XXV« LEÇON
LE CHRISTIANISME CONSERVÉ ET PROPAGÉ
(5" et 6* siècle.)
Jugement de Dieu sur IVmpire romain. — Consolation de l'Eglise, conversion de l'Irlande. — Conversion des Français, sainte Clotilde. — Continuation du jugement de Dieu sur le vieux monde. — La Religion sauve la science et crée une société nouvelle. — Saint Benoît. — Puissance de son ordre» — Services qu'il rend à l'Europe. — L'Eglise affligée et consolée en Orient. Cinquième concile général.
Malgré les efibris des saints docteurs et les prières des solitaires, les hérétiques et les vieux Païens continuaient de fermer les yeux à la lumière; les sectaires s'efforçaient même de grossir leurs rangs. Tous ces hommes s'étant rendus indignes de la vérité, la justice de Dieu vint enlever le flambeau sacré que sa divine miséricorde leur avait présenté, et le porta à d'autres peuples. Car l'Eglise ne doit rien perdre ; de nouveaux enfants doivent toujours la consoler de l'apostasie de ceux qui l'abandonnent.
Tout à coup le nord de l'Europe et de l'Asie s'ébranle. D'innombrables essaims de peuples barbares sont envoyés pour recueillir la manne précieuse de la vérité que le vieux Paganisme dédaigne ; ils viennent
avec une double mission : punir l'empire romain de son ingratitude, de ses crimes et de sa révolte opiniâtre contre l'Agneau dominateur du monde ; puis consoler l'Eglise, en devenant ses enfants dociles. Ils commencent par exécuter la première ; le vaste colosse qui avait si longtemps foulé la terre et qui avait bu pendant trois siècles le sang des martyrs, tombe sous leurs coups, et les lambeaux dispersés, mutilés de son cadavre, crient à tous les siècles : « Ainsi sera traité celui qui aura dit : Je ne veux pas que le Christ règne sur moi. »
Sur les ruines du vieux monde, les Barbares s'établissent; à ce moment, l'aimable fille du Ciel, la Religion delà charité, se présente; sa douce voix de mère frappe les oreilles des Barbares; ces lions s'apprivoisent ; l'Eglise en fait d'abord des hommes, en attendant qu'elle puisse en faire des Chrétiens. Ce miracle s'opère insensiblement, et un nouveau monde est créé.
Le soleil qui éclaire le monde n'est pas plus exact à passer d'un point du ciel à l'autre, que le soleil de la vérité ne l'est à éclairer un peuple nouveau, lorsqu'un peuple coupable a rejeté sa lumière. Ainsi, au moment précis où les hérésies dont nous avons parlé dans la leçon précédente enlevaient de nombreux enfants à l'Eglise, le flambeau sacré était remis aux mains d'un jeune saint chargé de le faire briller aux yeux d'une nation tout entière. Saint Pairice, en devenant l'Apôtre de l'Irlande, conquit à Jésus-Christ une des plus ferventes parties du divin bercail, et peut-être la plus fidèle.
Ce Saint naquit dans un village d'Anglelene ; il était Romain d'origine; on croit que sa mère était nièce de saint Martin, évoque de Tours. Patrice fut élevé dans la Religion chrétienne ; à quinze ans, il commit une faute qui ne paraît pourtant pas avoir été bien considérable. 11 en conçut un si vif regret, qu'il la pleura tout le reste de sa vie. Dieu lui ménagea bientôt les moyens de lui rendre beaucoup plus de gloire qu'il n'avait pu lui en ravir. Il n'était point encore sorti de sa seizième année, lorsqu'une troupe de Barbares l'enleva de son pays avec plusieurs esclaves et plusieurs vassaux de son père. On le mena en Irlande, où il fut réduit h garder les troupeaux sur les montagnes et dans les forêts. Son corps eut beaucoup à souffrir de la faim, du froid, de la pluie, des neiges et des glaces; mais Dieu eut pitié de son âme : il lui découvrit toute l'étendue de ses devoirs, et lui inspira la volonté de les remplir fidèlement. Fidèle à la gr.lce, Patrice vit son état en Chrétien, et ne chercha plus que les moyens de le sanctifier ; la résignation et la prière lui firent supporter ses épreuves avec joie. Après six ans d'esclavage, il trouva le moyen de retourner dans sa patrie; mais Dieu lui fit connaître par plusieurs visions qu'il se servirait de lui pour la conversion de l'Irlande; entre autres choses, il lui sembla voir tous les enfants de ce pays, qui, du sein de leurs mères, lui tendaient les bras, el imploraient son secours avec des cris capables de fendre le cœur.
