r r.. OASSiMOÛ VA-T-ËN GtJEËËË
Julie avait eu en part, il n'y avait plus que des épaves humaines : un individu fainéant et lâche qui rossait sa femme quand son gosier et son gousset se trouvaient à sec; une créature, autrefois jolie, qui n'était plus qu'une pauvresse au masque d'épouvante et d'hébétude, aux yeux et aux airs de bête battue, rouée de coups chez elle et asservie aux plus durs labeurs, — par charité ! — chez les autres...
Et, enfin, il y avait les six mioches. Ceux-ci étaient célèbres à une lieue à la ronde, depuis l'aînée, Yvonne, une gamine de neuf ans aux yeux déjà sérieux, aux propos de petite femme, jusqu'au dernier-né, un certain Lulu, un étrange marmot de moins de deux ans, qui avait une tête de petit crapaud intelligent et tendre, et qui, sachant à peine se tenir sur ses pattes et bégayer quelques mots, manifestait déjà un goût ahurissant pour les farces, les grimaces, les pitreries.
Et, tandis que le père buvait ou cuvait son alcool, que la mère sarclait l'herbe, cirait, ravaudait ou lessivait chez les bourgeois, les mioches abandonnés allaient de seuil en seuil, de bourg en bourg, la main dans la main, par rang de taille, ne mendiant pas, mais espérant tacitement de l'un ou de l'autre un supplément à la piètre
CASSÎNOU VA-T-ËN GUEËRË
pitance dont ils étaient gratifiés chez eux. Il
Et, enfin, il y avait les six miuclies.
était rare qu'ils revinssent sans des gâteaux ou des sous qu'ils partageaient entre eux avec
équité, sans récriminations, en silence, dans quelque coin paisible de la forêt. On les plaignait et ils n'étaient pas importuns, Yvonne sachant attendrir et Lulu faire rire.
— Au, Lulu, comment qu'il fait, ton papa, quand il a trop bu?
Alors, le mioche poussait des hurlements, jetait des coups de poing dans le vide... Ça, c'était son meilleur rôle, son grand succès. Mais, depuis le mois de juillet, gâté par les belles dames de Toulouse ou de Bordeaux qui s'étaient déjà installées pour la saison dans les villas de Hont- Hàbi-Plage, il était devenu pareil à un acteur arrivé, que les gros cachets seuls intéressent, et ne consentait plus à jouer « papa-l'ivrogne » qu'en échange de dix centimes ou de leur équivalent en chocolat.
Hourtincqx était parti, avec sa classe, en fin d'août, très ivre et très digne, uniquement soucieux, d'ailleurs, de bien faire entendre à sa femme qu'un soldat comme lui avait droit, moralement, à une partie de l'allocation qu'elle allait désormais toucher...
Mais alors, — ah ! ça n'avait pas traîné, je vous assure ! — la cadette était arrivée de Hont- Hàbi avec son petit air souriant et résolu... Quinze jours plus tard, la maison était en ordre.
tout y marchait au doigt et à l'œil ; les six mioches, torchonnés, bouchonnés, débarbouillés, convenablement vêtus, n'eurent plus le droit de vagabonder sous peine de se voir refuser les mots gentils et le baiser du soir de la tantine ; Lulu, privé de dessert s'il acceptait quoi que ce fût d'un étranger, comprit rapidement l'intérêt qu'il avait à ne plus exercer ses talents qu'en amateur... Quant à Julie, elle avait, imité les tortues qui, le danger passé, hasardent peu à peu leur tête hors de leur carapace. La tête, ah ! elle la relevait de belle manière, la Julie, maintenant... La pauvresse hagarde était devenue une commère solide, bavarde, voire tapageuse, et qui ne se gênait pas pour crier haut ce qu'elle pensait de Pierre ou de Jean. Il fallait l'entendre, quand elle revenait de chez le Percepteur en exhibant des liasses de petites- coupures bleues dont le total représentait le record de l'allocation dans la commune :
— Moi, j'ai fait mon devoir. J'ai donné six enfants à la France.
A vrai dire, on commençait à trouver qu'elle crânait un peu.
— Alors, reprit Daiine Cassin une fois installée, tu me comprends bien, ma jolie? Un
204 ^ CAfeSmoU VA-T-ËN GUEËËE
mantelet avec du jais... Pour ce qui est de l'étoffe, à ton bon goût ; et, quant au prix, ma foi...
Misère de sort ! Juste en cet instant, la Julie Hourtincqx entrait, la marna dut rengainer la phrase essentielle, qu'elle tenait bien à point pourtant, sur le bout de sa langue... Et elle entrait, la Julie Hourtincqx, à beau fracas, avec des trépignements, des exclamations, de grands gestes, toute à sa joie de serve libérée...
— Bonjour, Daûne Gassin, je pense que vous devez me trouver à mon avantage ! Hein? Suisje assez changée?... Depuis qu'il est parti, j'ai dix ans de moins sur les épaules et dans le cœur 1 Un mari, c'est l'enfer et ses diables. Ce que j'en dis, c'est pour toi, Marylis. Ah ! Daûne Gassin, à présent que je me réveille et que j'y vois clair, comme pourrais-je ne point souhaiter à cette petite de rester fille sa vie durant?
Trois heures sonnèrent. La nuit vient vite en fin d'automne, et la vieille, toute attrapée, invoqua ce prétexte pour s'enfuir...
Elle revint trois jours plus tard afin de voir, soi-disant, l'étoffe et les fournitures. Pas de chance, décidément ! Marylis était absente ; en revanche, il fallut subir les récriminations et
M. le maire entrai saluai..
les cris de rage de la Julie qui venait d'apprendre que les pères de plus de cinq enfants seraient renvoyés bientôt dans leurs foyers.
— C'est la voisine qui m'a annoncé cela toute contente, disait la Julie en se tordant les bras de désespoir : une méchante gale, qui me jalouse parce qu'elle n'a qu'un bébé ! Bref, me revoilà avec mon ivrogne sur le dos... Enfin, Daiine Gassin, ne devrait-on pas consulter les ménagères? Le mien n'est bon qu'à donner des coups : quand il n'aura plus de Boches devant lui, il se rattrapera sur moi.
— Ma fille, fit observer Daiine Gassin, il s'est peut-être amendé là-bas.
Alors, Julie devint féroce.
— Je le lui souhaite... Gar, — je vous le dis et vous le redis, — j'y vois clair à présent, je me sens forte... et — vous m'entendez? — ■ s'il recommence, je le saigne... ou je l'assomme, oui, comme une mauvaise bête qu'il est !
Elle se tut brusquement, souleva le rideau : Marylis traversait la place avec M. le maire... Et tous deux avaient un air très drôle...
— Ils viennent ici. rugit la Julie... Ça y est î On me le rend...
M. le maire entra, salua :
— Ma bonne Julie...
— Oh! fît amèrement celle-ci, ce n'est pas la peine de prendre des gants : je sais ce que vous allez m'apprendre.
Certes, M. le maire savait que le ménage Hourtincqx n'était pas un ménage très uni... Il n'en fut pas moins un peu décontenancé ; mais comme il avait préparé, en venant, un petit discours, il ne voulait pas que cette peine fOt perdue, il tenait à utiliser quelques phrases :
— Bien, bien, reprit-il... En tout cas, si quelque chose peut vous consoler, sachez que votre mari est mort en héros, en soldat...
Alors, la Julie poussa un cri, un cri terrible, déchirant, venu du fond le plus sincère d'ellemême, et se laissa tomber sur un siège, toute secouée de sanglots. N'y comprenant plus rien, le pauvre maire s'affolait, prodiguait les consolations qui lui paraissaient de circonstance : Julie n'aurait pas à s'inquiéter, on ne l'abandonnerait pas ; elle continuerait à toucher l'allocation, puis une bonne pension après la guerre... Julie secouait la tête; ce n'était pas cela, on ne la comprenait pas... Et, enfin :
— Je ne suis pas belle parleuse... Oui, c'était un ivrogne, un rien du tout... S'il était revenu, je l'aurais tué, peut-être. ;. Mais, à présent qu'il
est mort... mort là-bas... c'est... comment disiez-vous, tout à l'heure?... c'est un héros.. . un soldat...
Et M. le maire ne sut que répondre, d'autant plus troublé, d'autant plus ému que le dernierné, Lulu, attiré par le bruit et n'ayant entendu que le dernier mot, «soldat», faisait gravement, dignement, dans l'entre-bâillement d'une porte, le salut militaire...
... Un peu plus tard, sur la route qui va de Coulombre à Lourcheyre, Daiine Cassin trottinait plus allègrement que jamais. Certes, elle était trop bonne chrétienne pour se réjouir de la mort de son prochain, quel qu'il fût. Mais, tout de même, ce revirement inattendu de la Julie... bon signe encore !... Et, tout haut, à son habitude, elle répétait en frottant joyeusement l'une contre l'autre ses vieilles mains dures comme un cent de noix sèches :
— Allons, je crois qu'un jour ou l'autre, et même si la Julie est présente, Marylis et moi, nous pourrons causer...
— Hé là donc 1... Ouste, Cassinou, on arrive... Alors, Cassinou bondit du coin de wagon qu'un
tirage au sort lui avait attribué, — le meilleur, contre la pile des sacs, — et il empoigna son fusil comme si les Boches eussent dû l'attendre à la descente...
— Bibosie (1) !
Mais, après qu'il se fut frotté les yeux , il vit tous les copains se tordre et comprit la blague. Certes, on voyageait depuis une bonne quinzaine d'heures, mais on n'en était pas arrivé pour cela
(1) Juron familier et bon enfant, qui est à Diûbihanl ce qu'est morbleu à Morl-Dieu dans les pays ou Dieu vivant est
ten;i pour un j iiron sacrilège.
plus loin que la gare régulatrice, laquelle est sise à deux cents kilomètres environ de Combelux.
— Idiots ! poursuivit Cassinou, qui s'éveillait d'humeur excellente...
Car il s'éveillait, et non pas « pour de rire w... Tant qu'avait duré le jour, dans son compartiment, on s'en était donné à cœur joie de chanter, de boire, de manger, puis de boire à nouveau, puis de chanter encore. Après quoi, la nuit était venue sur les yeux de ces poilus de demain comme un rideau tendu par une mère sur les dodos de ses enfants lassés. Auparavant, tandis que le train, en personnage sûr de lui et qui a bien son temps, trottinait le long de la vallée du Lot, Cassinou, émerveillé d'un paysage neuf pour lui, avait proclamé, sans s'adresser d'ailleurs à personne autre que luimême :
— Té pardi, je commence à les comprendre, ces sales oiseaux, quand ils prétendent qu'ils voudraient venir faire leurs nids jusque par ici !
— Tu parles ! avait répondu un copain balancé entre la veille et le sommeil...
— Mais on est là, avait lancé un autre...
— Tout ça la France, bon sang de bon Dieu,
continuait Gassinou, les yeux accrochés au défilé des paysages... C'est trop riche et trop beau pour eux, oui, sûr et certain !
— On est là, que je te dis....
■ — La barbe !
— On part pour leur en ôter le goût. Pionce et ronfle.
— Je ne dis- pas de non...
— Un verre tout de même avant de i~>iquer ]a romance, hé ! Gassinou...
— Je suis là...
— G'est du bon.
— A la tienne... à la vôtre !
• — Mort aux Boches !
Une riche chambrée roulante. Rien que des copains et des pays : Fantique ; Goco-vaui-peu ; Espedeilhe, dit Gapmartet ; Herré, curé d'Escanegorb ; Barrucas, le rentier ; Capbestan, l'étudiant ; comme comparses, deux personnages qu'on avait tout de suite appelés « les Bordelais », faute d'en savoir davantage sur leur compte ; ils avaient le tort de ne pas comprendre le patois, mais semblaient très sincèrement vouloir « y faire au frère », se montraient prévenants, possédaient du vin de choix dans leur musette... Le moyen, avec cela, de ne pas les adopter?
Geci pour la plus grande désolation de Jean-
le-Perdu, qui n'avait pas su, lui, se débrouiller au départ, et se caser avec ceux de Hont-Hàbi et des environs. A chaque arrêt, qu'il eût lieu dans une ^-^^ \ gare ou en pleine campagne, "^'^ ^^
on voyait sa face navrée, ^^^^%. .^ *''v\^^supportée par ses coudes, I k-^^^fe,.\ apparaître dans le cadre ^/^ "^y *" W
de la portière... Et, vite, -^ " '^'
on trinquait avec lui, pour 1 ^ \
qu'il se consolât un brin.,. \ \
Les globes électriques rendaient la brume laiteuse, et semblaient faire d'elle la ouate à bien fourbir les rails qui luisaient des deux côtés du wagon, en tous sens... Des cris, un va-et-vient inimaginable et comme forcené de capotes bleu sombre, de manteaux clairs, de képis rouges et tout nus ou coiffés de lustrine aux teintes variables... Cassinou, ayant ouvert la portière, s'informa : « Combien d'arrêt? » N'ayant pas obtenu de réponse de la part de l'employé subalterne qui promenait d'un air désabusé une pointe oléagineuse de burette sur les essieux, il déclara qu'on avait toujours le temps de se dégourdir les jambes...
— Hé! où "vas-tu, Cassinou?
Le lieutenant de Gabiracq !
— Je fais comme vous, mon lieutenant, je tâche de me dérouiller les arpions.
— Pas de blagues. Reste là... mieux vaut prendre des informations... Je crois d'ailleurs qu'on attend ici d'autres départs... Je t'avertirai.
— C'est ça, fît Gassinou tranquillement... Et, s'il y a moyen, on ira siroter quelque chose ensemble... Mais si, mais si... je l'ai promis à votre dame, qu'on ne se quitterait pas !
— Sacrée brute ! grommela le lieutenant d'un ton qui faillit tirer les larmes des yeux de Gassinou...
Effectivement, l'on attendait d'autres départs, et l'on attendait aussi je ne sais quoi, que personne ne soupçonnera jamais... Quatre heures plus tard, — à l'approche pourtant tardive d'une aube grise d'octobre, — le train militaire, bien que comblé par de nouveaux venus, des Toulousains, espérait toujours qu'on lui sifflât : « Eh bien, quoi? quand est-ce que vous prenez le large?... » Une grande débandade s'était produite dans la gare... Le temps durait, en dépit du buffet ouvert. Soudain, une rumeur se propagea : « Des blessés ! Des blessés !... » Gassinou se précipita sur le quai, escorté du lieutenant
de Cabiracq et d'un petit médecin auxiliaire qui venait de se présenter à ce dernier comme devant faire route avec lui.
