CHAPITRE II
L'harmonie entre les Educateurs
« Toute puissance est faible, à moins que d'être unie. » (La Fontaine, Fables, IV, 18.)
Quelle est la grande loi qui doit présider à l'action des différents éducateurs ?
C'est l'harmonie (2).
Elle doit régner : 1° entre le père et la mère ; 2° entre les parents et les maîtres; 3° entre les maîtres eux-mêmes, quand ils sont plusieurs à se partager la responsabilité de l'éducation.
article I. — L'harmonie entre le père et la mère.
« La formation d'un homme suppose, à l'origine, un bon ménage » (3).
Quels sont, en droit, les fondements de cette harmonie?
1° Cest le mariage.
Le mariage, en effet, a pour but la vie commune.
Il suppose donc, entre les époux, ce minimum d'harmonie
(i) R. P. Lahr, Philosophie, t. II, p. 232.
(2) Cf. Kikffkr, L'autorité, II* partie, ch. vm.
(3) René Bazin, Les hommes de demain, p. 7.
sans lequel la vie commune serait une souffrance, et en chacun des époux une vertu proportionnée aux exigences de cette harmonie.
Les jeunes gens sérieux savent que le jour où ils se sont promis fidélité au pied des autels ils ont déposé, en commun, dans la corbeille de mariage, non seulement leurs qualités, mais aussi leurs défauts. Et s'ils ont le bonheur d'être chrétiens, ils sentent en eux la grâce sacramentelle qui les rend capables de tous les sacrifices imposés par l'union et la bonne entente.
2° C'est la nécessité du bon exemple.
Quand l'harmonie n'existe pas, les enfants, témoins des discussions paternelles et maternelles, des froideurs qui en sont presque forcément la conséquence, n'en perdent, hélas! jamais le souvenir, et l'on ne saurait se faire une idée de toutesles misères de déformation qui peuvent en résulter.
Quand mon père et ma mère, raconte Hervé-Bazin, avaient eu quelque difficulté dans le courant de la semaine, le dimanche matin, sans qu'ils se fussent entendus, ils s'approchaient tous deux de la sainte Table : je les accompagnais, et, sur le chemin du retour, comme je gambadais devant eux. ils m'appelaient, et. sans dire un seul mot, ils membrassaient sur la même joue.
. Quelle magnifique leçon de choses ! Et combien formante.'
3r C'est V éducation elle-même.
L'éducation, en effet, a pour but de faire pénétrer la vérité dans l'esprit des enfants et d'habituer leur volonté à la pratique du bien.
Mais le vrai et le bien sont des absolus ; faire croire à leur eontiHyence, par le manque de suite dans les ordres donnés, par les contradictions même entre les ordres et les contre-ordres émanés de deux personnes constituées en autorité et l'exerçant contradictoirement. à propos de la même chose, et sur le même enfant, c'est une véritable trahison vis-à-vis delà vérité et vis-à-vis du bien ii>.
Est-ce que cette harmonie est toujours réalisée?
Hélas! non; et c'est, fréquemment du moins, la faute du père, qui tombe dans l'un ou l'autre des deux défauts suivants : 1° ou bien il engage maladroitement son autorité ; 2° ou bien il gâte ses enfants.
(i) F. Kieffer, L'autorité, p. 2i5.
Quand est-ce que le père « engage maladroitement son autorité»?
Le père engage maladroitement son autorité : 1° quand il intervient sans savoir, risquant ainsi de se placer à la traverse des ordres maternels; 2° quand il réprouve les censures infligées par la mère.
Pour éviter ce défaut, le père, qui n'est pas dans les conditions voulues pour s'occuper lui-même, directement et en détail, de l'éducation de ses enfants, doit au moins donner mandat absolu à la mère, et mettre sa force au service de l'action maternelle.
Une délégation du père vaut mille fois mieux qu'une intervention irrégulière, mal pondérée et guidée par le hasard (i).
Quand est-ce que le père « gâte ses enfants » ?
Le père j-âte ses enfants :
1° Quand il cherche à être le « papa gâteau », en laissant à la mère le rôle de « rabat-joie» ; c'est très attrayant, mais souverainement funeste.