Saint Prosper dit que notre Saint reçut sa mission jxmr l'Irlande du pape saint Céleslin, qui le sacra évt"^-
DE PERSÉVÉRAKCE. 621
que de ce pays. Rempli de l'esprit apostolique, Patrice, de retour dans sa patrie, abandonna généreusement sa famille ; il vendit, comme il le dit lui-même, sa noblesse, pour servir une nation étrangère. Il passa donc en Irlande, pour travailler à l'extinction de l'idolâtrie. Il parcourut toute l'île, et pénétra jusque dans les endroits les plus reculés, sans craindre les dangers auxquels il s'exposait. Ses prédications, fortifiées par sa patience angélique dans les souffrances, produisirent des effets étonnants ; avant sa mort, il eut la consolation de voir presque toute l'Irlande adorer le vrai Dieu. Sa bienheureuse mort arriva l'an 46i.
Adieu, sainte Eglise d'Irlande, vierge du Nord, parée d'une couronne de lis et de roses, symbole de l'inlégrilé de ta foi et de ton courage au milieu des sanglantes persécutions! Espère au Dieu des opprimés et des martyrs : celui qui brisa le sceptre des Néron et des Dioclélien, saura briser le joug que les spoliateurs et les tyrans font peser depuis tant de siècles sur la tôle innocente.
Des mains de Patrice, le flambeau de l'Evangile passa dans celles d'une jeune princesse, conservée par miracle au milieu du massacre de sa famille. Ce nouvel Apôlre, qui, en convertissant les Français, devait leur assurer plus de gloire et de bonheur que toutes les conquêtes de leurs vaillants capitaines, fut sainte Clotilde.
Glolilde était (îlle de Chilpéric, frère de Gondebaud, roi des Bourguignons. Ce dernier trempa ses mains dans le sang de son frère, de sa belle- sœur el des
princes, leurs enfants, pour s'assurer la possession de leurs domaines ; il épargna néanmoins les deux filles de Chilpôric, qui étaient d'une rare beauté, et qui, à cause de leur extrême jeunesse, ne pouvaient être redoutables. L'aînée fut renfermée dans un monastère, où elle se fit religieuse. Clolilde resta à la cour de son oncle ; elle eut le bonheur d'être élevée dans la religion caiholique, bien qu'elle fût obligée de vivre parmi des Ariens. Elle s'accoutuma de bonne heure à mépriser le monde, et ces sentiments ne firent que se fortifier par la pratique des œuvres de piété. Son innocence ne reçut aucune atteinte des charmes séduisants de là vanité qui l'environnaient de toutes parts.
Clovis, roi des Francs, destructeur de la puissance romaine dans les Gaules, l'envoya demander en mariage. Sa prière fut accueillie, mais h condition que la princesse aurait la liberté de professer sa religion. Il l'éponsa solennellement à Soissons en 403. Clotilde se fil dans le palais de son mari un petit oratoire où elle pa«^sait beaucoup de temps en prière ; elle pratiquait aussi un grand nombre de mortifications secrètes; mais la prudence présidait à tous ses exercices; elle ne manquait à aucune dos bienséances de son état. L'égalité de son caractère, sa douceur, sa condescendance lui gagnèrent l'affeclion de son mari. Lorsqu'elle se vit entièrement maître.«se de son cœur, elle ne songea plus qu'à exécuter le projet qu'elle avait formé de le gagner lui-même ;i Jésus-Christ.
