CHAPITRE I
La nature de l'Education (I)
« Education, ton nom est patience. » (Marcel Prévost, Lettres à Françoise maman, p. 143.
Quelle est la nature de l'éducation?
Pour la déterminer, nous donnerons d'abord une définition de l'éducation; puis nous montrerons que Yinstruction et les bonnes manières ne sont pas toute l'éducation.
(i) Toute cette étude est inspirée de M«< Dupanloup : De l'Education ; t. Ier, ch. i,r.
Article I. — La définition de l'éducation.
« Se pencher sur une âme immortelle
Deviner chaque instinct pour le purifier, Epier chaque élan pour le fortifier. » (D
Que veut dire le mot « éducation »?
D'après l'élymologie, le mot éducat'on a le même sens, à peu près, que le mot création : éduquer, en latin educere, « c'est presque créer, presque tirer du néant, c'est tout au moins tirer du sommeil et de l'engourdissement les facultés endormies, c'est donner la vie. le mouvement et l'action à une existence encore imparfaite ». (2)
Faire une éducation, c'est faire sortir quelqu'un de lui-même; c'est tirer d'un enfant un homme, d'un homme un chrétien, d'un chrétien un saint, un élu. (3)
y' y a-t-il pas un autre mot aussi expressif que celui-là?
Oui. et un mot bien français : élever. Nous disons : élever la jeunesse; élever l'âme: élever les sentiments: élever les pensées: élever le caractère, etc.
i Elever, c'est porter en haut : c'est prendre un objet qui est en bas et le hausser dans une région plus haute et plus pure, où il domine et rayonne. On élève le drapeau. On élevé la croix. On élève une âme.
•> Elever un enfant, cest prendre une âme d'enfant, si imprécise et si indistincte qu'elle voisine le néant, et la porter, par ascensions ^ives, jusqu'aux régions lumineuses de la vérité, jusqu'aux régions plus hautes de la \ertu. » (4)
Comment peut-on définir l'éducation?
Léducalion, c'est l'art de cultiver, exercer, développer, fortifier et polir toutes les facultés physiques, intellectuelles, morales et religieuses qui constituent dans l'enfant la nature et la dignité humaines; de donnera ces facultés leur parfaite intégrité; de les établir dans la plénitude de leur puissance et de leur action; par là, de former l'homme et de le préparer à servir sa patrie dans les diverses fonctions sociales qu'il sera appelé un jour à remplir pendant sa vie sur la terre; et ainsi, dans une pensée plus haute, de préparer l'éternelle vie en élevant la vie présente. Telle est l'œuvre, tel est le but de l'éducation (5).
(i) Cité par P. Combes, Le liore de l'édacatrice, p. 8o.
(2) M«r L»upa.vloup, De l'Education, t. I,r, p. 3-4.
<3; M*r Pichenot, Traité pratique de l'éducation mater neile, p. 6$.
('4) M«r Rozier, L'art d'être maman, p. 29.
(5) M«r Dupanloup De l'Éducation, t. I", p. 2.
Pourquoi l'éducation est-elle définie : l'art de « cultiver »?
Parce que, eu effet, l'éducation agit à la manière d'un jardinier intelligent; elle place dans une b»nne terre la plante qui lui est confiée; elle l'arrose d'une eau pure et abondante; elle extirpe les mauvaises herbes qui pourraient nuire à sa végétation; elle l'émonde en temps opportun; elle surveille sa croissance et ses développements; elle favorise l'éclosion des fleurs et des fruits.
L'éducation culiive (1) donc véritablement; et elle cultive par les soins physiques, par renseignement int-llectuel, par la discipline morale, par les moyens surnaturels.
Pourquoi l'éducation est-elle définie : l'art d' « exercer »?
Parce que 1 éducation ii'a pas seulement pour moyen d'agir; elle a encore la ressource et l'obligation de faire agir: elle n est pas seulement œuvre d'auiorité, elle est aussi œuvre de respect; elle réclame de celui qu'elle élève la collaboration d'une docilité respectueuse : elle exerce.
Elle propose donc à son élèwe certaines études, certains actes, certains efforts; elle l'y encourage avec persuasion; elle l'y dirige avec sagesse; en un mot, elle le fait concourir efficacement à sa propre éducation : et ceci est néces aire, car « on n'élèvera jamais un enfaat sans lui ou malgré lui » (2).
Pourquoi l'éducation est-elle définie : l'art de « développer » ?
Parce que l'éducation ne cultive et n'exerce, n'agit et ne fait agir que pour développer.
A vrai dire, l'éducation, c'est le développement de la nature • en tout ce qu'elle a de bon. Aussi, comme dit très bien Fénelon : « 11 faut se contenter de suivre et d'aider la nature. » (3)
L'éducation doit suivre et aider la nature sur tous les terrains ; elle doit la suivre et l'aider sans s'arrêter ni se ralentir jamais; elle prend l'homme tout entier et l'accompagne jusqu' u bout de sa carrière.
