XXV« LEÇON
LE MESSIE PROMIS ET FIGURE
Mariage d'Isaac. -- Mort d'Abraham. — Sa sépulture. — Troisième promesse du Messie faite à Isaac. — Naissance de Jacob et d'Esaii. — Esati vend 6on droit d'aînesse. — Isaac bénit Jacob. — Jacob va en Mésopotamie. — Quatrième promesse du Messie faite à Jacob. — Jacob épous€ Rachel et revient auprès d'Isaac. — Jacob, sixième figure du Messie >
Cependant Isaac avait atteint sa quarantième année, Abraham son père songea à lui donner une épouse; mais il voulut la tenir de la main de Dieu, et il se comporta dans cette affaire avec ce fond de foi , de religion et de dépendance qui lui mérita jusqu'à la fin le plus heureux succès dans toutes ses entreprises : Précieux exemple que les parents devraient toujours imiter dès qu'il s'agit de pourvoir leurs enfants.
Le saint Patriarche appela son ancien serviteur, le fidèle Éliézer, et lui dit : Partez pour la Mésopotamie ou j'ai laissé mon frère Nachor; c'est dans ce pays et dans le sein de ma parenté, que vous irez chercher une épouse à mon fils Isaac. Éliézer choisit dix chameaux dans les troupeaux de son maître ; il les chargea de présents magnifiques et de toutes les espèces de richesses qui étaient en abondance dans son opulente maison. Il
se fit accompagner par un nombre d'esclaves proportionné à l'importance de son ambassade; il partit enfin dans un équipage propre à faire honneur au saint Patriarche et à donner du crédit à son envoyé. Le voyageur fut heureux ; il arriva dans la Mésopotamie à la vue de la ville où Nachor s'était établi.
Ayant fait décharger ses chameaux, il les fit coucher aux environs d'un puits où Ton avait coutume de faire boire les troupeaux et les bêtes de charge : c'était sur le soir, au moment où les femmes de la ville, sans distinction de naissance, venaient tirer de l'eau au puits. Eliézer adressa au Dieu de son maître cette humble et fervente prière : Seigneur, Dieu de mon maître Abraham, venez, je vous en conjure, à mon secours aujourd'hui, et faites éclater votre miséricorde sur mon seigneur Abraham. Me voilà auprès du puits où les filles de la ville viennent puiser de l'eau; je ne puis discerner dans la multitude celle que vous destinez à Isaac. Je regarderai comme l'objet de votre choix celle à qui je dirai : Prenez votre cruche et donnez-moi à boire, et qui me répondra : Buvez , et je vais aussi donner à boire à vos chameaux.
Dans un homme moins rempli de cette foi simple qui opère les miracles et moins accoutumé aux prodiges, une pareille conduite pourrait passer pour téméraire ; mais que ne peut point sur le cœur de Dieu la confiance de ses Saints !
Eliézern'avait pas achevé sa prière, qu'il voit venir une jeune fille en qui la modestie relevait les grâces na-
DE PERSÉVÉRANCE. lOS
turelles, chargée d'une cruche qu elle portait sur ses épaules : c'était Rebecca, fille de Bathuel , petite-nièce d'Abraham. Elle tira de l'eau, remplit sa cruche et elle .s'en retournait. Le vieux serviteur la considérait avec attention; charmé de ses manières et de son air d'innocence, il lui dit avec respect : Voudriez-vous me donner un peu d'eau de votre cruche pour étancher ma soif? Buvez, mon seigneur, lui dit-elle ; et aussitôt ayant placé sa cruche entre ses bras, elle la tint dans une situation commode, et le laissa boire tant qu'il voulut; ensuite elle ajouta : Je vais aussi tirer de l'eau pour vos chameaux, jusqu'à ce qu'ils aient tous bu. Sans attendre de réponse, elle verse dans les canaux ce qui restait d'eau dans Sa cruche; elle retourne au puits et tire de l'eau de quoi abreuver tous les chameaux.
Le serviteur d'Abraham la regardait en silence , et dès que ses chameaux eurent cessé de boire, il s' adressa à la jeune inconnue, lui offrit des bracelets et des pendants d'oreilles, en disant : De qui êtes-vous fille? Y a-t-il du logement dans la maison de votre père? Elle répondit : Je suis fille de Bathuel , fils de Nachor ; il y a beaucoup de foin et de paille chez nous et bien de la place pour loger. Eliézer s'incHna profondément et adora le Seigneur. Rebecca, de son côté, courut annoncer à sa mère tout ce qui venait de lui arriver. Laban, frère de Rebecca, vint prier l'étranger d'accepter un logement dans la maison de son père. L'envoyé d'Abraham ne se fit point prier. Mais avant d'accepter le repas qu'on lui offrait, il demanda Rebecca en mariage pour îsaac. Elle fut accordée.
104 CATÉCIUSME
Alors Éliézer fit de magnifiques présents à toute la famille , et dès le lendemain matin il sollicita la permission départir.
S'étant mis en marche avec une suite nombreuse, il revint heureusement auprès d'Abraham. Epouse accomplie, Rebecca put seule adoucir la douleur que causait à Isaac la perte de Sara, sa mère, qu'il pleurait depuis trois ans.
Plein de jours et de mérites, Abraham était parvenu à la plus belle comme à la plus honorable vieillesse. 11 avait alors 175 ans. Le temps était venu de couronner cette longue vie, signalée par l'exercice constant de toutes les vertus dont devait être orné un homme choisi du Ciel , pour être le chef d'un peuple nouveau, destiné à conserver sur la terre la consolante promesse du Rédempteur, !e fondateur de la nation sainte, et le père du Messie; digne par sa foi qu'on le nommât le père des croyants de tous les siècles, et que le Souverain de tous les hommes se fit une gloire d'être connu parmi eux sous le nom de Dieu d'Abraham.
Ses deux fils aînés, Isaac et Ismaël, lui rendirent les derniers devoirs. Suivant sa volonté, il fut enterré à côté de Sara, son épouse, dans la double caverne du champ d'Ephron, fils de Séor, Hétéen. Abraham l'avait achetée trente-huit ans auparavant : il l'avait choisie pour son tombeau, parce qu'elle était dans la vallée, an pied de la montagne où il avait élevé un autel au Seigneur son Dieu, de qui il attendait sa résurrection glorieuse et la consommation de sa félicité. Le Seigneur,
DE PI'KSliVÉliANCE. 105
comme nous T avons vu, avait promis à Abraham que de sa postérité naîtrait le Messie, et que les descendants du saint Patriarche posséderaient un jour la terre de Chanaan ; par conséquent, que le Messie naîtrait dans cette contrée. Cette promesse nous dispense de chercher le Messie 1" dans un autre payi; 2" dans un autre peuple que le peuple issu d'Abraham. Mais voici que cette lumière semble s'obscurcir, ou plutôt cette promesse demande une nouvelle explication.
