CHAPITRE III
L'objet du respect
« Le respect entre comme un condiment nécessaire dans les rapports des hommes entre eux. »
(Làcobdai
Qui peut et doit bénéficier de ce respect?
1° Les éducateurs, c'est-à-dire !es parents et les maîtres, ont droit au respect ;
2° Ils doivent se faire respecter:
3° Ils doivent inspirer le, respect à l'égard de tout ce qui le mérite.
(i) Fables, ix, 2.
(2) M«' Dupasloup, op. cit., t. II, p. 487.
(3) Kieffer, De l'autorité, p. 34i.
Article 1. — Les éducateurs ont droit au respect.
« Je ne dois pas moins à Aristote, mon maître, qu'a Philippe, mon père ; car si je dois â celui-ci de vivre, je dois à celui-là de bien vivre. » (Alexandre.)
Pourquoi « les parents » ont-ils un droit spécial au respect de leurs enfants?
Parce qu'ils sont, plus que tout autre, les représentants de Dieu dans l'œuvre de la formation de leurs enfants.
Ce droit est-il sanctionne par Dieu?
Oui, et de la façon la plus formelle :
Celui qui frappe son père ou sa mère doit être mis à mort (i)
Celui qui maudit son père ou sa mère sera puni de mort (2).
Que l'œil qui insulte a son père soit arraché par les corbeaux
des torrents (3).
Pourquoi les « prêtres » meritent-ils un respect particulier?
Parce que le rôle qu'ils jouent dans l'éducation est toujours nécessairement pénétré du caractère sacré dont il a plu à Dieu de les marquer au jour de leur ordination.
Honorez Dieu de toute votre âme, et révérez les prêtres (4).
Ce même homme qui tout à l'heure va monter dans la chaire de son étude ou de sa classe, il est monté ce matin comme sacrificateur a l'autel de votre Dieu, et ces lèvres qui épellent pour vous le rudiment des lettres ont prononcé des paroles auxquelles Dieu luimême a obéi, en daignant descendre entre ses mains <o).
Les .« maîtres » ont-ils aussi droit au respect?
Oui.
Le précepteur a droit a un grand respect.
Je serais un ingrat si je ne le mettais pas au nombre de ceux que j'aime et que je respecte le plus (6).
Lorsque le duc de Bourgogne, dans un de ces emportements terribles dont Saint-Simon nous raconte qu'ils faisaient tout trembler autour de lui, dit un jour à Fénelon :
— Non. non. Monsieur, je sois qui je suis et qui vous êtes!
i) Ex. xxi, i5.
(2) Ex. xxi, 17.
(3) Prov. xxx, 17
(4) Eccli., vu, 3i.
(5) M»r Bao>ard, Dieu dans l'école, t. I", p. 8G-87.
(6) SÉNÈQUK.
l'éducation morale 213
On sait comment Fénelon lui apprit qu'il ne savait ni l'un ni l'autre, le remit à sa place et ne lui pardonna qu'à la prière de Louis XIV du grand dauphin et de Mme de Mainlenon (i).
Article II. — Les éducateurs doivent se faire respecter.
« L'instituteur doit porter son abnégation jusqu'à se désinté
resser de la reconnaissance
Mais ce à quoi il ne peut renoncer, c'est le respect. » (2)
Dans quel sens faut-il entendre œtte obligation : les éducateurs douent se faire respecter?
Les éducateurs doivent se faire respecter : 1° personnellement; 2° mutuellement.
Comment les éducateurs réussiront-ils à se faire respecter?
1° Ils se feront respecter personnellement, en menant une vie irréprochable, estimable et vénérable, spécialement dans leurs rapports avec les enfants.
2° Ils se feront respecter mutuellement, en ne faisant les uns avec les autres qu'un cœur, une âme et une volonté.
3° Ils se feront respecter personnellement et mutuellement, en évitant, en réprimant et en corrigeant les défauts qui atteindraient plus ou moins le respect auquel ils ont droit.
Quels sont les défauts qui sont plus particulièrement nuisibles au respect ?
Ce sont :
1° La suffisance.
2° La familiarité.
3° La critique.
