CHAPITRE II
Il faut vouloir corriger les défauts des enfants
« Il semble que le père et la mère redoutent bien plus de donner la correction que l'enfant ne redoute de la recevoir. » (2)
Que verrons-nous dans ce chapitre deuxième : « Il faut vouloir corriger les défauts des enfants » ?
Nous verrons le pourquoi et le comment de cette obligation.
(n M" Dupanloup, De l'Education, t. II, pp. 253 et 255. < Besson, Decalogue, t. I", p. 3i6.
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Article I. — Pourquoi faut-il vouloir corriger les défauta des enfants ?
« Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus que de se corriger d'un seul défaut. » (l)
Pourquoi faut-il vouloir corriger les défauts des enfants ?
Parce que c'est nécessaire.
D'où vient la nécessité de cette correction?
Elle vient de son importance même. Nous l'avons étudiée il n'y a qu'un instant; nous n'y revenons pas. Mais pour répondre à une objection que pourraient soulever certains esprits, nous allons établir la possibilité de cette correction.
N'y a-t-il pas des enfants réfractaires à toute correction, des incorrigibles ?
Il y a peut-être des enfants qui demeurent incorrigibles pour avoir été mal élevés.
Oui.
Mais des enfants incorrigibles par nature, dont on ne puisse avoir raison quand ils ont deux ans, trois ans, quatre ans, il n'y en a pas.
Affirmer le contraire serait conduire à la négation de toute moralité et de toute responsabilité, pour aboutir au remplacement de « la prison répressive par la maison de santé, el de l'éducateur par le médecin » (2).
On ne peut cependant méconnaître qu'il y a des natures rebelles et spécialement difficiles ?
Oui, il y a des enfants mal nés, dont la formation est un problème douloureux et incertain, qui hante l'esprit de l'éducateur et torture son âme.
Mais, dit Fénelon.. l'enfance « est le seul âge où l'homme peut encore tout sur lui-même pour se corriger ».
Que faut-il faire en face de ces difficultés ? Il faut s'armer de patience et d'énergie, compter pour rien l'assujettissement et les fatigues, s'atteler au travail
li) La Bruyère, Caractères, xi.
(2) F. Nicolat, op. cit., p. i44»
énorme qui s'impose et le pousser jusqu'au succès, en se souvenant de cette parole d'Ozanam : « L'éducation, comme toute œuvre humaine, vaut ce qu'elle coûte. »
N'y a-t-il pas quelque analogie entré les difficultés de cette formation et les difficultés de certains travaux matériels?
Oui, une analogie frappante.
Peut-on. par exemple, courber une branche de chêne et en faire un cercle régulier''
Non, si la branche est trop forte, si elle a poussé longtemps de travers, si Ton ne dépense pas Peiïort nécessaire, si Ton prétend plier la tige sans préparation, si l'on veut aller trop vite, si Ton ne tient pas compte du fil du bois.
Oui, si l'on prend la tige petite encore, si on la place dans un milieu capable de lassouplir, si l'on procède avec une ferme lenteur, si l'on suit les principes directeurs de ce genre de travaux 1 .
L'application est à la portée de tous.
Article II. — Comment faut-il vouloir corriger les défauts des enfants?
h Qui veut la lin veut les
moyens. »
Comment faut-il vouloir corriger les défauts des enfants ?
1 11 faut vouloir personnellement.
i 11 faut vouloir sincèrement.
3° Il faut vouloir sans retard.
4° Il faut vouloir avec persévérance.
Qne faut-il entendre par ces mots • « vouloir personnellement » ?
Cette expression veut dire que les parents doivent envisager la correction comme une obligation personnelle, qu'ils peuvent sans doute remplir en collaboration avec d'autres éducateurs, mais dont ils ne peuvent, en aucun cas, se décharger complètement.
y a-t-il donc des parents qui rejettent cette obligation sur autrui?
Oui ; « il est des parents qui sentent combien la réprimande
leur sied mal, et ils vont confier leurs peines aux maitres ou
(i) D'après F. Nicolay, op. cit., y. 1^-1^0.
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aux pasteurs, en les priant de la faire à leur place. Mais ils ajoutent aussitôt : « Gardez-vous bien de dire que cela vient » de moi, car si mon fils, si ma fille le savait, c'en serait fait » de leur amitié, et je n'aurais plus leur confiance. » 1 1
Comment faut-il apprécier cette conduite ?
1° Gomme une sottise! Le proverbe : qui aime bien châtie bien, a une contre-partie: qui châtie bien est aimé; (« bien » étant entendu dans le sens de justice et de modération).
2° Comme une dégradation!
Quoi ! une mère, un père se cachent pour parler, pour reprendre et pour punir, derrière une autorité étrangère! Ils empruntent la bouche d'autrui ! Ils craignent d'être entendus et reconnus ! Ils viennent, dans l'omhre et le mystère, après avoir assuré, par toutes les précautions
possibles, le secret de leurs démarches! Où en sommes-nous? Qui
êtes-vous donc et que sont vos enfants ? Vous en êtes les appuis, et vous tremblez: les guides, et vous vous retirez h l'entrée du chemin; les maîtres, et vous n'osez plus parler: les rois, et vous abdiquez
Quelle devrait être, en semblable occurrence, la conduite des maîtres et des pasteurs sollicités de remplacer les parents qui se dérobent ?