— Té ! déclara jovialement Gassinou, il nous faut voir comme c'est eslallé ! Dites donc, mon lieutenant, et vous, monsieur le major, il n'y aurait rien d'épatant à ce qu'on reviendrait d'ici peu par la même carriole?
Il n'était pas le seul, du reste, à éprouver une curiosité de ce genre. Un bruit courait : « On en descend cinquante... les wagons d'arrière... les grands blessés... » Les infirmiers du lieu, houspillés par leurs chefs, avaient beau réclamer qu'on leur cédât la place : rien à faire ! Ceux qui partaient voulaient voir dans quelles conditions ils avaient, malgré tout, quelques chances de quitter le front un jour ou l'autre ; et leurs chefs à eux ne s'y opposaient pas... Tous, du plus petit au plus grand, se sentant désormais logés à la même enseigne, communiaient dans un même élan de sentiments troubles où une pitié émue, une fraternité jamais éprouvée et un besoin énorme de venger les victimes fouettaient l'esprit des plus indifférents, les cœurs des plus paresseux.
Gassinou, ([iii s'était faufilé au premier rang,
repéra tout de suite un sourire entre des linges, sur un brancard ; il sentit que sa voix tremblerait un peu dans sa gorge, mais, tout de même, n'hésita pas... La pauvre chose, le visage couleur de cire poussiéreuse, continuait de sourire au milieu des bandages rougeâtres par endroits, au ras de la couverture grise...
— Alors, mon vieux... ils t'ont pas manqué, ces
saligauds?
Le blessé fît entendre une sorte de sifflement approbatif :
— Viii !
— Où c'est que tu as attrapé ça?
— Viii!
— Tu veux une sèche?
— Viii!
Cassinou poussa la conscience jusqu'à la lui mettre allumée dans la bouche. L'autre toussa tout de suite, lugubrement, et Cassinou reprit son cadeau, ce qui n'empêcha pas le blessé de lui lancer un regard éperdu de reconnaissance :
— Viii ! Viii ! Viii !...
On l'emportait.
— Il n'y a pas de quoi rigoler, tout de même, grogna gravement Cassinou.
Un autre blessé, à figure de gamin celui-ci, avait, en guise de manche autour de son bras droit, une sorte de ballot sphérique et monumental ; il riait, lui, mais ce n'en était pas plus drôle.
— C'est épatant, dit -il à Cassinou, mon bras me semble long... long... à croire qu'il aurait besoin d'être raccourci un brin... Donne-moi la sèche du «marteau», j'en fais mon affaire... Merci, vieux !
— Les cochons ! s'exclama Cassinou quand le gosse fut emporté à son tour...
Il n'en voulut pas voir plus long. Comme pour se donner une contenance, avant de rejoindre le lieutenant et le médecin auxiliaire qui s'étaient tenus un peu à l'écart, il ouvrit la portière d'un wagon. Alors, un officier gestionnaire, troublé dans son sommeil, surgit de l'ombre comme un diable hors de sa boîte, les yeux exorbités de colère, les joues cramoisies :
— Qu'est-ce qu'il y a encore?... Qu'est-ce que vous f...tez-là, vous?
Cassinou avait besoin de se détendre et de rire un brin :
— Pas tant de foin, patron, répondit-il tout
bas et avec beaucoup de calme... Je suis en partance pour là-haut, s'pas? Alors, au cas où vous m'auriez pour client un de ces jours...
j'inspecte, je me rends compte...
Je ne méprise pas le confortable.
Damné Cassinou ! Heureusement pour lui, — une fois de 0 plus ! — que le ^^- ) lieutenant de Cabir acq s 'était aperçu de l'algarade. 11 empoigna son subordonné par la manche, et, après lui en avoir dit quatre, assura que tant d'insolence aurait sa punition, ce qui rassura le gestionnaire congestionné...
...Cependant, peu à peu, lentement, comme rechignant à se tirer en cette fichue saison de ses draps d'ombre, le jour s'était levé, glacial et pur... Et Gassinou, en compagnie de ses deux mentors galonnés qui somnolaient sur des
verres vides, regardait à travers la glace du bufïet le paysage se dessiner, — ■ tout ce qui lui restait de mieux à faire, jusqu'à ce que le train se décidât à partir...
Quand la clarté fut capable de lui montrer les objets en pleine réalité, il vida son verre d'un coup, comme s'il avait cru à une nouvelle mystification, et resta bouche bée... Quoi?... Cela aussi, c'était la France? Ah! bon sang de bon Dieu, elle en réservait, celle-là, des surprises, à ses enfants, — on pouvait le dire !... Devant lui, au ras de la dernière voie, s'élevait une colline calcaire, abrupte et blanchâtre, couronnée de noirs squelettes d'arbres -aux branches sèches et tourmentées ; l'horizon étroit semblait contenir toute la désolation de la terre. Tout nouveau, tout beau !... Gassinou cracha sa cigarette et décréta pour lui-même :
— C'est riche, il n'y a pas à dire... Ah ! les brutes, on va leur dire deux mots !
La pierre, dame ! il y en avait là pour des mille et des cents, car la pierre coûte cher au pays landais... La France, ce n'était donc plus seulement la résine et le bois du pays natal, ni le tabac, les céréales et les beaux arbres fruitiers des vallées bénies, c'était aussi cette pierre, et tout ce qu'on allait découvrir encore, à chaque
220 =^^===r CASSINOU VA-T-EN GUERRE
instant, en cours de route; quel patrimoine! Et, ne point vouloir s'en laisser frustrer par des barbares, n'était-ce pas déjà concevoir clairement l'idée de patrie?... En tout cas, devant ce pays déshérité, devant ce stérile horizon, l'enfant des sables avait l'intelligence obscure mais véhémente de toutes les richesses que les paysans, armés de bons bras, peuvent faire surgir d'un sol pour la défense duquel ils sont associés... « France !... » Non, en vérité, il ne s'agissait pas seulement, à présent, d'être du bal, de faire le coup de feu avec les autres ; il ne s'agissait pas seulement non plus d'aller venger les blessés entrevus tout à l'heure... Il y avait quelque chose de prodigieux à sauvegarder, un ensemble de trésors communs que des frères plus ou moins lointains avaient reçus d'une unique mère en héritage.
— Tout cela la France ! répétait Cassinou quand il regagna le compartiment que les cinq de Hont-Hàbi et les deux Bordelais emplissaient de sonores ronflements...
— Et ce n'est pas fini, mon vieux, fit entre deux bâillements Je lieutenant-comte de Gabiracq. Tu n'as pas encore vu le plus beau.
— • Paris? questionna Cassinou, les yeux avides...
Bibosle !
— Non, les patelins où ils sont encore et dont il va falloir que nous les sortions.
Cassinou joignit les talons, salua son lieutenant et le médecin-auxiliaire, et d'une voix nouvelle, voilée, grave, — le sommeil et la fatigue, sans doute, — déclara :
— C'est bien pour ça que je suis parti.
... Des mois et des mois avaient passé et c'était encore et toujours la guerre... Mais, à présent, on la subissait comme la grêle sur les vignes de vin de sable, ou comme le feu dans la forêt de pins. On n'en était pas plus fier pour cela, à Hont-Hàbi et ailleurs : on attendait... L'attente, c'est comme l'absence, dont La Fontaine a dit qu'elle était le plus grand des maux'; c'est également, parfois, le meilleur motif d'une espérance toute naïve et toute nue, la meilleure et la plus belle.
Maintenant, le mois d'avril s'épanouissait avec une sorte de fébrilité, de hâte... Etait-ce du ciel que le printemps tombait, ou montait-il de la terre?... Printemps des Landes maritimes ! Il n'y avait sur toutes choses qu'une caresse de lumière neuve et de bons parfums. Déjà les œillets des dunes et les genêts s'en mêlaient ; ceux-ci, surtout, semblaient vouloir les premiers être de la fête, pointillant aux bons endroits la
forêt — cette immensité — de leurs fleurs jaunes et luisantes, ces étoiles. En vérité, la vie semblait soulever le sol et gonfler l'azur, rapprocher des choses par nature incompatibles et si distantes.
Les hommes, pendant ce temps-là, continuaient de se tuer.
A Hont-Hàbi, on apprenait un beau matin qu'enfin le fils X... ou le fils Z... avait quitté le dépôt ; et les langues de s'agiter frénétiquement :
— Ce n'était pas trop tôt : un embusqué !
— Et même qu'il n'y avait pas plus embusqué que lui.
— Sa mère est nièce de l'évêque...
— Son père est de la Loge...
Quelques jours plus tard, à propos du fils Z... ou du fils X..., c'était une autre chanson sur un autre ton :
— Alors, c'est vrai?
— On le dit ! On me l'a affirmé ! On me l'a juré...
— Bah ! On raconte, comme ça, des choses...
— Puisque M. le maire a reçu l'avis officiel... Ah ?
— Quel malheur ! Si jeune, et beau... et riche !...
— Quand on pense qu'il y avait des jaloux pour le traiter d'embusqué !
— Povre petit !
— Moi, je plains surtout la mère...
Et l'on énumérait les noms de ceux, — nombreux, hélas ! — qui ne reviendraient plus jamais, de ceux aussi qui étaient revenus déjà diminués d'un peu d'eux-mêmes : Barrucas, dit Barrabas, «se tenait » le poignet gauche en moins, ce qui lui valait d'être traité de tire-auflanc et de feignant par le menuisier Espédeilhe, dit Capmartet. quand celui-ci, amputé des cinq doigts de la main droite, se trouvait enclin à accueillir en sa cervelle la sombre cohorte des cafards. Loin de s'en vouloir pour cela, ils ne savaient plus sortir l'un sans l'autre, et pleuraient ensemble, ou souriaient quand ils parlaient, seuls ou devant des tiers, de ce qu'ils avaient fait, là-haut, lors de l'attaque des Éparges.
Ils menaient la vie des réformés irrécupérables ; c'était fini pour eux... Barrucas avait des rentes. Capmartet faisait des projets : bah ! il se débrouillerait de toutes manières, ainsi qu'il le déclarait lui-même... Alors, en attendant la paix, on se payait de la paresse C'\ de In flânerie peu ou prou arrosées; on allnil
souvent au Pin Rouge. Là, Baptistin, récemment rappelé dans ses foyers à cause de son âge et de sa santé, exaltait volontiers sa campagne de garde-voie à la frontière (espagnole), racontait les terribles exploit-s de son escouade, l'anéantissement d'une vingtaine de contrebandiers de guerre, l'arrestation d'une cinquantaine d'espions pour le moins. Les détails abondaient à ce point que la véracité du récit semblait incontestable. D'ailleurs, pourquoi Capmartet et Barrucas eussent-ils douté? Ils en avaient vu de plus fortes !... Et ils secouaient la tête, de concert, d'un air entendu, un peu ennuyés, simplement, parce qu'ils auraient mieux aimé penser à autre chose et parler d'autres gens, en ce décor qui leur rappelait l'avant-guerre et une douceur de vivre que personne ne connaîtrait peut-être jamais plus.
Qu'étaient devenus Fantique, et Coco-vautpeu, et tant d'autres... et Cassinou, en compagnie desquels ils avaient joué durant des mois le terrible jeu ?... On avait éprouvé tous ensemble tant de misère, et, aussi, tant de pauvres petites joies qui prenaient, dans le recul du souvenir, une étrange valeur !
— La retraite sur Hont-Hàbi, ordonnait soudain Gapmartet... L'air fraîchit»
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— Etc'est l'heure oùles cafards volent, ajoutait Barrucas... Baptistin, encore une tasse! Il faut se blinder, au cas qu'on serait pris en enfilade le long de la route.
Le plus souvent, l'un des deux amis déclarait, en manière de conclusion, — une fois blindé :
— Y a pas à dire... la route, nous deux, on est tout de même des veinards de pouvoir la faire à pied !
On guettait les permissionnaires plus encore que l'arrivée des journaux...
Et ce fut, vraiment, un bien singulier soldat que celui qui débarqua vers cette époque sur le quai de la gare de Hont-Hàbi, par le premier train, celui de neuf heures ; les indigènes, alors, sont au lit ou aux champs ; une grande solitude régnait dans les rues du bourg : ce qui semblait ahurir notre homme.
Le sol était lustré par une récente ondée, le ciel aussi, et une autre ondée se préparait ; et la route était bleu-acier et le ciel était d'un bleu vague taché largement de violet çà et là. Miracle d'une capote bleu-horizon! L'homme, à moins de cinquante mètres, se confondait presque avec le ciel et la route ; c'était sans
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doute parce qu'il s'en rendait compte qu'il ne semblait pas autrement irrité du peu d'attention que les êtres et les choses lui prêtaient.
Les êtres et les choses avaient tort. Le soldat était vraiment pittoresque, rare, peut-être unique de son espèce. Ses molletières ne tenaient que grâce à des entrelacs de grosse ficelle ; sa capote avait l'air d'habiller un épouvantai! plutôt C[u'un homme ; il était coifïé d'un polo bleu, — en soie, Dieu me pardonne ! — cadeau d'une infirmière généreuse ou d'une marraine qui, pour le reste, avait estimé sans doute que la mode des polos datait de l'avant-guerre et qu'elle ne sévirait plus sur les plages, au terme des hostilités.
Quelques conscrits de la classe 1927, qui profitaient de la présence de leur papa sur le front pour fréquenter quotidiennement l'école buissonnière, considérèrent cet homme à son passage et conclurent avec un ton et des hochements de tête de connaisseurs :
— Ça, c'est un poilu, un vrai.
Les vieilles et les vieux, sur les seuils ou à l'abri des rideaux soulevés, se demandaient :
— Mais quel est donc celui-là?
Car les vieux comme les petits éprouvaient vaguement l'impression qu'ils avaient vu cette
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fîgure-là quelque part... L'allure de l'homme, en tout cas, sentait son terroir et ne contrastait pas trop avec l'horizon familier.
Avec ça, un singulier moineau ! Des yeux enfoncés et un peu fous, un balancement, tandis qu'il marchait, qui lui donnait une allure d'ivrogne pour rire, puis, de temps en temps, un geste brusque et comme fiévreux par lequel il assurait tant bien que mal sur ses épaules les courroies , de quatre volumineuses musettes.
