SUITE DU SIXIÈME JOUR. — LUOMMK
Q. Que Dieu fit-il encore le sixième jour?
R. Le sixième jour Dieu fit encore I homme , en disant : Faisons T homme à notre image et ressemblance. Le monde existait comme un livre magnifique où Dieu avait écrit ses perfections adorables, mais il n'y avait point de lecteur ; le monde était un brillant palais, mais il n'y avait point de roi pour l'habiter et en jouir.
Q Pourquoi Dieu fit-il l'homme le dernier?
R, Dieu fit l'homme le dernier, parce qu'il convenait que tout fût préparé pour le recevoir. Ajnsi , lorsqu'un roi doit faire son entrée dans une ville , toutes les personnes attachées à son service prennent les devants, afin que tout soit prêt à l'arrivée du maître, l'homme a été fait le dernier parce qu'il est le roi de toutes les créatures.
Q. Pourquoi Dieu dit-il faisons l'homme?
R. Dieu dit faisons f homme et non pas que l'homme soit ; pour montrer la grandeur de fouvrage qu'il allait faire, il se consulte, il délibère, enfin il dit faisons. Il prit donc du limon de la terre et en forma le corps de l'homtne; ensuite il lui donna une ame. Ainsi l'homme est composé d'un corps et d'une ame.
Q. Qu'annonce le corps de l'homme ?
R. Le corps de l'homme annonce d abord la puissance et la sagesse infinie du Créateur, ensuite il marque la dignité de l'homme. Son port noble et majestueux, son
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front élevé, ses yeuv qui regardent le Ciel, tout annonce dans l'homme le roi de la nature. Son corps est un chefd'œuvre admirable.
Q. Qu'est-ce que lame?
R. Lame est ce principe spirituel, libre, immortel, qui pense, qui veut et qui agit en nous. Notre ame est spirituelle, c est-à-dire qu elle n'a ni longueur, ni largeur, ni profondeur, qu'elle ne peut être ni vue de nos yeux ni touchée de nos mains. Notre ame est spirituelle, puisque ses opérations sont spirituelles.
Q. Notre ame est -elle libre?
R. Notre ame est libre, c'est-à-dire qu'elle peut vouloir ou ne pas vouloir, agir ou ne pas agir. Les créatures visibles ne sont pas libres, puisqu'elles font toujours et invariablement la môme chose. Le soleil, par exemple, n'est pas libre de se lever ou de ne pas se lever tous les jours. Les animaux non plus ne sont pas libres, ils n'inventent rien, ils ne perfectionnent rien, ils font toujours et partout la même chose. Nous sentons que nous sommes libres parce que nous éprouvons de la joie quand nous avons fait le bien, et des remords quand nous avons fait le mal.
Q. Notre ame est-elle immortelle?
R. Notre ame est immortelle, c est-à-dire qu die ne mourra jamais. Dieu seul pourrait l'anéantir, et Dieu a dit qu'il ne l'anéantirait jamais; mais qu'il la punirait ou la récompenserait pendant toute T éternité.
Q. Montrez-nous que l'homme a été fait à l'image de Dieu ?
I)E PLRSf.VÉRANCE. 2^1
R. L'humrae a été fait à limage de Dieu, car Dieu est un pur esprit ; I homme par son ame est un pur esprit. — Dieu est libre et éternel; l homme par son ame est libre et immortel. — Dieu est le roi de tous l'univers; T homme est le lieutenant de Dieu et le roi de tout ce qui l'environne. — Tout se rapporte à Dieu; tout se rapporte à l'homme, mais l'homme doit se rapporter h Dieu. Puisque nous sommes créés à l'image de Dieu, nous sommes bien grands et nous devons bien craindre de rien faire qui soit indigne de nous.
PRIÈRE
0 mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie de m' avoir créé à votre image et ressemblance ; ne permettez pas que je défigure jamais votre image par le péché .
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et , en témoignage de cet amour , je ferai avec beaucoup de respect k signe de la Croix.