Abraham a sept enfants dont les aînés sont Isaac et ïsmaël. Lequel d'entre eux sera le père du Messie? Un nouvel éclaircissement devient nécessaire : nous ne l'atteadrons pas long-temps. Une famine générale se fit sentir dans le pays de Chanaan, habité par Isaac. Il songea donc à s'en éloigner. C'est à ce moment que le Seigneur lui apparut pour lui annoncer qu'il était l'héritier de la grande promesse, et que de lui naîtrait le Messie. N'allez pas plus loin, Isaac, lui dit le Dieu d'Abraham, et demeurez dans le pays que je vais vous montrer. Vous voyagerez dans cette terre, et je serai avec vous. Toutes ces belles et vastes régions, je vous les donne, et j'en mettrai vos descendants en possession Je rendrai votre postérité aussi nombreuse que les étoiles du Ciel . Toutes les nations et tous les peuples du monde seront bénis en celui qui naîtra de vous . La promesse précédente nous avertissait que le Messie naîtrait dans la famille d'Abraham. Parmi tous les enfants de ce saint Patriarche, cette troisième promesse nous désigne Isaac comme le père du futur Libérateur.
Ainsi, tous les peuples descendant d'Ismaël et des autres enfants d'Abraham sont écartés : voilà une lumière de plus. Bientôt cependant de nouveaux nuages nécessiteront une nouvelle explication. En effet, Isaac a deux enfants, Esaii et Jacob. Lequel des deux sera le père du Messie? La suite va nous l'apprendre.
Après vingt années de stérilité , Rebecca, épouse d' Isaac, mit au monde deux fils. Pendant qu'elle était enceinte , ses enfants s'entrechoquaient dans son sein. Effrayée , elle consulta le Seigneur, qui lui répondit : Vous portez dans votre sein deux enfdnts, dont chacun sera le chef d'un grand peuple. Ils seront ennemis l'un de l'autre ; l'aîné sera assujetti au cadet , et la postérité du dernier aura l'avantage sur celle du premier. Par cette réponse , Dieu fit connaître à Rebecca que la bénédiction d'Abraham à laquelle était attachée la promesse du Messie, passerait au cadet par préférence à faîne.
Quand les deux jumeaux furent grands , Esaù devint un habile chasseur; il était toujours dans les champs. Jacob, au contraire, d'un caractère doux et paisible, demeurait à la maison. Esaii était faîne ; or , c'est au droit d'aînesse qu'on croyait attachée faUiance spirituelle avec Dieu , et le privilège de faire passer à ses descendants la bénédiction promise à Abraham et à Isaac : cette bénédiction regardait principalement la naissance du Messie. Dieu avait promis à Abraham que le Rédempteur naîtrait de lui. Mais le Seigneur, qui est maître de ses dons, avait résolu de faire passer cet honneur au cadet, c'est-à-dire à Jacob. Jacob en avait
DE PKRSÉVÉRANCE. 107
été informé par sa mère. Il ne négligea aucune occasion de seconder la volonté du premier de tous les pères , et de s'assurer la possession d'un titre qui déjà lui appartenait.
Un jour donc qu'Esaii était allé à la chasse , Jacob se mit sur le soir à préparer un plat de lentilles. Dans ce moment Esaii arrive extrêmement fatigué. Je n'en puis plus, dit-il à son frère, il faut que vous me donniez de suite ce plat que vous avez préparé. Je ne vous le donnerai point, dit Jacob ; mais si vous voulez, je vous le vendrai au prix de votre droit d'aînesse.
Il ne paraît guère de proportion entre un plat de lentilles et un droit de cette nature; mais Jacob prétendait retirer son bien, et il ne crut pas que ce fut abuser des besoins de son frère que d'en prendre occasion d'exécuter les desseins de Dieu. Le marché sefitcontre toute apparence. Je me meurs, reprit Esaii, si je n'obtiens à l'instant ce que je veux , et que me servira mon droit d'aînesse? et il le vendit, mangea son plat de lentilles, et s'en alla, se souciant peu de ce qu'il venait de faire. Et moi qui lis ces choses , n'ai-je pas quelquefois, nouvel Esaii, vendu mon droit au Ciel, pour une valeur moindre qu'un plat de lentilles et après ce honteux marché, n'aije pas dormi tranquille me souciant fort peu de ce que j'avais fait?
Dieu avait promis à Abraham que le Rédempteur naîtrait de lui par les descendants d'Isaac, et l'on était persuadé que cet honneur était réservée l'aîné de la famille. Ainsi, en vendant son droit d'aînesse, Esaii renonçait au bonheur inestimable de donner naissance au Messie.
C'est pour cela que saint Paul l'appelle profane, d'avoir mis à prix, et à un si vil prix, une chose aussi sainte que le privilège attaché à la qualité d'aîné.
Cependant Isaac avait atteint l'âge de 137 ans. Son grand âge, la perte presque totale de la vue, lui firent croire que le temps de sa mort n'était pas éloigné. Il voulut, suivant l'usage des familles où le vrai Dieu était connu, donner, avant de mourir, sa dernière bénédiction à ses enfants. Cet acte d'autorité paternelle avait un si grand poids, qu'il était regardé comme un testament sans retour.
Rebecca n'ignorait pas l'importance de cette action; elle n'avait garde de laisser échapper le moment de la rendre favorable à Jacob. Elle connaissait d'ailleurs la volonté de Dieu, qui voulait faire tomber sur Jacob les privilèges de l'aîné. La chose était commencée par la cession d'Esaii; mais il fallait qu'elle fût confirmée par la bénédiction du père.
Isaac songeait à bénir son fils aîné avant de mourir. Il lui commanda d'aller à la chasse et d'en rapporter quelque chose qu'il pût manger, afin qu'après avoir pris son repas il le bénit. Esaii partit. Par malheur pour lui, il s'était trouvé une personne de trop à cet entretien ; Rebecca avait tout entendu , et elle en profita sans perdre de temps. Elle appela Jacob. Mon fils, lui dit-elle, courez au troupeau, apportezmoi deux des meilleurs chevreaux ; j'en apprêterai à manger à votre père , comme je sais qu'il l'aime , et vous lui en présenterez, afin qu'après en avoir
DE PtUSI'VÉKA^CE. 109
mangé, il vous bénisse. La chose paraissait sans difficulté à Rebecca ; elle ne parut pas telle à Jacob. Oubliez-vous, dit-il à sa uîère, que mon frère est tout couvert de poil, et que je n'en ai pas, moi. Si mon père, pour s'assurer qui je suis, vient à me toucher, il ne manquera pas de me reconnaître ; il croira que j'ai voulu me jouer de lui, et à la place de sa bénédiction, j'attirerai sur moi sa malédiction. Non, mon fils, répondit Rebecca , vous n'avez rien à craindre ; je prends sur moi tous les risques : Jacob obéit.
