‹ Catechisme de la reforme electoraleChapitre 10 sur 18 · Quelle part plus ou moins grande du · texte numérisé non relu

Quelle part plus ou moins grande du

bonheur ou du malheur universel peut être le bonheur ou le malheur de quelque membre de la communauté, grand ou petit, riche ou pauvre, en comparaison avec tout autre'?

4. Quel est celui qui ne fuie le malheur, qui ne poursuive le bonheur?

5. Quel est celui qui ne doive fuir le malheur et poursuivre le bonheur ?

G. Quel est celui qui, fuyant le malheur et poursuivant le bonheur, ne se trace une règle de conduite que, de manière ou d’autre, il adopte pendant sa vie ?

7. Quel est celui dont la conduite ne reçoive pas, dans toute occasion, une direction soit de son jugement personnel, soit du jugement d’un autre que j’appellerai jugement dérivatif ?

8. Quel est celui dont la conduite n’est jamais, dans aucune occasion, dirigée par aucun autre jugement que son jugement personnel? Quel est celui qui, dans les plus importantes affaires de la vie privée, ne se trouve

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pas souvent dans l’obligation de prendre pour guide un jugement du genre dérivatif?

9. La part d’action prise par l’homme dans ses affaires privées, considérées dans leur ensemble, n’est-elle pas d'une plus grande importance pour lui que la part d’action quelconque qu’il peut prendre dans la masse des affaires publiques considérées dans leur ensemble, même sous un système de suffrage universel ?

10. Supposez que l’intérêt du grand nombre des gouvernés et l’intérêt du petit nombre des gouvernants soieut incompatibles, de quelle manière la possession prédominante ou exclusive des talents intellectuels, chez le petit nombre des gouvernants, pourra-t-elle conduire au bien-être du grand nombre des gouvernés, si à côté de ces talents se trouve l’improbité ?

La réponse à toutes ces questions se trouvera comprise dans les développements que nous allons donner sur le suffrage universel.

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Le premier principe qu’il faut constamment avoir en vue, c’est que tous les intérêts doivent être protégés et satisfaits ; c’est là le fondement du droit de suffrage universel.

Mais s’il est suffisamment démontré que certaines classes de personnes ne possèdent pas et ne peuvent posséder les capacités intellectuelles nécessaires pour exercer aveo utilité le droit de suffrage, alors ces classes peuvent être exclues sans faire tort au principe.

Prenons quelques exemples :

1» Les Mineurs. Il est évident que celte exclusion n’est que temporaire, et que les limites de sa durée sont déterminées.

2° Les Femmes. Cette exclusion, qui comprend la moitié de l’espèce, passe en général sans qu’on daigne s’y arrêter ; c’est une omission qui conviendrait mieux sous le régime mahométan que sous un gouvernement chrétien.

Si le principe fondamental, et en même' temps le plus sûr guide pour une décision

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jasle, c’esl-à-dire le principe qui exige la satisfaction de tous les intérêts et la garantie de la probité et des capacités intellectuelles, ne peut convenablement s’appliquer aux deux sexes , il n’est pas facile de trouver pourquoi il pourrait s’appliquer plus convenablement à l’un qu’à l’autre.

Dans tous les cas, je ne puis m’empêcber de remarquer l’étrange anomalie de notre constitution, qui admet les femmes à remplir le trône, et leur refuse le droit infiniment plus restreint et moins dangereux de voter.

Je dois pourtant convenir que dans aucun projet de réforme démocratique on n’asongé à proposer le droit d’élection pour les femmes, et peut-être toute tentative pour combattre l’opinion à ce sujet serait-elle ici prématurée. « Quelle est donc alors, me dira-ton, l’utilité de ces observations. » Je réponds que leur utilité ou au moins leur but est de montrer de quelle manière un sujet aussi

important peut être traité par rapport au principe.