Souvent elle lui parlait de la vanité des idoles et de
DE PERSÉYÉRÂNCfi. 02$
l'eicellence de la Religion chrétienne. Clovis l'écontait toujours avec plaisir; mais le moment de sa conversion n'était pas encore arrivé. Courage, sainte princesse ! continuez vos prières et vos bonnes œuvres ; le Dieu qui lient entre ses mains le cœur des rois tournera bientôt à la vérité celui de votre époux. En effet, quelques années plus tard, Clovis étant en guerre avec les Allemands, leur li'/ra bataille à Tolbiac, près de Cologne. Le désordre se met dans son armée ; il va luimême tomber entre les mains de ses ennemis; il invoque ses dieux; ils sont sourds; il ne peut plus arrêter les fuyards. Dans cette extrémité, il se souvient du Dieu de Clotilde, l'invoque, et lui promet de l'adorer s'il remporte la victoire. La face du combat change en un instant ; les Allemands sont taillés en pièces; un courrier est expédié à Clotilde pour lui annoncer ce qui vient d'arriver. La pieuse princesse, transportée de joie, accourt aussitôt et rencontre le roi à Reims.
Saint Rémi, évêque de celte ville, acheva d'instruire le fier vainqueur. Clovis ne délibéra plus sur son changement; il assembla ses soldats et les exhorta à suivre son exemple, en renonçant à de vaines idoles pour adorer le Dieu à qui ils étaient redevables de la victoire. 11 fut tout à coup interrompu par les acclamations des Français, qui s'écrièrent de toutes parts : « Nous renonçons aux dieux mortels ; nous sommes prêts à adorer le vrai Dieu, le Dieu que prêche Rémi. » Le baptême fut fixé à la veille de NoCl. Rémi, qui voulait frapper les yeux des Français par ce que la Religion a
de plus auguste dans ses cérémonies, n'omit rien pour rendre ceile-ci éclatante. Il ordonna de tendre l'église et le baptistère des plus riches tapisseries; il lit allumer un grand nombre de cierges, où l'on avait môle avec la cire de précieux parfums, en sorte que le lieu saint paraissait rempli d'une odeur céleste. Rien de plus magnifique que la marche des nouveaux catéchumènes. Les rues et les places publiques furent tendues, et l'on marcha eu procession avec les saints Evangiles et la croix, depuis le palais du roi jusqu'à l'église, en chantant des hymnes et des litanies. Saint Rémi tenait le roi par la main, la reine suivait avec les deux princesses, sœurs de Clovis, et plus de trois mille hommes de son armée, la plupart officiers, que son exemple avait gagnés à Jésus-Christ.
Lorsque le roi fut arrivé au baptistère, il demanda le baptême. Le saint évêque, déployant alors cette autorité qui n'appartient qu'au ministre du souverain maître, et dont l'histoire profane ne présente aucun exemple, lui dit : « Fier Sicambre, baisse la tête ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré*. » Clovis, devenu doux comme un agneau, s'inclina sous la main du pontife ; ensuite, ayant confessé la foi de la Trinité, il reçut l'eau sacrée et l'onction du saint chrême. Ce fut en 496. Les trois raille Français qui raccompagnaient, sans compter les femmes et les enfants, furent baptisés en même temps par les évoques
• Mitis <lcpone roDa Sicimbcr, adora quod incendisti, inceode ([und adotasti.
et les autres ministres qui s'étaient rendus à Reims pour cette cérémonie. Des deux sœurs de Clovis, l'une reçut le baptême, et l'autre, qui était Chrétienne, mais qui avait eu le malheur de tomber dans l'hérésie, fut réconciliée par l'onction du saint chrême'.
La nouvelle de la conversion de Clovis répandit la joie dans tout le monde chrétien. C'était alors le seul souverain qui fût catholique; les autres étaient ou païens ou hérétiques. Depuis qu'il eut embrassé la vraie foi, il ne cessa de la pratiquer, exemple que ses successeurs ont imité pendant bien des siècles, et qui leur a mérité le titre glorieux de rois très-chrétiens.