L'homme suivit la grand 'rue, le nez à terre, et profita de ce que les gens qui l'observaient ne se montraient pas pour ne regarder personne. Il ralentit deux ou trois fois, notamment devant la boutique du coiffeur ; après quoi, ayant craché dans ses mains, comme pour se donner du courage, il se remit en route, s'arrêta quelques minutes plus tard devant chez Fantique, « Fruits et primeurs )>, frappa discrètement, puis plus fort, à la devanture et, personne ne lui répondant, entra.
Il regardait autour de lui comme 'eût fait un voyageur dans l'auberge de hasard où l'heure l'oblige à se gîter. Un peu de feu brûlait dans la cheminée haute. Il cria : « Patronne 1 « Personne ne répondit. La patronne devait promener ses fruits et primeurs, les gosses étaient à l'école,
OU ailleurs. Sans façons, l'homme apporta une chaise près des tisons encore rouges, alluma une pipe... A ce moment un vieux chat au pelage râpé apparut en miaulant ; il avait des yeux tout blancs ; il était aveugle... Il s'avança en reniflant, se cognant aux pieds des tables et des chaises ; il cherchait son trou familier, entre la plaque de fonte bien chaude de la cheminée et le parquet... L'homme regarda la bête, tira d'une de ses musettes un morceau de bidoche qu'il coupa minutieusement, ofîrit ce régal à la bête bientôt ronronnante... et se mit à pleurer, sans bruit...
Cependant, de l'autre côté de la porte vitrée, les cotnmentaires se poursuivaient, à voix haute ou basse :
— Fantique n'avait pas donné de ses nouvelles depuis un mois et plus...
— C'est peut-être un copain à lui qui sait quelque chose.
— Il n'est pas gêné, le type !
— On pourrait avertir la Jeanne ?
— Bah ! il ne fait pas de mal...
— Oui, mais s'il y avait du malheur, il ne faudrait tout de même pas qu'il lui jette ça trop crûment, à la povre !
— Attention !... la voici... la voici...
Comme par enchantement, tandis que la carriole de M™^ Fantique apparaissait' au détour de la rue, les bouches se firent muettes, les spectateurs s'éclipsèrent. Au bruit des grelots, l'étranger leva la tête, essuya ses pleurs, s'avança vers le trottoir et déclara avec beaucoup de simplicité :
— C'est moi, Jeanne... J'étais dingo. Ça va mieux. Deux mois de convalo. Y a du bon...
Et, avant même d'embrasser sa femme, il esquissa une danse folle, se lança de formidables et joyeux coups de poing sur les cuisses, passant des pleurs au rire, du chagrin à l'allégresse, du même élan qu'une bête poursuivie franchit un ruisseau...
Deux heures plus tard, tout le boui^g avait essayé de pénétrer dans la boutique ; mais la Jeanne montait la garde sur la porte et ne laissait personne passer. En revanche, elle n'était pas chiche de paroles.
— Ah î ça m'a fait un coup !... Le cœur me remontait dans la gorge... Comme on nous les rend, tout de même ! J'en pleurerais si j'osais... Ce qui me console, c'est que l'appétit y est... et que, pour ce qui est de dormir... écoutez ! On l'entend ronfler d'ici... Trois fois
enterré, par des marmites, en deux jours. Ça lui avait chaviré les idées, comme de juste. Et sa plaque, perdue... et son livret, pareillement. S'il en était mort ou resté pecq quelque part, je n'aurais même pas eu la consolation de « lui porter le deuil )>... Ça fait horreur rien que d'y penser... Qui l'aurait reconnu, lui rasé autrefois, avec cette barbe? Quand il m'a embrassée, ça m'a fait honte comme si j'avais accepté cela d'un autre !... Et les petits qui se sont mis à hurler de peur en le voyant î... Mon Dieu, mon Dieu !...
Le lendemain, ce fut une autre histoire : la Jeanne aurait voulu produire son époux en public, oh ! quelques instants, sans risquer de le fatiguer, non pas, du reste, sans l'avoir confié au coiffeur et convié à quelque peu de toilette.
Mais Fantique ne voulut rien savoir ; il parlait un langage étrange qui contribuait pour beaucoup à inquiéter sa moitié... Il semblait avoir oublié le patois et changé d'accent ; il se trouvait bien au lit, mangeait ferme, buvait sec, puis se rendormait, qu'il fît jour ou nuit...
— Voyons, « Ticou », disait la Jeanne, secoue-toi un peu, tu finirais par t 'engourdir le sang et t 'épaissir les humeurs !
— Faut s 'guérir d'abord d'être dingo.
— Tout le monde te demande, même M. Leberlucque, qui est venu pour te voir.
— Grache-z-y-lui que je suis dingo. Et puis... la barbe !
— Ah ! tu veux que le coiffeur vienne? demande la Jeanne toute joyeuse à cette idée...
— Laisse le coiffeur où il est. J'suis dingo. Pas moyen de le tirer de là.
Cependant, les uns et les autres continuaient à rôder autour de leur maison, à l'affût de nouvelles : « Demandez-lui donc, Jeanne, s'il y a longtemps qu'il a vu le mien ?... )> — « Il était sûrement avec /e mien... Est-ce qu'il avait bonne mine?... » — « Et le mien... je me fais un sang d'encre à l'idée qu'il ne reçoit peut-être pas ses colis... » Jeanne levait les bras au ciel :
— Hé té! que voulez-vous que j'y fasse?... Il ne sait que me dire qu'il est dingo... Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là?
Les mères et les femmes ouvraient grands les yeux et le bec et répétaient : « Dingo... Il est dingo... » les unes d'un air admiratif, les autres avec une vague expression de méfiance sur leur visage. Justement le Piocq passait. La Brousselette lui annonça la nouvelle : Fan-
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tique était revenu en congé de convalescence et on l'avait nommé dingo.
— Bigre ! ce n'est pas rien, fit gravement le Piocq après s'être gratté la tête...
Et il s'en fut. Maintenant, les commères murmuraient :
— Ce n'est pas pour dire, il y en a qui ont de la chance...
— Deux mois de congé de convalescence !
— Et nommé dingo !
— Tandis (|ue le mien...
— Que le mien... le mien...
— ... h' mien...
Le vaste patriotisme de la France et l'égoïsme familial des Français communiaient.
Le dimanche suivant fut le dimanche même de Pâques et, dès cette aube de printemps, qui fut rose et dorée comme est la forêt d'automne, les cloches de la région s'en donnèrent à cœur joie de promener, au-dessus du paysage, des sons qui allaient bien à ses couleurs. Alors Fantique se leva, très agité, avant même qu'on lui eût apporté au lit, comme d'habitude, son casse-croûte et son litre de blanc. Il ouvrit celle de ses fenêtres qui donnait sur le jardin, regarda avec une sorte d'ahurissement les reflets du canal au delà des ouvrages potagers, des haies vives fardées de blanc et des jeunes pins qui formaient clôture, réfléchit, s'examina dans le miroir et conclut pour lui tout seul :
— C'aurait été tout de même dégoûtant à moi de me montrer avec cette gueule.
Il lui semblait qu'il s'éveillait d'un songe trouble, peuplé de vagues et déplaisantes images ; la réalité avait du bon. Il héla aussitôt
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la patronne qui accourut, étonnée heureusement de reconnaître, là-haut, dans la chambre conjugale, une voix qui sonnait avec l'accent du temps de paix...
— Qu'est-ce qu'il y a encore? fit M™^ Fantique, laquelle ne pouvait croire si vite à tant de bonheur...
Fantique, après un court instant de méfiance, se mit à rire largement :
— Ce n'est pas un autre, j'espère, que tu espérais trouver ici?... Les cloches m'ont éveillé de bonne heure, voilà tout... C'est donc dimanche?
— Et le plus beau de tous les dimanches : celui de Pâques !
— Bihosie ! De quoi me parer, et vivement... Et va chercher le coiffeur avant que les clients l'encombrent... Et les petits? Où sont les petits?
— Et ils sont là !
]y[me Pantique ouvrit une porte ; les deux gosses se précipitèrent au cou de leur père, à peine intimidés par sa figure : ils avaient reconnu la voix, eux aussi.
A présent, la bonne femme pleurait en toute confiance, mais de joie, et les enfants pleuraient ou riaient à tour do rôle. Fantique laissa
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tomber un instant dans ses mains sa face sinistrement barbue et murmura comme à luimême :
— Bien sûr que j'ai été dingo... pourvu seulement que je n'aie pas dit trop de bourdes ; c'est pas rigolo d'être dingo...
Puis encore, après un soupir de soulagement :
— Y a toujours ça de bon que je ne suis plus dingo.
^jme Fan tique, un peu étonnée et vexée, se leva précipitamment et mit la main sur la bouche de son mari :
— Tais-toi, tais-toi, mon Diu-Jêsii !... Oui, tu as peut-être raconté quelques bourdes, quelques blagues, hier encore et les jours d'avant... Mais, je t'en prie, ne reparle plus de cette histoire...
Mes bons amis, comprenez bien l'émoi delà dame : ne lui avait-on pas assuré à Saint- Lubin-de-Hont-Hàbi, la veille même, que le titre de dingo, dans l'armée anglaise, c'était quelque chose comme celui de chevalier de la Légion d'honneur... en mieux?
Deux heures plus tard, Fantique faisait sa rentrée dans la vie publique de son bourg natal. Il y apparut en civil, rasé, le béret fière-
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ment campé au-dessus d'une frange drue dont Brandebal avait tenu à tracer la courbe en artiste ; il produisit une excellente impression. Bien entendu, la vieille Brousselette fut des premières à venir fouiner aux abords de la boutique ; elle devenait de plus en plus féroce, — l'un de ses fils, l'écarteur, ayant été fait prisonnier quelques jours plus tôt, l'autre, le joueur de pelote, venant d'être évacué sur un hôpital breton à la suite d'une crise d'entérite. Et la terrible bonne femme, à propos de ce dernier, lança à Fantique, après quelques rapides formules de courtoisie.:
— Pauvre de moi ! Ah ! mon ami, s'il faut quand même qu'il soit malade... pour qu'on l'ait envoyé si loin !... De l'entérite ! Et en Bretagne 1... Ce n'est pas comme toi qui as retrouvé les tiens et qui es dingo...
— Bien sûr, toujours un jdcu... fit Fantique qui ne tenait pas à se compromettre.
— Et quelle mine tu as ! On peut dire que iu es devenu beau... Même le dessous de tes yeux, que tu avais si creux et qui maintenant est gonflé ! Enfin, je ne suis pas jalouse ; tant mieux pour ceux qui ont de la chance ; le monde est assez pl<*in de misère... Ah ! /// es h('(ui^ In es Ix'dii... Regardez s'il rsl hctiu !
On ne saura jamais si Fantique en était alors persuadé, ou s'il se jugeait suffisamment cuirassé contre le venin de cette langue pointue. Il souriait avec béatitude. Mais deux autres arrivées venaient de se produire qui le dispensèrent de s'enorgueillir par trop ou de se fâcher : Espedeilhe, dit Capmartet, et Barrucas... Les deux grands blessés du pays firent fête à leur camarade :
— Ben, mon vieux, ça fait plaisir de se revoir. Alors, quoi de neuf?
— On disait que tu étais pec^ .^
— Oh ! pas pecq... marteau, simplement, fit Fantique avec modestie.
Brousselette ne s'était pas éloignée encore ; elle crut devoir insister :
— Ni pecq ni marteau, les amis : mais dingo... Et ce qu'il est beau !
Espedeilhe répliqua en tordant la bouche, — ce qui était sa façon à lui de prendre l'offensive dans le cours d'une conversation qui menaçait de tourner mal :
— Bien sûr qu'il est beau, la même... S'il fait des petits, il vous en gardera...
— Et il vous invitera à le voir lui-même tout entier à son prochain conseil de réforme, ajouta Barrucas...
La vieille se tut, ne comprenant pas exactement si on lui offrait « méture ou viande », vexée aussi parce que Capmartet venait de lui dire : « Attention aux pots de fleurs ; faut pas les bousculer... » Elle jura qu'elle ne s'était pas approchée de ceux qui ornaient le trottoir, devant la boutique du marchand de primeurs, et s'éloigna rapidement, songeuse et rageuse.
Du reste, s'il y eut une ombre au tableau, ce fut la seule, et cette antique peste de Brousselette évita de se montrer durant le reste du jour. Celui-ci fut beau de toutes manières ; devant la boutique de Fantique, et à l'intérieur de la maison mêmement, ce fut « comme la foire » sitôt la grand'messe finie et l'apéro bu, comme la foire jusqu'au soir...
Cette fois, Fantique faisait fête à son monde, et répondait comme il devait, — ou comme il pouvait, — aux innombrables questions que lui posaient les parents des absents : « Tu l'as vu?... Comment est-il?... Quand vient-il?... » Vous pensez si un tel métier sèche la gorge ! Fantique n'interrompait ses histoires et ses rapports que pour ordonner à sa femme : « Donnes-en d'autre !... » ou simplement : « Débouche ! «Ceci afin d'économiser son temps et sa langue... Et allez-y donc ! Et à la tienne ! Et à la vôtre!...
C'était la guerre... On ne savait qui vivrait ou mourrait, qui, plus tard, serait heureux ou malheureux, riche ou pauvre...
La fameuse collection de bouteilles de vins de sable que possédait Fantique méritait, en vérité, sa réputation, puisque je n'ai pas, depuis lors, ouï dire qu'elle eût été anéantie ce jour-là.
Vers le début des vêpres, durant l'accalmie, Cucu-rien-qui-vaille, maigre et miteux comme toujours, osa s'insinuer en compagnie de quelques anciens gardes civiques qui ne reniaient pas, si gros bourgeois ou importants personnages qu'ils fussent, leur compagnon de combat de la première heure. Et, presque sur leurs talons, le maire en personne, M. Leberlucque entra.
Toujours le même, ce sacré M. Leberlucque!... Poli à vous « sang-glacer », vous lançant à travers ses lorgnons des regards qui semblaient vous arriver de derrière sa tête et vous envoyant du bout de ses dents d'or des mots brefs et pointus qui paraissaient tomber du plafond !...
Aussitôt, M"^^ Fantique de s'affoler et de tourbillonner plus que jamais, comme il sied en présence de visiteurs de marque, et les
bouchons de sauter avec un bruit allègre et quasi fanfaronnant, rappelant la voix inofîensive des canons qu'on fait péter en temps de paix, la veille des fêtes...