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XIIP LEÇON.
OUVRAGE DES SIX JOURS
Suite du sixième jour. — L'homme roi de l'univers. — Usufruitier de l'univers. — Pontife de l'univers. — Couronnement de l'homme.
L'homme fut créé pour être roi. Ses titres à la royauté sont exprimés dans les paroles mêmes de sa création. Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et ressemblance, afin qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux bêtes, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sous le Ciel. Jamais puissance ne fut plus étendue ; jamais sceptre ne fut plus légitimement porté.
Avant sa révolte, Adam exerçait paisiblement son empire sur toute la nature. Les animaux n'avaient rien de redoutable pour lui et lui rien d'effrayant pour eux. On les voit tous demeurer ensemble familièrement, comme les serviteurs dans la maison de leur maître, toujours prêts à exécuter ses ordres. Témoin l'entretien du serpent avec Eve ' . C'est le péché qui, en dérangeant ce bel ordre, a altéré l'empire de l'homme. Cependant l'homme n'est pas tellement déchu de son empfre pri-
■ st. Chrys.bomil. 11. in Gen,
mitif , qu'il n en ait conservé d honorables lémoi-
gna;^es,
Et d'abord, tout en punissant son infidélité, et le condamnant à manger son pain à la sueur de son front, Dieu a voulu le soulager et adoucir ses rudes travaux. Il lui a laissé le plein exercice de son pouvoir sur les animaux domestiques. L'homme parle, et ces nombreux serviteurs s empressent d'obéir. La brebis lui abaîidonne sa toison, et le ver à soie file pour lui sa précieuse trame ; l'abeille lui fournit son miel délicieux ; le chien fait sentinelle à sa porte; le bœuf cultive ses terres ; le cheval transporte ses fardeaux et le transporte lui-même partout où il veut . Quant aux animaux féroces, c'est à lui de les dompter et à reprendre sur eux son premier empire. Et en effet, il les dompte, les soumet, se les assujettit, les apprivoise, les plie à ses usages ou à ses plaisirs; il les prend dans ses filets, il les tue, il les fait attraper par ses animaux domestiques. A-t-il besoin d'un gibier pour son repas? il envoie son chien, et sans qu'il se donne lui-même beaucoup de peine on lui apporte ce qu'il souhaite. Les plus monstrueux et môme les plus féroces, l'éléphant et la baleine , le tigre et le lion , sont soumis à ses lois et deviennent ses tributaires.
Non-seulement il commande aux animaux, mais encore à toutes les créatures insensibles; et nulle créature ne lui commande ; il se sert de toutes, aucune ne se sert de lui. Il se sert des astres pour régler ses travaux et pour diriger sa course au milieu de l'Cfcéan ou dans les
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déserts. A sa voix, les chênes descendent du haut des montagnes, les pierres, le fer, l'ardoise, l'or et l'argent sortent du sein de la terre pour venir le loger ou embellir sa demeure ; le chanvre et le lin se dépouillent de leur écorce pour lui fournir le vêtement ; le métal docile se moule dans ses mains ; le marbre s'amollit sous ses doigts; les rochers volent en éclat et lui ouvrent un passage ; les fleuves se détournent de leurs lits, arrosent ses prairies et font rouler ses usines.
Est-il attaqué? Toute la création vient à son aide : le bois et la pierre opposent des remparts à ses ennemis. Le sel, le soufre, le feu, le fer, conspirent pour le mettre hors d'insulte. S'il arrive qu'une force supérieure l'emporte sur ses désirs et ses précautions ; si une armée de mouches, par exemple, est quelquefois plus forte que jui, c'est parce qu'il a un Maître et qu'il doit s'en souvenir.