Pour sainte Clotilde, elle ne cessa de rendre grâces à Dieu de la conversion de son époux. Après sa mort, elle se retira à Tours auprès du tombeau de saint Martin. Elle y passa le reste de ses jours dans la prière, le jeûne, les veilles et les autres pratiques de la pénitence; elle paraissait entièrement oublier qu'elle avait été reine et que ses enfants étaient assis sur le trône. Ayant prédit sa mort trente jours avant qu'elle arrivât, elle reçut les sacrements et remit tranquillement sa belle âme à son Créateur. Ce fut le 3 juin de l'an 545. A dater du baptême de Clovis commencèrent ces longs siècles de gloire et de prospérité qui firent de la France la première des nations par ses mœurs, par ses lumières et par son influence ; heureuse si jamais elle n'avait méconnu le principe de son bonheur!
Toutes ces nations barbares, les Français, les Bour-
i Saint Grégoire de Tours, flist. franc., Hist. abr. de l'Eglise. T. V. 40
^S CATÉCUISMI::
guignons, les Goths, les Vandales, les Huns, les Alains, les Lombards et tant d'autres qu'on voit depuis plus d'un siècle accourir des extrémités du Nord, devaient entrer successivement dans le giron de l'Eglise. En attendant, ils accomplissaient sans ménagement la redoutable mission qu'ils avaient reçue de détruire l'ancien monde. Les monuments du génie comme les chefsd'œuvre des arts tombaient rapidement sous leur marteau destructeur ; c'en était fait de toutes les richesses antiques, si la Providence n'avait pris soin de veiller à leur conservation ; et nous, descendants de ces redoutables missionnaires, nous eussions été privés sans res^ sources des lumières de Rome et d'Athènes ; le nom même de tant d'hommes fameux qui sont aujourd'hui l'objet de notre admiration nous eût été absolument inconnu.
Alors donc Dieu suscita un homme digne de l'éternelle reconnaissance des siècles; un homme qui sauva les monuments du génie antique et conserva la précieuse étincelle de la science ; un homme qui fut le patriarche de la vie religieuse en Occident, ou du moins qui donna une forme parfaite à cet état respectable ; cet homme fut saint Benoît.
Ce Père de l'Europe civilisée naquit, vers l'an 480, à Nursi, ville épiscopalc du duché de Spolelte, en Italie. 11 ne fut pas plutôt en état d'apprendre les sciences, que ses parents l'envoyèrent aux écoles publiques de Rome. L'angélique enfant craignit que le mauvais exemple de tant de jeunes gens ne fil impression sur son cœur,
et il résolut de s'éloigner ; il partit de Rome, et se retira dans le désert de Sublac. Une grotte humide et basse lui servit de demeure. Le Démon l'y suivit, et le tenta un jour si vivement, que, pour repousser 1^ tentation, le ser> iteur de Dieu se roula tout nu dans des épines ; il ne se releva que quand son corps ftit tout eii" sang. Les plaies qu'il se fit éteignirent les flammes imr pures de la concupiscence, dont il ne ressentit plu§ dans la suite le funeste aiguillon.
Cependant le bruit de sa sainteté se répandit de jour en jour ; il vint au Saint un grand nombre de discif pies, et au bout de quelque temps il bâtit douze moqçistères, dans chacun desquels il mit douze religieux avec un supérieur. Parmi ces nouveaux enfants de la pénitence, on comptait Maur et Placide, tous deux fils de sénateurs, et plusieurs autres personnages illustres. Benoît quitta bientôt le désert de Sublac pour se retirer au Mont-Cassin, dans le royaume de Naples. Il y avait sur le Mont-Cassin un ancien temple et un bois consacré à Apollon, qui comptait encore des adorateurs en cet endroit. Ces restes d'idolâtrie enflammèrent le zèle du serviteur de Dieu ; il prêcha l'Evangilp, et, par \s^ force réunie de ses discours et de ses miracles, il fit un grand nombre de conversions. Maître du terrain, il brisa l'idole et coupa le bois. Ayant ensuite démoli le temple, il éleva sur ses ruines deux oratoires ou chapelles, sous l'invocation de saint Jean-Baptiste et de saint Martin. Telle fut l'origine du célèbre monastère du Mont-Cassin, dont Benoît jeta les fondements
en 827, à la quarante -huitième année de son âge.
