CHAPITRE II
De l'âge auquel il convient de commencer l'Education morale
Ce qu'on apprend au ber (1).
Dure jusqu'au ver (2).
Quand faut-il commencer l'éducation?
Dès avant la naissance.
La mère, en effet, ne peut pas et ne doit pas oublier que ses dispositions physiques et morales, pendant les mois qui
(i) Berceau.
(n) Proverbe du moyen âge.
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précèdent la naissance, influeront d'une façon notable sur le cœur et l'esprit de son enfant.
Déjà comme un projet lorsqu'il s'agite en elle,
Dieu modifie à son insu, Selon les mouvements de l'âme maternelle,
L'homme futur qu'elle a conçu.
Sa vie et sa beauté qui passe, elle la donne
Aux fils qui lui ressembleront ; Une idée a suffi parfois, mauvaise ou bonne,
Pour lui faire une marque au front (1).
Que devra faire la mère pendant les mois de l'attente?
Écoutez ce que disait M»r Dupanloup aux mères dignes d'entendre ce langage :
Puisque la grande bénédiction divine est en vous, dans ce profond mystère de la maternité, reçue de Dieu même, voyez et sentez la dignité de votre vocation et la grandeur même de votre puissance. Qu'il n'y ait désormais, dans vos pensées et vos sentiments, rien que de noble et de pur. Vous n'êtes plus seule, vous êtes deux. Quand vous priez, quand vous communiez, priez, communiez pour l'enfant que Dieu vous a donné ; cherchez ainsi à lui procurer déjà quelque chose de la nourriture céleste. En recevant Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie, demandez-lui d'inspirer à ce jeune cœur qui est si près du vôtre et du sien, les germes de la foi, de la grâce et des vertus d'en haut; invoquez souvent Marie, afin que votre enfant sente, par elle, la présence de Jésus, comme autrefois saint Jean- Baptiste. Priez le divin Rédempteur de le baptiser pour ainsi dire à l'avance, dans son infinie bonté, de le préparer, ûu. moins de le conserver, par sa Providence, pour le saint baptême, et de le bénir déjà comme il bénissait autrefois les petits enfants entre les bras de leurs mères! (2)
Quand l'enfant vient au monde, quelles doivent être les pensées du père et de la mère?
Que deviendra cet enfant? Qui puer iste erit? Le voilà tombé nu dans nos mains! Mais c'est une âme immortelle! Quel sera son avenir? Nous l'ignorons, mais ce qui est sûr, c'est que les soins que nous prendrons de son éducation décideront cet avenir et sa vie tout entière!
Ce que nous savons, c'est que nous sommes chargés de l'élever, charges de former son âme! Rien, dans une œuvre pareille, ne peut être abandonné au caprice, à l'aventure, et tout désormais, dans notre vie, doit y être employé, sacrifié au besoin. Il faut que nous y réfléchissions chaque jour, il faut nous en occuper dès cette heure (3).
(i) Jean Aicard, La chanson de l'enfant, le poème de la mère. (a) M*' Dupanloup, De l'Education, t. II, p. 168. (3) M*r Dupanloup, op. cit., p. 169.
Tous les parents comprennent-ils qu'ils doivent « s'en occuper dès cette heure » ?
Non, malheureusement.
Et cependant les éducateurs ne sont-ils pas unanimes à affirmer cette obligation ?
Oui, certainement.
Vous ne regretterez jamais d'avoir commencé trop tôt votre tâche (d'éducatrices) (1).
Il est bon d'habituer l'enfant, dès les premiers mois, à ne pas retenir obstinément l'objet qu'il tient dans ses mains. Il né comprend pas, sans doute, mais il s'habitue, sans le savoir, à céder. Vous luttez déjà avec avantage contre l'entêtement futur ; il lui sera plus facile d'obéir quand la raison sera venue (2).
Elle (l'éducation) débute dès sa naissance. L'apaisement de ses premiers cris, une patiente résistance à ses premiers caprices, voilà le commencement de son éducation. Depuis la première caresse donnée à cet enfant par sa mère, depuis la première parole qu'elle dépose avec un baiser sur ses lèvres, depuis la première pensée que le son de sa voix, la tendresse et la lumière de son regard, l'inspiration et le souffle de son âme vont éveiller au fond de cette intelligence, jusqu'à la dernière leçon donnée, par un père ou par un instituteur digne de ce nom, à ce jeune homme, au moment de son entrée dans le monde : tout ce qui se dit tout ce qui se fait, tout ce qui se commande, tout ce qui se défend, sous le toit paternel comme au collège, doit se dire et se faire, se commander ou se défendre, dans le but de cultiver, d'exercer, de développer en lui les dons de la nature (3)
« L'homme est fait à trois ans », a dit Joseph de Maistre. Si le mot est exagéré, il est certain que l'es tendances s'accusent de bonne heure, et que c'est un crime d'attendre l'éveil de la raison pour donner à l'enfant les soins de l'éducation (4).
Entre deux et quatre ans se place la phase décisive de l'éducation (5).
Le cœur de l'homme vierge est un vase profond ; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver là souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond (6).