La suffisance et la familiarité atteignent spécialement les parents; la critique a plutôt pour objet les prêtres et les maîtres.
Quels sont les procédés ordinaires des suffisants?
i° C'est d' « épater » leurs parents.
En causant et sans en avoir l'air, l'un pousse quelque bonne
(i) M«r Dupa-vloup. De l'Education, t. II, p. 528. .(a; Ibid., p. 527.
21 i CATÉCHISME DE L'ÉDUCATION
colle qui doit laisser les auteurs de ses jours émerveillés et rêveurs.
Dans chaque lycée, dans chaque institution, en effet, il y a de ces traditions : un certain nombre de rébus et de quiproquos savants, de curiosités quintessenciées, de problèmes bizarres qui traînent dans les classes et que les élèves recueillent avec soin.
Naturellement le père et la mère restent interdits, et notre jeune homme jouit de leur stupéfaction. Jugez de son triomphe! C'est lui qui leur pose des questions. Gomme il rit, plaisante ou raille, quand ils se prêtent à ce petit examen mortifiant (1).
2 C'est de les interroger malicieusement.
Si l'enfant est plus rusé, il se contentera d'interroger sérieusement ses parents, sous prétexte de s'éclairer lui-même, mais avec la secrète pensée de leur faire comprendre qu'ils sont arriérés, et que la science de leur temps est singulièrement défraîchie..
C'est que le jeune homme a bien une demi-douzaine de finasseries à sa disposition! et avec ce bagage, il se trouve largement muni (i).
3° C'est de faire étalage de science.
Lundi, j'ai pioché pendant toute la matinée un sale cosinus et un st upide logarithme, mais j'ai réussi mon équation (2).
Et, feignant de se remémorer une loi algébrique, il dira avec conviction et volubilité :
Le coefficient du second terme est la somme des seconds termes des facteurs binômes ou la somme des racines en signes contraires (2).
Puis, continuant son jeu :
Ah! tu connais le petit X...? Croirais-tu que l'autre jour, à la cosmographie, il a confondu la parallaxe avec l'écliptique. C'était tordant ! En rentrant, nous composerons en sciences; veux-tu parier que nous aurons pour sujet : la classification des monocotylédones et la description du pancréas? Si on m'interroge là-dessus à mon « bacho », je suis sûr de n'être pas « rétoqué ». Je sais ça depuis un siècle.. .. D'ailleurs, c'est simple comme bonjour! Avec dix lignes sur le canal cholédoque, le duodénum et l'épithélium pavimentaux, le père X de professeur» sera enchanté, ravi. (2)
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace.
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares lJlus ils blessent l'oreille et plus leur semblent rares;
(i) Nicolay, Les enfants mal élevés, p. 26 (2; Nicol.yy, op. cit., p. 27.
l'éducation morale 215
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
Vedette, contrescarpe e( travaux avancés
Sans ordre et sans raison; n'importe, on les étonne.
On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne.
Et tel. à la faveur d'un semblable débit,
Passe' pour homme illustre et se met en crédit (i).
Que font trop souvent les parents'.'
Beaucoup de mères, pénétrées d'admiration ou Uattées dans leur orgueil, ne manquent pas d'excuser le petit vaniteux.
Vienne une visite, la mère s'écrie :
— Vraiment ! on demande maintenant aux collégiens des choses inouïes! (Test du chinois pour moi! Je n'y comprends pas un traître
mot! Mais cela plaîl à l'enfant Il est certain qu'il est doué
Ah! s'il n'y avait pas de < ehouchoux » dans les classes! Mais lui
n'est pas de ces élevés qui adulent leurs maîtres: au contraire:
Il n'aime pas les injustices, et. je h' confesse, il dirait plutôt une
insolence dans un moment de vivacité On instant après, il n'y pense
plus.
Traduction libre: c'est un cancre et un impertinent
Le père, heureux de tant de précocité, dit devant son !il>. en nappant sur l'épaule d'un vieil ami :
— Décidément, mon «'lier, nous ne sommes plus de noti
A notre âge. on n'est plus à la hauteur, il faut l'avouer; 'je nous trouve bien ignorants!