Yeut-il changer de climat, passer au-delà des mers et y conduire ce qu'il a de trop ou en tirer ce qui lui manque? L'eau et les vents lui prêtent des ailes qui le transportent autour du globe entier. Ses vaisseaux lui rapportent les productions des quatre parties du monde. Ses désirs s'accomplissent d'un bout de l'univers à l'autre; il en rapproche les extrémités quand il lui plaît, cl les met en correspondance sans sortir de chez lui. Un oiseau lui donne sa plume, une plante son écorce, un minéral sa couleur, avec cela il peint sa pensée. Celte écriture part, et sans qu'il s'en nielte en peine, elle traverse des raillions d hommes, franchit les montagnes.
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passe les mers, et va inaiiifesler sa volonté à des gens qui sont à deux ou trois nnille lieues loin de lui ; il en informe toute la terre ; il en entretient encore après sa mort la postérité la plus reculée.
Il se joue dans le monde, comme la sagesse toute puissante qui le créa. Tantôt d'un coup de pinceau il change une toile ingrate en une perspective enchantée ; tantôt , le ciseau ou le burin à la main, il anime le marbre et fait respirer le bronze; tantôt, à l'aide d'un microscope qu'il a lui-môme inventé, il va découvrir de nouveaux mondes dans des atomes invisibles; tantôt, faisant de ce microscope un télescope, il perce jusque dans les Cieux, et va contempler la lune et sa brillante armée. Revenu dans sa demeure, il prescrit des loi» aux corps célestes, marque leurs routes, mesure la terre et pèse le soleil .
Il est donc vrai , la nature entière est dans les mains de l'homme, comme le hochet entre les mains d'un enfant. Ainsi conserve-t-il, malgré sa chute, une vaste partie du pouvoir qui lui fut donné par ces sublimes paroles : Qu'il commande aux poissons , aucc animaux , à la terre entière.
L'homme n'est pas un roi constitutionnel. Sa royauté sur le monde n'est pas un vain mot : elle est réelle, efficace. Il commande et il jouit. Il commande, nous l'avons vu ; il jouit, nous allons le voir. Placée dans le corps comme dans son palais, son ame a sous ses ordres cinq ministres fidèles, qui lui apportent tour à tour, et quelquefois tous ensemble, l'hommage de l'univers.
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Ces ministres s'appellent la vue, l'ouïe, 1 odorat, le goût etle toucher. Parleur moyen, l'homme jouit sans exception de toutes les créatures.
Depuis le Firmament, où sont les étoiles les plus éloignées de nous, jusqu'à la surface de la terre, tout ce qui est visible est du domaine de l'œil : grâce à lui, aucune beauté n'échappe à la jouissance de Tame. Tous les sons si diversifiés en tant de manières, sont du domaine de l'oreille ; grâce à elle , aucune mélodie n'échappe à la jouissance de l' ame . Toutes les odeurs sont du domaine de l'odorat; grâce à lui, aucun parfum n'échappe à la jouissance de lame. Toutes les saveurs sont du domaine du goût ; grâce à lui , aucunes délices n'échappent à la jouissance de lame. Tous les corps qui nous environnent sont du domaine du toucher ; grâce à lui, aucune impression n'échappe à la jouissance de lame.
C'est ainsi que le monde entier est réduit à l'usage de l'homme, et par cet usage à l'unité; toute la création matérielle est comprise dans l'étendue des sensations, dont le corps de l'homme a les organes , et dont son ame est le terme. Vous croyez peut-être que pour jouir de son immense domaine, l'homme soit obligé de faire de pénibles efforts. Détrompez-vous, cette jouissance ne lui coûte rien, elle est de tous les instants. Ce n'est pas ici la merveille la moins étonnante de la sagesse divine. Elle a voulu que toutes les choses que l'homme tient continuellement sous sa main, comme les animaux et les plantes, eussent une Haison générale et nécessaire avec toutes les parties de l'univers. Ainsi,
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elle a voulu que le dernier brin d herbe eût besoin de la terre, de l'air, de l'eau, des vents, des pluies, du soleil, de la chaleur du jour, de la fraîcheur de la nuit, de l'influence différente des quatre saisons; en un mot, de toutes choses.
