‹ Catéchisme de Sainte ThereseChapitre 58 sur 59 · DE L'AMOUR SPIRITUEL DU PROCHAIN · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR SPIRITUEL DU PROCHAIN

Agathe. — Veuillez, s'il vous plaît, ma bonne Mère, me donner les explications promises sur l'importante matière de l'amour du prochain.

Sainte Thérèse. —Quand Dieu illumine une âme des rayons de la souveraine vérité, aussitôt cette âme voit clairement le néant de ce monde, la vérité du monde à venir, leur différence, l'éternité de l'un, le songe rapide de l'autre ; elle voit ce qu'est l'amour du Créateur, et celui de la créature; elle le sait, non par une simple vue de l'esprit, ou par la foi, mais par une connaissance expérimentale, ce qui est bien différent. Elle goûte, elle éprouve ce qu'est le Créateur, et ce qu'est la créature ; ce que l'on gagne au service de l'un, ce que l'on perd au service de l'autre ; elle découvre encore d'autres vérités, que le Seigneur enseigne à ceux qui s'abandonnent à sa conduite dans l'oraison, ou qu'il daigne instruire lui-même : quand une âme en est là, elle aime d'une manière tout autrement élevée que ceux qui ne sont point parvenus à cette hauteur de perfection. On peut dire des personnes que Dieu élève à cet état, que ce sont des âmes généreuses, des âmes royales ; elles ne sau-

raient trouver leur bonheur à aimer quelque chose d'aussi fragile et d'aussi misérable que les corps, quelles que soient leurs grâces et leurs beautés : ils peuvent bien plaire à leur vue et leur donner occasion de louer le Créateur, mais les captiver un instant, je veux dire obtenir par ces attraits extérieurs l'amour de ces nobles âmes, jamais. Selon elles, ce serait s'attacher à un néant, embrasser une ombre ; elles croiraient s'avilir, et se réduire à ne pouvoir ensuite, sans une extrême confusion, dire à Dieu qu'elles l'aiment.

Agathe. — Ces personnes ne savent donc pas aimer, ni payer de retour l'affection qu'on a pour elles ?

Sainte Thérèse. — Détrompez-vous : elles aiment d'un amourplus grand, plus vrai, plus utile, et avec plus de passion que ne le font les autres ; enfin, c'est de l'amour; car ces âmes généreuses se sentent continuellement plus portées à donner qu'à recevoir, et elles éprouvent cet impérieux besoin à l'égard du Créateur lui-même. Je ne crains donc pas de le dire, c'est à cette manière d'aimer qu'appartient légitimement le nom d'amour, et non à ces basses affections de la terre qui l'ont si injustement usurpé.

Agathe. — Mais puisque ces personnes n'aiment rien de ce qui frappe les sens, sur quoi se porte leur affection?

Sainte Thérèse. — Sans s'arrêter aux corps, leur regard pénétrant descend au fond des âmes, afin de découvrir s'il y a en elles quelque chose qui mérite d'Être aimé. Ne verraient-elles dans une âme qu'une faible disposition au bien, le premier principe d'une vertu, qui soigneusement cultivée donnera de l'or comme la mine que l'on creuse, dès lors, comptant pour rien les peines, les difficultés, elles travaillent de tout leur pouvoir au bien spirituel de cette âme; leur zèle surmonte tout, parce qu'ayant un vif désir de continuer à l'aimer, elles savent parfaitement que cela serait impossible, si cette âme n'était riche des biens de la grâce, et n'avait un grand amour pour Dieu. J'ai dit que cela leur serait impossible, et à dessein ; car quand bien même cette âme, objet de leur prédilection, les comblerait de bienfaits, les aimerait de l'affection la plus tendre, s'acquerrait par toutes sortes de bonnes œuvres des droits à leur reconnaissance; quand elle serait ornée de tous les dons et de toutes les grâces de la nature, il ne serait pas au pouvoir de ces saintes personnes de lui garder un amour ferme et persévérant. Elles connaissent, elles ont vu par expérience le néant de tout; rien de ce qui passe ne saurait les éblouir. Elles voient qu'elles ne doivent pas aboutir au même terme, et qu'ainsi il est impossible que l'amour qui les unit soit durable; elles sentent que la mort va briser ce lien; enfin elles savent que si

cette âme meurt dans l'infidélité à Dieu, et dans la privation de son amour, il faut de toute nécessité, au sortir de cette vie, arriver à des régions différentes.

Agathe. — Vous pensez donc, ma mère, que la volonté de ces saintes âmes, si forte qu'elle soit, ne sera pas gagnée par les bienfaits, les témoignages, les qualités naturelles des personnes qui recherchent leur amitié?