Et baissant à peine la voix :
— Entre nous, a côté de tous ces pillards-la. nous paraissons de vieilles perruques {i).
Que devraient faire les parents/
Il leur serait facile de mettre les choses au point et de sauvegarder le respect, dans l'esprit même de ces sortes de pédants.
1° Ils pourraient d'abord leur faire remarquer que les enfants venus plus tard, en un monde plus perfectionné, profitent nécessairement des découvertes et inventions que
leurs pères n'ont point connues , et qu'il en sera ainsi
tant que les parents naîtront avant leurs enfants.
2° Ils pourraient ensuite imposer au petit vaniteux, qui tire irloriole de grands mots à allure scientifique, une page d'orthographe de moyenne force Ce serait assez souvent, pensonsnous, le coup' d'épingle dans un monstre de baudruche.
3° Et, à supposer que fût réelle la* supériorité intellectuelle
(i) Corbeille, Le menteur , i, 6.
(2) Nicol.vy, op. cit., p. 27-29, passim. — Nous avons entendu un père de famille discourant de même façon, au sujet de son fils, élève de troisième, et concluant : « 11 en sait plus que moi, et autant que ses professeurs. »
de l'enfant, ils pourraient faire comprendre que le bon sens, le jugement, l'âge, l'expérience, sont de beaucoup préférables, pour l'organisation et la conduite de la vie, à ce vernis littéraire eL scientifique qui ne devrait raisonnablement servir qu'à former l'âme et à l'outiller pour l'avenir.
Comment la « familiarité » nuit-elle au respect ?
La familiarité se caractérise par le sans-gêne avec les supérieurs. Ce sans-gêne pourra n'être d'abord que de l'espièglerie, mais il dégénérera très vite en insolence, entraînant avec lui, dans sa course de mort, l'obéissance et le respect.
En voici quelques exemples :
A vingt ans, le fils d'un général que nous avons connu donnait d'habitude à sa mère le surnom de « bichette » ; et, dans l'entourage, on trouvait cela charmant !
De même, devant tous, la fillette d'un professeur appelait par amitié son grand-père : « Vieux camarade » ou « Monsieur Léon ».
L'enfant fait des « niches » à ses ascendants comme à ses condisciples.
Il souligne les lapsus, les quiproquos ou les bévues commises
par les parents; il rappelle volontiers leurs erreurs ou leurs inadvertances; en un mot. il rayonne de joie quand il les trouve en défaut. ...
N'avez-vous pas' rencontré tel bambin de dix ans défiant sa mère ou offrant à son père de parier contre lui, si l'on conteste ses dires (1)?
Que faut-il faire pour prévenir cette familiarité?
11 faut : 1° Ne jamais tolérer de paroles qui traduisent une diminution du respect;
2° Ne jamais accepter de niches;
3° Ne jamais supporter que l'enfant prenne des airs de jouer, quand il s'agit de choses sérieuses, ou quand l'autorité est engagée.
Si, par exemple, les parents veulent punir quelque petit délinquant, ils ne peuvent prendre leur parti des efforts qu'il tentera pour s'enfuir, même en riant; c'est sa manière à lui de désarmer la sévérité de ceux dunt il dépend, et les parents seraient dupes, s'ils se laissaient prendre au piège qui leur est alors tendu.
Quelle est la source oi*dinaire du manque de respect à l'égard des prêtres et des maîtres ?
C'est la critique.
Un missionnaire avait un jour laissé entendre, dans une
(i) Nicolay, op. cit., p. io8-:o9, passim.
l'éducation morale 217
conférence, que peut-être les personnes pieuses ne savaient pas toutes correctement le De Pro lundis.
Une fillette de treize ou quatorze ans trouva l'insinuation désobligeante, et fit part de son impression à son institutrice.
Et voici la réponse qu'elle en reçut :
— Semblables à certains médecins qui feignent de trouver graves toutes les maladies qu'ils ont à traiter, afin de se donner l'avantage facile d'une compétence professionnelle extraordinaire, certains prédicateurs prennent plaisir à rabaisser leurs auditeurs, pour faire croire qu'ils ont produit un bien immense, qu'on avait besoin d'eux' et qu'on eût été bien à plaindre s'ils n'avaient pas passé par là. (Authentique.)
