Catéchisme des industriels
R. Un industriel est un homme qui travaille à produire ou à mettre à la portée des différents membres de la société , un ou plusieurs moyens matériels de satisfaire leursbesoins ou leurs goûts physiques; ainsi, un cultivateur qui sème du blé , qui élève des volailles , des bestiaux , est un, industriel ; un charron , un maréchal , un serrurier, un menuisier, sont des industriels; un fabricant de souliers , de chapeaux , de toiles , de draps , de cachemires , est également un industriel; un négociant, un roulier , un marin employé sur des vaisseaux marchands, sont des industriels. Tous les industriels réunis travaillent à produire et à mettre à la portée de tous les membres de la société, tous les moyens matériels de satisfaire leurs besoins ou leurs goûts physiques , et ils forment trois grandes I". Cah. i
classes qu'on appelle les cultivateurs , les fabricants et les négociants.
D. Quel rang les industriels doivent-ils occuper dans la société?
R. La classe industrielle doit occuper le premier rang, parce qu'elle est la plus importante de toutes; parce quelle peut se passer de toutes les autres, et qu'aucune autre ne peut se passer d'elle; parce qu'elle subsiste par ses propres forces , par ses travaux personnels. Les autres classes doivent travailler pour jelle, parce qu'elles sont ses créatures, et qu'elle entretient leur existence; en un mot , tout se faisant par l'industrie , tout doit se faire pour elle.
D. Quel rang les industriels occupent-ils dans la société ?
R. La classe industrielle est constituée , par l'organisation sociale actuelle , la dernière de toutes. L'ordre social accorde encore plus de considération et de pouvoir aux travaux secondaires et même au désœuvrement , qu'aux travaux les plus importants, qu'à ceux de l'utilité la plus directe.
I). Pourquoi la classe industrielle, qui doit occuper le premier rang, se irouve-t-elle placée au dernier? pourquoi ceux qui f par
le fait, sont les premiers, sont-Us classés comme les derniers ?
R. Nous expliquerons cela dans le courant de ce catéchisme.
D. Comment les industriels peuvent -ils faire pour passer du rang inférieur où Us sont placés , au rang supérieur qu'Us ont le droit d'occuper ?
R. Nous dirons , dans ce catéchisme , la ma* nière dont ils doivent s'y prendre pour opérer cette amélioration dans leur existence sociale.
D. Quelle est donc la nature du travail que vous entreprenez? en un mot, quel but vous proposez-vous 9 en faisant ce catéchisme ?
R. Nous nous proposons d'indiquer aux industriels les moyens d'augmenter le plus pos-? siblc leur bien-être ; nous nous proposons de leur faire connaître les moyens généraux qu'ils doivent employer pour accroître leur impor-> tance sociale.
D. De quelle manière vous y prendrez vous pour atteindre à ce but?
R. D'une part, nous présenterons aux indus-»
triels le tableau de leur véritable situation sociale ; nous leur ferons voir qu'elle est tout-â»
fait subalterne, et par conséquent très-inférieure à ce qu'elle doit être , puisqu'ils sont la classe la plus capable et la plus utile de la société.
D'une autre part , nous leur tracerons la marche qu'ils doivent suivre pour se placer au premier rang, sous le rapport de la considération et du pouvoir.
D. Fous prêcherez donc , dans ce calé' chisme , l' insurrection et la révolte ? car les classes qui se trouvent spécialement investies du pouvoir et de la considération, ne sont certainement pas disposées à renoncer volontairement aux avantages dont elles jouissent.
R. Loin de prêcher l'insurrection et la révolte, nous présenterons le seul moyen d'empêcher les actes de violence dont la société pourrait être menacée, et auxquels elle échapperait difficilement, si la puissance industrielle continuait à rester passive au milieu des factions qui se disputent le pouvoir.
La tranquillité publique ne saurait être stable tant que les industriels les plus importants ne seront pas chargés de diriger l'administration de la fortune publique.
D. Expliquez-nous cela, et dites-nous pour~ quoi la tranquillité publique sera menacée si les industriels les plus importants ne sont
point chargés de diriger l'administration d& 4a fortune publique.
R. La raison en est bien simple : la tendance politique générale de l'immense majorité de la société est d être gouvernée au meilleur marchépossible; d'être gouvernée le moins possible, d'être gouvernée par les hommes les plus capables et d'une manière qui assure complètement la tranquillité publique. Or » le seul moyen de satisfaire , sous ces différents rapports, les désirs de la majorité, consiste à charger les industriels les plus importants de diriger la fortune publique; car les industriels les plus importants sont les plus intéressés au maintien de ta tranquillité; ils sont les plus intéressés à l'économie dans les dépenses publiques ; ils sont aussi les plus intéressés à la limitation de l'arbitraire : enfin ils sont , de tous les membres de la société, ceux qui ont fait preuve de la plus grande capacité en administration positive , les succès qu'ils ont obtenus dans leurs entreprises particulières ayant constaté leur capacité dans ce genre.