Lorsque tout fut prêt, elle le revêtit des habits d'Esaû, elle lui couvrit les mains et le cou de peau de bête, de sorte qu'à la voix près, Jacob était tout à fait semblable à Esaii. En cet état, Jacob porta à son père ce qui avait été préparé. D'abord, en se déguisant le mieux qu'il put, il ne lui dit que ces deux mots : Mon père .J'entends, dit ïsaac, c'est un de mes fils, mais lequel des deux? C'est votre fils aîné , Esaii, répondit Jacob; mangez du gibier de ma chasse. Isaac parut n'en être pas entièrement persuadé. Approchez-vous, dit-il, afin que je vous touche, et que j'éprouve si vous êtes en effet mon fils Esaii. C'était là le moment critique; et si le Sei^jneur n'eût abrégé le temps de l'épreuve, Jacob ne pouvait échapper. Il s'approcha cependant ; Isaac le toucha. Pour la voix , dit le saint vieillard , c'est bien la voix de Jacob; rîiais les mains sont les mains d' Esaii. Etes-vous véritablement mon fils Esaii? Oui , je le suis, répartit Jacob. Alors le saint vieillard l'embrassa et le bénit. Jacob se retira aussitôt.
A peine était-il sorti de la présence de son père, qu'Esaii arriva. Apprenant ce qui s'était passé, il entra en fureur, et jura de tuer son frère. Isaac adora le dessein de Dieu, et ne rétracta point sa bénédiction. Rebecca fit partir Jacob pour la Mésopotamie, afin de le soustraire à la vengeance d'Esaù. Isaac lui donna le même conseil et renouvela sa bénédiction, en lui recommandant de choisir une épouse dans ce pays.
Jacob partit aussitôt. Il marchait seul, et un jour qu'il s'avançait avec {grande diligence vers son terme, les ténèbres le surprirent. La saison était belle : il se détermina à passer la nuit dans la campagne. Le fils d' Isaac n'était pas délicat. La terre nue lui servit de lit, et pour oreiller, il mit une pierre sous sa tète. Il s'endormit d'un sommeil tranquille. C'est ce moment que le Seigneur choisit pour lui donner en quelque sorte l'investiture de sa dignité de Patriarche, à la manière dont en avaient été investis son père Isaac, et son grand-père Abraham. Tout à coup il fut occupé d'un songe mystérieux, et de la plus consolante révélation. Il voyait une échelle dont le pied posait sur la terre, et dont le sommet atteignait jusqu'au Ciel. Des Anges montaient et descendaient; le Dieu des Anges et des hommes paraissait appuyé sur le haut de l'échelle. Jacob, lui dit le Seigneur, je suis le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham et d' Isaac. La terre où vous reposez, je vous la donnerai ainsi qu'à vos descendants.
Ainsi, c est toujours au moment où les Patriarches s'éloignent de la terre de Chauaan, que le Seigneur
leur promet de les y fixer, eux et leurs descendants. En effet, c'est là, dans cette terre, que devaient habiter les pères du Messie, car c'est dans cette terre que le Messie devait prendre naissance. La multitude de vos descendants sera aussi innombrable que les grains de poussière qui couvrent la terre, ajouta le Seigneur. Toutes les nations de l'univers seront bénies en vous et dans le Fils qui naîtra de vous. Vous êtes en marche vers un pays étranger ; mais je vous reconduirai dans cette terre que j'ai promise à vos pères, et que je réserve à vos enfants.
Telle fut la quatrième promesse du Messie. Elle nous apprend que c'est dans la famille de Jacob qu'il faut chercher le Messie . Esaii et les peuples qui descendront de lui sont mis de côté : la recherche devient de plus en plus facile. Le voile qui cache le grand mystère, se lève peu à peu, et nous marchons par degré jusqu'au terme où Dieu veut nous conduire.
Jacob s'éveilla; et, plein de reconnaissance et de frayeur, il se prosterna contre terre, en disant : Que c^e lieu est terrible! ce n'est rien moins que la maison de Dieu et la porte du Ciel. Et, reprenant ensuite son bâton de voyageur, il continua sa marche.
Arrivé dans la Mésopotamie, il s'approcha de la ville d'Haran, séjour de son oncle Laban et de sa famille. Les mœurs des habitants de Haran n'avaient point changé depuis cent ans que Rebecca en était sortie pour devenir l'épouse d'Isaac. Les jeunes filles des familles les plus considérables de la ville y conduisaient encore
les troupeaux; et , comme la condition de bergère n'avait rien que d'innocent parmi ces peuples, elle y était regardée comme une occupation honorable. Jacob, arrivé fort près de Haran, aperçut un puits dans la campagne, auprès duquel trois troupeaux de moutons se reposaient durant la grande chaleur du jour. Ce puits était une espèce de grand réservoir, où l'on conduisait l'eau par des canaux, et qu'on avait soin de couvrir d'une grosse pierre. Jacob s'approcha des bergers, et leur dit : Mes frères, d'où êtes-vous? Nous sommes de Haran, lui dirent-ils. Connaissez-vous Laban, fils de Nachor? — Nous le connaissons parfaitement. — Se porte-t-il bien ? — Oui, il se porte bien; et voici Rachel , sa fille, qui vient avec son troupeau.
La conversation continuait, lorsque Rachel arriva avec les troupeaux de son père. Jacob, qui savait que c'était sa cousine, s'empressa de lever la pierre du puits. Dès que les moutons eurent bu, Jacob salua Rachel, et des larmes lui coulèrent des yeux. Je suis, lui dit-il, fils de Rebecca, sœur de votre père. Rachel n'en voulut pas davantage. Elle courut à la maison de son père, à qui elle annonça, presque hors d'haleine, la rencontre qu elle venait de faire. Laban, au nom de Jacob, fils de sa sœur, courut au-devant du voyageur- Il l'embrassa tendrement, et le tint longtemps serré entre ses bras, et il le conduisit à sa maison. Suivant l'ordre d'Isaac, son père, Jacob demanda sa cousine en mariage. La proposition fut acceptée : Raclîel fut promise. Mais ce ne fut qu'après quatorze ans
DE PERSÉVÉI\A^CE. 1 i "î
de travaux pénibles , passés au service de Laban, que Jacob l'obtint. Il revint ensuite auprès d'Isaac, conduisant avec lui sa nombreuse et riche famille. C'est dans ce voyage, à l'occasion d'un combat mystérieux qu'il soutint contre un ange, que Jacob reçut de Dieu le nom d'Israël, qui veut dire fort contre Dieu. C'est de là qu'est venu à ses descendants le nom d'Israélites, ou enfants d'Israël. Isaac mourut bientôt après, et ses deux fils, Jacob et Esaii , l'enterrèrent dans la double caverne de la vallée de Mambrée, auprès de Rebecca, son épouse, de sa mère Sara, et de son père Abraham.