Ce fut auMonl-Cassin que saint Benoît écrivit sa règle, et fonda l'ordre à jamais illustre des Bénédictins. Dieu, qui l'avait choisi comme un autre Moïse pour conduire un peuple d'élus dans la vraie terre promise, autorisa sa mission par le don des miracles et par celui des prophéties. Un jour, en présence d'un grand nombre de peuple, il ressuscita un novice qui avait été écrasé par la chute d'une muraille.
Tolila, roi des Golhs, étant entré en Italie, fut extrêmement frappé de toutes les choses merveilleuses qu'on lui raconta de saint Benoît ; il voulut éprouver s'il était tel qu'on le lui avait dépeint. Il lui manda qu'il lui ferait une visite ; mais au lieu d'aller le voir en personne, il lui envoya un de ses officiers, nommé Riggon; il l'avait revêtu de ses habits royaux, et lui avait donné pour l'accompagner trois des principaux seigneurs de sa cour, avec un nombreux cortège. Le Saint, qui était pour lors assis, ne l'eut pas plulôt aperçu, qu'il lui cria : « Quittez, mon fils, l'habit que vous portez; il n'est pas à vous. » Riggon, saisi de crainte, et confus d'avoir voulu jouer ce grand homme, se jeta à ses pieds avec tous ceux qui l'accompagnaient.
Lorsqu'il fut de retour, il raconta au roi tout ce qui lui était arrivé. Tolila vint visiter lui-même le serviteur de Dieu. Dès qu'il le vit, il se prosterna contre terre, et y resta jusqu'à ce que Benoît l'eût relevé ; il fut bien plus étonné quand le Saint lui parla de la sorte: «Vous faites beaucoup de mal, et je prévois que vous
en ferez encore davantage ; vous prendrez Rome, vous passerez la mer, et régnerez neuf ans ; mais vous mourrez dans la dixième année, et serez cité au tribunal du juste Juge, pour lui rendre compte de toutes vos œuvres. »
Toutes les parties de cette prédiction furent vérifiées par l'événement : saint Benoît mourut lui-même l'année qui suivit celle où il avait reçu la visite de Totila. Il fit creuser son tombeau six jours avant sa mort, qu'il avait prédite à ses disciples. Le tombeau achevé, la fièvre le prit. Le sixième jour, il demanda à être porté à l'église pour y recevoir la sainte Eucharistie ; il donna ensuite quelques instructions à ses disciples; puis, s'appuyant sur l'un d'entre eux, il pria debout, les mains levées au ciel, et rendit tranquillement l'esprit. Ce fut un samedi, 21 mars de l'année 543. Il était âgé de soixante-trois ans, et en avait passé quatorze au Mont- Cassin.
Si Benoît fut grand par ses vertus, il le fut aussi par ses œuvres, et surtout par ses enfants spirituels. Grand par ses vertus, nous venons de le voir dans sa vie humble, pénitente et miraculeuse; grand par ses œuvres : la plus belle, celle qui annonce l'homme supérieur et le saint rempli de la sagesse d'en haut, est sa règle ; elle a toujours fait l'admiration de ceux qui la connaissent. Le grand pape saint Grégoire l'appelle éminente en sagesse, en discrétion et en gravité, et admirable de clarté; plusieurs des conciles l'ont appelée sainte*. Le
• Concile de Douzi en 874, et concile de Soissons.
célèbre Côme de Médicis, et plusieurs autres habiles législateurs la lisaient souvent; ils la regardaient comme un fonds riche de maximes, propres à former dans l'art de bien gouverner.