La fillette avait fait une réflexion de mauvais esprit.
Et l'institutrice avait manqué à tous ses devoirs, en abondant dans le sens de son élève, au lieu de réprimer énergiquement le défaut qui se manifestait.
Les deux manquaient de. respect.
Pourquoi les éducateurs doivent-ils sj faire respecter ?
Parce que le respect seul produit, dans une mesure convenable, et sous une forme utile l'attention, la docilité et la reconnaissance, sans lesquelles il n'y a pas d'éducation complète.
Quelle est V importance de l'attention?
Pour recevoir une formation, l'enfant doit s'identifier avec ceux qui sont chargés de la lui donner, et il ne peut le faire que s'il est tout d'abord attentif.
Cette attention est-elle généralement pratiquée ?
Il y a des enfants qui ne daignent même pas écouter leurs parents, qui ne prêtent aucune attention ou font semblant de ne prêter aucune attention aux recommandations paternelles et maternelles.
Et si le supérieur méprisé insiste, il s'attire quelque réponse dans le genre de celle-ci :
— Ah ! Je n'avais pas entendu !
Si c'est vrai, le respect est foulé aux pieis. Si ce n'est pas vrai, le mépris est doublé d'un mensonge hypocrite.
(Voir ce que nous disons de l'attention au livre III.
/." docilité est-elle aussi importante que l'attention ?
Elle en est la suite logique et le complément naturel.
Et comme elle n'est autre chose que la prédisposition de l'esprit, du cœur et de la volonté à se laisser éclairer, échauffer et entraîner, elle est la base nécessaire et la condition indispensable de toute éducation.
Quels moyens faut-il employer pour obtenir la docilité ?
Il faut infuser à haute dose, dans l'esprit «les enfants, L'humilité et la défiance personnelle.
Il faut les convaincre qu'ils ne savent équivalemment rien, et qu'ils ont. par conséquent, tout à apprendre.
Il faut les habituer à se dire : « Les autres ne sont pas de mon avis, j'ai grande chance de me tromper et d'avoir tort. » Et quand il s'agit des parents : « Mère a parlé, la question est tranchée. » Et quand il s'agit du prêtre, surtout dans l'exercice de son ministère : « M. le curé tient la place de Jésus-Christ ;.. loin de moi la pensée de trouver à redire ou d'essayer de me dérober.
Cette docilité est-elle fréquente'/
Elle n'existe qu'à l'état d'exception. Très souvent, les conseils, les recommandations et même les ordres donnés par les parents ou d'autres supérieurs sont contrôlés, jugés et critiqués par des petites tètes de dix, douze ou quinze ans.
S'ils sont en harmonie avec les opinions, les goûts ou les désirs de ces petits princes, ils sont introduits, « ils ont escabeau », comme on disait au château de Versailles.
Mais, s'ils ne plaisent pas, ils sont rejetés avec dédain.
Quel est le grand ennemi de la docilité?
C'est le mauvais esprit.
Navez-vous jamais remarqué, sur les lèvres et dans les yeux de certains enfants, cet air de pitié méprisante qui traduit tout à la fois l'étonnement de l'esprit, le détachement du cœur et la résistance de la volonté?
Nous l'avons constaté mainte et mainte fois chez des enfants de patronage, par exemple.
Nous devons dire que leurs pareils n'y séjournaient que le temps de se faire connaître : car nous n'avons jamais supporté le mauvais esprit dans nos œuvres, tant nous étions convaincus que c'en était la ruine.
l'éducation morale 219
Et nous n'oublierons jamais l'air stupéfait d'une mère de famille nous demandant, un jour, ce que nous avions à reprocher à sa fille, pour l'éloigner d'un groupement dont elle faisait partie.
C'était, en effet, une fillette de seize ans, intelligente, agréable à l'œil, aimable de société, pieuse même : mais c'était un esprit révolté, un mauvais esprit dans toute la force du mot. capable de jeter dans l'œuvre entière la pire fermentation de tous les désordres. (Authentique.