3° Les Soldats de terre et de mer. En faisant ici mention de ces classes, ce n’est guère dans un autre but que de montrer qu’elles n’ont pas été oubliées. Tous ceux qui sont en service hors du royaume sont exclus par le fait ; ceux qui ne sont pas exclus par ce fait auront donc moins de motifs de se plaindre, s’il y avait nécessité aies exclure légalement. Considérés comme individus , il n’y a aucune objection sérieuse à opposer au suffrage de chaque membre de celte classe si nombreuse et si méritoire. Mais considérés en corps, sous le commandement du corrupteur-général, ils pourraient devenir entre ses mains un instrument dangereux pour la liberté des élections. 11 ne serait pourtant pas impossible de trouver un remède à ce danger.

Toutefois , aux deux exclusions précédentes qui sont parfaitement fondées, il faut

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encore ajouter celle-ci, qui pourrait peut-être n’être pas trouvée aussi bien fondée.

4° Les personnes qui ne savent pas lire.

Cette exclusion ne contredit en rien le principe de la satisfaction de tous les intérêts. Non-seulement l’exclusion est temporaire , mais encore sa durée peut être volontairement diminuée par les efforts de l’individu ciclu, en mémo temps qu’elle offre une excitation dans la récompense de ces efforts.

La preuve que l'individu exclu s’est acquis le droit de suffrage pourrait se faire par la lecture publique de la loi électorale.

§ I or . Sur les prétendus inconvénients et dangers du suffrage universel.

L’objection banale qu’on oppose au suffrage universel, c’est qu’il serait une source d’hostilité universelle et d'anarchie.

Mais celle hostilité quel serait donc son serait-elle provoquée? hélas!

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je vois bien aujourd’hui quels sont les provocateurs. Je vois bien dans toutes nos élections actuelles des scènes de désordre, des scènes de violence et même des scènes de meurtre. Mais qui préside à ces scènes? qui les dirige? qui donne le signal? N’est-ce pas vous? vous qui n’avez d’autres arguments à nous opposer que le maintien de l’ordre, et qui en réalité n’avez d’autre intérêt que la continuation du désordre. Vous organisez le tumulte et vous prêchez le calme, vous soldez l’ivresse et vous parlez morale, vous enrégimentez des corrupteurs électoraux, des vociférateurs électoraux , des assommeurs électoraux, et vous osez invoquer des idées de paix et de tranquillité, et vous venez jeter de vaines terreurs dans les esprits faibles qui, ne s’arrêtant qu’à la surface des choses, s’imaginent qu’un surcroît d’électeurs serait un surcroît de désordres. Ah ! sans doute , si le développement du système électoral n’était qüe le développement de votre système , il

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faudrait au lieu de l’étendre,l’arrêter,ranéantir même, car voilà véritablement l’anarchie, et l’anarchie est dans vos intérêts. Aussi, lorsque vous invoquez un pareil argument contre le suffrage universel , vous avez la conscience do vos calomnies. Si l’anarchie devait sortir du suffrage universel, il n’aurait pas d’autres défenseurs que vous. En effet, quel autre que vous a intérêt à maintenir le désordre , puisque c’est la crainte seule du désordre qui vous a donné le pouvoir?

Aussi n’est-ce pas pour vous que j’écris , mais pour ceux que vous avez trompés et que vous voulez tromper encore.

D’abord, il entre dans le plan d’une bonne réforme de changer le mode de procéder dans les élections. Plus de ces harangues bruyantes et passionnées, plus de ces scènes de hustings où l’orateur et la foule font assaut do cris , où les vains efforts d’une éloquence préparée viennent se briser devant les tempêtes subites du forum. C’est par écrit que le

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candidat doit entrer en communication avec les électeurs ; c’est par une lecture méditée que l’électeur doit juger le candidat. Le discours, c’est l'intelligence passionnée! l’écrit, c’est l’intelligence raisonnée. L’action du discours est fugitive et imparfaite ; l’action de l’écrit est durable et complète. Par les discours, plus d’une assemblée a été poussée à des résolutions précipitées et funestes , rarement ou jamais par des écrits. Par des discours, suivis à l’instant de mesures prises à l’instant , plus d’une erreur a été adoptée , sans qu’on eût le moyen do la découvrir ; dans les écrits, à peine l’erreur est-elle formulée qu’on est à temps de la signaler et de la combattre. Par les discours, l’imagination est fascinée , la passion excitée ; on ne laisse pas de loisir au jugement et à la raison : les écrits ne refusent rien à la méditation, et se soumettent aux décisions de la pensée. Quand la bouche et les oreilles sont les organes de communication dans l'assemblée, la clameur

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de quelques bouches impatientes , des deux côtés, ou, ce qui est pis, d’un seul côté , peut étouffer tout argument , toute raison ; mais quand les organes sont les yeux en rapport avec la pensée, aucun pouvoir ne peut empêcher de prendre connaissance de ce qui est écrit des deux côtés.

