CHAPITRE I
Il faut connaître les défauts des enfants
Pour mieux voir et pour entendre mieux,
Je vous ai demandé des oreilles, des yeux (2)
Queli sont les moyens ordinaires d'arriver à cette connaissance ?
Il y en a deux : voir et entendre. Voir, c'est-à-dire observer
et conclure; entendre, c'est-à-dire croire ceux qui savent.
Article ï. — Les parents doivent voir.
Toujours leur raison, soumise et complaisante,
Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur.
(J.-B Rousseau.)
Tous les parents sont-ils capables de voir ?
Non.
1° Il en est qui ne veulent pas voir.
2° Il en est qui voient mal.
(i) M*r Besson. Le Décalogue, t. Ier, pp. 3n-3i2. ^2) Racine, Bérénice, II, 2.
y a-t-il beaucoup de parents qui « ferment les yeux » sur les défauts de leurs enfants ?
Il y a tous ceux qui idolâtrent leurs enfants (ils sont légion) et qui ne veulent voir en eux aucun défaut.
Celui-ci est enclin au vol. habile à soustraire : mais que voulezvous, c'est l'idole du père. On se tait, on dissimule, on adore.
Cet autre est frisé, parfumé, habille avec un tel luxe qu'on le prendrait pour un Adonis à placer sur les autels de Diane : mais que voulez-vous, c'est l'idole de la mère. On se tait, on dissimule, on adore.
Un troisième est dur, colère, porté aux querelles : mais que voulezvous, c'est l'idole du père et de la mère. On se tait, on dissimule, on adore
« Aujourd'hui, dit M&r Mermillod, les mères ont perdu la puissance d'aimer pour idolâtrer. »
Quels sont ceux qui « voient mal » les défauts de leurs enfants ?
Ce sont tous ceux qui n'attachent pas d'importance aux premières manifestations des défauts de leurs enfants.
Ils regardent ces choses comme bien petites et s'en moquent.
Non. non. ce ne sont pas des choses petites, mais très grandes ! Par exemple, si la petite fille s'accoutume, sous le regard de sa mère. à trop aimer la toilette, lorsqu'elle sera sortie de la maison paternelle et mariée, elle sera plus onéreuse à son époux et le jettera dans de plus grandes angoisses que les receveurs d'impôts (2).
.article II. — Les parents doivent entendre.
<( Prophète de malheur, babillarde ! » dit-on. iLa Fontaine.»
Tous les parents sont-ils capables d'entendre ? Non. Quand on leur apprend quelque chose de désagréable sur le compte de leurs enfants :
1° Il est des parents qui se mécontentent ;
2° Il en est qui contredisent ;
3° Il en est qui se contredisent ;
4° Il en est qui excusent ;
5° Il en est qui accusent les autres.
(i) Saint Léonard de Port-Maurice, cité par Me' Rosset, op. cit., pp. 72-73. (2) Saint Jean Chrysostome, cité par M*r Uosset, op. cit., p. 73.
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Est-il donc malaise de renseigner les parents sur les défauts 'le leurs enfants ?
Oui.
Car un certain nombre d'entre eux ressemblent aux chauves-souris : la lumière les heurte et leur déplaît, au moins en ce qui concerne leurs enfants.
Quand je l'ai fait, «j'ai presque toujours remarqué que cela déplaisait » (1).
Il nous est arrivé de signaler à un père de famille, très bon chrétien, l'imprudence de son fils, que nous avions nousmême rencontré en société dangereuse.
On nous remercia, on profita des renseignements; mais, à partir de ce jour, le père, et plus encore la mère et les enfants se détournèrent de nous : leur cordialité était subitement devenue de la froideur. [Authentique.)
Nous avions été reçu plusieurs fois dans une famille où l'on pratiquait un curieux mélange de piété et. de laisseraller, d'amabilité intéressée et de critique facile. Un jour, nous laissâmes entendre, avec tous les ménagements les plus délicats, que peut-être les jeunes filles auraient pu pratiquer une réserve plus grande et une modestie plus évangélique. L'accueil que nous reçûmes fut tel que jamais plus nous ne remimes les pieds dans cette maison. {Authentique.)
Quelle est, au fond, la vraie raison de ce mécontentement ?
C'est l'humiliation mal acceptée d'une constatation désagréable. Au lieu devoir, premièrement et uniquement, le profit qu'ils pourraient tirer du renseignement obtenu, les parents ne s'arrêtent qu'à la considération de ce qui rejaillit sur eux des reproches adressés à leurs enfants ; et ils ne peuvent se défendre d'une impression fâcheuse qui, n'étant pas combattue, produit l'attitude que nous avons signalée.
C'est en pensant au bien que l'on essaye de faire à ces sortes de parents que l'on dit quelquefoisqu'il est des services rendus que l'on ne pardonne jamais.
Comment se comportent ces parents aveugles et susceptibles à l'égard des troubleurs de quiétude et d'illusion? Ils contredisent.
Le procédé est classique ; et ceux qui se risquent à en
[I) M»r Dupakloup, De l'Education, t. II, p. 253.
affronter les désagréments, s'entourent par avance de toutes les garanties de certitude. Ce qu'ils disent, ils le savent; ce qu'ils rapportent, ils l'ont vu ou entendu.
N'importe.
Ce qui les attend, c'est la suspicion, la contradiction, la négation.
— (Test un enfant bien violent! dites-vous.
— Oh! Monsieur, je ne crois pas : il n'y a pas au monde d'enfant plus doux; il est vif. et ses nerfs s'agacent facilement: mais des violences, je ne lui en ai jamais vu : à la maison, il ne se fâchait qu'avec ses bonnes : il a même été avec moi. jusqu'au jour où je vous l'ai donné, l'enfant le plus facile et le plus caressant.