Toutes les herbes se rapportent aux animaux. A leur tour, les animaux de toute espèce , dont les uns vivent dans l'eau, les autres dans l'air et surlaterre, réunissent à eux une infinité d'autres choses qui paraissent échapper à l'homme, et n'ôtre pas immédiatement à son usage. Et eux-mômes, après toutes ces réunions particulières, venant s'offrir à 1 homme comme à leur maître, lui rapprochent d une manière admirable toutes les parties de l'univers. C'est ainsi qu'il en jouit quand il veut, et sans efforts.
Un exemple familier va mettre cette vérité dans tout son jour, et montrer comment l'homme, môme le plus indigent, est un roi qui jouit à chaque minute de l'univers entier.
Voyez ce petit pauvre qui mange le morceau de pain noir que vous venez de lui donner ; sans le savoir, il met à contribution toutes les créatures, toutes les conditions de la société, et Dieu lui-môme. En effet, ce morceau de pain suppose :
1° De la farine. Celle-ci suppose un boulanger qui l'a pétrie; de l'eau qui l'a liée; un four qui l'acuité; du bois qui a chauffé le four ; un moulin qui a moulu le blé ; le moulin, de la pierre, du fer, du bois pour le construire; de l'eau, du vent, des animaux
pour le faire tourner; des hommes qui l'ont construit, et qui ont eu besoin pour cela de connaître les mathématiques et la mécanique; d'autres hommes pour le gouverner. Cette farine suppose encore des sacs pour la recevoir ; les sacs, de la toile ; la toile, des tisserands ; les tisserands, du fil ; le fil, des fileuses ; les fileuses, de la filasse; la filasse, du chanvre.
2° Ce morceau de pain suppose du blé ; le blé suppose un laboureur qui le sème; une charrue, des bœufs ou des chevaux qui la traînent; la terre, qui reçoit la semence; le soleil, qui l'échauffé; la pluie, qui la fait croître; la pluie suppose des nuages ; les nuages, des mers et des rivières : les rivières, des montagnes d'où elles sortent, des plaines où elles coulent; des vents qui transportent des nuages. Ce blé suppose encore les quatre saisons : l'automne, pendant lequel on l'a semé; l'hiver, pendant lequel la terre a repris les forces nécessaires pour le nourrir; le printemps, qui l'a fait croître; l'été, qui l'a fait mûrir.
3° Ce morceau de pain suppose un moissonneur qui coupe le blé, qui le bat, qui le vanne. Tout cela suppose des faucilles, des fléaux , des vans . Les faucilles supposent des mineurs qui tirent le minerais des entrailles de la terre; des forgerons qui le fendent; des taillandiers qui le façonnent. Les fléaux supposent du bois; le bois, des bûcherons qui le coupent , des ouvriers qui le mettent en œuvre. Les vans supposent des arbustes, de l'osier par exemple, et des vanniers qui le travaillent. Ce boulanger qui cuit le pain , ce laboureur qui le sème , ce moissonneur
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qui le coupe, ce meunier «jui le moud, tous ces autres ouvriers qui préparent les outils nécessaires à l'agriculture, ont besoin d'habits, de chapeaux, de souliers. Ces différentes choses supposent à leur tour des chapeliers, des tailleurs, des cordonniers, des étoffes, de la laine, des troupeaux, des bergers; ces états en supposent d'autres ; ceux-ci d'autres encore, jusqu'aux professions les plus élevées et les plus humbles de la société ; un pouvoir, qui fasse des lois pour protéger les propriétés ; des magistrats qui les fassent exécuter; des agents de la justice, des prisons. Les lois supposent de la science; la science, de l'étude; l'étude, des livres, des collèges, des professeurs. Ce n'est pas tout; ce morceau de pain ne suppose pas seulement la protection du laboureur contre les ennemis intérieurs, mais aussi contre les ennemis du dehors. Ceci suppose des villes fortifiées, des armées, des canons, et cette multitude d'arts et de professions que la guerre emploie et conduit à sa suite.