Voilà donc une première cause de désordre etlacée par la réforme.

Reste maintenant à examiner sérieusement où est le danger de conûer au peuple tout entier le pouvoir électoral.

Or , quel est le pouvoir que le peuple est ainsi appelé à exercer? Est-ce, comme en législation, un pouvoir direct, impératif, coercitif ? Non ; c’est un pouvoir indirect de députation, exercé dans le calme du silence , sous le voile impénétrable du secret , qui , pour chaque individu , commence et finit au même moment; c’est un pouvoir qui n’est que la fraction d’une fraction ; c’est le pouvoir de faire sortir un seul homme d’une

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vaste multitude ; et il faut la majorité dans cette multitude pour que ce seul homme puisse prendre place dans la chambre représentative , et il faut que la majorité de cette chambre se joigne à lui , et que celte majorité soit appuyée par la majorité d’une autre chambre , avant que cet homme puisse faire un seul acte de pouvoir entraînant obéissance.

Ainsi donc le mal que pourraient faire les hommes élus par le suffrage universel serait bien restreint. Pourtant il peut y avoir , je l’avoue, une certaine puissance de mal ; mais encore, pour faire le mal, il faut y avoir intérêt. Je vois bien l’intérêt qu’ont les hommes d’aujourd’hui à faire le mal ; ils en profilent. Or, c’est précisément de combattre cet intérêt qui est le but du suffrage universel. Par conséquent , en combattant l’intérêt dn mal, nous combattons le mal lui-même.

>— Mais, dit-on, le peuple, dans son ensemble, n’est pas assez éclairé pour comprendre

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ses Ye'ritables intérêts. — Vous croyez donc que vos électeurs actuels comprennent leurs Ye'ritables intérêts ! Je Yeux bien le croire arec yous. Eh bien ! puisque vous admettez ce principe pour la masse des électeurs actuels, pourquoi ne l’admetlriez-vous pas pour la masse du peuple ? L’intérêt personnel , c’est ce qui se comprend avant tout , même par l’intelligence la plus bornée. Or , vous convenez qu’il est dans l’intérêt de vos électeurs d’acquérir, de posséder et de conserver des biens personnels. Pourquoi donc ne voulez-vous pas que ce soit aussi dans l’intérêt de mes électeurs? Yous convenez que vos électeurs comprennent l’intérêt qu’ils ont d’acquérir, de posséder et de conserver. Pourquoi donc mes électeurs ne le comprendraient-ils pas ? A vos yeux , il est vrai , la propriété totale de chaque individu pris dans la grande majorité de mes électeurs est si peu de chose qu’elle se réduit à rien ; mais croyezyous qu’à ses yeux ce peu soit rien? Le

total d’un homme, de combien est-il moindre à ses yeux que le total d’un autre homme aux yeux de cet autre ? Quand vous m’aurez résolu ce problème, mais alors seulement, vous aurez le droit de dire que l’universelle confusion et l’universelle destruction de propriétés serait le résultat du suffrage universel.

Eh bien donc ! pour compléter votre théorie, prenez les députés du suffrage universel, et inlroduisez-les dans la chambre des communes ; placez-les , ces élus de la multitude , placez-les sur les bancs ministériels. Je ne prétends pas les faire meilleurs que vos hommes ; j’accorderai donc qu’ils sont prêts à tout faire, pourvu qu’ils voient quelque chose à gagner. Sans doute ils le sont, sans doute ; mais, suivant votre théorie, ils doivent niveler toute propriété , et par conséquent la détruire. Mais, en agissant ainsi, qu’auraient-ils à gagner? Chacun d’eux a quelque propriété ; et cependant celui qui en a le moins a en-

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core bien des fois le montant de ce qui pourrait lui revenir par l’opération de la machine de nivellement universel.