Le saint fondateur commence par ordonner que l'on recevra dans son ordre toutes sortes de personnes sans aucune distinction : les enfants, les adolescents, les adultes, les pauvres et les riches, les nobles et les roturiers, les serviteurs et ceux qui sont nés libres, les doctes et les ignorants, les laïques et les clercs. Pour admirer comme il convient la profonde sagesse de ce premier article, il faut se reporter aux circonstances où Benoît jeta les fondements de son ordre. Un déluge de Barbares inondaient l'Europe. Tout le vieux monde tombait en ruines sous les coups des vainqueurs. L'ordre de Saint-Benoît fut comme une nouvelle arche de Noé, Ouverte h tous ceux qui avaient besoin de fuir. On peut dire en toute vérité que celte nouvelle arche portait, comme l'ancienne, les prémices d'un nouveau monde; c'est là que se cachèrent les traditions des sciences et des arts ; c'est de là que sortirent les infatigables ouvriers qui, plus tard, défrichèrent une partie de l'Europe, et la tirèrent de la barbarie.
Les religieux de Sainl-Benoît se levaient à deux heures du malin; l'abbé lui-même devait sonner les offices. Après les matines, ils employaient le temps qui leur testait jusqu'an jour h la lecture et à la méditation. Det)ais sit heures du matin jusqu'à dix, on travaillait ; venait ensuite le dîner. Il n'y avait point de jeûne entre
la fôte de Pâqnes et celle de la Pentecôte; mais depuis la Pentecôte jusqu'au 13 septembre, on jeûnait les mercredis et les vendredis, et tous les jours depuis le 13 septembre jusqu'à Pâques.
L'abstinence de la viande, au moins des animaux à quatre pieds, était perpétuelle. Pauvres dans leur nourriture, les religieux de Saint-Benoît étaient pauvres aussi dans leur habillement ; dans les climats tempérés, il se composait d'une cuculle, d'une tunique et d'un scapulaire. La cuculle était une espèce de capuchon qu'on rabattait sur la tête, pour se garantir de l'ardeur du soleil ou de la rigueur du froid. La tunique était l'habit de dessous; le scapulaire, l'habit de dessus pendant le travail ; après le travail, on l'ôtait pour prendre la cuculle, qui se portait le reste du jour. Tous les vêtements étaient en laine et faits des étoffes les plus communes, et qu'on trouvait à meilleur marché. Pour ôter tout sujet de propriété, l'abbé donnait à chaque religieux son petit nécessaire, c'est-à-dire, outre ses habits, un mouchoir, uncouteau,'une aiguille, un poinçon pour écrire et des tablettes. Leur lit consistait en une natte ou paillasse, un drap de serge, une couverture et un chevet.
On voit par d'anciennes peintures que la robe des premiers Bénédictins était blanche, et le scapulaire noir. Afin d'être toujours prêts à se lever pour l'office, ils couchaient tout habilitas. On parlait rarement, et on recevait les étrangers avec beaucoup de cordialité et de respect. On les conduisait d'abord à l'oratoire pour
y faire une courte prière ; on les introduisait ensuite dans la chambre des hôtes, où on leur faisait une lecture ; puis on les traitait avec toute la charité possible. L'abbé leur donnait à laver et mangeait avec eux; personne ne leur parlait que le religieux destiné à les recevoir. Ceux qui se présentaient pour entrer dans le monastère n'étaient reçus qu'après de grandes épreuves; ce n'était qu'au bout d'un an de persévérance qu'on les admettait. Le novice écrivait son engagement de sa propre main et le déposait sur l'autel : s'il avait des biens, il les donnait aux pauvres ou au monastère; on le revêtait de l'habit religieux et on gardait le sien, pour le lui rendre si par malheur il se retirait.