Dieu fit passer Jacob par un grand nombre de positions , afin de représenter en détail la vie du Messie , dont ce Patriarche est une des plus belles figures. En effet, par l'ordre de son père, Jacob va dans un pays fort éloigné pour chercher une épouse. Par l'ordre de son Père, Notre Seigneur traverse l'immense espace qui sépare le Ciel de la terre, pour venir former l'Église, son épouse. — Jacob, fils d'un père très-riche, et trèsriche lui-même , se met en route seul, et à pied. Notre Seigneur, fils de Dieu, Dieu lui-même et Seigneur de toutes choses, descend du Ciel, n'ayant d'autre compagnon que le dénuement le plus complet. — Jacob , surpris par la nuit, est obligé de dormir au milieu d'un désert, et de mettre une pierre sous sa tête pour lui servir de chevet. Notre Seigneur est si pauvre, qu'il n'a pas même une pierre pour reposer sa tête. — Cette terre, cependant, appartenait à Jacob. Le monde
1 ià CATÉCHISME
entier appartenait aussi à Notre Seigneur. — Jacob arrivé chez ses parents est obligé, pour obtenir son épouse, de subir de longs et rudes travaux. Notre Seigneur, arrive chez les siens, ils ne le reconnaissent pas; il passe sa vie dans les plus rudes travaux, pour former l'Eglise, son épouse. — Jacob voit son union bénie du Seigneur; Rachel lui donne des enfants, pères futurs d'un grand peuple. Notre Seigneur voit son union avec l'Eglise, bénie de Dieu le Père, l'Eglise lui donne d'innombrables enfants. — Jacob, vainqueur de toutes les difficultés, retourne dans sa patrie auprès de son père, emmenant avec lui ses richesses et ses enfants. Notre Seigneur, vainqueur de tous ses ennemis et chargé de leurs dépouilles, retourne dans le Ciel auprès de son Père, conduisant avec lui tous les Saints de l'ancienne Loi, et ouvrant son royaume à tous les Chrétiens, ses enfants. — Jacob arrivé auprès d'Isaac, reçoit de nouveau sa bénédiction. Notre Seigneur de retour au Ciel, est comblé par son Père de toute sorte de gloire et de bénédictions.
PRIÈRE
0 mon Dieu 1 qui êtes tout amour , je vous remercie de m' avoir donné des modèles accompHs de toutes les vertus dans les Patriarches. Je vous remercie des promesses et des figures par lesquelles vous annonciez si long-temps d'avance le Rédempteur du monde. Plus heureux qu Isaac et Jacob , nous possédons ce qu ils attendaient . Faites aussi que nous soyons , s' il est possible , plus
reconnaissants et plus fidèles; faites surtout revivre, pour les Chrétiens, l'aimable simplicité de mœurs de ces premiers temps.
Je prends la résolution d' aimer Dieu par-dessus toutes choses et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, ;e me rappellerai souvent que Dieu me voit.
PETIT CATÉCHISRIE.
LE MESSIE PROMIS ET FIGURÉ. — TROISIÈME ET QUATRIÈME PROMESSES DU MESSIE.
Q. Comment mourut Abraham?
R. Abraham, comblé de jours et de mérite, mourut saintement à l'âge de 137 ans. Il fut enterré par ses deux fils Isaac et Ismaël.
Q. Auquel des enfants d'Abraham fut faite la troisième promesse du Messie ?
R. La troisième promesse du Messie fut faite à Isaac. Le Seigneur lui dit : Je rendrai votre postérité aussi nombreuse que les étoiles du Ciel. Toutes les nations seront bénies en celui qui naîtra de vous. Ainsi, cette promesse nous dit quelque chose de plus que la précédente ; elle nous apprend non-seulement que c'est dans la postérité d'Abraham, mais encore dans la famille d' Isaac qu'il faut chercher le Messie.
Q. Combien Isaac eut-il d'enfants?
R. Isaac eut deux enfants, Esaû et Jacob. Dieu, qui est le maître de ses dons, choisit Jacob, quoiqu'il fût le plus jeune, pour être le père du Messie. Jacob, instruit par sa mère des desseins de Dieu, ne négligea aucune occasion de faire reconnaître son droit par Esaû luimême et par Isaac. C'est là ce qui explique pourquoi il fit vendre à Esaii son droit d'aînesse , et pourquoi il surprit la bénédiction d' Isaac.
Q. Dieu confirma-t-il la bénédiction d'Isaac?
R. Oui, Dieu confirma la bénédiction d'Isaac, et fit à Jacob la quatrième promesse du Messie .
Q. Dans quelle circonstance Dieu fit-il à Jacob la promesse du Messie ?
R. Jacob allait en Mésopotamie, lorsque Dieu lui promit que de sa postérité naîtrait le Messie. C'était au milieu de la nuit : Jacob eut un songe dans lequel le Seigneur lui apparut et lui dit : Je suis le Dieu de vos pères; la terre où vous dormez, je vous la donnerai. Toutes les nations du monde seront bénies en celui qui naîtra de vous. Cette promesse écarte Esaii et tous les peuples qui en descendent. C'est dans la postérité de Jacob qu'il faut désormais chercher le Messie. Ainsi, le dessein de Dieu devint de plus en plus manifeste.
Q. Que fit Jacob quand il fut arrivé en Mésopotamie?
R, Jacob, en arrivant en Mésopotamie, s'empressa d'accompHr Tordre que son père Isaac lui avait donné. Il demande l'alliance de Rachel, sa cousine. Mais ce ne fut qu'après quatorze ans des plus rudes travaux, qu'il obtint le consentement de Laban, son oncle. Il partit
DE PERSE VÉPxANCE. 117
ensuite avec sa famille pour revenir auprès de son père, à qui il rendit les derniers devoirs.
Q. Jacob est-il la figure de Notre Seigneur?
R. Oui, Jacob est la sixième figure de Notre Seigneur. — Jacob, pour obéir à son Père, s'en va dans un pays éloigné chercher une épouse. Notre Seigneur, pour obéir à son père, descend du Ciel sur la terre pour s'unir. à l'Eglise, son épouse. — Jacob, quoique trèsriche, part seul, et n'a pour reposer sa tête qu'une pierre qu'il trouve au milieu d'un désert. Notre Seigneur, maître de toutes choses, descend du Ciel, et n'a pas même une pierre pour reposer sa tête. — Jacob est obligé de travailler pendant long -temps pour obtenir son épouse. Notre Seigneur est obligé de subir les plus rudes travaux pour former l'Eglise, son épouse. — Jacob retourne auprès de son père avec sa famille. Notre Seigneur remonte à son Père avec tous les Saints de l'ancienne Loi, et ouvre le Ciel à tous les Chrétiens, ses enfants.