Quelles sont les formes ordinaires du mauvais esprit v
Elles sont multiples : on pleure quelquefois ; on répond aussi; on discute même; on murmure souvent; on critique surtout; on attribue à de mesquines raisons les paroles, les actes, les directions des supérieurs; on ne se soumet jamais complètement ; au total, on n'en fait guère qu'à sa volonté.
On prend ainsi l'habitude de juger, de raisonner et de se conduire seul ; on fait de faux pas : on tombe dans de funestes habitudes; on se perd.
Et quand on a grandi, on continue ce qu'on a toujours fait : on n'accepte aucune lumière, aucun joug, aucune direction.
Les malheureux i le ternie n'est pas trop fort) qui tombent dans ce défaut personnifient ce qu'on appelle «la suffisance des sots ».
Ils font penser cà cette parole de l'Evangile :
a Si un aveugle prétend conduire un autre aveugle, ils tombent tous deux dans la fosse. » (1 )
Comment peut-on essayer de guérir le mourais esprit f
1° En convainquant de la malfaisance de ce défaut l'enfant qui en est victime : le mauvais esprit ruine la docilité, sans laquelle il n'est pas de formation possible, en quelque ordre que ce soit; le mauvais esprit est inconciliable avec la sérénité intellectuelle, mère des bonnes études; le mauvais esprit fait commettre une multitude de péchés dont il est bien difficile de nier toujours la gravité.
2° En attaquant le mauvais esprit dans sa cause plus spécia-
le Matth. xv, i'A.
lement efficiente : c'est tantôt l'orgueil, tantôt la suffisance, tantôt la rancune, tantôt le mauvais caractère, taDlôt la faiblesse qui se laisse entraîner, tantôt l'un et l'autre ou les uns et les autres de ces facteurs réunis. Et, bien que la correction de ce défaut soit particulièrement ardue, en s'armant d'esprit de foi, en élevant les vues de l'enfant, on peut et on doit espérer, avec la grâce de Dieu, un résultat pour le moins satisfaisant.
L'éducateur a-t-il droit à la « reconnaissance »?
Oui, l'éducateur a droit à la reconnaissance tout autant qu'au respect, dont elle n'est que la fleur et le parfum.
Elever des enfants, travailler à les rendre sages, bons et heureux : être au service des besoins, des faiblesses, des misères spirituelle^ de l'humanité, voilà ee qui mérite avant tout ici-bas la reconnaissance et le respect; car voilà ce qui demande un zèle, un désintéressement, une abnégation sans mesure, et fait blanchir la tète avant le temps; voilà ce qui fait tomber du front de l'homme la sueur la plus substantielle et la plus délicate: voilà ce qui épuise le dévouement et les forces les plus élevées (1).
L'éducateur peut-il compter sur la reconnaissance de ses élèves?
L'éducation est un ingrat ministère.
1° Tout ce qu'on fait pour les enfants leur paraît chose due, et très rarement ils sentent le besoin de la reconnaissance.
2° De plus, l'obligation où Ton est de punir les enfants, quand on veut le? former, les heurte, les blesse et les referme.
L'éducateur doit-il subordonner ses efforts à la reconnaissance qu'il excite dans le cœur des enfants?
Non.
Il doit s'élever plus haut.
Il doit remplir son devoir avec désintéressement. Il doit se rappeler cette vérité trop oubliée : qu'on n'est jamais grand ici-bas pour soi-même, toujours pour les autres. Il doit imiter la nature, qui nous livre sans condition ses incomparables trésors.
Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit; Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit ; La lavande embaumée où l'abeille se pose Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose
(i) M»' Dupanloup, op. cit., t. II, p. 499-600.
l'éducation MORALE 221
Le rosier fait gratis cette action declat. L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât. Et que quelque Lindor chantât une romance. Pour venir de sa flamme éblouir l'onde immense
Article III. — Les éducateurs doivent inspirer le respect à l'égard de tout ce qui le mérite.
h Daus l'éducation surtout, les fautes contre le respect sont les fautes les plus malheureuses qui se puissent rencontrer. > (2)
Quelles sont les choses et personnes qu'un enfant bien élevé doit s'habituer à respecter ?