(i) Saint Paul appelle l'âme « le champ de Dieu; Dei agricultura estis. » (I Cor. m 9 i (21 M«r Dupanloup, De l'Education, t. I", p. 177. (S; De l'éducation des files, cb. m.
Pourquoi l'éducation est-elle définie : fart de « fortifier » ?
Parce que développer sans fortifier équivaudrait pratiquement à détruire.
L'éducation qui ne fortifierait pas serait, tout au moins, vaine et trompeuse, sans consistance et sans vertu.
L'Evangile, d'ailleurs, indique la nécessité de ce double progrès, lorsqu'il dit de l'Enfant-Jésus : Puer crescebat et confortabatur (1) : Il se développait et se fortifiait.
Pourquoi l'éducation est-elle définie : l'art de « polir » ?
Parce que l'éducation n'est pas seulement pour l'homme un besoin, une condition d'existence : elle est encore un aimable ornement.
Elle doit adoucir, orner, embellir la nature.
En fait, quand elle est bien comprise, elle polit l'esprit; elle polit le caractère et les mœurs ; elle polit la vertu même.
La politesse, d'ailleurs, a toujours été un des plus beaux caractères de l'éducation française. Chez nous, l'on n'est pas bien élevé, si l'on ne possède le savoir-vivre.
Pourquoi est-il fait mention, dans la définition que nous avons donnée, des facultés « physiques, intellectuelles, morales et religieuses » ?
Parce que l'éducation, entendue dans son acception complète, s'attache à l'homme tout entier, à son corps et à son âme; elle s'efforce de réaliser l'idéal tracé par les anciens, quand ils demandaient une âme saine dans un corps vigoureux : mens sana in cor pore sano (2).
Celte âme saine, c'est l'intelligence bien formée; c'est la vie morale dépouillée de ses défauts et enrichie de vertus; c'est la vie surnaturelle assurée, sauvegardée, développée, estimée et défendue
De sorte que l'éducation, envisagée en son entier, comprend des soins physiques, un enseignement intellectuel, une discipline morale et une formation surnaturelle.
De quoi s'agit-il, au total, quand on parle de l'éducation? 1° Il s'agit de former l'homme ; l'homme avec ses facultés générales et ses qualités individuelles, tel que la société et la
(i) Luc, i, 8o, et n, t\0.
(2) Juvénal.
religion le demandent; l'homme de raison, de jugement et de goût; l'homme de cœur; l'homme d'imagination réglée; l'homme de volonté ferme et droite; l'homme tel que Dieu l'a fait et que Jésus-Christ l'a régénéré; l'homme de foi et de conscience ; l'homme de son siècle et de son pays, dans le sens sage de ces deux mots.
Ce n'est que par ses fils qu'un peuple peut renaître : Tu ne refondras pas ton cœur ni tes cerveaux. Mais ces petits enfants, si Ton veut, peuvent être Des hommes plus heureux et des Français nouveaux (1).
2° Il s'agit de former l'élu et l'héritier du ciel.
Joubert, dans un recueil de Pensées délicates et lumineuses, écrit : « En élevant un enfant, songez à sa vieillesse. »
Ce n'est pas assez dire.
La pensée de Joubert doit être complétée et prendre cette forme : « Eu élevant un enfant, songez à son éternité. »
« Dites-vous, jeunes femmes, à l'heure où vous tenez sur vos genoux ce petit être charmant, au front duquel vous brodez tant de jolis rêves, dites-vous bien qu'il n'est pas seulement un objet exquis, que vous aurez plaisir à attifer avec grâce; regardez dans ses yeux: vous y lirez des devoirs plus austères. Il y est écrit que la maternité est un sacerdoce, un apostolat divin dont Dieu vous a revêtues; qu'il faut, de l'enfant, faire un homme d'abord, puis un élu pour le ciel; que si vous n'en faites pas tout cela, il eût mieux valu pour vous ne pas l'avoir.
Ce devoir est si impérieux que saint Paul ne craint pas d'affirmer de la mère qui l'oublie qu'elle est inférieure à une païenne (2).
Article II. — L'éducation et Pinstruction.
« Le développement intellectuel tout seul, séparé du développement moral et religieux, devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et, par conséquent, de danger pour la société. » (Guizot.)
L'instruction n'est donc pas toute l'éducation?
Non, certes.
Victor Hugo avait dit : « Quand vous ouvrez une école, vous fermez une prison » ; et Paul Bert : « La criminalité diminue avec l'instruction. »
(i) Jean Aicard, La chanson dej'enfant, « Le petit peuple ». (a) M«r Rosier, L'art d'être maman (2* éd.), p. 9.
Victor Hugo et Paul Bert se sont trompés ; l'instruction seule ne fait pas des hommes complets.