— Je le crois bien. Madame: jamais vous ne lui avez demandé une heure de travail: jamais vous ne lui avez fait éprouver une contrariété sérieuse.
— C'est un enfant bien indolent!
— Ohî non. Monsieur, il serait plutôt emporté.
— Mais c'est justement cela. Madame : il est mou et violent : la mollesse et la violence vont presque toujours ensemble. Les enfants mous ne peuvent rien souffrir.
— Monsieur, je ne crois pas cela ; vous ne connaissez pas mon
Les parents se contentent-ils de contredire ceux qui les instruisent des torts de leurs enfants?
Pour échapper à l'obligation de reconnaître tel ou tel défaut, ils vont jusqu'à se contredire eux-mêmes.
Ils se sont plaints devant vous, par exemple; vous commettez la maladresse de répéter leurs doléances ; eh bien ! ils ne les acceptent pas. et ils vous savent mauvais gré de les avoir, en cette matière, crus sur parole.
J'ai rencontré une mère très distinguée d'esprit, très pieuse, qui ne pouvait supporter la présence et les défauts de son fils, pendant trois jours de congé, sans en être accablée, qui me disait :
— Que voules-VOUS que j'en fasse pendant trois jours f
Et cependant, elle était tellement infatuée des qualités et de l'excellence de ce fils, qu'il y avait, pour moi. impossibilité de lui en faire la moindre plainte sans la révolter (i).
Que font les parents quand ils ne peuvent ou n'osent nier ? Ils recourent alors à de pitoyables excuses. Voici deux exemples cités par M?r Dupanloup (1) : Un jour, après une faute des plus graves, commise par son malheureux enfant, une mère chrétienne, la vertu même, me dit :
ji) !!«• Dupanloup, op. cit , t. II, pp. 2D2-253-254-
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— // n'y a pas de quoi fouetter un chat .' Et elle ajouta :
— // y a, dans le momie, bien des gens qui on
• ■'tes gens.
Enfin, elle alla jusqu'à dire, tant elle avait besoin de disculper son fils :
— Je n'oserais pas affirmer que son père n'a pas fait beaucoup plus ma! à son âne, et cependant son père est aujourd'hui un excellent homme.
Un autre enfant, après des injures grossières adressées au plus aimable de ses condisciples, après des ingratitudes inouïes envers le meilleur de ses maîtres, envers celui qui avait pris soin de son àme. qui lavait sauvé dix fois, cet enfant alla, un jour, jusqu'à outrager ce saint prêtre de la manière la plus sensible.
Et lorsque je racontai le fait à la mère et lui annonçai que l'heure de la séparation était venue, et que tout cela n*était pas tolérable. elle me répondit avec l'accent le plus irrité :
— Oui, c'est vrai : Pierre a raison: M. Un tel est un imbécile
Il n'a nos su prendre l'enfant:.... Mon Pierre a, un cour d'or
C'était une femme de l'esprit le plus distingué, du cœur le plus délicat. la plus noble nature Mais c'était une mère aveuglée.
Quelle est la dernière ressource de l'aveuglement des parents ? C'est d'accuser les autres.
— Je suis sur de mon fils et de ma fille, dit-on; s'il y a quelque mal, c'est' aux autres et non pas à eux qu'il faut l'imputer.
Que vaut cette allégation v
Elle est pitoyable.
Car, le plus souvent, les autres,, ce sont des domestiques, des amis ou des hôtes choisis et acceptés par les parents euxmêmes.
Les autres! Ah: ce sont d'autres vous-même.-., et s'ils vous ressemblaient moins, vous sauriez bien les éloigner, dans un siè 'le où la gène, les convenances, le respect sont si peu connus et si peu pratiqués (i).
Les autres ! mais dans la maison voisine on tient le même langage; de sorte que les parents se disent réciproquement la vérité, à distance, malheureusement, aussi aveugles sur ce qui se passe chez eux que clairvoyants sur ce qui se passe dans la maison d'autrui.
(i) Mî' Besso>-, Dêcalogue, t. Isr, p. 3i4.
Au fond, que désirent les parents aveugles dont nous parlons?
De même qu'ils ferment les yeux pour ne point voir, ils voudraient pouvoir se boucher les oreilles pour ne point entendre.
Et de même qu'ils se mécontentent de toute révélation désagréable, ils se félicitent du silence, fût-il synonyme de mensonge et de tromperie.
j'ai rencontré un jour un père et une mère qui m'ont dit : — Voilà notre fils: il est très difficile; nous n'y pouvons rien; faites de votre mieux: nous avons confiance en vous: seulement, ne nous en parlez plus, ou ne nous en parlez que quand tout ira bien.
Oui. il y a des parents si faibles qu'il faut les tromper, ou ils ne sont pas contents (1).
J'ai rencontré un homme d'honneur et excellent chrétien, tuteur et grand-père de son pupille, qui ne m'a jamais pardonné que je lui eusse simplement dit que l'éducation de son petit-fils était trop difficile et que je ne pourrais pas réussir à la faire. Il m'écrivit pour me reprocher d'avoir offensé par là les deux familles paternelle et maternelle de l'enfant.
J'ai rarement dit à un père et à une mère, même aux meilleurs, même aux plus sages, en leur parlant de leur fils : « C'est un enfant difficile: si vous n'y prenez garde, il vous causera de grandes peines » : j*ai rarement dit cela aux parents, a ceux même qui avaient le plus de confiance en moi, sans perdre à l'instant une partie de leur confiance (1).