Ce sont :
1° Les êtres inférieurs de la création;
2a Le bien d'autrui;
3° Le vieillard;
4° Le pauvre;
5° La femme ;
6° Les choses religieuses 3 .
Pour le respect du bien d'autrui, voir la probité i livre IV, Ve partie, section III); pour le respect du pauvre, voir la formation du coeur (livre IV, IVe partie); pour le respect des choses religieuses, voir l'éducation surnaturelle ipassim .
En quoi consiste le respect des êtres inférieurs de la création:'
Il consiste à ne pas détruire une plante ou une fleur, pour le seul plaisir de détruire; à ne pas tuer sans raison un insecte ou un oiseau; à ne pas brutaliser ou faire souffrir, inutilement, les animaux qui nous servent; en un mot, à rester les rois de la création sans en devenir jamais les tyrans.
Tous ces fils de l'argile ont un peu de notre âme.
Un peu de ce qui pense, un peu de ce qui sent
Et ceux-là sont des fous dont l'horrible caprice
Torture sans raison ou frappe sans justice
Ces frères que nous fait le pouvoir de souffrir (4).
ij V. Hugo, La légende des siècles. Ire, non ambire (a. M*' Dupanloup, op. cit., t. II, p. 529.
(3) D'après F. Kieffer, L'autorité', p. 34o et sq.
(4) A. SïLVESTRB.
222 CATÉCHISME DE I/ÉDLCATION
Comment peut-on habituer l'enfant au respect du vieillard?
Ie En réprimant en lui la tendance naturelle qui le porte à ne voir que les faiblesses cîu grand âge et à s'en moquer.
Vous avez lu. dans votre histoire sainte, le malheur de ces quarantedeux enfants qui. sortant de Béthel — ils revenaient peut-être de l'école, — insultèrent le prophète Elisée : « Montez, chauve, montezchauve: » Ils furent maudits par l'homme de Dieu, puis dévorés par iurs sortis du hois voisin (i).
2° En l*aidant à considérer dans le vieillard ce qu'il y a de grand, de noble et de beau.
Il tant qu'on aide l'enfant a deviner dans le vieillard débile la grandeur et la majesté d'un passé disparu: il faut qu'on lui apprenne a deviner dans l'affaissement du corps les longues fatigues supportées: dans la démarche lente les gestes mesurés et la parole calme, la grande expérience accumulée le long des années. Un peu plus tard, en voyant le vieillard penché vers la tombe, il faut que le jeune homme devine le mystère et la profonde mélancolie de la destinée humaine, et pour peu que l'esprit chrétien s'en mêle, le vieillard qui s'en va sera pour tous le trait d'union entre les générations qui montent et les générations disparues, la vivante et concrète expression de ces paroles des Livres saints : « Nous n'avons pas ici-bas de demeure stafile [%).
Comment peut-on fermer l'enfant au respect de la femme?
1° En le préservant de tout ce qui, dans les fréquentations, lectures, conversations ou distractions, le porterait à ne voir dans la femme que l'instrument d'un plaisir d'ordre inférieur.
2° En lui répétant que la femme, c'est sa mère, c'est sa sœur, c'est la future compagne de sa vie :
li v a au monde, disait le P. Lacordaire. entre ta mère et ta sœur, entré tes aïeux et' ta postérité, une frêle et douce créature qui test destinée par Dieu. Cachée à tous les regards, elle nourrit en silence la fidélité qu'elle te promettra. Elle vit déjà pour toi qu'elle ignore, die t'immole ses penchants, elle se reproche tout ce qui pourrait déplaire un jour au moindre de tes désirs. Ah! garde-lui ton cœur comme elle te garde le sien: ne lui apporte pas des ruin échange de sa jeunesse: et puisqu'elle se sacrifie à toi par un amour anticipé, fais a ce même amour, dans les replis de tes pas- . un juste et sanglant sacrifice (3).
(i) Mf Baunard. Dieu dans l'école, t. I". u- sa
(2) F. KlEFFER, Op. Cit., p. ?>lt'<.
(3.1 Ibid.., p. 34:-