2° Quanl il se fait le camarade ou l'amuseur de ses enfants, jusqu'au moment où, lassé des manifestations de sa bonhomie et de l'énervement qu'elle aura produit, il dit à sa femme : « Mon amie, je m'en vais, je vous laisse les enfants. »
Le mari est, en général, inconsciemment et sans méchanceté, un professeur d'anarchie familiale, un égoïste accoutumé à être servi, détruisant à toute heure l'autorité de sa femme, au lieu de la renforcer, et mettant son orgueil à flatter les enfants et à les approuver pour les attirer à lui, aux dépens de sa femme, qui n'a que le rôle -épuisant, combatif et ingrat (8).
Quel est le résultat de cette manière d'agir ?
C'est la ruine de l'autorité.
La mère voudrait et ne peut pas.
Elle voudrait calmer l'émoi produit par le père ; elle voudrait rétablir l'ordre troublé par lui ; elle ne le peut pas : elle y use son autorité, sans obtenir de sérieux résultats.
Le père pourrait et ne veut pas.
Pendant la lutte que son imprudence a rendue nécessaire, il est loin du foyer; il pourrait remédier à la situation, ou
(i) F. Nicolay, Les enfants mal élevés, p. 35a. (a) H. Lavkdan, Illustration, 6 mai 1916.
plutôt il aurait pu ne pas la rendre intenable; il ne le veut pas; il ne l'a pas voulu; et il laisse faire la maman. Et peutêtre se persuade-t-il qu'il remplit tous ses devoirs d'état. Cela rappelle le dialogue de Bertrand :
— Veux-tu faire à nous deux un excellent dîner?
— Comment donc? Deux à moi seul, si tu veux.
— Non : mais nous allons partager la besogne : moi, je mangerai les morceaux, et toi. tu laveras les plats! Ah! comme nous allons nous amuser (i) !
Quelles sont les impressions produites sur V enfant par ce désaccord entre son père et sa mère?
1° L'enfant est tout d'abord étonné; il ouvre de grands yeux; il cherche à comprendre; son père, qu'il aime et respecte, dit : oui ; sa mère, qu'il aime tout autant et respecte aussi profondément, dit : non; et cependant, le oui et le non s'excluent; l'enfant ne comprend pas.
2° L'enfant hésite à obéir; il se demande s'il a bien entendu ; iL ne sait, en tout cas, de quel côté se diriger.
3° L'enfant apprend à dissimuler. Quoi qu'il fasse, il a dans l'un de ses parents un approbateur, et dans l'autre un censeur : toute sa diplomatie tend donc à tromper la vigilance de qui pourrait le gronder ou le punir.
4° L'enfant n'apprend pas à distinguer nettement le bien et le mal; les idées qu'il s'en fait n'ont aucun caractère absolu; comme le oui et le non, elles sont relatives au temps, aux personnes et aux circonstances. Or, il n'y a rien de plus nuisible à la bonne formation de l'enfant que celte confusion d'idées et cette oblitération du sens moral.
5" L'enfant exploite, au profit de ses caprices et de ses défauts, l'opposition remarquée entre son père et sa mère.
N'y a-t-il pas un chapitre sur lequel l'opposition doit être considérée comme plus spécialement désastreuse ?
Oui, le chapitre de la religion. Quelle triste situation que celle d'une mère de famille sérieuse et chrétienne dont le mari est indifférent! Il n'y a pas d'hostilité, supposons le cas, généralement vrai, d'ailleurs. Mais les enfants savent que leur père ne fait pas ses pâques ; ils voient sa conduite
(i) F. Nicolay, Les enfants mal élevés, p. 356.
CATÉCHISME DE L'ÉDUCVTION
en désaccord avec les principes qu'il affirme, en opposition avec les pratiques de leur mère
Ils ne comprennent pas d'abord.
Ils s'étonnent ensuite.
Ils se scandalisent bientôt.
Et, un jour, tous ces sentiments explosent en un cri de r&volte, appuyé sur le mauvais exemple du père, et formé par lui, peu a peu, dans les bas-fonds de l'âme, où souffle l'esprit d'indépendance et où germe la vie personnelle.
— Mais papa manque bien à la Messe !
— Je fais comme papa; etc.
C'est ce que dit excellemment M^r Bougaud : La mère croit, le père ne croit pas. La mère prie et adore; le père ni ne prie ni n'adore. Jamais de leurs âmes les parties sublimes ne se sont touchées. L'enfant qui sortira de cette fausse union pourra être vigoureux de corps: il sera raehitique d'âme .... Et quand l'enfant commence à ouvrir les yeux, là, dans ce foyer, quel spectacle! A sept ans, l'enfant s'en aperçoit; a dix ans. il s'en étonne: à quinze ans, il s'en scandalise: et. au premier cri des passions, il s'en fait une arme il».