La vie des Bénédictins se partageait entre la prière, le travail des mains et le travail de l'esprit. Tour à tour armé de la cognée, de la bêche, de la faucille et du marteau, le Bénédictin, bûcheron, agriculteur, maçon, architecte, abattait de vastes forêts, rendait à la culture des terres vierges encore, et devenues bicnlùt si fertiles par ses soins éclairés ; il bâtissait dans le fond des vallées solitaires ou dans des sites admirables par la salubrité et le point de vue, ces habitations dont la solidité, l'étendue et les belles proportions nous étonnent. C'est à lui que l'Allemagne, la France, l'Angleterre et une grande partie de l'Europe doivent la civilisation matérielle dont elles ont joui durant tant de siècles.
Pendant que le Bénédictin agriculteur arrosait de ses sueurs le sol couvert de ruines et de forêts, son frère, le Bénédictin savant, enfermé dans son ècritoirCy scriptO'
rium\ défrichait les landes de l'intelligence, et léguait aux siècles futurs les richesses des siècles passés.
Dans cet ordre savant les écritoires formaient une des parties les plus importantes de chaque monastère. C'étaient de grandes salles bâties en pierres de taille et bien voûtées, afin de les rnettre à l'abri de l'incendie. Là, sur des rangées de pupitres plus ou moins longues, étaient fixés, avec des chaînes de fer, les manuscrits des ouvrages anciens. Une chaîne plus forte encore les y tenait attachés : c'était l'excommunication. Oui, ces papes, ces évêques, ce clergé catholique, qu'on accuse d'être les ennemis des lumières, avaient défendu, sous peine d'excommunication, de transporter d'un pupitre à l'autre ces précieux manuscrits. En effet, tel manuscrit était peut-être unique ; laisser la liberté de le changer déplace, de l'emporter ailleurs, c'était l'exposer à périr ou à s'altérer, et celte perte eût été sans ressource. Or, c'était là, devant ce pupitre, que le Bénédictin passait sa vie. Que dis-je? quelquefois la vie d'un religieux ne suffisait pas pour transcrire, déchiffrer, mettre en ordre un seul ouvrage. Le Bénédictin en mourant léguait sa place et son poinçon à un de ses frères ; celui-ci continuait le travail commencé ; et cette vie ajoutée à une autre vie, ces deux intelligences qui se continuaient, ont enrichi le monde moderne de ces chefs-d'œuvre que nous pouvons bien admirer, mais que nous ne reproduirons jamais.
Non-seulement les Bénédictins conservèrent les livres
' Il y avait an scriptorium dans chaque monastère.
écH- CATÉCHISME
dépositaires de la science, ils furent encore les apôtres d'une grande partie de l'Europe. L'Angleterre, la Frise, l'Allemagne, leur doivent la lumière de la foi. Nous en parlerons bientôt. Enfin, cet ordre si évidemment suscité de Dieu pour sauver les débris du monde ancien et préparer un monde nouveau, se répandit partout avec une extrême rapidité, et l'on peut dire que, sous le double rapport intellectuel et matériel, l'Europe est fille des Bénédictins. Bientôt il n'y eut pas de province où la règle de saint Benoît ne fût connue. Les monastères de cet ordre étaient en si grand nombre en 1336, que le pape Benoît XII le divisa en trentesept provinces, marquant des royaumes entiers pour une seule province, comme le Danemark, la Bohême, l'Ecosse, la Suède, etc., ce qui fait comprendre l'étendue prodigieuse de cet ordre et le nombre de ses monastères. Voici quelque chose de plus frappant. Le pape Jean XXII, qui fut élu en 1316, et qui mourut en 1334, trouva, après une recherche exacte qu'il fit faire, que depuis la naissance *de cet ordre il en était sorti vingt-quatre papes, près de deux cents cardinaux, sept mille archevêques, quinze mille évêques, quinze mille abbés insignes, dont la confirmation appartient au saint Siégé, plus de quarante mille saints et bienheureux, dont cinq tnille cinq cents ont été moines du Mont-Cassin, et y sont enterrés *.