Sainte Thérèse. — Non, ma fille; tous les efforts de ces personnes seront vains ; car si quelquefois, par un premier mouvement de la nature, les nobles âmes dont nous parlons se réjouissent de l'affection qu'on leur porte, rentrant aussitôt en elles-mêmes, elles reconnaissent que c'est une véritable folie; elles n'exceptent de cette indifférence que les personnes dont la science et les prières peuvent les faire avancer dans les voies du salut. Toute autre affection les fatigue ; elles voient qu'elle ne leur fait aucun bien, et peut leur devenir nuisible. Cependant elles ne laissent pas d'en être reconnaissantes, et c'est en recommandant à Dieu ceux dont elles sont aimées qu'elles les paient de leur amour. Elles considèrent l'attachement qu'on a pour elles comme une dette que Notre- Seigneur est chargé de payer, profondément convaincues qu'on ne les aime qu'à cause de l'amour que Dieu a pour elles, et non pour leur propre mérite qu'elles savent être nul. Dès lors, laissant au divin Maître le soin d'acquitter cette dette,

et le lui demandant dans toute la ferveur de leurs prières, elles s'en croient entièrement déchargées, et demeurent à cet égard libres de tout soin.

Agathe. — Quels effets peut produire l'amour si pur et si' sublime des saintes âmes?

Sainte Thérèse. — Elles n'oublient rien pour procurer l'avancement de la personne aimée ; elles donneraient mille vies pour lui faire obtenir le moindre avantage spirituel. Que de larmes versées, que de pénitences offertes pour sa sanctification ! que d'instances faites pour elle à tous ceux que l'on croit puissants auprès du Seigneur, afin qu'ils la lui recommandent ! Quel désir constant de ses progrès spirituels ! Quelle douleur lorsque, on ne la voit pas avancer! Mais quel supplice lorsque, au moment où on la croyait déjà affermie dans la vertu, on la voit faire seulement quelques pas en arrière ! Il semble alors qu'on ne puisse plus goûter .un seul plaisir dans la vie. On ne mange, on ne dort qu'assailli par cette sollicitude; on tremble sans cesse que cette âme si chère ne se perde, et qu'on ne soit forcé d'être séparé d'elle à jamais!

Agathe. — La pensée même que la mort les séparera inévitablement sur la terre doit, ce me semble, troubler un si vif attachement.

Sainte Thérèse. — Non, ma fille ; ces âmes élevées comptent pour rien la mort temporelle. Dans la personne aimée, elles n'ont pas donné leur afifectionà

ce qu'un souffle enlève de leurs mains, malgré toutes leurs résistances. Non, point d'intérêt, point de mélange dans leur amitié : tout ce qu'elles souhaitent, tout ce qu'elles veulent, c'est de voir l'âme qu'elles chérissent riche des biens du ciel. Voilà le véritable amour ! Son zèle éloigne entre les personnes aimées toute flatterie, toute dissimulation ; on n'excuse pas mutuellement les fautes dans lesquelles on tombe ; au contraire, on s'en avertit ; il n'est rien qu'on ne découvre en fait d'imperfections; on voit jusqu'aux atomes. 0 ma fille, si vous trouvez des âmes qui sachent aimer de la sorte, apportez toutes les diligences possihles pour traiter avec elles, cela vous profitera plus que d'être aimée de tous les grands et de tous les rois du monde. Si l'on vous dit que Dieu doit vous suffire, sachez, ma fille, que c'est un excellent moyen pour avoir Dieu, que de traiter avec ses amis ; on en retire toujours de grands avantages. J'en parle par expérience, et je dis qu'après les miséricordes du Seigneur, si je ne suis pas dans l'enfer, je le dois à l'affection des âmes saintes qui ont ardemment prié pour moi.

D'UN amour moins spirituel envers le prochain.

Agathe. — N'y a-t-il de permis et de légitime que le sublime amour dont vous m'avez fait la peinture?

Sainte Thérèse. — Il y a encore un amour qui, quoique beaucoup moins parfait, ne laisse pas d'être spirituel et licite. Sans doute il est mélangé avec notre faiblesse et notre sensualité, mais néanmoins il est bon. Si nous exerçons cet amour d'une manière modérée et discrète, il sera méritoire; car ce qui s'y rencontre de trop naturel aide pourtant à la vertu. Bien qu'il s'y glisse quelque chose qui soit imparfait, il contribuera à l'avancement de nos âmes. Cette affection a quelquefois pour objet le directeur de l'âme, et il ne faut pas s'en tourmenter; car s'il est juste d'aimer ceux qui nous font un bien matériel, comment n'aimerions-nous pas celui qui travaille sans cesse à l'avancement de notre salut! C'est un appui que Dieu prête à notre faiblesse pour nous foire faire de grandes choses à son service. Si le démon cherche à troubler la conscience à ce sujet, il ne fout pas s'en alarmer ; ce sont des scrupules par lesquels il travaille à l'inquiéler, et voilà tout; et s'il était écoulé, il se