Est-ce que cette harmonie ne doit pas étendre son action et ses bienfaits au delà des limites de la famille ?
Il est indispensable qu'elle règne entre tous les éducateurs : ils travaillent à la même œuvre: ils poursuivent le même but ; qu'ils mettent en commun leur expérience et leurs observations; qu'ils conviennent des mêmes méthodes ; qu'ils se soutienent les uns les autres; que chacun considère comme fait à lui-même ce qui atteint, d'une manière ou d'une autre, l'autorité de ses collaborateurs.
Article II. — L'harmonie entre les parents et les maîtres.
Elle est belle; et le chêne en parle au marronnier,
E! Forme la salue et la montre à l'érable,
Tant sous le ciel profond l'enfance est vénérable. (-2)
Quel est le fondement de cette harmonie? Il est, pour les parents, dans la logique même de la confiance qu'ils accordent aux maîtres dont ils ont fait choix.
(i) Le christianisme et les temps présents, t. Ifr, p. 164. (2; VicTon Hugo, L'art d'être grand-père. Un. manque.
GÉNÉRALITÉS SUR L'ÉDUCATION 3o
Désavouer cette confiance, accepter ou susciter des conllits, c'est faire œuvre contradictoire, déraisonnable et malfaisante.
QueU sont les obstacles à cette harmonie?.
C'est, de la part des parents : 1° la suffisance; 2° l'indifférence; 3° l'indulgence pour le mauvais esprit; i la complaisance pour les espiègleries; 5° les interventions indiscrètes.
Quand est-ce qu'il y a « suffisance » ?
Quand les parents, bien intentionnés, d'ailleurs, s'imaginent n'avoir besoin d'aucune aide dans l'éducation intime de leurs enfants.
Ils les confient à des maîtres, mais ils ne leur demandent rien d'autre que l'instruction (1); ils les envoient au catéchisme, mais uniquement pour l'enseignement de la religion; ils les présentent au confessionnal, mais parce qu'ils ne peuvent pas eux-mêmes leur donner l'absolution.
Pour le reste, ils suffiront à la besogne.
Ce défaut se rencontre chez certaines personnes, pleines d'elles-mêmes, que leur situation a, d'ailleurs, établies dans une grande habitude d'indépendance.
Que deviendra l'enfant à pareille école?
Il considérera le maître comme un répétiteur spécialisé, qui n'a rien à voir en dehors du champ restreint de ses fonctions professionnelles.
L'enfant, aux mains d'un professeur de collège ou d'un précepteur. d'instinct et d'un instinct qui n'est peut-être que la voix ancestrale, accepte l'instruction, n'accepte guère l'éducation : ■ Cet étrang il a le droit de nvinstruire. il n'a pas le droit de m'élever I
Disons tout de suite qu'il est bien des ca< où le niait re cesse d'être un étranger; mais, pour cela, il faut tout d'abord que les parents le considèrent non pas avec suffisance et dédain, mais avec respect et sympathie.
(i) Une mère réglant le détail pratique des conditions qu'elle ferait à l'institutrice de sa fillette, lui écrivait : « Il est bien entendu que vous n'aurez à vous occuper que de son instruction; son éducation me regarde. »
(2) Faguet, Rousseau, p. 187.
Quand est-ce qu'il y a « indifférence »?
Quand les parents ne se préoccupent pas de connaître les maîtres de leurs enfants. Ils ne les voient jamais et n'ont même pas la pensée de les voir. Ils ne savent que ce que leurs enfants en disent, et c'est sur cette base fragile qu'ils édifient toutes leurs appréciations.
Quel est le résultat presque infaillible de cette indifférence?
C'est Y indulgence des parents pour le mauvais esprit des en; cuits.
L'élève est mécontent de son maitre, le catéchisé se plaint de son catéchiste, le « patronné » accuse son directeur d'injustice ou de préférences; les parents qui ne voient que par les entants les écoutent, les croient, leur donnent raison, et ils sapent par la base leur propre autorité, en détruisant celle de leurs collaborateurs. « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé, et toute maison divisée contre ellemême tombera en ruines. » 1 1)
En quoi consiste la « complaisance » pour les espiègleries?