« Oh ! mais ce ne sont pas encore ces hom- « mes qui sont les plus à craindre. Ce sont « certainement les plus à craindre parmi ceux u qui sont connus. Mais ce que vous ne voyez « pas, et ce que nous voyons, nous, c’est « cette populace qui est derrière eux. Quand « cette populace les aurait mis en avant , « croyez-vous que cela finirait là ? Non, cer- « tes. Us n’y seraient pas plutôt qu’elle en « mettrait en avant d’autres encore plusdan- « gereux ; car , à l’exception de nous et des « nôtres , il en est ainsi de tous les hommes. « Leur objet constant est défaire, sous tou- « tes les formes possibles, le plus de mal pos- « sible. Tel est leur but ; et quant à leurs « moyens , que peuvent-ils faire autre chose « que d’employer les agents les plus destruc- « teurs?»

Tel est, dans la théorie des légitimistes et

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des privilégiés , le système de mal universel et, comme conséquence , de destruction universelle qui est mis en avant , non comme effet probable , mais comme effet certain du suffrage universel.

Mais, je le demande , quels sont les èlres qui doivent accomplir celte destruction ? Ce ne sont sûrement pas des êtres humains; car c’est contre toutes les idées humaines , contre tous les [intérêts humains , contre tous les sentiments humains. Dans tout acte, il faut un motif pour agir; mais ces êtres imaginaires n’en ont pas ; car ils ne peuvent être guidés par aucun motif à' intérêt social; ils ne peuvent être guidés par aucun motif i'intérct personnel. Non : les YOilà acharnés à la destruction de toute propriété et de tous ceux qui lui doivent leur existence , à commencer par eux-mêmes.

Ce serait faire trop d’honneur à de pareilles divagations que de les considérer comme des arguments. Non : ce sont des rêves , et des

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rêves de 'consciences malades. Les hommes qui vivent d’abus voient partout des abus ; c’est là le fantôme qui les poursuit et les assie'ge. S’ils pouvaient le regarder en face, le fantôme disparaîtrait ; mais leur esprit est trop faible et ne se prête pas à tant d’efforts. Le fantôme s’attache à leurs pas ; leurs terreurs se multiplient ; dans leur délire , ils se cramponnent à toutes les branches qui leur présentent une ombre de salut ; leurs entrailles se dessèchent ; pour eux , il y a négation d’existence ailleurs que dans leurs propres sensations. Aucun méchant acte ne leur coûte, aucune cruauté ne les arrête, lorsqu’il s’agit d’ajouter à la somme des sécurités qu’ils amoncèlent autour d’eux et pour eux.

Dominés par l’épouvante et par la rage, fille de l’épouvante , ils ouvrent de leurs mains convulsives la boîte de Pandore , et en versent le contenu sur la tête de tout le peuple. Et c’est ainsi que , par la vaine crainte de voir toute sécurité détruite , ils la détruisent en réalité.

Oui, hommes du privilège, vous opprimez le peuple; vous pillez le peuple; vous ne lui laissez que ce que vous ne pouvez lui ôter; vous ne lui accordez rien, pas même un semblant de sympathie ; vous le raillez, vous le méprisez, vous le foulez, vous le diffamez, vous le calomniez ; et puis, après avoir, par vos actes et vos paroles, provoqué toutes ses colères, irrité toutes ses fibres, vous vous faites un argument de cette irritation, et vous soutenez avec perfidie que si la cause de l’irritation disparaît, l’irritation s’accroîtra ! Mais vous savez bien que vous mentez. Vous savez bien que l'anarchie n’est pas à craindre dans la réforme ; car la réforme est une mesure d’ordre, et vous avez intérêt au désordre. Non : ce n’est pas l’anarchie qui vous fait peur. Ce qui vous fait peur , c’est un bon gouvernement; car vous ne vivez que des vices d’un mauvais gouvernement.