Mais, alors, il se passa quelque chose d'assez bizarre... Car, enfin, tout simple marchand de primeurs qu'il fût, Fantique savait vivre. Or, de la part d'un homme qui sait vivre, que pouvait bien signifier, je vous prie, une attitude qui consista sur-le-champ à négliger M. Leberlucque ou autres notables pour s'empresser autour d'un Cucu-rien-qui-vaille, pour lui parler rapidement, timidement, sur un ton d'enfant nigaud pris en faute et qui semble danser dans des souliers trop petits?
Il y eut presque un moment de gêne sans que personne, du reste, sût à quoi précisément l'attribuer ; les nouveaux venus pensaient sans doute : « Tiens ! il n'est pas encore tout à fait aussi rétabli qu'on va le cornant dans le village !... » Rétabli? C'est-à-dire qu'il paraissait tout au bord de la rechute, l'infortuné Fantique !
M. Leberlucque, en politique avisé, sauva, — ou crut sauver, — la situation :
— Vous nous excuserez, mon cher compatriote, d'être venus si tard vous féliciter de la conduite héroïque qui fut la vôtre là-bas : à
votre rétablissement définitif, à la France, à nos vaillants alliés !...
— A vos braves camarades!... poursuivit quelqu'un...
— A nos fils !... ajouta un autre...
— Et au mien, conclut doucement Cucurien-qui-vaille à qui l'empressement de son hôte n'avait rien ôté de ses allures et de son air de pauvre honteux.
Et Fantique eut un drôle d'air, de nouveau, en portant son verre au-devant de celui de Cucu-rien-qu i-va ille . . .
— Vous allez vous reposer, à présent, n'estce pas?... conseillait amicalement, quelques instants plus tard. M, le maire à Fantique... Pour une première sortie de chambre, c'en est déjà de trop... Et, encore une fois, je m'excuse de...
— Vive Fantique !
— Votons un banquet à Fantique !
— C'est ça !... Bravo !...
Dix minutes plus tard, le héros de la journée était seul devant la table encombrée. Pourquoi ne se levait-il pas, et quel plaisir trouvait-il, s'il vous plaît, à contempler son verre vide?... Brusquement il tressaillit... La porte du jardin venait de s'ouvrir en grinçant
doucement. C'était de nouveau Gucu-rien-quivaille.
— Excuse-moi, dit celui-ci, je n'osais pas te questionner devant tout ce beau monde... Voilà, je me fais du mauvais sang au sujet du petit. Lui, il m'assure toujours qu'il va bif n ; mais d'autres m'ont dit qu'il avait mauvaise mine.
— Qui ça? interrompit nerveusement Fantique.
— D'autres, je te dis... des gens d'Ondres, je crois ; je ne les connais pas davantage.
— Alors, de quoi se mêlent-ils?
Fantique haussa les épaules, hésita un instant, puis d'un ton énergique, reprit :
— Il est toujours pareil. Pas très fort, bien sûr, mais vaillant... aussi vaillant que moi ; tiens, je vais même te prier de me laisser en paix ce soir, mon Gucu... J'ai la tête lourde comme un wagon de pierre de Bidache. Nous reparlerons demain de ce brave Coco...
Uii peu plus tard, quand la patronne reparut dans la salle à manger, elle trouva son mari en train de sangloter, les coudes sur la table. Elle fit deux pas vers lui, puis s'arrêta et sortit sur la pointe de ses sandales. Mon Dieu ! est-ce que la mauvaise fièvre allait reprendre son
« Ticou )) ? En tout cas, il lui semblait préférable de ne pas intervenir pour l'heure, de singer celle qui n'a rien vu et qui continue de croire que tout va bien.
Alors Fantique se raidit, se versa un verre de vin qu'il but d'un trait, essuya ses larmes et, tirant de sa poche une liasse de papiers, en chercha un avec des doigts que l'émotion faisait trembler... Ah ! ça représente tout de même du bon, à certains points de vue, d'être dingo : on oublie toutes sortes d 'affreuses choses, on ne pense plus qu'à des bêtises... ou on ne pense à rien du tout ; tandis que, quand on s'est une fois éveillé...
Il alluma l'électricité, déplia la lettre, revit sans doute en cet instant la figure de celui qui en était l'auteur, un copain encore, celui-là, et un bon : Georges Tignan, dit le vicaire, à cause de son air poupin et de son visage qu'il niaintenait imberbe en dépit des prescriptions ministérielles qui interdisaient encore à l'époque d'aussi inconcevables fantaisies ; dans le civil, Georges Tignan était agrégé de philosophie et professeur dans un grand lycée de province, ce qui lui valait l'honneur d'être, à tout bout de champ, réquisitionné comme écrivain public par ses camarades de tranchée.
« ...Eh bien oui, ça y est... )> disait presque tout de suite la lettre ; « ainsi qu'il fallait s'en douter avant même que tu fusses évacué, le pauvre petit Coco y est passé. C'était hier. Nous l'avons enterré dans un bon endroit, de notre mieux. Nous pleurions tous. Nous devrions pourtant être accoutumés à ce genre de cérémonies-là, depuis le temps... Mais, cette fois, ce n'était pas tout à fait la même chose. Un cas exceptionnel, quoi !
« D'abord il faut te dire que le 22, le surlendemain de ton départ, il avait eu le bras assezéraflé dans un boyau où, comme à l'ordinaire, il s'avançait sans trop de précautions, désireux de nous ravitailler à l'heure. C'était sa fierté et sa gloire que nous fussions toujours servis avant les autres... Pauvre Coco !... Lui riait et toussait. On lui disait : « Fiche-nous la « paix ! Qu'on ne te revoie pas avant que tu aies « fait soigner ta blessure et qu'elle soit gué- « rie... » Bien entendu, il ne s'agissait pas de sa blessure, qui ne nous inquiétait guère, mais du reste... Bon. Faute de pouvoir lui faire entendre raison, on se décide, quatre ou cinq, dont j'étais, à prévenir le major en douce... Et, tout de suite, le major appelle Coco...
«Ah î ça en a fait du foin et de la paille !...
Voilà Coco qui devient tout rouge et qui se met à rouspéter comme un pépère : « Qui qui vous a « raconté ça, monsieur le major?... Une égrati- « gnure. Pas même besoin d'y cracher dessus « pour que ça se ferme. Et si je n'étais pas là, « qui c'est qui nourrirait ce troupeau de co- « chons... oui, des cochons, puisqu'ils m'ont « dénoncé !... » Et puis ce fut une autre histoire : « Ce n'est pas pour ma blessure^ qu'on me fiche- « rait dehors comme un galeux !... Ça va bien, « j'ai compris !... » Il avait compris, en effet, et, le lendemain, il avait les yeux tout rouges... Il s'en excusa auprès de moi : « De ma peau, « je m'en fiche, mais c'est à cause du père... « Il n'en pouvait plus, il était à bout. Le soir même il a consenti à se laisser conduire à l'ambulance, mais pas plus loin, suppliait-il avec une sorte d'effroi...
« Tu comprends, il voulait que les copains fussent là « au bon moment », comme il disait.
« Et maintenant, mon Fantique, toi qui vas sans doute aller bientôt en convalo dans votre Hont-Hàbi, fais bien attention à ce que je vais te dire : cela te paraîtra peut-être un peu déconcertant, un peu imprudent même peut-être, mais les volontés des mourants sont sacrées et celles de notre grand Coco-vaut-peu font res-
sortir une fois de plus tout ce qu'il y avait de tendresse et de noblesse dans son âme...
«Voici. Il n'a eu qu'un souci jusqu'au dernier moment : son père. Il paraît que c'est un très pauvre homme, de santé précaire lui aussi, qu'ils s'adoraient... Le petit nous disait : « Il « n'a que moi, il n'y a que l'espoir de me revoir « qui le soutienne. Alors il faut faire durer cet « espoir le plus longtemps possible... Sans ça, le « vieux se découragerait, boirait, mendierait, « crèveraitcomme un chien... Je ne veux pas ! » Et il a eu le courage d'écrire une vingtaine de lettres, alors qu'il commençait à ne plus pouvoir respirer... J'en remettrai une au vaguemestre tous les quinze jours ou toutes les trois semaines, • — en tâchant de les faire durer aussi longtemps que possible... Attends, ce n'est pas tout : il a même prévu le cas où la guerre finirait bientôt... Alors on l'aura fait prisonnier et il subira une longue peine disciplinaire chez les Boches. Ou bien la guerre durera encore et ce seront les camarades qui écriront, en racontant que le petit a été attigé à la main droite, oh ! sans aucune gravité, du reste.
« Pour ce qui est de Hont-Hàbi, rien à craindre. Le capitaine de Cabiracq a écrit à votre maire qui a accepté d'entrer dans la combinaison...
250 ======z CASSINOU VA-T-EN GUERRE
« Et maintenant, mon vieux copain, je voudrais te parler de choses plus gaies, mais je n'en ai guère vu défiler sous mes yeux ces tempsci. Tiens, encore une sale histoire : figure-toi que le malheureux Cassinou... »
Mais, à cet endroit de la lettre, Fantique la replia et l'enfouit rageusement dans sa poche. Il n'avait plus besoin de lire ; cette autre sale histoire, oubliée durant les jours de trouble et de demi-démence, venait de ressurgir tout entière dans son esprit. Ah ! oui, encore du propre !... Seulement il en avait assez pour cette fois, il ne voulait plus penser à rien.
Il déboucha une nouvelle bouteille, puis une autre. Quand il se sentit tout à fait ivre, il se coucha sans mot dire.
Aux environs de dix-sept heures, un coup de téléphone avait fait entendre son crépitement dans la cagna du capitaine, — un crépitement bien assourdi, timide ou sournois, très «genre guerre de taupes», quoi!... Et, depuis lors, le capitaine comte Henri de Cabiracq se montrait assez nerveux.
Entendons-nous : nerveux, à sa manière.
C'est-à-dire qu'il avait brûlé ses cigarettes au lieu de les fumer en les savourant, qu'il avait juré deux fois et non pas une à chacune de ses phrases, qu'il chantait des refrains gascons d'une voix plus tonitruante qu'à l'ordinaire et que ses éclats de rire étaient plus brusques et plus bruyants que ceux qu'il avait coutume de faire sonner. Il n'avait pourtant montré de mauvaise humeur qu'une fois, dans la journée : oui, lorsqu'il avait expliqué à un des anciens aides du pauvre Cocovaut-peu qu'un cuistot qui laisse rôtir, sur
feu vif, un râble de lièvre plus de trente-cinq minutes, est un criminel, passible de conseil de guerre pour le moins... Mais le coupable aimait beaucoup le capitaine, le capitaine aimait beaucoup le coupable, et toute cette terrible histoire s'était arrangée en fm do compte, à l'amiable, le cuistot ayant juré la main sur le cœur de mieux faire une autre fois.
Non, l'affaire s 'étant terminée de la sorte, et dès avant midi, ce n'était pas ce souvenir qui pouvait à tel point troubler le capitaine, tandis qu'il allait et venait, d'un pas turbulent et en faisant de temps en temps de grands gestes, d'un bout à l'autre de ses appartements.
Le décor? Délicieux. Mais on m'en voudrait de le décrire : est-ce que les gens de l'arrière ne le connaissent pas au moins aussi bien que ceux de l'avant?... Une cagna, une cagna de luxe, modèle riche, une cagna d'officier, parquetée de boue et de pavés, avec deux beaux dodos garnis de paille et creusés dans les parois^ — au-dessus du niveau de la boue, s'il vous plaît, car on ne saurait se guérir d'être un épicurien, un jouisseur et un aristocrate. Comme meubles, quantité de litres vides et quelques-uns de pleins, plus divers accès-
soires, savoir : un accordéon, un cor de chasse et enfin deux très belles caisses recouvertes de descentes de lit achetées on ne saura jamais où, et au-dessus desquelles une main industrieuse avait inscrit, afin que nul ne s'y trompât : BUREAU.
Devant l'un des deux bureaux, un homme griffonnait, indifférent en apparence au manège du capitaine.
— Sergent Hoscal ! fît ce dernier...
— Présent !
— A qui écris-tu? A la senora Brazon?
— A la senora Brazon, parfaitement.
— Tu n'as peut-être pas tort, par le temps ({ui court, fit énigmatiquement le capitaine.
Le sergent Hoscal, qui s'était, quelques mois plus tôt, appelé Jean-le-Perdu, l'ancien vagabond-amateur des routes gasconnes, tourna vers son capitaine un visage devenu presque méconnaissable, aiguisé, fin, sérieux, presque dur.
— Ah !... mon capitaine... Alors, selon vous, ce serait?...
— ■ Pour demain, à l'aube.
— Ça va, dit tranquillement le sergent. Vous permettez que j'ajoute quelques hgnes?
— Comment donc !
254 z=:== CASSINOU VA-T-EN GUERRE
Le capitaine fit de nouveau l'ours en cage, durant quelques minutes, et reprit :
— Au fait, où en êtes-vous, la senora et toi?
— Cette fois, je crois qu'on est fiancés pour de bon, nous deux.
Il tendit négligemment la dernière lettre qu'il avait reçue de celle pour laquelle il s'était jadis « laissé devenir perdu-par-amour », de celle qu'il avait revue à la veille de la guerre, alors qu'elle était toujours et plus encore «pareille à une touffe de jasmins et d'œillets dans une chambre sombre »... Il dit avec un sourire presque extasié :
— Il me fallait ça... la guerre... et aussi ce que demain me fait pendre au nez pour m'amener à comprendre que je l'aimais toujours... et que je suis bien capable de l'épouser, si je m'en tire !
— Phénomène... grogna le capitaine en souriant... Et, ensuite, bras dessus, bras dessous, vous reprendrez la route, tous deux cette fois?
— Non, la grande aventure m'aura guéri de toutes les autres.
Le capitaine avait parcouru la missive :
— Bigre, c'est qu'elle t'aime, ta payse !
— Je le crois, fit Jean Hoscal avec beaucoup de simplicité... Peut-être nous sommes-
nous toujours aimés sans le savoir ; seulement, voilà : quand je l'ai demandée, il y a dix ans bientôt, elle n'était pas mûre pour moi ; quand, devenue veuve, elle m'a demandé, avant la guerre, j'étais encore trop vert pour elle.