plairait à faire changer sans cesse cette pauvre âme de conducteur, en renouvelant avec chacun les mômes inquiétudes. Sans donc se préoccuper des scrupules qu'il fait naître, il ne faut pas s'en accuser, et mépriser tout cela comme des riens. Ah! si le confesseur n'était pas un homme spirituel, si l'on apercevait en lui quelque tendance vaine ou terrestre, ce serait différent ; qu'on tienne alors tout pour suspect; quelque bons que soient ses entretiens, qu'on ne se permette en aucune façon d'en avoir avec lui, mais qu'on se confesse en peu de paroles, et qu'on se retire , car cette légèreté mondaine dans un confesseur est un danger et une chose nuisible. Dans ce cas, et en d'autres circonstances difficiles, dont le démon pourrait se servir pour faire tomber en quelque piège, le meilleur est de communiquer avec un homme savant, de se confesser à lui, et de faire ce qu'il dira.

Agathe. — Je suis bien aise de savoir comment la prudence enseigne à agir dans ces difficultés spirituelles, car je sais qu'il est des âmes d'une simplicité si indiscrète, qu'elles croient que pour faire connaître leur conscience au directeur, il faut aussi lui découvrir les affections particulières qu'elles sentent pour lui, ce qui me semble inutile, imprudent et dangereux.

Sainte Thérèse. — J'espère que Notre-Seigneur ne permettra pas que des personnes dont la vie doit

être une oraison continuelle, puissent porter de l'attachement à d'autres qu'à de grands serviteurs de Dieu. Étant ce qu'elles doivent être, dès qu'elles verront qu'un confesseur n'entend pas leur langage et n'aime pas à parler de Dieu, elles ne peuvent lui être attachées, parce qu'il leur est absolument dissemblable. Si, au contraire, le confesseur tend comme elles à la perfection, alors, à moins d'un excès de simplicité, il verra qu'il n'y a aucun péril dans l'attachement tout spirituel qu'elles ont pour lui, et il se gardera de s'inquiéter ou d'inquiéter à ce sujet.

Agathe. — N'a-t-on pas lieu de se troubler lorsqu'on sent que nos affections, quoique bonnes, sont encore bien imparfaites?

Sainte Thérèse. — Quand il se mêlerait un peu de tendresse clans ces sentiments, cela ne nuira point. Il est bon, il est même quelquefois nécessaire que l'on ressente une tendre affection pour ses sœurs, et qu'on le manifeste en compatissant à leurs peines et à leurs infirmités. Bien qu'une personne éprouve plus de peine pour un motif très-léger qurune autre pour une grande tribulation , il est des caractères qui se conlristent grandement pour peu de chose. Si votre naturel est différent, ne laissez pas de porter à ces personnes une grande compassion. Qui sait si Notre-Seigneur en vous préservant de ces peines, n'a pas l'intention de vous éprouver

en vous en envoyant d'autres ; et si celles qui vous sembleront fort rudes, et qui le seront en effet, ne paraîtront pas légères à d'autres? Ne jugeons donc point des autres par nous-mêmes, et ne nous considérons pas dans un temps où, peut-être sans nul effort de notre part, Dieu nous a rendues plus fortes ; mais considérons-nous dans le temps où nous avons été plus faibles. Souvenez-vous de cet avis. Vous saurez alors compatir aux souffrances du prochain quelque petites qu'elles soient; sans cela le démon pourrait refroidir la charité, et vous faire prendre pour une perfection ce qui est un véritable défaut.

Agathe. — Je vois bien que c'est exercer la charité que de compatir ainsi aux faiblesses des autres, et je me souviens d'avoir lu dans saint Paul que les forts devaient supporter les faibles, de peur d'être eux-mêmes tentés, comme le sont les autres. Mais ne peut-il pas se rencontrer des abus dans cette compassion?

Sainte Thérèse. — 11 faut en toutes choses du soin et de la vigilance, parce que l'ennemi de notre salut ne dort jamais; c'est donc une nécessité de veiller et de prier toujours. Il n'y a point de meilleur moyen que l'oraison pour découvrir les ruses secrètes de l'esprit des ténèbres, et pour le forcer à se trahir lui-même. Si une compassion mutuelle est très-louable, il faut cependant prendre garde qu'elle ne porte à manquer ni à la discrétion ni à l'obéis-

sance : compatir aux fautes que l'on voit commettre à ses sœurs, supporter ces fautes sans s'étonner et avec douceur, recommander instamment ces âmes à Dieu, les instruire plus par des exemples que par des paroles, voilà une amitié réelle et parfaite. Les cœurs qui aiment de cette manière imitent et retracent sous nos yeux l'adorable modèle de l'amour, notre divin Jésus.

FlIN

Pages.

Approbation i

AVERTlSSEMEiNT V

Avant-propos vu

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