Sur ses premiers matins veillez pieusement, Tout dépend ici-bas de son commencement. Le jour sera mauvais si l'aurore est obscure; Amer sera le fruit taché d'une piqûre ;
(i\ R. P. Charruau, Aux mères, p. 14.
(2ï Ibid., p. i3.
(3) M«» Dupanloup, De l'Education, t. I", p. u
(4) J. Guibert, L'éducateur apôtre, p. 75.
(5) F. Nicolay, Les enfants mal élevés, p. 454-
(6) A. de Musset.
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On troublera le fleuve en troublant le ruisseau : L'homme, enfin, tout entier, se ressent du berceau (1).
L'homme naissant est déjà un homme : la vie dépend de l'enfance comme la moisson du grain qu'on sème (2).
L'amphore garde longtemps le parfum dont, neuve encore, elle fut imprégnée (3).
L'enfant a, dans sa nature, quelque chose de flexible et de tendre, lentum quiddam et molle, qui le rend susceptible de formation, et se laisse mouvoir au gré de la volonté qu'il subit (4).
Est-ce aussi l'avis de Jean-Jacques Rousseau ?
Non.
Et parce que sa thèse réveille encore, de temps en temps, les échos endormis de la paresse et de la vanité humaines, nous la mentionnons ici pour la marquer du signe qui lui convient.
A l'école de Jean-Jacques Rousseau, l'enfant grandira en toute liberté (c'est sans doute pour leur assurer cette liberté qu'il abandonna ses propres enfants) (5); il choisira lui-même ses opinions et ses croyances (un choix suppose des connaissances : d'où lui viendront-elles ?) ; il ne connaîtra Dieu qu'à seize ans, et, à cet âge aussi, il commencera la discipline de sa sensibilité (en d'autres termes, on s'occupera d'élever l'enfant, quand il sera devenu un adolescent).
Mais Jean-Jacques-Rousseau avait été lui-même mal élevé ;
(i) J. AUTRAND.
(2) Le Play,
(3) Quo semel est imbuta recens servabit odorem. Testa diu (Horace, Épîtres, I, 2.)
(4) Sai.nt Jérôme, Lettre à Démétriade.
(5) Notons cependant qu'il y a, sur ce point, diversité d'opinions: Ah! ce pauvre Rousseau! Il faut toujours en venir à lui! M. Barrés l'appelle un extravagant musicien, et c'est bien le substantif et l'adjectif qui lui convenaient. Mais, malgré son insupportable orgueil, malgré le poison qu'il nous offre mélangé à je ne sais quelle mixture douceâtre, malgré tout le mal qu'il a pu faire, je maintiens pauvre Rousseau! car j'ai bien peur qu'il ait payé pour ses devanciers, Rabelais et consorts, si chers à M. France. Il a fait un 'projet de constitution pour la Pologne, qui est à mourir de rire; il a composé le Contrat Social, qui est parfaitement écrit et parfaitement illisible et qui est aux sophismes ce que la boîte de Pandore était aux maux de tète ; il a écrit les Confessions, lesquelles ne sont en somme qu'un roman picaresque. En effet, qu'y-a-t-il de vrai dans ces anecdotes tour à tour charmantes, odieuses, touchantes et malhonnêtes? Bien fort qui s'y reconnaîtra!... Il invente contre lui-même pour les besoins de son propre cabotinage. Sommes-nous assez naïfs pour le suivre dans les recoins où
il voudrait nous entraîner? Ses enfants il se vante. Le pauvre garçon! Dans
l'état où il était » (Les Cahiers, i5 mai 1914- « Propos sur la dicipline », Jean
Variot.)
il ne connut pas sa mère, et c'est son excuse ; il fut mauvais père, et toute sa vie il resta un impie.
La raison ne donne-t-elle pas pleinement droit aux sains éducateurs dont nous avons cité l'opinion?
1° On a souvent comparé l'âme de l'enfant à une cire molle susceptible de recevoir toutes les impressions. Faudra-t-il donc attendre qu'elle soit durcie, avant d'essayer de la travailler ; ou bien serait-il sage de laisser au hasard le soin de marquer les premières et décisives empreintes ?
2° Et puisque l'éducation est une œuvre comparable à celle du jardinage, est-ce que le jardinier des cœurs ne pourrait emprunter au jardinier des fleurs quelques recettes de sagesse pratique?
Attend-on, dans la culture, que les mauvaises herbes étouffent la plante pour les arracher?
Et pour donner un tuteur aux pousses sans consistance, attend-on la maturité des fleurs ou des fruits?
Le petit ange et la petite bête se développent parallèlement, et la bête plus vite que l'ange. Il faut donc la dompter, sous peine de la voir bientôt rebelle à son cavalier.
Combattez donc le mal dès le principe :
Principiis obsta (i)
L'enfant est-il capable, à un âge si tendre, de tirer quelque profit de ce que l'on fait pour lui ?
Evidemment oui.
Cela est si vrai que, dès les premiers mois, on lui apprend une langue, chose très difficile. Les habitudes du bien sont à la fois plus faciles et plus importantes.
(i) Charruau, Aux mères, p. i3.