4° Ce morceau de pain suppose non-seulement le grain de blé dont il est formé, mais encore le grain qui a donné naissance au premier; celui-ci, un troisième, ainsi de suite jusqu'au premier grain de blé, lequel suppose un Dieu infiniment puissant qui l'acréé, infiniment sage qui l'a fait croître, infiniment bon qui nous le donne.
Ainsi, vous le voyez, le Ciel, la terre, l'eau, le feu, les hommes et Dieu lui-môme, ont travaillé de concert à produire un morceau de pain. L'homme qui le mange
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jouit donc en même temps de l'univers entier. A la différence des animaux, il en jouit avec intelligence, et il en jouit à toutes les heures du jour et de la nuit , depuis le premier instant de son existence jusqu'à son dernier soupir. Car jour et nuit, le Ciel, la terre, l'eau, le feu, les hommes et Dieu même, travaillent pour préparer ce morceau de pain, et tout ce qui est nécessaire à notre nourriture et à notre habillement. Y avions nous jamais pensé? Jugez par là combien l'égoïste, l'homme qui ne vit que pour soi, est un être monstrueux dans le monde !
Comment encore ne pas reconnaître que dans Tordre de la nature aussi bien que dans l'ordre de la grâce, l'amour de Dieu pour nous est continuel ; que dis-je ? que cet amour est infini, puisque Dieu fait concourir toutes les créatures avec lui à procurer la nourriture et l'habillement aux plus grands pécheurs comme à ses plus fidèles amis.
Quelle est grande, s'écriait à ce sujet un Saint des premiers siècles , quelle est grande aussi l'ingratitude des hommes ! Pendant que je languis dans l'oisiveté, toutes les créatures travaillent pour moi . Le soleil et la hme sont toujours en marche pour répandre partout leur lumière et leur chaleur fécondante. Pendant que je me rends coupable de quelque péché, que j abuse de mon esprit pour penser au mal, de mon cœur pour le désirer , de mon corps pour le commettre . la terre s'épuise pour me donner le pain qui me nourrit ; les abeilles volent de tous côtés le long des ruisseaux et des vallées pour ramasser dans les prairies de quoi former ce miel si
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doux à ma langue qui prononce tant do paroles injustes et déshonnôtes. La brebis se dépouille de sa toison pour me fournir des vêtements dont je tire si souvent vanité. Les raisins attendent avec im})atience les chaleurs de l'été pour mûrir, afin de satisfaire mon goût et de réjouir mon cœur qui déshonore si souvent celui dont il tient l'ôtre. Les fontaines et les rivières coulent nuit et jour pour arroser les prairies et faire croître mille fleurs agréables sous mes pieds qui suivent si souvent le chemin de l'iniquité. Les oiseaux s'efforcent de charmer par leurs chants mélodieux mes oreilles qui prennent si souvent un plaisir coupable aux discours de médisance et d'impureté. Toutes les créatures de l'univers se réunissent et s'épuisent pour me procurer mes besoins et mes plaisirs; et moi j'abuse presque toujours des créatures, presque jamais je ne songe à remercier celui qui , par leur ministère , me prodigue tant de bienfaits ' !
Nous venons de le voir, toutes les créatures obéissent à l'homme comme à leur roi ; toutes se rapportent à lu comme à leur fin; il jouit de toutes et aucune ne jouit de lui-môme ; de quelque côté que vous tourniez vos regards, ou que vous dirigiez vos pensées, vous voyez que ces millions d'êtres différents aboutissent à l'homme comme les rayons d'un cercle aboutissent au centre.
Mais est-ce à l'homme qne toutes les créatures doivent s'arrêter? est-il leur fin dernière ? Non ; autrement il serait Dieu. Qu'est-ce donc que les créatures demandent de lui, en se donnant à lui, en venant se
* Vie de saint Jean l'Aumônier^ 414.
perdre en lui? Que doit-il faire de tout cela et de luimême? Il doit tout rapporter au grand Dieu qui est audessus de lui : car tout vient de Dieu et tout doit remonter à Dieu. C'est pour moi, dit le Seigneur, que j'ai fait toutes choses. C'est donc à lui que toutes choses doivent tendre , comme tous les fleuves tendent à l'Océan.