Je supplie le prêtre et l'instituteur de ne tenir aucun compte de précautions et de dire hautement à votre fils et a votre fille : « Vous avez péché, c'est votre père qui me l'a dit. vous avez contristé sa bonté et offensé sa justice: allez lui avouer votre faute et lui demander votre punition. » En s'exprimant ainsi, on sauvera du moins votre autorité malgré vous ili
Qu'est-ce que « couloir sincèrement » ?
C'est vouloir avec la décision qu'inspire une appréciation exacte des défauts à corriger.
Y a-t-il donc des parents dont les appréciations ne sont ni vraie* ni sincères quand ils sont en face des défauts de leurs enfants ?
Oui ; et ils sont nombreux. Ils éprouvent pour les défauts de leurs enfants une indulgence qui confine à la faiblesse; ils n'ont pas pour eux
ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses (2) ;
(i) M«r Besson, Décalogue, t. I", pp. 3i8-3i9- (2) Molière, Le Misanthrope, t. Ier, i.
ils leur réservent un traitement de faveur; ils poussent même l'aberration jusqu'à donner des noms de vertus aux pires écarts de langage et de conduite : ils appellent, par exemple, vivacité d'esprit, l'insolence d'un gamin qui répond à ses supérieurs; ils parlent de volonté devant l'entêtement le plus déraisonnable; ils nomment dignité l'orgueil le plus effronté; à leurs yeux, la brutalité devient du courage, et l'école buissonnière une preuve de décision, pleine de promesses.
Dans Tobjet aimé, tout leur devient aimable;
Ils comptent les défauts pour des perfections Et savent y donner de favorables noms (1).
Comment faut-il se comporter avec des parents aussi grossièrement illusionnés ?
Il faut les rappeler à la plus élémentaire droiture et à la plus commune sincérité.
J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon,
disait Boileau (2).
Qu'ils fassent de même !
Et qu'ils conforment leurs décisions de volonté aux lumières d'une intelligence enfin délivrée de tout faux jour et de toute obscurité.
A quel moment faut-il vouloir la correction des défauts des enfants ?
Au moment où se manifestent les inclinations mauvaises; c'est-à-dire dès le plus jeune âge.
Quelles objections soulève-t-on contre cette recommandation?
Trois principales :
1° Il est encore si jeune, on peut attendre.
2° Il deviendra raisonnable en grandissant.
3° Ne pourrait-on le laisser tranquillement vivre sa vie?
Que répondre à la première objection : « 77 est encore si jeune » ? S'il est assez âgé pour manifester des défauts, il est assez âgé pour en être corrigé.
(i) Molière. Le Misanthrope, (2) Satires, I.
Que répondre à la deuxième objection : « Il deviendra raisonnable en grandissant » ?
Oui, il deviendra raisonnable en grandissant, à moins que ses défauts ne prennent le pas sur sa raison elle-même, ou ne devancent la volonté de les corriger.
Et puis, quand ainsi serait que l'enfant dût toujours vouloir amender sa vie, dès que, en grandissant, il en aurait compris la nécessité, de quel droit les parents iraient-ils aggraver, avant de la rejeter sur les épaules de leurs enfants, une obligation qu'ils n'auraient pas eu le courage de prendre pour eux-mêmes quand ils en avaient l'impérieux devoir?
Que répondre à la troisième objection : « Ne pourrait-on laisser les enfants vivre tranquillement leur vie » ?
Dans un livre charmant par tant de côtés, mais gâté par d'odieux blasphèmes: Uart d'être grand-père, V. Hugo raisonne, à peu près de même façon. Il se scandalise, en particulier, de la doctrine de l'Eglise qui ne reconnaît qu'à une seule créature le privilège de l'immaculée conception, et qui fait naître dans le péché,
Ce tourbillon de lumière et de joie,
L'enfance , l'essaim d'âmes que nous envoie
L'amour mystérieux qu'avril épanouit,
Ces constellations d'anges dans notre nuit (1).
Et il réclame, pour sa part, le droit de les gâter :
Laissez-moi donner des gâteaux à ces crimes (1),
dit-il en son langage de révolté.
Mais Victor Hugo n'est pas un théologien : ce n'est pas auprès de lui qu'il faut chercher des inspirations dogmatiques saines.
Ecoutons plutôt le Saint-Esprit, qui dit dans V Ecclésiastique (2) :
Fais plier la tête de ton fils pendant sa jeunesse, et ne lui ménage pas les coups parce que c'est un enfant, de peur qu'il ne devienne opiniâtre et qu'il ne t'obéisse plus (et que tu n'aies la douleur au cœur». Corrige ton fils et fais-le travailler de peur qu'il ne trébuche par ta honteuse faiblesse.
(i) V. Hugo. L'art d'être grand-père, « L Immaculée Conception ».