‹ Catechisme de la reforme electoraleChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Etat actuel de l’Angleterre,

Épouvanté des misères sans nombre que je voyais autour de moi, j’ai, depuis longtemps, étudié les secrets de notre glorieuse constitution, et depuis longtemps je me suis convaincu que les principes de ceux qui tiennent en main les destinées du pays] devaient nécessairement conduire le pays à sa ruine. Ces principes les voici , non pas seulement tels qu’ils les mettent en pratique, mais aussi tels qu’ils les invoquent hautement : la fortune du peuple, placée entre les mains des tuteurs du peuple , est un fonds commun où chacun des tuteurs puise sans relâche pour augmenter ses richesses particulières; en

d’antres termes, la tutelle, en matière de gouvernement, est destinée à faire la fortune du tuteur aux dépens de son pupille.

Guidé par ces principes, j’ai vu les deux intérêts dominants, l’intérêt monarchique et l’intérêt aristocratique alliés ensemble pour ruiner l’intérêt démocratique : tous les partis qui se disputaient le pouvoir s’entendaient merveilleusement dans celte pensée commune , ceux qui le convoitaient la prêchant en théorie, ceux qui le tenaient la mettant en pratique.

Il est bien évident que, delà part de ces deux intérêts, ces principes et leur application ne sont que trop naturels.

Il y a, dans le gouvernement, un individu qui tient en main une immense portion de pouvoir et d’argent, qui a en réserve des places et des rubans de toutes les couleurs.

Quant au pouvoir, il n’en partage que ce qu'il n’en peut garder ; quant à l’argent, il n’en a jamais trop ; mais avec les places, il pro-

cure de l’argent à ceux qu’il veut favoriser; avec les titres, il leur accorde des privilèges; avec les rubans, il satisfait leur vanité. Ainsi, il corrompt par l’argent, il corrompt par le privilège , il corrompt par la vanité. Aussi l’appellerai-je le Corrupteur Général. Placez, maintenant à côté de ce chef de société sept ou huit associés, plus ou moins, selon le, nombre des ministères, ajoutez toute la classe ( corrompue et corruptrice de l’aristocratie vous aurez pour raison sociale Corrupteur; Général et Compagnie. Quant à l’objet de la société, il consiste simplement, ainsi que cela se pratique pour la banque d’Angleterre, à vider toutes les poches d’autrui pour remplir, les siennes.

Le héros d’un roman de Smollet, voyageant avec une femme d’une exquise beauté, ne trouva pas de meilleur moyen pour la séduire que de lui voler son argent.

Alors la pauvre femme dépouillée fut à sa discrétion. L’individu dont nous parlons n’a

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pas besoin de tant d’adresse. Il peut sans remuer, sans lever la main, sans tourner les yeux, en vertu de son existence sur le siège qu'il occupe, employer le meme moyen aveo le même succès désastreux. Le héros de Smollet n’avait pas de complices, il pouvait s’en passer. Le séducteur officiel de la vertu anglaise, le corrupteur général, peut avoir autant de complices qu’il existe d’hommes dans le sein desquels se fait sentir le besoin de toutes les bonnes choses qu’il lient à sa disposition. Or, le difficile serait de trouver des hommes chez qui ce besoin manquât.

Le prince régent a dit que la royauté était Une tutelle, et l’on a beaucoup admiré ce mot, parce qu’on admire toujours les mots du prince régent. Eh bien soit : la royauté est une tutelle. Mais où donc a-l-on yu que la tutelle dût être pour le tuteur une source de profils dérobés à la substance du pupille? Le pouvoir sur un seul individu et sa petite propriété semble une compensation suffisante

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du travail, et le pouvoir sur vingt millions d’individus et sur toutes leurs propriétés réunies, outre un immense patronage nécessaire '• ment lucratif, ne sera pas suffisant ! Ceux qui n’ont pas de biens, ou qui n’en ont pas assez pour leur subsistance, doivent sans doute être payés , ou bien ne doivent pas être enw ployés. Mais parmi ceux qui ont assez de biens, doit-on supposer qu’il ne s’en rencontrera pas un bon nombre pour lesquels le plaisir de pos • séder le pouvoir sera une compensation suffisante pour la peine que peut donner ce pouvoir? Voyez les magistrats de province (i) :

n’avons-nous pas là des exemples en foule, et avec ces exemples une foule de preuves?

Mais par malheur tous ceux qui se partagent le pouvoir se persuadent aussitôt qu’ils ne le doivent qu’à leur mérite, et, comme à leurs yeux ce mérite est sans bornes, la récompense doit être proportionnelle.

(0 fies juges de paix. {Note du Irad.)

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Il arrive donc que, par toutes ces sources de mérite et de récompense, tout l’argent du peuple, qui est sans mérite parce qu’il est sans place, passe dans la poche de quelques hommes qui cumulent tous les mérites, parce qu’ils cumulent toutes les places. Bacon a dépeint comme l’emblème d’une certaine classe d’hommes un individu qui met le feu à la maison du voisin, afin de pouvoir faire cuire un œuf pour lui-mème. Voulez-vous voir un homme de cette espèce : il n’y a pas besoin de regarder trop loin, pourvu que vous regardiez assez haut. Depuis tantôt vingt-cinq ans, notre pauvre nation est en feu, de peur que les œufs emblématiques , c’est-à-dire les énormes récompenses, absorbées par les immenses mérites, ne fassent faute à ses gouvernants.

Dans la société en participation dont nous avons parlé, celui qui q la signature sociale a nécessairement tout intérêt à attirer à lui la plus grande quantité possible des bonnes

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choses de ce méchant monde, argent, pouvoir et dignités. Voilà donc un intérêt distinct, séparé, hostile aux intérêts de tous J l’intérêt du gouvernant en opposition avec l’intérêt des gouvernés, l’intérêt monarchie que en lutte avec l’intérêt démocratique.

Toutefois, cet argent qui, par mille sources toujours alimentées , coule à pleins bords dans le coffre monarchique, ne pourrait seul so frayer une roule vers ces sacrés réceptacles. Il lui faut l’aide d’un canal officiel, d’instruments extérieurs. Le canal officiel, c’est le Parlement; les instruments extérieurs, ce sont les Pairs , les Lords, les grands propriétaires et les électeurs privilégiés. En eux réside la richesse, et comme en langage aristocratique richesse et vertu sont “synonymes, en eux réside la vertu du pays. Voilà donc un autre intérêt distinct, séparé, hostile aux intérêts de tous, l’intérêt aristocratique en opposition avec l’intérêt démopratique, l’intérêt de ceux qui partagent le pouvoir en

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opposition avec l'intérêt de ceux qui le paient.

Tel est l’état actuel du pays : l’intérêt général subordonne à deux intérêts particuliers, ligués contre lui, et auxquels il n'a jamais cessé d’être offert en sacrifice.

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