‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 32 sur 59 · DES TENTATIONS QUI ARRIVENT SOUS PRÉTEXTE DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

DES TENTATIONS QUI ARRIVENT SOUS PRÉTEXTE DE CHARITÉ

Agathe. — Si le démon sait si bien cacher ses supercheries sous le voile de l'humilité, lui qui n'est qu'orgueil, ne pourrait-il pas aussi nous abuser sous l'apparence de la charité, lui qui n'est que haine?

Sainte Thérèse. — Il le peut et le fait ordinairement de deux manières.

Agathe. — Voudriez-vous me les faire connaître, je vous p rie,maMère?

Sainte Thérèse. — La première consiste à faire que les commençants, venant à peine à goûter la douceur et les avantages de la vie spirituelle, voudraient sur-le-champ voir tout le monde l'embrasser. Ce désir est bon ; mais la manière de le réaliser pourrait n'être pas exempte d'inconvénients, si l'on n'use d'une sage réserve et de beaucoup d'adresse pour ne pas paraître faire la leçon aux autres. Pour être utile au prochain, il faut des vertus trèssolides; sans cela on lui devient un sujet de tentation. Une expérience personnelle m'a fait connaître cette vérité. Dans le temps où je tachais de porter quelques personnes à la pratique de l'oraison, comme d'un côté elles m'entendaient dire des choses ad-

Dlirables de ce saint exercice, et que de l'autre elles me voyaient dénuée de vertus, ma fidélité à ce commerce avec Dieu était pour elles une tentation et un .mystère. En outre, l'opinion favorable qu'elles avaient de moi les empêchait de considérer comme mauvais ce qui l'était en effet, parce qu'elles me le voyaient faire quelquefois. Ce mal, quelque petit qu'il soit, est très-nuisible dans une communauté. De plus, il y a dans ce zèle prématuré povar l'avancement des autres un grave inconvénient : c'est que l'âme y perd au lieu d'y gagner. Elle ne doit dans ces débuts prendre soin que d'elle-même. Il lui sera souverainement utile de vivre sur la terre comme si elle était seule avec Dieu seul.

Agathe. — Voyons, maintenant, s'il vous plaît, l'autre sorte de tentation du malin esprit? ^ . Sainte Thérèse. — Cette seconde tentation est le déplaisir que cause la vue des fautes et des péchés du prochain. Les commençants pensent que s'ils s'affligent ainsi, c'est uniquement parce qu'ils souhaitent de ne point voir Dieu offensé, et qu'ils ont peine à souffrir les injures faites à sa gloire. Ils voudraient immédiatement y porter remède, et leur inquiétude les empêche de faire oraison. Le pis de tout cela, c'est qu'ils croient que c'est vertu, perfection, zèle ardent pour Dieu.

Agathe, — Je comprends que ces sentiments peuvent faire naître dans l'âme une vaine estime de soi-

môme, et un dangereux empressement à rechercher la vie des autres pour censurer leurs actions, et ensuite les mépriser.

Sainte Thérèse. — C'est pourquoi je dis que la voie la plus sûre pour une âme "d'oraison, sera d'oublier toutes les créatures, et de ne s'occuper que d'ellemême et du soin de contenter Dieu. La considération de nos propres défauts nous apprendra à excuser ceux des autres. Une telle pratique, sans être portée, dès l'abord à la perfection, nous conduit cependant à l'acquisition d'une grande vertu, qui est de croire les autres meilleurs que nous-mêmes, et sert puissamment à nous faire avancer dans le bien.

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