Mais, encore une fois, contemplez l’Amérique, si toutefois vous avez le courage de

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tourner les yeux de ce cote'. Voyez sa démocralie, la démocratie représentative dans tous ses développemenls. N’y a-t-il donc en Amérique aucune propriété? La propriété a-t-elle jamais été détruite ou menacée? Et cependant, depuis les jours heureux de l’indépendance , y a-t-il eu un seul jour où la masse entière du peuple, ce grand destructeur de toute propriété , n’ait eu toute sa puissance d’action ? Y a-l-il eu un seul jour, où, pour le maintenir en repos, il ait fallu avoir recours à vos remèdes coercitifs? Et cependant y a-t-il jamais eu un jour où les portes de celte immense contrée n’aient été ouvertes à cette écume de la terre, comme vous l’appelez , et entre autres à vos sauvages Irlandais, à ces Irlandais que votre oppression et la crainte de vos tortures ont précipité dans l’exil.

Mais en voilà assez sur l’anarchie, ce mauvais sophisme des mauvais gouvernants. Passons à une autre objection. « Le peuple n’est

pas assez éclairé pour faire par lui-même le choix de ses représentants. » Voilà ce qui se dit et se répète avec emphase par nos profonds politiques.

Eh bien, je l’accorde. Il est trop vrai que, dans l’état actuel des choses, la majorité de ceux qui seraient appelés aux élections en vertu du suffrage universel ne possède pas les lumières suffisantes pour la juste appréciation des qualités requises dans un député ; la majorité n’a pas les moyens d’arriver aux connaissances nécessaires pour celte appréciation. Cela prouve-t-il qu’ils ne veulent pas arriver à ces connaissances? Non sans doute ; mais cela prouve que vous ne voulez pas, vous, qu’ils y arrivent. Voilà le cercle vicieux où vous tournez jusqu’à vous étourdir.

Le peuple ne sait rien : donc il ne faut pas qu’il gouverne ; si le peuple était instruit, il voudrait gouverner, donc il ne faut pas qu’il soit instruit. Un fait désastreux sert de base à votre logique, et c’est vous qui perpétuez

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le fait, afin de conserver un argument à votre logique. Qui est-ce en effet qui entretient celte ignorance dont vous vous faites une arme, si ce n’est vous, par vos droits sur le papier, vos droits sur l’impression, vos droits sur la poste, vos droits sur le timbre, etc.

Pourquoi donc ces taxes et ces sur-taxes? Est-ce pour vous faire de l’argent? Oh ! sans doute, cela y entre pour quelque chose. Car partout où vous pouvez récolter de l’argent vous ne vous en faites pas faute. Vous en récoltez dans les cours de justice au détriment de la justice ; vous en récoltez dans le sanctuaire do la médecine , au détriment de la santé et de la vie : vous imposez le mariage, vous imposez la naissance, vous imposez la mort. Il faut bien que vous imposiez l’instruction. L’intérêt de l’argent y est donc pour quelque chose ; mais il y a pour vous un intérêt bien plus grand, c’est de maintenir le peuple dans l’esclavage par l’ignorance, ce grand levier de l’esclavage. Il n’y

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a pas un de ces hommes que vous accusez qui laissé à lui-même ne se dérobât de luimême à cette ignorance que vous prenez pour texte de vos hypocrites doléances. Si vous êtes de bonne foi, si votre argument a quelque chose de sérieux, affranchissez la pensée en affranchissant la presse, cl le peuple se chargera lui-même de vous démontrer que ce n’est ni la volonté, ni le désir, ni la capacité de s'instruire qui lui manquent.

« Oli ! mais les instructions de la presse sont dangereuses. Les journaux n’enseignent au peuple que des demi-connaissances beaucoup plus funeslos que l’ignorance ellemême. »

Eh bien, soit. Mais qui vous empêche de vous charger de son éducation ? N’avez-vous pas vos journaux ? N” avez-vous pas de l’argent? N’avez-vous pas vos écrivains tout prêts à recevoir votre argent et à écrire tout ce que vous voudrez leur dicter? N’avezvous pas vos champions sans noms, ou avec

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des noms tels qu’il vaudrait mieux n’en pas avoir? Les mêmes mains qui font circuler vos commentaires sur la Bible no sont-elles pas prêtes à faire circuler vos antidotes contre le poison démocratique?