PRIÈRE
0 mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie de m' avoir donné des modèles accomplis de toutes les vertus dans les Patriarches ; faites revivre parmi nous l'aimable simplicité de leurs mœurs.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je me rappellerai souvent que Dieu me voit.
XXVP LEÇON
LE MESSIE PROMIS ET FIGURÉ
Encore un mot sur Ja vie des Palriarches. — Les dou7e enfants de Jacob. — Joseph vendu par ses frères — Conduit en Egypte. — Élevé en gloire. — Reconnu par ses frères. — Arrivée de Jacob en Egypte. — Cinquième promesse du Messie faite à Judu. — Joseph, septième figure du Messie.
Jacob eut douze fils qui furent les pères des douze tribus du peuple bébreu. Voici leurs noms : Ruben , Siméon , Levi , Juda , Issacbar, Zabulon , Gad , Azer, Dan, Nepblali, Joseph et Benjamin. Comme celle de ses pères, la vie de Jacob fut une vie pastorale. Les Palriarches étaient parfaitement libres , et l'on peut regarder leur famille comme un petit état, dont le père était le souverain, comme une petite église, dont le père était le pontife. Nous voyons en effet les Patriarches offrir des sacrifices au Seigneur. Leurs richesses consistaient principalement en troupeaux : c'étaient des chèvres, des brebis, des chameaux, des bœufs et des ânes; ils n'avaient ni chevaux, ni porcs : leurs richesses étaient g.randes. Au milieu de cette opulence, ils étaient cependant très-laborieux. Comme ils étaient encore étrangers dans le pays de Chanaan, que Dieu réservait à leurs descendants, ils ne bâtissaient point de maisons, ils habitaient
DE persévi':rai\ce. 119
sous des tentes; ils les plantaient au lieu où ils devaient s arrêter pour faire paître les troupeaux; au moment du départ, ils les enlevaient pour les replanter ailleurs. Ils pouvaient sans doute construire des villes comme les autres peuples, mais ils préféraient la vie pastorale , comme la plus simple, comme la plus propre à détacher les hommes de la terre, et à leur faire envisager une patrie plus parfaite. C'est ainsi que Dieu voulait nous apprendre que la vie du Chrétien ici-bas n'est qu'un pèlerinage.
Leur nourriture était frugale. Témoin ce plat de lentilles que Jacob avait préparé et qui tenta si fort Esaii. Témoin encore ce repas qu'Abraham servit aux Anges, et qui se composait d'un veau rôti, de pain frais, mais cuit sous la cendre, de beurre et de lait. Une de leurs grandes vertus c'était l'hospitalité envers les étrangers. Quelquefois leurs instances allaient jusqu'à l'importunité ; il fallait se rendre à leur invitation. Alors toute la famille s'empressait de témoigner son zèle pour recevoir honorablement ces botes que l'on regardait comme envoyés du Ciel. Le maître leur lavait les pieds, donnait ses ordres, choisissait les mets et venait servir lui-même les étrangers qu'il traitait. Les femmes ne paraissaient point dans ces occasions, ou ne se montraient qu'avec un voile, tant la modestie était grande dans ces temps heureux ! Quels étaient les fruits de cette vie si peu conforme aux mœurs des siècles voluptueux et efféminés où nous végétons? Le détachement de la terre, l'union fraternelle et une longue carrière exempte d'in-
firmités , qu'une simple défaillance terminait, parce qu'eniin rien n'est durable ici-bas. Telle était la vie de Jacob et de sa famille : nous le voyons en particulier dans l'histoire de Joseph.
Ce fils chéri et si digne de l'être était, |i l'exception de Benjamin, le plus jeune des enfants de Jacob. La modestie, la candeur, l'ingénuité, l'innocence, semblaient nées avec cet enfant. Il fut impossible à Jacob de ne pas donner la préférence dans son cœur à un enfant si aimable. Mais quelque attention qu'ait un père à dissimuler sa prédilection, les yeux de plusieurs frères sont trop éclairés pour ne pas démêler bientôt celui que le cœut préfère . Jacob alluma contre Joseph la jalousie de tous les aînés. Grande et terrible leçon que les parents ne doivent jamais oublier ! Une robe de diverses couleurs qu'il lui fit faire, suffit pour les mettre de mauvaise humeur. La nécessité où se vit Joseph de rapporter à Jacob un grand crime qu'ils avaient commis, aigrit encore le mal. Enfin, ce qui mit le comble à l'envie qu'ils lui portaient, ce fut le récit de deux songes qui marquaient sa grandeur future. Il me semblait, leur ditil, que je liais avec vous des gerbes dans un champ, que ma gerbe se tenait de bout , tandis que les vôtres se prosternaient devant la mienne. Quoi! lui' dirent ses frères, prétendez-vous être un jour notre roi et nous voir assujettis à votre empire. Joseph ne répliqua rien. Un peu après, il leur dit encore avec la même simplicité: J'ai vu en songe le soleil, la lune et onze étoiles qui m'adoraient. Jacob était un sasje vieillard. Prévovant les
DE PEUSÉVÉRANCE. 121
conséquences de ce discours, il fit une réprimande à Joseph, et lui dit : Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que voire mère, vos frères et moi nous vous adorerons sur la terre. Les frères de Joseph étaient transportés d'envie; mais Jacob qui ne pouvait s'empêcher de découvrir quelque chose de mystérieux dans ces songes , considérait toutes choses en silence.
Peu de temps après, les fils de Jacob allèrent conduire leurs troupeaux dans les pâturages qui environnaient la ville de Sichem. Joseph ne fut pas du voyage. Mais à quelques jours de là, Jacob l'appela et lui dit : Allez et voyez si vos frères se portent bien, si les troupeaux sont en bon état, et puis vous reviendrez me dire ce qui se passe. A l'instant, Joseph se prépare au voyage; il embrasse son père , pour bien plus long-temps qu'ils ne pensaient tous deux , et il arrive heureusement à son terme. Ses frères l'aperçurent de loin : sa vue ralluma leur haine. Voici notre songeur qui vient, se dirent-ils entre eux; tuons -le et jetons-le dans une vieille citerne : nous dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré; après cela on verra à quoi lui auront servi ses songes .