• Foy. BuUcaii, Hisf. de l'ordre de Sainf-Betioft; Arnold Wlen, Lignum vitœ ; Joan. Mabillon, pra-f. Âct. SS. Sacr., 1. 1, 4 et 5; le même, Annal. Ile/iedicf., t. <,.et f-'etèr. ànalect., t.%
Une des plus belles conquêtes de l'ordre de Saint- Benoît fui celle de l'Angleterre. Avant de parler de la conversion de ce royaume, il est à propos de raconter un fait qui nous offre une nouvelle preuve de la Providence qui veille sur l'Eglise, non-seuleinent pour la défendre contre ses ennemis, mais encore pour la dédommager des pertes que lui font éprouver les hérésies et les schismes. Saint Benoît, père d'une foule de missionnaires, venait de descendre dans la tombe, lorsque vers l'an 553 le parti d'Eutychès se releva en Egypte, où ses sectateurs commirent d'horribles violences. L'on n'osait leur résister à cause de leur nombre et du crédit dont ils jouissaient. Ils firent les plus grands efforts pour affaiblir l'autorité du concile de Calcédoine qui les avait condamnés en définissant qu'il y a deux natures en notre Seigneur Jésus-Christ. Enfin, on assembla à Constantinople le cinquième concile général, composé de cent cinquante et un évêques ; on y condamna trois ouvrages dont ces hérétiques s'appuyaient, savoir : les écrits de Théodoret contre saint Cyrille, la lettre d'Ibas, évêque d'Edesse, et les écrits de Théodore, évêque de Mopsueste. On y confirma les quatre premiers conciles généraux.
C'est ici un exemple remarquable du pouvoir que l'Eglise a de condamner des écrits, de prononcer sur le sens des livres, et d'exiger que les fidèles se soumettent à son jugement. Celle autorité lui est en effet nécessaire pour le maintien de la foi, puisqu'un des moyens les plus propres à conserver le dép<^t des vérités
qu'elle enseigne, est de faire connaître aux fidèles les sources pures où ils doivent puiser, et les citernes infectées du venin de l'erreur dont ils doivent s'éloigner. Chargée par son divin auteur d'enseigner la bonne doctrine, elle en a reçu en même temps le pouvoir de prémunir ses enfants contre celle qui est mauvaise, et de leur interdire la lecture des livres où elle est contenue, et qui pourraient altérer leur foi *.
PRIÈRE
O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir appelé nos pères à la foi : faites-nous la grâce de conformer en toutes choses notre conduite à notre croyance.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par- dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je prierai souvent pour la conservation de la foi.
• llist. abr. de l'EgL, p. 233.
PETIT CATÉCHISME
LE CHRISTIANISME CONSERVÉ ET PROPAGÉ
(*« et 6' siècle.)
Q. Que remarquez-vous encore sur le cinquième siècle ?
R. Je remarque encore sur le cinquième siècle que des nuées de Barbares vinrent fondre sur l'empire romain, pour le punir d'avoir versé le sang de tant de martyrs et d'avoir résisté à la grâce qui l'appelait à l'Evangile. Je remarque aussi qu'au moment où les hérésies affligeaient l'Eglise en Orient, de nouveaux peuples étaient convertis à la foi.
Q. Quels sont ces peuples ?
R. Ces peuples sont les Irlandais et les Français. Q. Quel fut l'Apôtre de l'Irlande?
R. L'Apôtre de l'Irlande fut saint Patrice. Il était né en Angleterre. Vers l'âge de quinze ans il fut enlevé par une troupe de Barbares qui l'emmenèrent en Irlande. Il fut réduit à garder les troupeaux et eut beaucoup à soufl"rir. Mais Dieu lui parla au cœur et le prépara au grand ministère qu'il devait remplir. De retour dans sa pairie, il résolut de retourner en Irlande pour y prêcher la foi. Le pape Célestin le fit évêque et l'envoya dans ce pays. Le Saint y fut attiré surtout par une