Or, par elles-mêmes les créatures sont incapables de tendre à Dieu, c'est-à-dire de l'honorer d'une manière qui lui plaise et qui soit digne de lui. Elles n'ont ni esprit pour le connaître, nicœur pour l'aimer, ni bouche pour le bénir, ni liberté pour l'adorer; elles ne se connaissent pas elles-mêmes ni les perfections qui sont en elles.
Ainsi, le diamant ne sait ni quel est son prix ni de qui il a reçu son éclat. Comment pourrait-il en remercier Dieu? La brebis ne connaît pas celui qui l'habille et la nourrit ; comment pourrait-elle le remercier? Les arbres et les oiseaux, le soleil et la terre, ignorent d'où leur viennent aux uns leurs fleurs et leurs fruits , aux autres leur plumage éclatant et leur voix mélodieuse; à ceux-là leur chaleur, leur lumière, leur mouvement et leur inépuisable fécondité. Quel remercîmenl Dieu peut-il en attendre?
Il faut cependant que toutes ces créatures remercient leur auteur, l'aiment, le célèbrent dune manière digne de lui. L'homme seul en est capable, parce que lui seul est libre; seul il a un esprit pour connaître, un cœur pour aimer, une bouche pour bénir le Créateur de
toutes choses ; seul il y est donc obligé, parce que seul il le peut et que seul il jouit à chaque instant de toutes les créatures, tandis que les créatures ne jouissent pas de lui .
Sans lui toute la nature est muette ; avec lui au contraire elle chante au Créateur un éternel cantique. Par l'esprit de l'homme elle le connaît, elle l'aime par son cœur, elle le bénit par sa bouche, elle l'adore par sa liberté*. Qu'est-ce donc que l'homme au milieu de l'univers? C'est un pontife dans un temple; sa victime, c'est le monde et lui-môme; le glaive qui l'immole, c'est sa volonté ; le feu qui la consume, c'est son amour. Adorateur composé d'un corps qui l'unit à toutes les créatures matérielles, et d une ame qui l'associe aux Anges; Abrégé de l'univers dont toutes les parties aboutissent à lui; Pontife placé entre les choses visibles et invisibles; Roi du monde corporel, inférieur seulement à Dieu, l'homme remplit seul dans toute son étendue la fin que Dieu s'est proposée dans la création du monde. Il est chargé solidairement de la part de toutes les créatures de s'acquitter en leur nom de tout ce qu'elles doivent à celui qui leur a donné l'être. Il est leur ame et leur intelligence, leur cœur, leur voix, leur médiateur, leur député. Moins elles peuvent être religieuses par elles-mêmes, plus elles lui imposent la nécessité d'être religieux pour elles'.
Après avoir fait connaître à Adam sa double dignité de roi et de pontife. Dieu le prit par la main et le conduisit
' Saiul Grég. Naz. Orat. xxxviii.
dans le magnifique palais qu'il lui avait préparé. C'était un jardin délicieux , planté de toutes sortes d'arbres et arrosé par une source abondante qui , se divisant en quatre branches, formaient quatre grands fleuves. Deux sont perdus aujourd'hui, c'est le Gehon etlePhison; les deux autres existent encore, c'est le Tigre et l'Euphrate. Il serait superflu de vouloir décrire le Paradis terrestre. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il était digne de l'homme pontife et roi de la création, représentant visible du Créateur des mondes. Qu il fut solennel le moment où notre premier père, conduit par Dieu luimôme, entra dans son palais! Qu'il fut brillant le jour qui éclaira cette entrée triomphante! Sans doute que les Séraphins témoins de ce spectacle attendrissant et sublime, chantèrent sur leurs harpes d'or un cantique nouveau , et que la nature entière répondit à leurs accords par un cri d'allégresse ! Que l'homme lui-même était beau! Pour nous en faire une idée, ah ! n'envisageons pas l'homme tel qu'il se présente aujourd'hui à nos regards, dégradé par le péché, sillonné de rides, rembruni par la tristesse, courbé sous le poids des douleurs, découronné et déchu. L'homme aujourd'hui n'est plus qu'une ruine ; mais alors, telle qu'une statue du plus riche métal qui sort du creuset avec le poli et l'éclat éblouissant de l'or, l'homme n'avait rien dans tout son être qui ne fut réellement accompli. Il était beau, admirablement beau, parce qu'il était la vive image de Dieu et que rien jusque-là n' avait altéré cette image ' . Comme