Il serait bien étrange que parmi tant de fils d'un saint , ce criminel projet eût passé sans contestation. Ruben, l'aîné de tous, entreprit de sauver l'innocente victime. Non, ne le tuez pas, leur dit-il; jetez-le si vous voulez dans cette citerne, mais ne trempez pas vos mains dans son sang. 11 disait cela dans l'intention de le tirer de leurs mains et de le rendre à son père. L'avis de Ruben passa. Tandis qu'on disposait ainsi de la vie de l'innocent
Joseph , r aimable enfant, plein de joie de revoir ses frères , approchait avec empressement, et courait sans le savoir se jeter entre les mains de ses bourreaux. Il ne fut pas plutôt arrivé, qu'ils le prirent et le dépouillèrent impitoyablement de sa belle et longue robe, ancien objet de leur jalousie, et le descendirent au fond de la citerne sèche qu'ils avaient choisie pour l'y laisser mourir.
Ensuite s'étant froidement assispour manger, ils virent arriver une caravane de marchands Ismaélites qui venaient de Galaad, où ils avaient chargé leurs chameaux de différents aromates pour vendre en Egypte. Juda dit à ses frères : Que gagnerons-nous à faire périr cet enfant? après tout c'est notre frère et notre sang. Vendons-le plutôt à ces marchands. Les autres goûtèrent cette proposition. On tira Joseph de la citerne ; et pour vingt pièces d'argent Joseph fut livré par ses propres frères aux marchands qui l'emmenèrent avec eux en Egypte. Après cela, ils prirent sa robe, et l'ayant trempée dans le sang d'un chevreau, ils l'envoyèrent à Jacob, et lui firent dire : Yoici une robe que nous avons trouvée ; voyez si ce n'est pas celle de votre fils? A cette vue, Jacob s'écria en pleurant : C'est la robe de mon fils , une bête cruelle l'a dévoré , une bête féroce a mangé Joseph. Il déchira ses vêtements, se couvrit d'un cilice, et il pleura long-temps son cher Joseph. Ses enfants n'ignoraient pas qu'ils avaient frappé leur père dans l'endroit le plus sensible de son cœur. Ils revinrent auprès de lui pour calmer sa douleur, mais il ne voulut recevoir aucune consolation : Je pleurerai toujours, leur
dit-il, jusqu'à ce que j'aille rejoindre mon fils dans le tombeau
Cependant les Ismaélites étant arrivés en Egypte, vendirent Joseph à un seigneur du pays nommé Putiphar, général des armées de Pharaon. La bonne mine et la modestie du jeune esclave le rendirent agréable à son maître. Le Seigneur était avec lui; tout réussissait entre les mains de Joseph. Putiphar ne tarda pas à s'en apercevoir. Il lui donna toute sa confiance , et lui confia l'intendance de toute sa maison.
Ce n'était là toutefois que l'essai des faveurs que le Dieu d'Abraham, d'îsaac et de Jacob préparait à Joseph; mais Joseph lui-même n'y était pas encore préparé, par toutes les épreuves où sa vertu devait triompher. L'épouse de Putiphar voulut lui faire offenser Dieu ; mais il en eut horreur. Un jour elle le prit par son manteau. Joseph, pour se soustraire à ses sollicitations, s'échappa, lui laissant son manteau entre les mains. Outrée de dépit, cette femme coupable accusa l'innocent auprès de son époux. Putiphar, trop crédule, fit jeter Joseph dans une prison destinée aux criminels d'état. Le Seigneur descendit avec lui dans ces sombres demeures, et lui fit trouver grâce devant le gouverneur , qui lui confia l'autorité sur tous les prisonniers.
De ce nombre était le grand échanson et le grand pannetier de la couronne. Tous deux eurent pendant la même nuit un songe dont ils furent vivement troublés. Joseph le leur expliqua : Il annonça au premier que dans trois jours il serait rétabli dans f exercice de sa charge.
et il le pria de se souvenir de lui ; il dit au second que dans trois jours il serait mis à mort. Tout cela arriva comme Joseph l'avait prédit.
Si la reconnaissance était la vertu des heureux et des grands, Joseph aurait pu se flatter d'une prompte délivrance, mais le premier échanson, tout occupé du retour de son honheur, oublia celui qui le lui avait annoncé. Le vertueux prisonnier attendit pendant deux années la fin de ses disgrâces. Enfin, le moment de sa liberté arriva.
Le roi d'Egypte vit en songe sept vaches maigres dévorer sept vaches grasses, et sept épis secs et arides en dévorer sept beaux et bien remplis. Cette vision inquiéta le monarque. De grand matin il donna ordre à tous les devins de l'Egypte de se rendre au palais. Il leur fit part de ses songes, mais ils ne purent les expliquer. Alors le grand échanson se ressouvint de Joseph; il en parla à Pharaon, qui le fit venir aussitôt. Le roi exposa ses songes au jeune interprète. Les songes du roi , lui répondit Joseph , signifient la même chose. Les sept vaches grasses et les sept épis pleins marquent^sept années de fertilité ; les sept vaches maigres, au contraire, et les sept épis desséchés, désignent sept années de stérilité et de famine qui suivront les premières. Que le roi choisisse donc un homme sage et habile, qu'il lui confie son autorité pour pourvoir à tout dans les conjonctures présentes. Ce ministre principal aura sous lui des officiers subalternes qui établiront des greniers dans toutes les villes du royaume. Ils achèteront et feront voiturer dans ces greniers, au profit et par Tau-
torité du roi, la cinquième partie de tous les grains qu'on recueillera en abondance. Ce sera une ressource assurée pour les sept années de famine qui désoleront ensuite le pays . Faute de cette précaution , les grains se trouveront dissipés ou vendus à vos voisins , et vos sujets périront de misère.
Où pourrions-nous trouver un homme plus habile et plus sage que vous , s'écria Pharaon ? C'est donc vous que j'établis sur tous mes états : tous mes sujets vous seront soumis : il n'y aura que moi au-dessus de vous. En disant ces paroles, le prince tira son anneau de son doigt, et le mit à celui de Joseph; il lui fit donner une robe de fin lin, lui mit au cou un collier d'or, et le fit monter sur le char qui suivait immédiatement celui du roi. Un héraut marchait devant le char, et criait à haute voix : Qu'on fléchisse le genou devant Joseph , et que tout le monde sache que Pharaon le fait, après lui, le maître de toute la terre d'Egypte. Pharaon changea aussi le nom de Joseph, et lui en fit porter un qui signifiait Sauveur du monde. Joseph n'avait que trente ans lorsqu'il fut présenté à Pharaon, et que d'infortuné captif il devint le favori du roi et le maître du royaume . A peine en possession de sa dignité, il prit des équipages et un nombre de domestiques convenable, parcourut toutes les provinces, et établit des greniers dans chaque ville. Grâce à cette merveilleuse économie, l'Egypte devint en quelque sorte la nourrice d'une infinité de malheureux qui , sans elle, auraient péri de faim et de misère.