Il tira longuement sur sa pipe et conclut :
— Tandis qu'après des histoires comme celle-ci, il y a tout lieu de supposer que nous serons l'un et l'autre à point. Et il y aura du bon. La vie est belle !...
— Oui, nous avions besoin de passer par où nous passons pour nous en rendre compte un peu clairement. Mais la route... ta route?... Comment vivras-tu autrement qu'en nomade, toi, Jean-le-Perdu?
— J'ai trouvé le truc... Je voulais même vous en parler, ces jours-ci... Alors, ma foi, puisque c'est demain le coup de chien... — vous permettez, mon capitaine?... — j'y vais droit !... Vous savez, moi. je ne suis pas de ceux qui croient que ce sera tout à fait fmi, après cette guerre... que la France n'aura plus besoin de soldats...
— Alors?
— Alors... Eh bien, voilà : une supposition que je m'en tire demain (et j'y compte bien !)
256 === CASSmOU VA-T-EN GUERRE
alors, des fois que j'en mettrais un peu... et que je parte en permission un peu plus tard, ce serait .plus convenable, étant donnée la situation de ma fiancée, que... que je puisse m'habiller au moins en sous-lieutenant...
Il avait rougi jusqu'aux oreilles.
— Et accrocher une petite croix rouge et verte... ici?... poursuivit le capitaine.
— Ça ne gâterait rien.
— C'est bon... On y aura l'œil. Ta lettre est finie? Bien. Avant de la boucler, présente à ta fiancée mes plus respectueux hommages. Et puis, tu iras me chercher Cassinou... Toujours pareil, Cassinou?
— Terrible, mon capitaine : pas à toucher avec des pincettes !
— Ça va bien, je vais le distraire. Fous le camp.
Or ce fut un Cassinou imprévu, tout réjoui, tout à la coule et à la douce que le capitaine, à quelques instants de là, vit s'avancer vers lui. Drôle de tenue, par exemple, pour un lignard qui se respecte : il avait récupéré son béret, arboré un vieux pantalon de civil ; ajoutez un chandail à cela, et ça faisait le compte...
— Mon capitaine, quand jo paie à boire.
— Tu es propre ! s'exclama amicalement le capitaine...
— Rien à fiche ! Alors on se met en bourgeois... Ai-je tort?
— Non. Mais... excuse mon indiscrétion, on dirait qu'il y a du neuf?
— Oui, la rogne m'a passé.
— Bonnes nouvelles?
— Bonnes nouvelles.
Le capitaine ôta son képi et se gratta la tête avec perplexité.
— Voilà qui y a mettre du trouble dans mes projets, fit-il comme pour lui-même... Voyons, en deux mots... maintenant que... que la rogne t'a passé, que préfères-tu : être ou ne pas être de patrouille ce soir ?
— Ça n'a rien à voir, fit Gassinou avec un large rire ; j'en suis.
— Je t'avertis qu'on attaque demain et que, cette nuit, ce sera de la besogne soignée que j'attendrai de toi... Réfléchis, tu as pris assez souvent le tour des autres...
— Mon capitaine, quand je paie à boire, ce n'est pas avec l'intention de m'appuyer une nouvelle tournée aux frais des copains.
— • Entendu. Viens me retrouver dans une demi-heure... Choisis deux hommes...
260 z=i=z=z;iz:z:zz= CASSINOU VA-T-EN GUERRE
... Et maintenant, mes bons amis, il nous faut revenir à Hont-Hàbi, au lendemain du jour, vieux dès à présent de deux semaines, où le bon Fantique se remit à voir un peu clair en lui et autour de lui. Le lundi de Pâques le retrouva tout gaillard et dispos, en dépit du vin de sable bu la veille. Mais, dès le saut du lit, il avait renoué le fil des pensées et des sentiments pénibles brusquement interrompus quelques heures plus tôt par l'ivresse et le sommeil :
« Pauvre Gassinou ! »
C'était rageant, tout de même, un garçon comme lui, le plus gai, le plus vaillant, le plus courageux de toute la bande et qui, maintenant, désespéré, rendu pis que fou, ne cherchait qu'à se faire tuer et ne négligeait rien de ce qu'il faut faire pour y passer dans le plus bref délai possible !... La faute de qui, tout cela? De Marylis, oui, de cette brave petite Marylis, si jolie et si vertueuse, messieurs et dames ! Imaginez l'affaire d'où vous êtes, si paisible que se sente votre cœur, si tiède que soit votre foyer, si savoureuse que vous paraisse l'odeur des plats qui mijotent sur vos fourneaux, — et vous comprendrez.
Voici : il y a un bon garçon de muletier, —
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et VOUS savez lequel ! — qui depuis des mois, tant de mois qu'on ne les compte même plus, reçoit toutes les semaines pour le moins, de son pays, deux missives dont l'une dit simplernent : Deux bon baisé et bon courage ! Pas de signature, mais l'écriture, depuis longtemps, est connue... L'autre lettre est dictée par la marna à l'instituteur de Loureheyre ; évidemment, la terre manque de bras, mais ça peut encore aller et il n'y a pas de mauvais sang à se faire ; la santé est solide, et on en souhaite simplement autant au piichoun... Une vache a eu un veau et se porte bien ; la résine est à un prix décent et, quand il y a tant de malheur ailleurs, on aurait mauvais cœur de se plaindre... « Pour le reste », ajoute discrètement l'instituteur de Loureheyre, « je puis vous affirmer que la personne que vous savez conserve à votre égard les meilleurs sentiments de sympathie... »
Ah ! l'on a beau n'être qu'un pauvre soldat aux pieds plus ou moins gelés, au ventre plus ou moins creux, on a beau aimer la vie au point de craindre parfois la mort (quoique brave), des nouvelles de cette espèce, cela vous réchauffe et vous rassasie, cela vous flanque tous les cafards en déroute... Il fait nuit, il pleut... On les aura, décidément, les
pieds gelés !... On pense à la liberté passée, au bon vagabondage le long des routes, aux franches lippées, aux longues beuveries... Etaitce dans une autre vie? Est-on déjà mort?... C'est long, très long... Mais il y a des mots qui sont là pour disperser les voiles des papillons noirs : Deux bon baisé et bon courage /...
Ce sera si simple, la vie, dès que ces ignobles Boches seront délogés ! Cassinou fait des plans et des projets, pour la première fois depuis qu'il est au monde ; il tâte, dans la poche secrète de sa vareuse, le magot de feu son oncle, dont il est devenu soudain étrangement ménager ; avec cela, on fera remettre à neuf la maison de Hont-Hàbi ; il y aura, au rez-de-chaussée, place pour un bel atelier de couturerière, pour un atelier comme n'en auront certes pas les pareilles de Marylis, pas plus à Bordeaux qu'à Bayonne, à Mont-de- Marsan qu'à Dax... Lui-même continuera son métier, mais sérieusement, et en grand, et avec des commis... Voyons : peut-être que, pour commencer, deux commis et huit mules suffiraient tout de même?...
Et, là-dessus, notre homme qui apprend tout d'un coup — v'ian, en pleine poitrine ! — que la Maryhs se joue de Daiine Cassin et de lui,
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qu'elle est bel et bien la bonne amie, probablement même la promise du fils Bambourle l'embusqué, que celui-ci passe son temps à l'attendre devant sa porte et qu'il ne la quitte pas d'une semelle dès qu'elle met le nez dehors.
Pauvre Cassinou !
Fantique, assis le front dans les mains, au fond de sa boutique, revoyait comme s'il les eût eues devant les yeux les lettres qui, impitoyablement, avec une diabolique abondance de détails, avaient annoncé à Cassinou la trahison et les basses manœuvres de celle qu'il aimait : écriture lourde, pénible, enfantine, papier écolier... Certes, l'auteur de ces missives avait oublié de les signer; mais, dans beaucoup trop de nos campagnes, qu'une révélation soit anonyme, cela ne lui enlève pas d'importance, au contraire : quand on a quelque chose de sérieux à dire, on aime autant tenir son nom à l'écart ; ce n'est évidemment pas très joli, mais c'est comme ça.
Fantique gardait pourtant un doute ; il lui paraissait utile et bienséant tout ensemble de réfléchir, de creuser l'affaire ; il eût même volontiers pris conseil de quelqu'un. Justement sa femme, qui venait de descendre, préparait le café au lait des gosses dans la cuisine... Mais chacun sait que mêler une femme à une histoire de femme, c'est embrouiller trois fois plus l'écheveau...
Il se contenta donc de demander à la bourgeoise, après lui avoir souhaité le bonjour, avec un petit air de rien :
— A propos, c'est vrai, ce qu'on dit?
— Qu'est-ce qu'on dit? .
— Marylis Larribebère épouserait le fils Bambourle... à ce qu'on dit...
— Je ne sais pas si c'est la vérité qu'on dit, mais c'est la vérité qu'on le dit.
Ainsi donc, un premier point était acquis : la rumeur publique confirmait les dires du
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dénonciateur mystérieux. Quand M^^ Fantique fut partie, fouet claquant, pour sa tournée, Fantique résolut de partir aussitôt pour la sienne.
— Il faut d'abord voir le Bambourle, et lui tirer les vers du nez, expliqua-t-il au vieux chat aveugle.
Celui-ci ronronnait approbativement en frottant son museau pelé aux jambes du patron.
Et Fantique vit Bambourle et tout se passa très bien, et il parut à Fantique qu'il n'était que trop fixé désormais, hélas ! sur ce qu'il s'était promis d'élucider... Ce matin-là, comme tant d'autres, le jeune minotier, vêtu d'un élégant complet, le chapeau de feutre crânement cabossé, de beaux cheveux bien pommadés collés aux tempes, commentait à la terrasse du principal café de Saint-Lubin les derniers communiqués devant son auditoire habituel de fonctionnaires ou rentiers ultra-quinquagénaires qui hochaient la tête d'un air entendu et ne discutaient que pour le principe. Fantique sauta aussitôt de sa bicyclette et s'avança vers la compagnie :
— Ah ! Ah !... un poilu, et un vrai... Il va nous donner son avis. Alors, comment ça va, Fantique?
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— Comme vous voyez.
Et l'on causa. Les crânes bourrés des civils se débourrèrent un peu... Onze heures sonnèrent. Les vieux, clopin-clopant, regagnèrent leur domicile ou leur pension.
— Vous m'accompagnez un bout, Fantique?
— Mais certainement, Monsieur BambourLe.
Alors, vous voyez la scène d'ici : mon Fantique qui vous retourne ce godelureau comme une poche à bêtise, qui parle d'abord de la pluie, du beau temps, puis des uns, puis des autres, et puis qui, tout à coup, en même temps qu'un jovial coup de poing dans les côtes, vous lui lance à la figure :
— Hé ! hé, si j'en crois ce qu'on raconte, il paraîtrait. Monsieur Bambourle, que vous ne vous embêtez pas, ces temps-ci?
L'autre prend soudain un petit air avantageux et distant :
— Ah ! oui... on vous a raconté... Enfin, de quoi les gens se mêlent-ils, je vous le demande?
— Dites donc, il n'y a pas à rougir... La petite est jolie !
— N'est-ce pas? dit précipitamment Bambourle...
— Un morceau de roi.
— Je crois qu'elle en pince fortement, entre
nous... Mais c'est une fine mouche ! Bah. s'il le fallait, je l'épouserais... Pourquoi pas? Je ne suis pas plus qu'elle sorti de la cuisse do Jupiter !... Mais...
— Mais?
Ici, le séduisant Bambourle retroussa les pointes de sa petite moustache fauve, leva vers le ciel ses yeux, qu'il avait assez beaux mais un peu bêtes, et reprit sur un ton de fatuité ineffable :
— Mais je crois que je n'en serai pas réduit à une telle extrémité... Imaginez-vous que l'autre jour, mon cher Fantique, je l'ai embrassée... et que... Oh! elle s'est fâchée, mais on sait ce que cela veut dire...
Oui, Fantique lui aussi savait ce que cela voulait dire. Une sorte de rage folle étreignit sa gorge, crispa ses poings, tandis qu'il pensait à son frère d'armes indignement délaissé pour un triste blanc-bec par une pécore qui n'en continuait pas moins à envoyer chaque semaine des mots menteurs : « Bon baisé et bon courage ! ))
Ah ! la gueuse... les gueuses !... v
Il se contint, néanmoins, et fit boinie mine au fils Bambourle, dont il prit congé sur-lechamp. Après tout, ce n'était pas lui le cou-
pable ; il ne savait pas, cet imbécile, et il ne trahissait personne, lui.
— Par exemple, grommelait Fantique tout en pédalant, si jamais je vomis jusqu'au bout ce qui peut me peser sur le cœur, ce sera bien devant elle !
Il ne se mit pas tout de suite en quête de Marylis, l'évita même. Il attendait des nouvelles des amis restés là-haut, de Cassinou notamment ; pour se distraire, au cours de ses promenades, il cherchait des phrases et des attitudes qui stigmatiseraient dignement la traîtresse quand le jour en serait venu... Chez nous, je crois l'avoir déjà dit, on aime l'éloquence, dans les grands moments. Une série d'imprécations bien lancées, c'était désormais tout ce que Fantique pouvait faire pour Cassinou vivant ou mort.
— Le monde saura ce qu'elle vaut, affîrmaitil de temps en temps pour lui tout seul, et, ce que je lui passerai, ce sera du bel ouvrage.
Un soir, comme bien d'autres, il alla jusqu'à Saint-Lubin, pour l'arrivée de l'express de dixhuit heures. C'était comme un lieu de rendezvous ; on y trouvait toujours, pour peu que le
temps fût supportable, compagnie abondante et désireuse de causer un brin. En outre, depuis l'ouverture des hostilités, on y guettait l'arrivée des permissionnaires. Une sorte de foire aux nouvelles, en somme ; et c'était de nouvelles que Fantique avait besoin, lui semblait-il, plus que jamais, ce soir-là.
— Parce que, se disait-il, ma convalo se tire...
Et, même en admettant qu'il obtînt une prolongation, il sentait très nettement qu'il ne prendrait pas du bon temps de bon cœur avant d'avoir complètement liquidé certaine affaire.