1 Sîint Chrys. homil. xv. ad pop. AntiocU.
le soleil brille en son midi sous un ciel sans nuage, ainsi brillait sur l'homme innocent la grâce et la majesté de Dieu môme.
Bientôt un nouveau spectacle succède au premier. Adam était couronné de gloire et d'honneur. Que restaitil, sinon à lui donner 1 investiture du magnifique empire dont le Créateur 1" avait fait roi? Voici donc que le Seigneur Dieu fit venir tous les animaux devant Adam , afin qu'il leur donnût un nom, comme étant ses sujets. Adam les nomma tous, et ce nom exprimait parfaitement le caractère et les qualités de chacun d'eux; et ce nom, ils le portaient encore lorsque Moïse écrivait. Si l'on veut y réfléchir, on verra que ce nom imposé par Adam à tous les animaux, n'est pas seulement la marque de son domaine absolu, mais encore de la profonde connaissance qu'il avait de la nature.
Dès- lors tous les animaux reconnurent l'empire de l'homme et s'y soumirent sans contrainte. Il en fut de même tant qu'Adam demeura fidèle. Il n'en pouvait être autrement. Adam innocent gouvernait le monde avec justice et équité, c est-à-dire qu il faisait servir toutes les créatures à la fin par laquelle Dieu les avait tirées du néant et soumises à son empire. Chacune d'elle servait à Ihomme comme d'un degré pour s'élever au Créateur; chacune d'elle était un miroir où se réfléchissait aux yeux de l'homme la sagesse, la puissance et la bonté du Créateur. Chaque service qu'elles lui rendaient produisait en lui un acte de reconnaissance et d'amour pour Dieu. C'est ainsi que toute la création descendue de
Dieu remontait sans cesse à Dieu par l'intermédiaire de l'homme.
Depuis la chute tout a changé. Au lieu d'élever l'homme à Dieu, comme des tableaux qui font pensera la personne qu'ils représentent, les créatures ne'servirent trop souvent qu'à faire perdre à l'homme la pensée de Dieu. Ce ne fut pas leur faute, ce fut celle de l'homme, et nous en sommes héritiers. Voilà pourquoi, au lieu d'exciter dans notre cœur des sentiments de reconnaissance, le spectacle et la jouissance de l'univers nous amuse et nous dissipe. Nous usons des bienfaits qui pleuvent sur nos têtes et qui naissent sur nos pas, comme cet animal stupide qui mange avidement le gland nourricier, sans élever les yeux vers la main bienfaisante qui le fait tomber.
Bien plus , nous nous servons des créatures pour devenir plus méchants . Entre nos mains elles sont tour à tour des instruments d'orgueil, d'avarice, de corruption personnelle et étrangère. Nous tenons dans l'oppression ces créatures que nous rapportons à nous seuls et dont l'institution naturelle les porte nécessairement à Dieu ; nous les arrêtons en chemin au lieu de leur servir de guides ; nous les contraignons à murmurer en secret contre l'ordre de la Providence qui les empêche de se soustraire à nos usages dépravés ; nous les forçons de demander à Dieu d'être délivrées de la part que nous les obligeons à prendre à notre corruption.
C'est par cela 1* qu'à la fin du monde toutes les
' A(i Rom. VIII. 22.