De cette multitude de familles qui souffraient de la stérilité, fut en particulier celle de Jacob. Elle habitait toujours dans la terre de Ghanaan , où la famine se fit sentir dès la première année avec une extrême rigueur. Jacob appela ses enfants, et leur dit d'aller en Egypte acheter du blé. Ils partirent tous, à l'exception de Benjamin, le plus jeune d'entre eux, que Jacob retint auprès de lui.
Arrivés dans la capitale, il fallut d'abord se présenter devant le vice-roi, qui voulait être instruit de tout; ils eurent audience à leur tour. Les dix étrangers s' étant prosternés humblement à ses pieds, Joseph les reconnut. Il avait alors trente-huit ans. Et depuis vingt-deux ans qu'il était éloigné de sa famille, il était extrêmement changé. Ses frères ne le reconnurent pas. Il prit un air sévère, et leur dit en deux mots, comme à des hommes suspects et inconnus : D'où venez-vous, et que voulez-vous ? Nous venons , lui dirent-ils , de la terre de Ghanaan, pour acheter ici des blés. En les voyant à ses pieds dans la posture la plus soumise, Joseph se souvint des songes qu'il avait eus dans son enfance, et il adora intérieurement les ressorts de la Providence . Vous n'êtes rien moins que ce que vous affectez de paraître, leur dit-il ; vous êtes des espions envoyés pour reconnaître les endroits faibles du royaume. Non, Seigneur, lui répondirent-ils tout tremblants , il n'en n'est pas ainsi. Vos serviteurs ne sont venus ici que pour y acheter du blé; nous sommes tous les enfants d'un môme père : nous n'avons aucune mauvaise intention .
DE PILIISÉVÉKAKCE. l27
Joseph, qui voulait savoir si son père Jacob, et Benjamin, son jeune frère, vivaient encore, continua à leur manifester les mômes soupçons : Vous me trompez, leur dit-il, vous êtes des espions. Le soupçon du ministre mettait ses frères dans un étrange embarras : ils ne savaient comment s'y prendre pour le déclarer. Un d'entre eux prit la parole, et lui dit avec un grand air de franchise : Nous, vos serviteurs, nous étions douze frères , tous enfants d'un seul homme établi dans la terre de Chanaan ; le plus jeune de tous est delneuré auprès de notre père, un autre ne vit plus, et vous voyez les dix, autres à vos pieds.
Joseph était content, mais il n'avait pas résolu de le paraître. Yoilà, répliqua-t-il , ce que je disais : vous êtes des espions. Je veux m' éclairer; j'en jure par le salut de Pharaon, vous ne sortirez point d'ici, que je ne voie ce jeune frère dont vous m' avez parlé , et qui , sans doute plus sincère, m'eût révélé toute l'intrigue de votre voyage. Choisissez un d'entre vous qui aille chercher cet enfant. Pour les autres, ils resteront dans les fers jusqu'à ce que je sois entièrement éclairci de la vérité ou de la fausseté de vos discours. Joseph, cependant, se contenta d'en retenir un des dix en otage, ce fut Siméon, et il laissa repartir les neuf autres.
Pour la première fois peut-être depuis plus de vingt ans, ils firent de sérieuses réflexions sur la cause de leur malheur. Nous méritons bien, dirent-ils, les maux que nous souffrons ; ils sont le juste châtiment de la cruauté que nous avons exercée sur notre frère ; il pleurait à nos
pieds , il implorait notre clémence : nous ne voulûmes pas l'écouter; maintenant le Ciel se venge. Je vous l'avais bien dit, ajouta Ruben, ne vous disais-je pas : Ne faites point de mal à cet enfant ? Vous ne voulûtes pas me croire, et voilà que le Ciel nous redemande son gang.
Tous ces discours se tenaient en présence de Joseph. Comme il leur avait toujours parlé par interprète, ils ne croyaient pas en être entendu. Ils partirent enfin, et arrivèrent auprès de Jacob. Ils lui racontèrent tout ce qui s'était passé. Le grand-ministre, ajoutèrent-ils , nous a commandé de lui amener Benjamin , autrement, il nous prendra pour des traîtres , fera mourir Siméon , et ne nous délivrera plus de blé. Je suis bien malheureux, répondit le saint vieillard; bientôt, si je vous crois, je me verrai sans enfants. J'ai déjà perdu Joseph, Siméon est prisonnier en Egypte , et vous voulez encore que je vous abandonne Benjamin!
Cependant la famine continuait; il fallut bien, sous peine de périr, laisser partir Benjamin; mais Juda en répondit sur sa vie. Ils se remirent donc en marche avec l'enfant, et arrivèrent en Egypte. Leur premier soin fut de se présenter au ministre, et de demander audience. Joseph la leur accorda de suite, et fit tirer Siméon de sa prison, afin que tous fussent témoins de la scène qui allait se passer. A l' heure marquée , Joseph entra dans la ^alle, et les étrangers furent admis. Il les salua et leur (it : Votre père, dont vous m'avez parlé, se porte-t-il bien? vit-il encore? — Notre père vit encore, lui répondirent-ils , et il se porte bien. En proférant
ces paroles, ils s'inclinèrent profondément par respect, et attendirent une nouvelle question. Joseph , cherchait des yeux Benjamin, car c'était ce cher enfant, fils de Rachel comme lui, qui avait la première place dans son cœur. L'ayant démêlé parmi les autres : N'est-ce pas là, leur dit-il en le montrant, ce jeune frère dont vous m' avez parlé? Sans attendre la réponse, il ajouta : Que Dieu vous bénisse, mon fils. Il ne put y tenir plus long-temps : ses entrailles s'émurent, des larmes lui échappèrent, et peu s'en fallut que son secret ne lui échappât avec elles. Il se retira brusquement dans son cabinet, où il les laissa couler en abondance.
Son cœur soulagé, il se lava le visage, et il reparut d'un air si aisé, que personne ne le pénétra. Il ordonna qu'on servîf à dîner.. Mais ses frères n'étaient pas au bout des épreuves auxquelles il avait résolu de les mettre . Il ordonna à son intendant de remplir les sacs de blé ; de placer dans le haut du sac la somme que chacun avait apportée. Vous ferez plus, lui dit-il ; dans le sac du plus jeune, vous cacherez avec le prix du blé, la coupe d'argent dont j'ai coutume de me servir. L'ordre de Joseph fut exécuté.
De grand matin les voyageurs partirent gaiement pour retourner auprès de Jacob. Déjà ils étaient hors de la ville, lorsque Joseph appela son intendant, et lui dit : Allez vite, poursuivez ces étrangers, arrètez-les, et demandez-leur : Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien? La coupe que vous avez volée est celle dont mon maître a coutume de se servir. Il atteignit bientôt les
voyageurs : on ne peut exprimer leur surprise lorsqu'ils s'entendirent accuser du vol d'une coupe d'argent. Si quelqu'un de nous se trouve coupp^ble d'un pareil crime, nous consentons qu'on le mette à mort, et que les autres demeurent vos esclaves le reste de leurs jours. A ces mots chacun ouvrit son sac. L'intendant les visita tous, en commençant par celui de l'aîné, et la coupe se trouva dans le sac de Benjamin .