Il répondit assez distraitement aux questions des uns et des autres, évita même des groupes sympathiques ; brusquement, il tomba en arrêt : devant la gare, il venait de reconnaître le fils Bambourle, causant familièrement, presque galamment, avec Estelette, la petite voiturière. Ah ! ça, il les lui fallait donc toutes, à ce feignantlà? Joli cœur, va ! Fantique grinça des dents comme s'il eût dès cet instant voulu en aiguiser une à l'usage de quelqu'un de sa connaissance; puis, contournant savamment la guimbarde, il s'approcha sans être vu, s'accouda contre la barrière à quelques pas de la gouyaie et du godelureau, — et prêta l'oreille :
Estelette avait le verbe haut :
— Taisez-vous donc, farceur : c'est à d'autres qu'il faut aller raconter ces choses !... Voyons, parlons comme des amis qu'on est nous deux... Marylis?
— Eh ! Eh... fît le jeune fat.
Il baissa la voix, mais Fantique avait l'oreille assez fine pour comprendre que, devant Estelette, Bambourle s'exprimait sur le compte de la couturière avec autant de désespérante satisfaction et d'insolente confiance qu'il l'avait fait devant lui-même, quelques jours plus tôt.
Estelette était soudain devenue grave et fixait son interlocuteur avec des yeux où brillait un étrange éclat :
— Ecoutez-moi... non 1 non !... je parle sérieusement ; c'est tout à fait la galante qu'il vous faudrait fréquenter... et même la femme qu'il vous faudrait prendre... Vous,* vous êtes un peu çoquinas, elle est sérieuse... Ça ira très bien de la sorte... Hé ! Qu'est-ce que vous en pensez?
— Évidemment... évidemment, lança d'un air souriant et rêveur le beau Bambourle. Seulement, voilà, je crains par moments qu'elle n'ait le cœur pris ailleurs... et que si un autre revenait...
La petite Estelette reprit avec une véhémence passionnée :
• — Vous a-t-elle ou non laissé prendre un baiser? Oui?... Alors, que craignez-vous?... UAulrel S'il revient, — regardez-moi bien dans les yeux! — il ne sera pas pour elle... Ah ça, vous ne savez pas, à votre âge, vous défendre en amour? Moi, qui suis plus je\me, je m'y entends!... Même, si elle l'aimait encore, lui ne l'aimerait plus... J'ai fait ce qu'il fallait pour ça... Je ne puis vous en dire davantage, mais nous sommes pour nous entendre : allez-y dur et ferme. Votre bonheur sera le mien... Et, de votre côté, vous avez beau être tranquille ici, on ne sait pas ce qui peut arriver... Avez-vous vu qu'on parle d'une revision des sursis?
— : Oui, j'ai vu, murmura sans enthousiasme le jeune industriel.
— Eh bien, demandez au plus tôt la main de Marylis ; ce sera toujours du bonheur de pris... Allez la voir... dès demain... Vous me raconterez, n'est-ce pas?... Ah ! je vous donne là un conseil qui vaut mieux pour vous que tout ce que vous avez pu espérer, , espèce de sacripant, en rôdant tous ces temps-ci autour de mes jupes... Attention ! Hue !... Dia !... Tirez-vous de devant, la carne est mauvaise...
Le trahi arrivait, Fantique s'éclipsa, songeur.
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Ce ne fut pas trop de l'arrivée de deux copains, débarquant directement delà-bas, pour le distraire des idées qu'il remuait dans sa caboche : Lahontââ, un gros réjoui, et Blougnas, une sorte d'échalas mélancolique ; différents comme ils l'étaient, ils n'avaient pas manqué de devenir inséparables et s'étaient débrouillés pour prendre ensemble leur permission.
— Alors, quoi de neuf ? demanda Fantique dès qu'on se fut attablé à l'auberge la plus proche.
— La barbe ! protesta Lahontââ... J'arrive pas ici pour penser au pastis... Tant que je suis ici, je m'en fous... Hé, la môme, amène les verres...
— Les copains? insista Fantique...
— Y en a trop de cassés... Je dirai rien... J'm'occupe de rien... Les gens qui auraient l'intention de me courir pour des tuyaux, je Ips em... Je suis ici pour rigoler.
— T'as peut-être pas tort, fit Fantique, avec un peu d'égoïsme et de mélancolie.
Mais Blougnas, un peu plus tard, déclara d'une voix sinistre :
— Ça a bardé... S'il fallait parler de ça, y aurait qu'à pisser de l'œil tout le temps de la perme. Ainsi, tiens... Trignan... tu te rappelles : le vicaire, qu'on l'appelait?
— Bien sûr; il m'a écrit il n'y a pas encore quinze jours.
— Il t'écrira plus.
— Hein?
Lahontââ approuva du chef, tout en allumant sa pipe, tandis que Blougnas esquissait le geste tragique du faucheur.
— Et c'est sûr?
— Nous l'avons vu.
— Ah i misère !... Et un tel?... Et un tel?... Les réponses se succédaient, implacables,
péremptoires : Lahontââ se réservait les bien portants et les prisonniers, Blougnas les blessés et les morts.
— • Et... Cassinou? demanda brusquement Fantique.
Cette fois, les deux poilus répondirent ensemble :
— Mort.
Ils émirent quelques réflexions, prononcèrent de naïves louanges :
— Pauvre bougre !... Un bon celui-là !
— Il est. tombé des premiers... lors de la contre-attaque du vingt...
— La même marmite que Trignan... J'étais là. Cochonnerie !
— Oh, et puis, flûte ! conclut Lahontââ... C'est la guerre.
Fantique se taisait, presque tragiquement, n'osant pas mendier un détail de plus, de peur que sa voix ne s'étranglât dans sa gorge.
La nuit tombait tout doucement, bleue, rose et presque nacrée ; les pins se balançaient à peine, dans une brise si molle qu'elle semblait n'être là que pour rappeler aux hommes de la guerre le parfum précieux de la vie sur le sol natal. Un char de muletier, pareil à ceux que Cassinou conduisait jadis, roulait pesamment, là-bas, sur la belle route ombragée, droite et plate.
On apporta la troisième tournée, qui fut bue en silence. Après quoi, Lahontââ et Blougnas se levèrent.
— Ah ! choléra de malheur ! gémit ce dernier...
— Faut pas s'en faire ! claironna l'autre...
— A bientôt, les amis.
— A bientôt.
Il tardait à Fantique qu'ils eussent disparu. Il avait eu grand'peur que la servante n'apportât la lampe.
Il respira plus librement quand il put promener en toute tranquillité les revers de ses manches sur ses yeux.
Que se passa-t-il donc, cette nuit-là, dans Coulombre? La bourgade s'était endormie dès le réveil des étoiles, en personne qui se respecte, qui sait ce qu'elle doit à la dureté et à la tristesse des temps... Or, voici qu'un événement mystérieux et insolite la tirait violemment du repos, tout juste sur la fin du « premier sommeil ))...
La vérité sur l'affaire ne fut connue que bien plus tard, — en admettant qu'elle l'ait jamais été précisément par des gens autres que les intéressés immédiats. Parmi les vieux, les femmes et les mioches que le tapage avait désengourdis plus ou moins, certains prétendirent avoir entendu crier au feu, d'autres à l'assassin... Une voix féminine alternait avec une voix d'homme et le ton de l'entretien ne semblait pas être des plus courtois, d'après les quelques mots que les plus curieux distinguèrent parmi ce bacchanal véhément. ^ Puis, après des phrases prononcées à voix plus basse, — les belligérants, sans doute^
s'étaient décidés à parlementer, — une porte s'ouvrit, découpant un carré lumineux dans un pan de mur teint en violet par la nuit et le clair de lune. Le maire, qui s'était éveillé et même levé, conscient de ses devoirs de soutien de l'ordre, dit alors à son épouse après avoir pris connaissance des faits :
— • C'est bien ce que je pensais. Ce tumulte scandaleux se produit en face, comme du temps du mari de Julie... Oh 1 Oh !... c'est Marylis qui reçoit un galant... Le fils Bambourle, sans doute. Qui aurait cru ça de cette petite? Elle passait pour un ange de vertu...
La belle mairesse était devenue quelque chose d'approchant depuis que son flirt préféré, le brigadier de gendarmerie Hourtilhacq, dit Sherlock Holmes, était allé exercer ses fonctions dans la zone des armées.
— Je ne sais pas où nous allons ! soupira-t-elle.
— Tout cela est épouvantable, surenchérit M. le maire.
Et il se recoucha en hâte, car les nuits de printemps sont mauvaises pour les arthritiques et les bronchiteux.
... Maintenant, dans le « salon » de la maison de Julie, ayant expédié celle-ci auprès des gosses,
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Fantique allait et venait, tour à tour pâle ou rubicond, grondant, frappant du pied. Marylis, qui s 'était revêtue en hâte d'un peignoir, relevait, en tâchant de les ordonner tant bien que mal, ses beaux cheveux embroussaillés sur ses tempes claires. Elle était à moitié ennuyée, à moitié furieuse, ayant eu très peur d'abord et ne comprenant pas encore grand'chose à ce que Fantique lui racontait.
— Non, non... pas la peine de me mirer comme ça, fille du diable... continuait-il. Je ne suis pas saoul, et tu comprends aussi bien que moi de quoi il retourne... Tu t'en doutes, du moins : les chiennes (et tu ne vaux pas mieux qu'elles) ne flairent-elles pas les malheurs?
Ceci, c'était une des phrases qu'il avait préparées d'avance. Mais Marylis avait bondi sous l'insulte, d'un élan à vous terroriser un poilu :
— Qu'est-ce que tu as dit? Répète voir?
— J'ai dit... j'ai dit, reprit Fantique sur un ton moins haut, et en improvisant désormais... est-ce que je sais ce que j'ai pu dire?... Mais ce qu'il convient que je t'annonce, ne serait-ce que pour que tu puisses l'annoncer sans tarder au Bambourle... c'est... c'est que notre Cassinou est mort et que tu peux t'en vanter aussi fort que si tu l'avais tué de ta main... Oui, bien
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d'autres y sont passés, le même jour que lui ; mais, pour eux, ce fut hasard et malechance, tandis que, lui, c'est lui qui a voulu mourir, qui ne voulait plus que cela depuis des semaines et des semaines... par faute de toi, tu entends?... par faute de toi !
— Fantique...
— Tu l'as tué, je te dis que tu l'as tué !... Pardi, je me mets à sa place : joli lot du ciel qui lui est échu!... Il continuait à recevoir tes cartes postales, tes protestations d'amitié... tes cadeaux, tes colis... Sa mère — oh ! pauvre Daiinel ... — lui faisait en même temps savoir par l'instituteur de Loureheyre qu'il restait à la meilleure place de ton cœur... Ah ! ah !... ]\Iais d'autres lettres se sont mises à arriver... l'une suivant l'autre, qui n'étaient ni de l'instituteur ni de toi, et qui Tavertissaient que tu étais la fiancée du Bambourle, ou pire encore que sa fiancée, peut-être...
— Tais-toi...
— Moi, me taire? continuait implacablement Fantique... Oui, on lui racontait tout, à notre Cassinou... Parle un peu, pour voir, si tu oses... — Hep ! après m'avoir entendu, tout de même !... — Dis donc, ton sale amoureux, ton embusqué... ne rôdait-il pas perpétuellement sous tes fe-
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nêtres? Ne t'attendait-il pas à tous les coins de routes? Ne t'a-t-il pas embrassée au moins une fois?... Allons, avoue, s'il te reste un sou de propreté dans le cœur... avoue les rencontres et le reste !
Alors Mary lis bondit de nouveau, les poings en avant, farouche, guerrière, elle qui avait failli quelques instants auparavant s'évanouir ou fondre en larmes :
— Assez ! Assez... ou je te tape, innocent ! Et laisse-moi parler, à la fin des fins ! Le Bambourle? Sa figure me déplaisait... tiens ! à l'égal de ta voix, depuis que tu me parles comme tu fais depuis trois quarts d'heure... Il me dégoûtait, je te dis... Je le tuerais, si je le voyais en ce moment ; et le mauvais monde en a menti, ça je le jure !... D'ailleurs, il le sait, lui, Gassinou... Il m'avait écrit une lettre de sottises ; mais je lui ai répondu ce qu'il fallait répondre... J'ai même ajouté que je serais sa femme dès son retour... Mais pouvais-je, moi, empêcher l'autre de venir rôder sous mes fenêtres et de me guetter aux coins des routes... Ah ! je le recevais bien, crois-moi !... Quant à son baiser... à propos, s'est-il également vanté que sa cicatrice (oui, il en tient une en ce moment-ci, au coin d'un œil !) lui est mon remerciement de ce baiser-là? Et, maintenant, à ton
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tour de nouveau : j'ai tué Cassinou, dis-tu?... Qu'est-ce que cela signifie?... Parle ! Mais parle donc...
Ceci devenait de plus en plus malaisé pour Fantique, depuis quelques minutes. Il parvint à dire, mais d'un ton qui ne ressemblait plus du tout à celui qu'il avait employé précédemment avec Mary lis :
— Gela signifie qu'il s'est cru trahi par toi. Alors, tu comprends, il y allait dur, il exigeait toutes les missions dangereuses... Je l'ai vu au travail, moi ! Quand une balle sifflait au-dessus de sa tête, on aurait cru, nous autres, en entendant la balle, que c'était lui qui la sifflait, comme il aurait fait pour ordonner à un chien de venir à lui. Et puis, le jour du grand coup... ah ! je vois ça d'ici : il sera parti comme un enragé, quarante mètres en avant des autres... et puis... et puis... Enfin, voilà.
Fantique pleurait. Marylis se laissa tomber sur une chaise en balbutiant :
— C'est donc pour cela qu'on n'avait plus de ses nouvelles depuis près d'un mois... Certes, il n'était guère écrivain... mais... mon Dieu ! lui... mort...
Et, se redressant soudain :
— Est-ce bien sûr?
— Pauvres de nous ! Lahontââ et Blougnas étaient près de lui... La même marmite a tué Trignan... Ils l'ont vu !... Ah ! les bandits !
— Qui, bandits? Les Boches?...
— Non. Ceux qui lui racontaient ces mensonges à propos de toi... Ils sont plus Boches que des Boches !... Si je soupçonnais quelqu'un...
Il eut un geste d'étrangleur, puis, comme il soupçonnait effectivement quelqu'un, il se calma ; car on ne bat ni on n'étrangle une gamine jalouse même de loin, même en paroles. Il pensa aussi, sans doute, qu'il pourrait y avoir sous peu certain personnage qui paierait pour deux les pots cassés.
— En tout cas, je te crois, ma pauvre petite, continua-t-il, et je te demande bien excuse.