Elle est tout entière : 1° dans la curiosité encourageante avec laquelle certains parents écoutent les récits fantaisistes des enfants, sur les menus incidents de la classe, sur les manies de tel professeur, les bons tours qu'on a joués à tel autre, l'insolence qu'on s'est permise à l'égard d'un troisième etc.
2° Dans la faiblesse imprudente avec laquelle certains parents tolèrent les sobriquets et les épithètes malsonnantes dans les conversations des enfants parlant de leurs maîtres.
Quand y a-t-il « intervention indiscrète »?
Quand, sur la foi d'un récit, amplifié à plaisir, par l'enfant qui veut se rendre intéressant, exhaler sa colère ou exciter la pitié, les parents se déterminent à une démarche, où il entre plus de mécontentement que de désir de s'instruire, et qui, commencée avec les allures et la certitude du triomphe, se termine dans l'humiliation et la confusion, au grand détriment de l'autorité des maîtres et des parents.
(i) Lac, xi, 17.
Article III. — L'harmonie entre les maîtres.
Fille de la douleur! Harmonie! harmonie iA. de Musset, Lucie.)
En quoi consiste l'harmonie entre les maîtres qui se partagent la responsabilité d'une éducation ?
1° Quand les maîtres font partie d'un même corps (profesfeurs dans une école ou dans un collège, vicaires dans une paroisse), l'harmonie consiste :
a) Dans la soumission de tous à l'autorité principale et au règlement de la maison ;
. b) Dans l'attente désintéressée et généreuse des collègues entre eux.
2° Quand les maîtres sont indépendants les uns des autres (maîtres et maîtresses d'école, d'une part, dames catéchistes ou directeurs et directrices de patronage, d'autre part), l'harmonie demande le sacrifice des préférences personnelles, des illusions, des susceptibilités; il est évident, par exemple, que le meilleur des catéchismes et le plus sérieux des patronages ne peuvent, toutes choses égales par ailleurs, produire le bien que réalise une école chrétienne.
Faudra-t-il, sous prétexte d'harmonie, empêcher l'enfant de se plaindre et lui donner tort à priori?
Il ne semble pas que ce soit toujours la bonne méthode.
A la colère et à l'indignation qui sourdement grondent dans son âme, il est bon de ménager une soupape de sûreté, si l'on ne veut pas qu'elles se transforment en acrimonie péniblement contenue ou en révolte hautainement manifestée (i).
Que faut-il faire quand l'enfant se plaint?
Ceux dont l'enfant se plaint ne doivent ni s'en formaliser ni s'en venger.
Ceux à qui l'enfant se plaint doivent mettre en œuvre toutes les ressources de leur intelligence et de leur cœur pour sauvegarder les droits de l'autorité, apaiser le mécontentement de l'enfant et l'amener à reconnaître ses torts. Ils ne doivent jamais se laisser entraîner à des confidences préjudiciables à l'autorité.
(i) F. Kieffer, L'autorité , p. 232.
Que faut-il faire si l'enfant n'est pas complètement dans son tort?
Il ne faut ni lui donner pleinement raison ni lui attribuer tous les torts; on s'attachera donc à une solution moyenne, qui ménage lautonté et sauvegarde la justice; les parents qui ont du tact y réussiront aisément, en adaptant les explications fournies, à l'âge, à l'intelligence et au caractère de leurs enfants.
Que faut-il faire s'il y a confit entre les autorités0 l II faut faire en sorte que l'enfant n'en sache rien, ou s'il est fatal qu'il en connaisse quelque chose, que ce soit le moins possible et le plus lard qu'il se pourra.
2° II faut surtout ne pas se servir de l'enfant pour manifester ses mauvais sentiments et satisfaire ses petites vengeances.
Quels seraient les avantages de cette harmonie?
Ils seraient immenses.
Si l'enfant trouvait en tous ses supérieurs les mêmes principes, les mêmes méthodes, les mêmes sanctions; s'il rencontrait partout le même refus systématique d'écouter ses plaintes et ses doléances de mauvais esprit, 1° l'autorité prendrait à ses yeux un tel caractère d'universalité el de nécessité, qu'elle triompherait, complètement et presque instantanément, de toutes les velléités de résistance.
2e Cette même autorité lui apparaîtrait facilement com*r.e une émanation de la divinité dont il sait bien qu'elle ne peut ni changer ni se contredire.