De combien de désastres, hélas ! cette étrange idée n'esfcelle pas la cause? Ils sont innombrables, les anciens « bons élèves », laurés, primés et diplômés, qui battent le pavé des grandes villes, à la
recherche du morceau de pain à se mettre sous la dent Quelle ne
doit pas être leur rancœur, à croiser d'anciens condisciples, qui furent leurs inférieurs dans les concours scolaires, parvenus de haute lutte à la fortune, aux honneurs ou à la gloire ! Déplorables victimes d'un vouloir chancelant, les « ratés », suivant une expression qui peint bien leur faux départ, ne le sont, pour l'ordinaire, que par suite d'une erreur d'éducation (1).
Comment peut-on prouver cette affirmation ?
Par l'autorité d'abord:
M. Quetelet, académicien belge, consacre sa vie à démontrer que l'instruction scolaire sans morale n'est qu'une facilité de plus de mal faire.
L'instruction ne contient pas en soi la moralité : ce n'est qu'un sens, qu'une faculté de plus, un instrument de perte aussi bien que de salut (2).
Ce n'est pas l'instruction qui moralise, mais l'éducation, et surtout l'éducation religieuse. L'instruction peut avoir ses dangers (3).
Ah! la science est belle et sublime, et je hais Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits ; Elle prend dans le piège auguste de ses règh s Les vérités au vol comme on prendrait des aigles; Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément ; Elle est vaste à ce point qu'il semble, par moments, Que son puissant compas fait le tour de l'espace. Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse : C'est la vertu (4).
L'enfant n'est pas un vase à remplir, mais une âme à élever » (5).
L'instruction, c'est la lettre de la science, alors que l'éducation en découvre l'esprit, ou, pour rappeler l'antique antinomie aristotélicienne, l'instruction, c'est la matière de l'esprit, alors que l'éducation en est la forme. Or,' la lettre tue et l'esprit vivifie, et il ne saurait y avoir de matière sans forme (6).
(i) Paul Gaultier, La vraie éducation, p. 177-178.
(2) E Caro.
(3) Victor Cousin. Ces deux citations sont tirées de F. Nicolat, Les enfants mai élevés p. 5oi.
(4i V. Hugo, La légende des siècles, LV.
(5 Platun.
•y6) Edmond Epardaud, La Presse, 9 arril 1918.
En Chine, le ministère qui correspond à notre ministère de l'Instruction publique s'appelle le ministère de l'Education.
Est-ce que l'expérience ne confirme pas cette vérité t
Oui.
Témoin ce trait raconté par le vicomte Walsh.
Visitant un jour la prison du Mont Saint-Michel, il s'amusait à dessiner quelques détails d'intérieur. Il hésitait pour une ligne de perspective, quand un jeune détenu, beau et grand garçon, s'approcha de lui, et d'un mot, d'un geste, rectifia le dessin.
— Vous dessinez donc ? lui dit le visiteur.
— Oui, Monsieur. Oh ! les talents, on me les avait donnés tous ; mais comme on ne m'avait donné que cela, vous me voyez ici (1).
Et la raison, que nous dit-elle?
La raison nous dit que l'éducation étant la formation de tout l'homme dans sa vie matérielle, dans sa vie intellectuelle, dans sa vie morale et dans sa vie surnaturelle, ne peut atteindre son but par le développement, si parfait soit-il, d'une seule de ces vies.
* A ce régime, l'éducation ferait des monstres.
Article III. — L'éducation et les bonnes manières.
m Les beau dehors ne valent que s'ils expriment les belles
réalités.
Les bonnes manières ne sont donc pas toute l'éducation*
Non, pas plus que l'instruction.
Les « bonnes manières », parfaitement estimables, d'ailleurs (3), sont d'aimables apparences; trop souvent elles ne sont que cela. Elles peuvent suffire à mériter, dans le monde,
(i) Cité par M»r Gibier, Les objections contemporaines contre la religion, i" série, p. 170-171.
(2) Louis Rouzic, La distinction.
(3) Nous aurions voulu pouvoir consacrer un chapitre à la politesse, vernis de l'éducation; mais la réalisation de ce désir nous eût entraîné trop loin, et nous aimons mieux renvoyer aux ouvrages spéciaux que de donner, sur cette question, toute de détails, des aperçus sommaires qui seraient sans utilité.
la réputation d'enfant bien élevé : elles ne sauraient être confondues avec l'éducation par les gens sérieux.
Et quand, dans la réalité, à travers la légère draperie de bonnes manières dont tel enfant s'était recouvert comme d'un vêtement d'apparat, on compte les défauts : l'orgueil, l'égoïsme, la violence, la sensualité, etc., l'on est tenté de penser, avec F. Nicolay, que ce petit personnage, « quoique poli , deviendra peut-être polisson. » (1)