« Mais, dites-vous, si nous acceptons la discussion avec les démocrates, ce serait accepter la discussion sur le principe du gouvernement. Or, nous no voulons pas nous placer sur ce terrain. »

Oui , c’est là votre secret. La monarchie, soit puro et absolue, soit mixte et corrompue, ne veut, pour triompher delà démocratie représentative, ni raison, ni argument. 11 ne faut contre la multitude que l’argument de la force, que la logique de l’oppression.

Voilà ce qu’il nous faut, pour nous, multitude. Mais pour vous, honorables et très-honorables, que vous faut-il ?

Vous permettez la publication des débats parlementaires. Est-ce dans l’intérêt général et pour nous aider des lumières qui jaillissent Bentium. 8

de vos harangues. Non, non ; c’est pour la Satisfaction de votre vanité individuelle. Cette presse que vous calomniez, quand il s’agit de lui rendre justice , vous la flattez , vous rampez devant elle, quand il s’agit de lui demander du renom. Celui qui est à votre tête (la plus habile tète que vous ayez jamais eue) lorsqu’il fulmina sa harangue contre la corruption cette furieuse harangue où tout ce qu’il y a de moins funeste dans l’influence corruptive, est pulvérisé, et tout ce qu’il y a de plus funeste épargné, ne l’ a-t-il pas envoyée àCobbelt pour être insérée dans son journal, à ce Cobbett, que vous voudriez tous anéantir (1)?

Encore une fois, ces arguments que vous

(l) L’orntcur auquel fait allusion Bentham est Charles Abbott, Speaker de la chambre. Le discours dont il parle fut prononcé en 1809 , au sein d’une commission d’enquête sur la corruption électorale. Cobbett était l’écrivain le plus radical de l’époque, et allait dans ses projets de réforme bien au delà de Bentham. C’est

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invoquez, c’est vous qui les cre'ez. Celte ignorance que vous accusez , c’est vous qui la maintenez. Laissez seulement au peuple la liberté de s’instruire, et bientôt sa science fera honte à la vôtre.

Toutefois, en admettant que le peuple ne soit pas aussi instruit qu’il devraitl’être, qu’il mériterait de l’être, je n’accorde pas que, même aujourd’hui, il ne doive pas participer au droit de suffrage. Plus tard, sans doute, scs choix seront meilleurs ; mais dans l’état actuel des choses, ses choix vaudront encore mieux que ce que nous avons. Or. c’est pour le moment tout ce que nous devons souhaiter. Qu’on se rappelle en effet ce que j’ai dit au commencement de ce chapitre sur le

ce meme Cobbclt qui, pendant toute la guerre, rofusa constamment d’illuminer chaque fois que l’on proclamait une victoire, vraie ou fausse, sur les troupes françaises, quoique chaque fois la populace, ameutée par l’aristocratie, brisât ses vitres, et commit toutes sortes de dégâts dans sa maison. (Noie du Traducteur)

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jugement personnel et le jugement dérivatif.

C’est ici que cette distinction est importante à faire. Sans doute, si chaque homme du peuple ne devait consulter que son jugement personnel, il pourrait n’ètre pas suffisamment apte à bien choisir son mandataire. Mais il a le secours du jugement dérivatif; et il existe dans notre pays un assez grand nombre d’individus éclairés pour offrir des ressources à celui qui serait embarrassé de prononcer tout seul. Dans beaucoup de questions, qui sont encore d’une importance bien plus grande pourl’individuen lui-même, comme les questions de médecine , de droit et de religion, chaque homme, lorsqu’il choisit un agent ou un aide, n’a-t-il pas plus ou moins recours au jugement des autres, c’est-à-dire au jugement dérivatif? En un mot, toutes les affaires de la vie privée ne sont-elles pas, de manière ou d’autre, soumises à l’opinion? Pourquoi n’en serait-il pas ainsi de la vie publique ? Les intérêts de chaque individu sont ainsi

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dirigés. Pourquoi donc pas les intérêts de tous?

Que voyons-nous aujourd’hui dans nos élections? une influence directe et matérielle de la volonté sur la volonté , c’est-à-dire la conviction par la contrainte. Qu’ obtiendronsnous par le suffrage universel ?j l’influence éclairée de l’intelligence sur l’intelligence, c’est- à-dire la conviction par la raison. Cette distinction toute seule serait un bien immense.

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