A cette vue ils déchirent leurs vêtements, ils rechargent leurs bètes, pour aller se jeter aux pieds du vice-roi . Il les attendait dans le même appartement où ils l'avaient salué en partant. Ils se prosternèrent tous le visage contre terre, pour écouter, dans cette posture humiliante, ce que leur juge allait décider de leur sort. Joseph se montra avec un air d'autorité, propre à effrayer des coupables , et même à déconcerter des innocents . Il leur fit de sévères reproches, et il conclut à retenir Benjamin dans les fers. Juda, lui parlant au nom de ses frères, le supplia de laisser partir l'enfant , autrement, son père mourrait de douleur.
C'en était trop pour le cœur de Joseph. Il ordonna à tous les Égyptiens de se retirer. Dès qu'il fut seul avec ses frères, il laissa couler ses larmes; puis, élevant la voix, il leur dit : Je suis Joseph . Mon père vit-il encore?
A ces mots, les frères de Joseph, frappés de terreur, demeuraient comme interdits . Avec une douceur capable de calmer toutes leurs alarmes, Joseph ajouta : Yenez à moi. Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu et fait conduire en Egypte. Ne craignez rien. C'est pour
votre bien que le Seigneur m'a envoyé devant vous en Egypte. Retournez en toute hâte auprès de mon père, et dites-lui : Voici ce quç vous mande votre fils Joseph : Le Seigneur m' a fait le maître de toute T Egypte . Venez me joindre, ne tardez pas. En finissant ces paroles, Joseph se jeta au cou de Benjamin. Ils se tinrent long-temps embrassés, versant 1 un sur l'autre des larmes bien douces. Il embrassa ensuite tous ses frères. Il leur fit donner des chariots et des vivres pour leur voyage, ajoutant de riches présents pour eux et pour Jacob .
Ils arrivèrent heureusement auprès du saint vieillard . Votre fils Joseph n'est pas mort, lui dirent-ils, c'est lui qui gouverne toute l'Egypte. Jacob, à ces mots, parut comme un homme hors de lui-même, et subitement revenu d'un profond sommeil : il ne croyait pas ce qu'on lui disait. Cependant, lorsqu'il eut vu les chariots qu'on lui avait amenés, et les magnifiques présents que son fils lui envoyait, il s'écria : C'est assez, puisque Joseph mon fils vit encore, j'irai et je le verrai avant de mourir.
Joseph a toujours été regardé, et avec raison, comme une des plus belles figures du Messie. En effet, Joseph est le fils bien-aimé de son père. Notre Seigneur est le fils bien-aimé de Dieu, son père. — Joseph est revêtu d'une robe de différentes couleurs : il a des songes qui présagent sa grandeur future, pour cela il est en butte à la jalousie de ses frères. Notre Seigneur est orné de toutes sortes de vertus ; il annonce aux Juifs, ses
frères, sa grandeur future ; pour cela, il est en butte à la haine, à la jalousie, à la persécution. — Joseph est envoyé vers ses frères. Notre Seigneur est envoyé vers les hommes, ses frères. — Joseph, arrivé auprès de ses frères, en est maltraité ; ils prennent la résolution de le mettre à mort; ils le vendent à des marchands étrangers. Notre Seigneur, arrivé au milieu des Juifs, ses frères , en est maltraité ; Judas le vend ; les Juifs le livrent auxPiomains, qui le mettent à mort. — Joseph, vendu, est emmené en Egypte, et devient le maître de ce royaume. Notre Seigneur, vendu et humilié , obtient, en récompense, une puissance sans bornes au Ciel et sur la terre. — Joseph, condamné pour un crime qu'il n'a pas commis, est jeté en prison. Notre Seigneur, condamné pour des crimes qu'il n'a pas commis, est jeté dans les fers et mis à mort. — Joseph se trouve en prison avec deux criminels d'état ; il annonce à l'un sa délivrance, à l'autre son supplice. Notre Seigneur se trouve sur la Croix entre deux malfaiteurs ; il promet le Ciel à l'un, et laisse l'autre daiis la damnation. — Joseph passe de la prison au faîte delà gloire, et jusque sur les marches du trône de Pharaon. Jésus-Christ passe de la Croix jusqu'au plus haut des Cieux. — Joseph sauve l'Egypte d'une grande famine. Notre Seigneur sauve le monde, qui mourait faute de vérité. — Joseph est proclamé le sauveur de l'Egypte, et comblé d'honneurs d'un bout du royaume à l'autre. Notre Seigneur est proclamé le Sauveur du monde , et est adoré, béni et glorifié d'un bout du monde à l'autre.
— Joseph est appelé le sauveur du monde par des étrangers avant de l'être par ses frères. Notre Seigneur a été reconnu pour le Sauveur du monde par les Gentils, avant de l'être par les Juifs, ses frères. — Tant que les frères de Joseph ne viennent pas lui demander du blé, ils sont exposés à mourir de faim. Tant que les Juifs ne se convertiront pas à Jésus-Christ, ils souffriront la faim de la vérité, ils seront esclaves de l'erreur. — Enfm, les frères de Joseph se décidèrent à venir en Egypte ; enfin , les Juifs se décideront à venir à Jésus-Christ , en embrassant le Christianisme . — Joseph , reconnu par ses frères, leur pardonne, les embrasse et les rend heureux. — Notre Seigneur, reconnu à la fin par les Juifs, leur pardonnera et les comblera de bénédictions.
Cette figure nous confirme ce que nous avait déjà dit une des précédentes, c'est que le Sauveur sera persécuté par ses frères . Elle nous dit de plus 1 ° qu il sera condamné pour un crime qu'il n'aura pas com.mis ; 3** elle nous trace l'ordre dans lequel les peuples se convertiront, d'abord les Gentils, et ensuite les Juifs; 2° elle nous montre labonté avec laquelle le Sauveur pardonnera à ses ennemis.
PRIERE
O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie de toute l'étendue de mon cœur d'avoir révélé au monde son Rédempteur sous une figure aussi touchante. J'adore cette sagesse infinie qui, suivant les temps et les besoins,
ajoutait quelques traits au divin tableau dont le Sauveur est le modèle. Donnez-moi, ô mon Dieu ! l'innocence de Joseph, sa douceur, son humilité et sa charité pour ceux qui me feront du mal.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toutes choses et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je bannirai tout sentiment de jalousie.