faut en premier lancer sur le plateau, si l'on veut pour de bon faire pencher la balance.

Comment insinuer à Marylis, sans l'offusquer, que Cassinou était riche et le serait davan- I âge encore plus tard? L'essentiel était de voir le plus souvent possible la jeune fille, de la mettre en confiance...

Daiïne Cassin, s'étant creusé la tête, finit par y dénicher ce qu'elle cherchait. Oh ! elle eût préféré une autre combinaison, mais elle n'en trouvait pas de meilleure... Encore des frais, mes bonnes gens, oui... et après deux voyages qui lui avaient bien coûté tout près de trente francs, l'un dans l'autre ! Mais qui veut la fin veut les moyens et il faut savoir faire à propos des sacrifices. En soupirant, elle ouvrit l'armoire qui lui servait de garde-robe, examina son vestiaire et murmura comme pour elle-même, après avoir palpé ses effets du dimanche et ceux « de tous les jours » :

— N'est-ce pas un péché, quand on en n phis qu*on ne pont s'en mettro sur le cùr[)s?... Enfin 1

Il n'était pas tard ; cet après-midi de fin d'automne, rose et doré sous un léger voile de brumes, s'annonçait beau... En route pour Coulombre : une lieue environ aller-retour, une promenade.

— Et je lui dirai, répétait sur le chemin Daiine Cassin qui ne savait pas penser tout bas lorsqu'elle marchait ou qu'elle était seule, je lui dirai : a Ecoute, ma jolie, ce que je veux, c'est du travail soigné... Tu comprends, la vieille Bourchoune n'a plus ses yeux ; — et elle radote. Marylis, c'est toi qui m'habilleras désormais. Oui !... Et, pour commencer, fais-moi donc un petit mantelet bien coquet et bien chaud, avec du jais, comme celui de l'épicière de Hont- Hàbi... Vas-y, ma fille, je te laisse libre ; quand on le peut, n'est-ce pas, il ne faut pas regarder au prix?... »

Des mots comme « il ne faut pas regarder au prix », rien qu'à les prononcer d'avance, vous pensez, seigneur Dieu ! s'ils déchiraient le gosier de la marna, et son cœur du même coup... Mais si la bien-aimée de son fils doutait de leur fortune, après cela !...

Pour se donner du courage et des forces, elle entra dans l'église de , Coulombre, s'y recueillit quelques instants, puis traversa gaillardement la. place. La maison de la Julie Hourtincqx, la

Quelle surprise, madame Cassin !.

CASSlNOU VA-T-EN GtTEËËE - -^ ■ - 197

sœur de Marylis, s'étalait de l'autre côté, en face du porche, assez longue et fort basse sous un toit plutôt piteux.

Justement, la couturière, toute mignonne et toute rose sur le seuil, essayait vainement de rassembler à son appel ses nombreux neveux et nièces éparpillés dans le voisinage :

— Ail ! Vonette, Youyou !... Ebé donc? Et l'école, elle est remise à dimanche?

L'apparition de Daiine Gassin fut cause à coup sûr, ce jour-là, pour la marmaille Hourtincqx, d'un heureux supplément de vagabondage et de paresse extra-scolaire. Marylis, reconnaissant la mère de Cassinou et la voyant s'avancer vers elle, se tut brusquement, encore plus ennuyée que troublée ; la Daiine Gassin se dérangeant pour la venir voir, cela devenait grave. Elle n'en sut pas moins préparer son plus gracieux sourire et le servir tout chaud, tandis qu'elle souhaitait le bonjour à la visiteuse imprévue : ■ — ■ Quelle surprise, madame Gassin, et comme c'est aimable à vous !

— Nullement. Je passais... et comme j'ai l'intention de mettre ton adresse à l'épreuve...

— Entrez donc.

— G'est pour un mantelet.

Daiine Gassin se mordit la langue ; ça allait

198 ===== CASvSINOU VA-T-EN GUERRE

trop vite, ce n'était pas comme cela qu'elle avait préparé son discours en chemin. Elle toussa, jeta un regard autour d'elle; l'aspect de la maison lui fournit matière à digression :

— Oh ! oh ! mais je ne me reconnais plus chez ta sœur !... Bigre, ma petite, tu sais y être pour la propreté et pour l'ordre !... Car, — -soit dit sans la contrarier, — je suis justement entré chez elle en juillet dernier (tu sais, je la retiens toujours pour la lessive d'été) et, ma foi, c'était d'un sale, d'un « à-l'abandon ))... Ah! l'on voit qu'il y a ici, pour l'instant, une demoiselle qui fera une fière dame !

Les meubles, la vaisselle, les vitres, tout luisait, tout resplendissait, en effet ; tout respirait les bons et francs lavages, les récurages joyeux, accomplis non comme des corvées mais en chantant. Un gros bouquet d 'œillets des dunes, installé depuis le matin dans un beau vase à fleurs, embaumait la grand 'salle.

— Oh ! répliqua Marylis modestement, qu'une fille ordonnée soit venue ici, ce n'est rien ; par exemple, qu'un ivrogne en soit parti, voilà qui vaut mieux pour le ménage...

Mais alors, à son tour, — car elle n'avait pas lancé cela méchamment, — elle se mordit la langue...

CASSIXOU VA-T-EX GUERRE ^z====rr= 199

Car elle était bien capable, tout de même, de faire la différence entre un bon compagnon, comme il en est tant par chez nous, et un ivrogne de la pire espèce, de l'espèce de son beau-frère. C'était un enfant du pays, d'ailleurs. Mais, jadis, il avait « fait le garçon de café » à Bord>*.aux, à Biarritz, à Bayonne et, d'avoir coudoyé des désœuvrés et des noceurs, il gardait en son cœur inaverti divers sentiments louches, vilains, — taches désormais indélébiles : une jalousie forcenée des êtres ou des choses qui l'éblouissaient bêtement, un incurable dédain de sa caste et de la terre, une mauvaise nostalgie de la ville et de ses plus douteuses joies, une prétention qui lui avait valu d'être souvent «mouché » quand il venait faire son glorieux, avec un air protecteur, dans les frairies du patelin. Physiquement, un bellâtre aux cravates voyantes, au parler pointu... Tel quel, il avait ébloui la sœur aînée de Marylis, qui avait plus de fraîcheur que d'esprit, la pauvrette !...

Elle avait aussi quatre sous, qui furent vite dilapidés.

Dix ans plus tard, de déchéance en déchéance, le ménage en était arrivé à inspirer à tous le mépris ou la pitié ; dans la maison basse et longue, en face de l'église de Coulombre, que

Page 1