— Oh ! j'étais tranquille là-dessus. La vérité, ça se reconnaît tout de suite, comme on reconnaît une maison où l'on se soigne bien rien qu'à l'odeur du fricot...
— Pardon. Et embrasse-moi... Et viens demain dîner à Hont-Hàbi !... Si ! Si... nous parlerons de lui, si brave, si bon... et qui t'aimait, ô Marylis !
Marylis, à présent, pleurait doucement, elle aussi. Elle dit tout de même :
— Et sa mère ?
— Pardon. VA cnilirasso nini
Fantique sursauta. Il n'avait point pensé à Daiine Cassin. Il fut tout soudain plus désemparé, plus découragé, plus terrifié même qu'il ne s'était senti ce jour-là à la pensée du destin de Cassinou. Ah ! il était loin, le Fantique tonitruant et vengeur qui, une demi-heure plus tôt, avait bouleversé la paix nocturne de Coulombre !
Il fondit en pleurs de nouveau et bégaya, d'une toute petite voix, d'une voix d'enfant martyr :
— Non ! pas ça... c'est trop... Je ne m'en charge pas.
Marylis se raidit, essuya ses yeux et, indulgemment :
— Tu as raison; tu en as assez fait.
— Comment t'y prendras-lu?... Malheureuse vieille!...
La jeune fille réfléchit quelques secondes ; son fin et pur visage s'aiguisait, sa bouche s'amincissait, ses yeux étincelaient sous ses lourds cheveux sombres ; on sentait s'accomplir en elle un prodige de décision et de volonté, se réaliser le vœu très haut d'être, dès le lendemain s'il le fallait, la plus forte auprès d'une pauvre mère proche de la tombe et que rien ne rattacherait plus à la vie, sinon la sollicitude de celle que son fils avait aimée;
— J'irai la voir très souvent, dit Marylis... Loureheyre est loin dans les terres, Daiïne Gassin est casanière, les bavards n'arriveront pas tout de suite... D'ici là, elle aura compris peu à peu, à mesure qu'elle s'apercevra que je ne porte plus que du noir.
Le lundi suivant, le Piocq arrêta son bros devant le café de la Marine et s'avança, très digne et très saoul, en quête d'une tablée d'amis. Il n'eut pas à chercher longtemps ; dans le bon coin, celui où le vent s'adoucit quand il fait frais et où le soleil n'est que tiède quand ailleurs il brûle, il y avait les deux grands blessés de Hont-Hàbi, Barrucas dit Barrabas et Espedeilhe dit Capmartet, et Fantiquè, et Lahontââ, et Blougnas, et d'autres encore. On fit place au Piocq avec empressement. Le vieux semblait à la rigolade. Et puis on connaît le respect dû aux vieillards.
— Ici, l'ancêtre !... On va trinquer dur, plus fort que là-bas et plus agréablement...
— Moi qui vous parle je sais ce que c'est, fît le vieux... Quand je suis revenu du Tonkin... Parce qu'il faut vous dire que j'étais au Tonkin, et que cette chamelle de campagne du Tonkin...
— Pépé, interrompit courtoisement Lahontââ,
si tu parles ici de guerre, ou de quelque chose qui nous fasse croire qu'il y a la guerre, ça ne te coûtera que trois tournées.
— Va bien... va bien, riposta le vieux en se dandinant... Je vais parler d'autre chose... Et ça ne m'empêchera pas de payer les trois tournées. Hôôô-hep ! Du bouché, et du bon, pour tout le monde...
Il faut dire que le Piocq,à ses rentes de retraité de la marine, ajoutait à présent les bénéfices de divers métiers plus avouables (du moins visà-vis des gendarmes) et non moins avouables (même auxyeuxdes honnêtes gens) que ceux qu'il avait exercés quelques mois auparavant. Il ne braconnait qu'à ses moments tout à fait perdus, et les poulaillers d'autrui, même celui du maire de Coulombre, ne l'intéressaient plus guère. Il « faisait » le jardinier, le maçon, et même le muletier selon les jours et les occasions.
— Ya pas besoin dete demanderd'oùtu viens, dit Barrucas qui était déjà au courant de ses nouvelles habitudes. Tu es parti vendredi pour le chef-lieu... Samedi soir, le turbin était fini... Le lendemain, c'était dimanche...
— Aujourd'hui, c'est lundi, en conséquence, ajouta le Piocq après un instant de réflexion.
— Comme de juste. Et celui qui t'a donné
pour trois sous la cuite que tu te tiens ne t'a pas volé, entre nous?
— Pour ça, j'ai bien rigolé, dit le Piocq avec modestie. Ce n'est pas tous les jours frairie.
Il ajouta, coupant court aux rires que suscitait cet aveu :
— Et puis, n'est-ce pas, j'étais tombé sur Gassinou... Un copain comme ça !... Il ne m'a pas quitté... Ah ! vous pensez, vous pensez î... Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder ainsi? Est-ce qu'un oiseau vient de me crotter sur le nez?... Ils sont saouls, Dieu du Diable !... Hep 1 Hôôô ! une autre tournée, mignonne, ne serait-ce que pour les achever, ces pecqs-là... Et toi, hé ! Fantique... où vas-tu? C'est le plus saoul de tous !... Fantique... on a le temps... Fantique?..»
— Je reviens, fit celui-ci.
Mais Fantique, en dépit de sa promesse, ne revint pas au Café de la Marine, ce soir-là du moins.
Dans rhôpilal 28 /er, le numéro 2 de la salle 4 s'éveilla tard et, d'une voix assez éraillée et pâteuse, réclama son jus. Un infirmier s'approcha, la bouche en cul de poule et un doigt posé sur la bouche, comme par pudeur :
— Chiiit ! Le patron est là. Fais pas de foin !
— Mon jus. Dieu vivant ! La gorge me racle, hé 1 le Parigot...
— Chiiit ! je te dis... Le v'ià, ton jus ; je te l'ai gardé, phénomène ! A part ça, merci.
— De quoi?
— Des noms d'oiseaux que tu m'as servis tout à l'heure, quand c'est que je te l'ai apporté une première fois, ton jus. Non, ce que tu étais à la crotte !... Ça te réussit pas de rentrer les voiles au vent !
— Ça se voyait? demanda le blessé, inquiet.
— Non, tu parles ! T'as tout chambardé ici; t'as engueulé l'homme de garde... Et pis la sœur
Choléra a fait son rapport... Et pis roffîçmar qui a dit ce matin, en parlant de toi : « Il commence à me courir, çui-là... » Sans blague ! C'est le secrétaire-cabot qui m'a chargé de te dire de te garder à carreau et à pique... Sûr que l'offiçmar t'a dans le nez, et qu'il t'a déjà donné au toubib... Chiiit, le v'ià, le toubib! Je me barre.
Le toubib s'avança, souriant. Un petit homme encore jeune, à l'air rigolard, à la moustache de chat, aux yeux pleins de malice. Un bon type, mais d'humeur assez capricieuse. Il y avait à se garer quand il était à la crotte, affirmait le Parigot...
— Alors, demanda-t-il au n^ 2 avec quelque ironie, mais aussi avec indulgence, ça va mieux?
— Et un peu que ça va mieux !
— Le gosier ou la patte?
— Les deux.
— Montre la patte.
Le blessé se souleva, déroula lui-même son pansement et exhiba, non sans fierté, une jambe sectionnée un peu au-dessous du genou.
— Hein? C'est épatant, monsieur le major, ce que ça se recolle !
— ■ De la bonne viande, fît le major également fort satisfait... Dans trois mois, peut-être même
plus tôt, on pouiTa te coller l'artificielle... Rien n'y paraîtra.
— C'est-à-dire, surenchérit le n^ 2, qu'avec l'artificielle, ou un pilon à la hauteur, je serai moins infirme qu'avant, parce que, cette jambelà, c'était celle que j'avais mauvaise...
— Sacré Gassinou, va ! s'écria^ le toubib en envoyant dans l'épaule de son blessé une amicale bourrade... Ah ! et maintenant, causons sérieusement. En ce qui concerne ta jambe, on est content de toi, mais, pour le reste...
— Je sais, je vais vous dire... Ce n'est pas de ma faute : j'avais rencontré le Piocq, un vieil ami, un père pour ainsi dire... La vérité, c'est que sœur Choléra...
— Veux-tu ne pas lui donner ce surnom oiïiciellement?
— Que sœur Choléra m'a dans le nez... EL l'offiçmar aussi...
Le rude Cassinou parlait maintenant comme on pleurniche. Les malades dressaient l'oreille, très intéressés. Sœur Choléra, méfiante, venait de montrer le bout pointu de son nez au fond de la salle.
• — Allons, j'arrangerai ça... Ferme, par exemple !
' — Oh ! merci, m'sieu le major... parce que,
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pour parler comme vous, si sous le rapport de la jambe je suis content, j'ai des peines... -des peines grandes, à côté de ça... Le cœur fendu, comme pour dire ; et ce n'est malheureusement pas votre boulot de le raccommoder... Eh bien, je le jure... (je crache dans mon crachoir!...) si on m'empêchait de sortir, de me distraire un tout petit peu, j'aimerais mieux crever; je vous dis bien : crever.
— Habille-toi et attends-moi à la sortie tout à l'heure.
— Toi, on peut dire que tu sais y faire avec les huiles, murmura admirativement le Parigot quand le major se fut éloigné.
Un peu plus tard, rasé de frais, pimponné, ses béquilles bien astiquées, le béret crânement posé sur l'oreille, un cigare de choix aux lèvres, superbe et provocant, Cassinou s'asseyait dans le vestibule du 28 /er, sous l'œil tout ensemble soupçonneux et apitoyé du sergent-concierge.
C'était un très vieux militaire, à la moustache énorme, aux sourcils broussailleux, au cœur très doux, perpétuellement en proie à une lutte terrible entre ses sentiments et le devoir, — le devoir qui, dans le métier, porte le nom plus modeste de consigne.
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— Tu sais, fit-il timidement en s'avançant vers Cassinou, je crois que, pour aujourd'hui, c'est midi.
Cassinou haussa les épaules et consulta ironiquement sa montre :
■ — Qu'est-ce que tu me chantes, papa? Onze heures à peine.
• — N'empêche que monsieur l'ofïicier vient de m'envoyer une note qui te concerne...
— Mets -la de côté, en cas que tu aurais la colique.
Cassinou, content de sa réplique, continua de fumer, sereinement, les yeux au plafond. Le sergent revint à la rescousse :
— A propos, si tu peux sortir, tant mieux pour toi ; parce qu'il y a deux copains qui ont demandé si tu étais ici, tout à l'heure... Je n'étais pas là, mais ils ont laissé leurs noms : Lahontââ et Blougnas; des pays à toi, qu'ils ont dit...
Cassinou s'était levé, tout pâle :
— Qu'est-ce que tu chantes? Non, tu sais... pas de ces blagues... On ne rigole pas avec ces choses-là !
— Ah ! çà, à la fin...
— Tais-toi, papa... Je ne t'accuse pas... Mais je voudrais bien les tenir au bout de mes béquilles
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ceux qui ont volé les noms de deux morts... Car Lahontââ et Blougnas sont morts... Oui, de la même marmite qui m'a enlevé la guibole !
— Tu les as vus tomber?
— C'est-à-dire qu'il n'en restait plus rien... Enterrés... ou pulvérisés... Ainsi !
Il écumait encore d'indignation et de fureur quand le petit major aux moustaches de chat, l'ayant tiré par la manche, lui fît passer la porte, devant le vieux sergent à la fois content et vexé. Mais, avant de prendre congé de son libérateur, Cassinou tint à lui raconter, avec autant de gestes que ses béquilles lui en permettaient, la sinistre plaisanterie qu'on lui avait jouée le matin même. Il n'eut pas le temps d'aller jusqu'au bout de l'histoire... Il s'arrêta soudain, les yeux et la bouche tout ronds...
Ne venait-il pas de reconnaître, sur l'autre trottoir, Blougnas et Lahontââ qui faisaient placidement les cent pas, en l'attendant, et qui, l'ayant aperçu, nullement intimidés par la présence d'un chef, se précipitaient vers lui, en criant de joie?
— Eh bé ! que voulez-vous?... fit simplement Cassinou radieux, ça n'était pas une farce... Merci, monsieur le major, vous me portez chance... Et bien le bonjour chez vous.
L'après-midi semblait s'éterniser sur le beau fleuve au bord duquel les trois amis avaient déjeuné, dans une guinguette, un peu hors ville. Ils avaient depuis longtemps oublié qu'ils se croyaient réciproquement morts quelques heures plus tôt. Alors, d'où leur venait cette soudaine mélancolie qui avait rendu Cassinou muet et fait s'entretenir les deux autres de la nécessité de ne pas manquer leur train?
— Ah ! ça a été tout de même un fier jour, dit enfin Lahontââ... C'est fameux de se retrouver comme ça, pas vrai, les frères?
— Oui, dit à son tour Blougnas... Dommage qu'il y ait la guerre et que les permes se tirent !
— Et qu'il y ait des salauds et des vaches dans le monde, fit énigmatiquement Cassinou...
Il venait de regarder l'heure, et il pensait à son officier d'administration, qui l'avait dans le nez... Quelle guigne pour lui, tout de même, d'avoir retrouvé comme gestionnaire, au 28 ier,
Ahl le mauvais « pays », le faux frère !.
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Tex-adjudant Bondon, oui, celui même qui n'avait rien négligé, au dépôt de Combelux, pour lui attirer des tuiles et des tuiles !... Soudain, le visage de Cassinou se rasséréna : il avait eu déjà, quelques mois auparavant, une guigne analogue, et, ma foi, il s'était vengé assez honorablement de cet autre ennemi...
— A propos de salauds, que devient Hourtilhacq? demanda-t-il...
■ — Il semble qu'il serait assez disposé à se calmer, dit Lahontââ... La dernière fois que nous sommes allés au repos, il n'a plus fouiné du côté des bistrots, même après huit heures.
— Ah ! le mauvais « pays » ! Le faux frère !... gémit Blougnas l'élégiaque...
Cassinou sourit, les regards perdus dans le vague, comme si quelque heureux souvenir l'eût caressé en cet instant... A vrai dire, il se revoyait, par de sinistres et noires nuits de l'hiver précédent, guettant au coin d'une route, près du front, l'arrivée de certain brigadier de « cognes » qui le persécutait spécialement, en souvenir, sans doute, de l'unique nuit où le garde civique Cassin (Jean-Arthur) eût été de faction, sous le pont du chemin de fer, près de Coulombre, vous savez?... Et la même mésaventure était arrivée au brigadier, cette fois-là... Une
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spécialité du surnommé Sherlock Holmes, décidément !... On l'avait retrouvé quelques heures plus tard, ligoté et enfoui dans un sac de couchage, d'ailleurs fort confortable, au revers d'un talus... Le brigadier conçut apparemment quelques soupçons, mais comment les eût-il transformés en preuves?... L'affaire n'alla pas plus loin... Il est des cas où le commissaire n'aime pas à se vanter des camouflets que lui envoie Guignol.
— Si je pouvais trouver quelque chose de pareil pour Bondon ! pensait Cassinou, tandis qu'il émettait sur le gestionnaire en question divers jugements émaillés d'épithètes intranscriptibles...
Et cette idée recommença de le hanter, plus tenace et plus lancinante encore, après qu'il eût quitté les copains aux abords de la gare.
Quatre heures et demie du soir ! Pour sûr que, s'il rentrait après la soupe, il n'y couperait pas de quelques jours de tôle, cette fois... Or, justement, c'était l'instant du jour où la liberté semblait à Cassinou plus que jamais précieuse, délectable, où il va y avoir quartier libre pour les troufïîons bien portants ou guéris, oi'i une atmosphère de flânerie douce comme une trêve règne dans les petites villes de garnison... Déjà, les terrasses des cafés
se peuplaient, les uniformes se multipliaient le long des rues, sur les places...
— Nom de Dieu ! jura Cassinou...
Il avait lancé cela tête basse, mais à voix
haute, navré et furieux... Or, juste à ce moment, il se sentit touché à l'épaule... Et, cette
fois, ce fut la tête haute, mais à voix basse,
qu'il répéta, doucement, presque extatiquement :
— Xom de Dieu !
Le commandant comte Henri de Cabiracq était devant lui, un bras en écharpe.
— Eh bien, mon vieux, pour une surprise !
— Ça, par exemple, mon cap... mon commandant...
Cassinou venait de remarquer un galon de plus sur le képi de son ancien lieutenant et la croix d'honneur sur sa poitrine.
Brusquement, ils s'embrassèrent... Oui, le chef et le simple soldat, après une poignée de main très longue, oh ! sans hésitation, simplement parce qu'avant cette accolade ils avaient fait durer le plaisir de se regarder, vivants tous deux, avec des yeux qui avaient crânement vu la mort de près, à la même minute, quelques semaines plus tôt.
Ils tentèrent de causer, mais ils avaient trop
de choses, leur semblait-il, à se dire : les réponses n'auraient pas attendu les questions. Le commandant montra un bureau de tabac tout voisin :
— Attends, je vais chercher des cigares... Ensuite, on prendra quelque chose ensemble.
L'heure de la rentrée à l'hôpital?... Penh ! Cassinou avait oublié cela... Il demeurait sur le trottoir, ahuri de joie et d'orgueil. Certes, il savait que, sous peu, la croix de guerre et la médaille militaire le récompenseraient de ce qu'il appelait modestement « la riche idée qu'il avait eue d'aller là-bas »... Mais jamais aucun glorieux symbole n'aurait, dans le fond de son cœur, la valeur de la marque d'estime qu'il venait de recevoir, là, en plein jour, dans la rue, devant tout le monde, — v'ian! comme ça...
— Hé ! dites donc?
— Voilà, voilà...
Mais ce ne fut pas son commandant qu'il vit en se retournant sur ses béquilles... Ce fut M. l'officier gestionnaire de 3^ classe Bondon, tout simplement , messieurs et dames !... Et ce personnage, en dardant sur Cassinou, à travers ses binocles, des regards terribles, se mit aussitôt à haranguer notre ami d'une
manière tour à tour ironique et véhémente, avec des intonations de choix, en homme qui se souvient d'avoir été avocat dans le civil :
— Ah ! c'est vous?... Mes compliments. Je ne m'occupe pas de votre présence ici, à une heureoùvous auriez dû regagnervotre chambre... En revanche, s'il vous plaît, auriez-vous oublié que vous me devez le salut ? Vous avez feint de ne pas me voir... les yeux au ciel, comme un rêveur... un poète... Eh bien, je vous annonce, moi, que vous aurez de mes nouv....
Mais M. l'officier n'acheva pas et se mit au « garde à vous », très raide. Alors, une voix qui ne recherchait pas les effets oratoires, elle, mais qui n'en était pas moins impressionnante, résonna derrière l'épaule de Cassinou impassible:
— Pardon, monsieur l'officier... Tiens ! C'est vous, n onsieur Bondon... Trop heureux, trop heureux... Et mes compliments pour votre avancement !... Mais permettez-moi de solliciter votre indulgence pour cet homme ; nous sommes revenus, il n'y a pas très longtemps, ensemble, d'un pays où l'on ne salue guère plus que les morts...
M. l'officier Bondon s'inclina.
— Entendu, n'est-ce pas?... ordonna le commandant comte de Cabiracq, en faisant faire demi-tour à Cassinou, en hâte...
Car un cercle venait de se former autour d'eux... Des femmes trépignantes de joie, des soldats sur les visages desquels s'était manifestée instantanément la jubilation la plus intense... Comme le commandant et Cassinou s'engouffraient dans le café le plus proche, il leur sembla vaguement entendre des coups de sifflet, et quelques huées retentir, là-bas, sur le trottoir qu'ils venaient de quitter.
— Ah! Dieu vivant, quelle rencontre!...
murmurait Cassinou après s'être laissé tomber, éperdu, sur la banquette... Quelle rencontre !
Il devait pourtant en faire une autre, d'un caractère différent, mais non moins émouvante, ce soir-là.
XXVIÏI
...Car ce fut le lendemain même que, de sa chambre, Fantique vit sauter de bécane, devant sa porte, Marylis : une drôle de Marylis, par exemple, une Marylis échevelée, habillée à la va-comme-je-te-pousse, toute rose, et plus jolie que jamais.
En moins d'une minute, le temps de pouvoir souffler et parler, elle était déjà passée du rire aux larmes, des larmes au rire...
— Alors, quoi?... Il vit?... demandait Fantique, haletant...
Depuis Tavant-veille, il s'était tenu terré chez lui, hésitant entre divers partis à prendre, se reprochant de ne pas avoir davantage interrogé le Piocq. Aller retrouver celui-ci? Se rendre au chef-lieu?... Bah ! pourquoi se donner le crèvecœur d'espérer encore !... Puisque Lahontââ et Blougnas avaient vu le pauvre Cassinou tomber?... Et maintenant...
— Mais oui, il vit, mon vieux Ticou... Il
vit... Tiens, moi, à présent, je peux bien te le dire : jamais il ne m'a semblé... tout à fait mort !... Une idée comme ça, qui ne voulait pas me quitter le cœur, et qui m'éclairait malgré tout le noir de ma peine... Tout de même, j'étais allée là-bas, pour me commander du deuil... Et qui c*est-il que je te vois, assis tranquillement au soleil, sur le boulevard?... Lui !... Ah ! j'ai cru que fen tournais folle, folle sans plus, d'abord... et folle de joie ensuite...
— Bon Dieu de Dieu !... s'exclama Fantique en se frottant le front comme quelqu'un qui s'éveille et qui a peur de rêver encore.
Il rapporta de son côté à Marylis les propos que le Piocq avait tenus l'avant-veille au Café de la Marine...
— Gomment ne m'as-tu pas dit cela tout de suite? reprocha Marylis...
— Pour te faire souffrir d'un faux espoir? J'avais peur de me le donner à moi-même. Le Piocq était tellement saoul !... Mais enfin... enfin, pourquoi n'écrivait-il pas, le bougre?
— Je ne sais pas... Bah ! tu le connais... Et puis, au fait, j'y pense: il m'a dit qu'il se disposait justement à venir ici, et qu'il avait préféré reparaître guéri... Dame ! il ne pouvait pas supposer qu'il passait pour mort...
Il faut te dire qu'il a un bout de jambe en moins...
— Oui, mais qu'il n'ait pas souhaité de Le voir, toi... étant si près... avoue que c'est un peu fort, tout de même?
Ici, Marylis fondit de nouveau en pleurs :
— Oh! oh! Fantique, je ne t'ai pas encore tout dit : il vit, et c'est pour cela que je riais à l'instant... Mais, moi, je ne compte plus pour lui... et c'est pour cela qu'à présent je pleure !...
— Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire? Est-ce qu'il t'en voudrait encore à propos des mensonges qu'on lui écrivait... et du Bambourle ?
— Non, ce n'est pas cela, j'en suis sûre : il me croit... Il m'a même demandé pardon de n'avoir pas eu assez de confiance en moi...
— Alors?
— Alors... c'est à n'y rien comprendre ! A un moment, je lui dis, tout heureuse : « C'est moi qui vais être fîère, bientôt, de me promener au bras d'un homme comme toi... «Parce qu'il faut te dire qu'il a un bout de jambe en moins...
— Un bout de jambe?... Oh !
\ Marylis crispa les poings, impatiemment.
— Oui... oui, mais, ça, ce n'est rien! Laissemoi parler, vite... Sans cela... A n'y rien comprendre... à en perdre la tête, je te dis !... Donc,
310 =z==z=z=^ CASSINGU VA-T-EN GUERRE
quand je lui ai parlé comme tu sais, il a froncé les sourcils ; moi, j'ai senti en moi quelque chose qui m'étranglait et qui me serrait le cœur... Il avait détourné ses yeux, tu comprends ! J'ai eu tout de même le courage de lui demander : « Eh bé, quoi?... Tu ne veux donc plus être mon nobiel... » Alors, il a répondu, toujours sans me regarder, que ça ne se pouvait plus... Il a mâchouillé aussi d'autres choses que je n'ai pas compris très bien... Et puis... et puis, il est parti, sans adieu ni bonsoir, comme si le diable l'avait emporté. Non ! jamais je n'aurais cru qu'on pouvait aller si vite avec des béquilles !
— C'est tout?
— Oui, quand l'envie... ou plutôt l'idée de le rattraper m'est venue... il avait disparu... Pffft !... Oh ! c'est méchant à lui, quoi qu'il ait contre moi!... Dis, Fantique... il en aime une autre?... Oh! mon Dieu, je crois que j'en mourrais, que je...
Fantique, qui, depuis un instant, se grattait avec minutie le bout du nez, prit alors, paternellement, les mains de la jeune fille :
— Voyons, voyons... Non, il n'en aime pas une autre... Faut pas t'en faire, ma jolie. Un caprice... un cafard... Il est peut-être encore
CASSINOU VA-T-EN GUERRE i==zz== 311
un peu dingo. Je Tétais bien, il n'y a pas si longtemps que ça, moi qui te parle !... D'ailleurs, j'irai le voir...
— Oh ! c'est cela, j'allais t'en prier... Et je viendrai... Daiine Gassin aussi.
— Ça, c'est à peser, dit gravement Fantique... Tu le connais : faudrait pas qu'il croie à un coup monté... et qu'il s'entête ! J'irai seul; il ne m'a jamais rien caché... Et j'arrangerai les choses, je te le jure, quoi qu'il ait dans sa caboche contre toi... ou contre lui...
Marylis trépigna de joie, battit des mains, tandis qu'il la raccompagnait jusqu'au seuil de la boutique :
— Vrai? Vrai, tu crois?... Ah ! tè, que je t'embrasse !...
Puis brusquement, après une pause :
— A propos... est-ce que tu sais ce que veut dire un mot... oh ! un mot difficile... Attends, il commence comme le nom du curé d'Escanegorb : Herré... Mais, après Herré... il y a autre chose?...
— Herré... Herré... et puis quoi? fît Fantique, fort perplexe...
Mais justement M. Leberlucque, que Marylis avait aperçu au tournant de la rue quelques instants plus tôt, s'avançait vers elle, le cha-
peau à la main. Ses yeux, derrière ses lorgnons, brillaient toujours malicieusement, mais sa voix parut tout de même moins sèche, moins morie-de-froid qu'à l'ordinaire :
— Bonjour, mademoiselle ; bonjour, cher monsieur Fantique. Je cherchais l'un de vous deux. Ravi de vous trouver ensemble... J'arrive du chef-lieu en auto, à l'instant même. Voici un mot de M. Cassin que j'ai eu l'honneur de rencontrer et avec qui je me suis entretenu assez longuement... Le mot est pour vous, mademoiselle...
Marylis, les yeux brouillés, essaya de lire. Peine perdue ! Les lettres dansaient effroyablement.
M. Leberlucque intervint :
— Excusez-moi, vous prendrez connaissance de ceci plus tard... Je puis moi-même vous expliquer ce qui se passait... En deux mots, voici : votre fiancé (et M. Leberlucque insista sur ce mot) croyait qu'une jambe de bois était héréditaire...
— C'est le mot... le mot que je cherchais, s'écria Marylis ravie... un de ceux qu'il mâchouillait devant moi !
— ... bref, que tous les enfants qu'il pourrait avoir naîtraient avec une jambe de bois... Alors,
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par un scrupule qui l'honore, il renonçait au bonheur de vous avoir pour femme. Je l'ai détrompé ; il vous attend... Nous n'allons pas faire traîner les formalités, n'est-ce pas, mademoiselle? Je puis dès à présent préparer mon discours?... Faites vite... vite : M. de Gabiracq, que j'ai rencontré également, ambitionne d'être le premier témoin de votre mari... Permettez-lui de concilier ce désir avec ses obligations militaires...
Ce fut le soir même que Marylis et Daiïne Cassin partirent pour le 28 ter. Fantique avait été prié par elles d'être des leurs. Il s'y refusa ; il avait, disait-il, une importante affaire à régler sur l'heure ; il les rejoindrait sans faute le lendemain...
Et, le lendemain, tout le pays, ravi par la perspective d'une noce destinée à devenir légendaire, tout le pays connaissait la nouvelle...
En revanche, ce que personne n'a jamais connu, c'est l'identité du sinistre bandit qui, peu après le départ de Marylis et de Daiine Cassin, guetta, la nuit étant noire, le fils Bambourle, et le laissa pour mort dans un fossé, les deux yeux
pochés et cinq dents en moins, tout près du chemin de Coulombre, à l'endroit le plus riant et le plus sauvage de la belle route ombragée et droite qui joint la Garonne verte aux Pyrénées bleues.