Dans l'état présent des choses , ïa tranquillité publique est menacée par la raison que l'allure du gouvernement se trouve en opposition directe avec les intentions les plus positives de la nation. Ce que la nation désire principalement
c'est d'être gouvernée au meilleur marché possible, et jamais son gouvernement ne lui a coûté aussi cher; il lui coûte beaucoup plus qu'avant la révolution. Avant la révolution, la nation était partagée en trois classes , savoir : les nobles , les bourgeois et les industriels. Les nobles gouvernaient , les bourgeois et les industriels les payaient. *
Aujourd'hui , la nation n'est plus partagée qu'en deux classes : les bourgeois , qui ont fait la révolution et qui l'ont dirigée dans leur intérêt, ont anéanti le privilège exclusif des nobles d'exploiter la fortune publique; ils se sont fait admettre dans la classe des gouvernants , de manière que les industriels doivent aujourd'hui payer les nobles et les bourgeois. Avant la révolution , la nation payait 5oo millions de contribu tions; aujourd'hui elle paie un milliard , et le milliard ne suffit pas; le gouvernement fait fréquemment des emprunts considérables.
La tranquillité publique sera de plus en plus menacée, parce que les charges iront nécessairement toujours en augmentant. Le seul moyen d'empêcher les insurrections qui pourraient arriver , consiste à charger les industriels les plus importants du soin de diriger l'administration de la fortune publique, c'està-dire , du soin de faire le budjet. (
D. Ce que vous venez de dire est très-bon, fort intéressant et de la plus grande importance; mais cela ne nous instruit pas directement de ce que nous désirons savoir. Le point que nous vous prions d'éclaircir est celui-ci : Est-il possible de faire sortir la haute direction des intérêts pécuniaires de la société des mains des nobles , des militaires y des légistes et des rentiers , en un mot , des classes qui ne sont pas industrielles, pour la faire passer dans les mains des industriels } s ans employer des moyens violents?
R. Les moyens violents sont bons pour renverser , pour détruire , mais ils ne sont bons que pour cela. Les moyens pacifiques sont les seuls qui puissent être employés pour édifier, pour construire, en un mot , pour établir des constitutions solides. Or , lacté d'investir les industriels les plus importants de la direction suprême des intérêts pécuniaires de la nation, est un acte de construction ; c'est la disposition politique la plus importante qiM puisse être admise; cette disposition servira de base à tout le nouvel édifice social ; cette disposition terminera la révolution, elle metlra la nation à l'abri de toute nouvelle secousse. Les industriels les plus importants rempliront gratuitement la fonction de
faire le budjct , et il en résultera que cette fonction ne sera que faiblement désirée. Les industriels qui feront le budjet, se proposeront pour but l'économie dans l'administration des affaires publiques; ainsi, ils n'accorderont aux fonctionnaires que des traitemens modérés. Les places n'étant que médiocrement recherchées, le nombre en sera considérablement diminué , de manière que celui des prétendants diminuera également , et il s'établira nécessairement un ordre dans lequel un grand nombre de places seront exercées gratuitement , parce que les riches oisifs ne trouveront pas d'autre moyen de se procurer de la considération.
Quand on étudie le caractère des industriels et la conduite qu'ils ont tenue pendant la révolution, on reconnaît qu'ils sont essentiellement pacifiques. Ce ne sont point les industriels qui ont fait la révolution , ce sont les bourgeois , c'est-à-dire , ce sont les militaires qui n'étaient pas nobles , les légistes qui étaient roturiers , les rentiers qui n'étaient pas privilégiés. Encore aujourd'hui , les industriels ne jouent qu'un rôle secondaire dans les partis politiques existants , et ils n'ont point d'opinion ni de parti politique qui leur soit propre. Ils portent plus d'intérêt au côlé gauche qu'au côté droit, parce que les prétentions des bourgeois choquent
moins les idées d'égalité que celtes des nobles ; mais ils ne s abandonnent point aux idées des libéraux : c'est la tranquillité qu'ils désirent pardessus tout. Les meneurs des libéraux , audedans et au-dehors de la Chambre , sont des généraux, des légistes et des rentiers. Les nobles et les bourgeois désirent être chargés de l'administration de la fortune publique , principalement pour l'exploiter à leur profit. Les principaux industriels désireraient en être chargés , au contraire , pour y mettre la plus grande économie possible.
Les industriels sentent bien qu'ils sont les plus capables de bien diriger les intérêts pécuniaires de la nation , mais ils ne mettent point cette idée en avant par la crainte de troubler momentanément la tranquillité; ils attendent patiemment que l'opinion se forme à ce sujet, et qu'une doctrine vraiment sociale les appelle au timon des affaires.
De ce que nous venons de dire , nous concluons que les moyens pacifiques, c'est-à-dire, que les moyens de discussion , de démonstration et de persuasion seront les seuls que les industriels emploieront ou appuieront pour faire sortir la haute direction de la fortune publique des mains des nobles , des militaires, des légistes , des rentiers et des fonctionnaires pu-
blics , pour les faire passer dans celles des plu» importants d'entre eux.
D. Nous admettons provisoirement que les industriels ne chercheront point à employer ia violence pour faire sortir des mains des nobles et des bourgeois lahaute direction des intérêts pécuniaires de la société, et pour la faire passer dans celles des plus importants d entre eux; mais des intentions pacifiques des industriels , il ne résulte pas la preuve que cette classe de la société soit en mesure de se placer au premier rang; nous vous prions donc de nous dire quels sont les moyens des industriels pour opérer, dans (a société, le changement radical dont il est question.
R, Les industriels composent plus des vingtquatre vingt-cinquièmes de la nation; ainsi, ils possèdent la supériorité sous le rapport de la force physique.
Ce sont eux qui produisent toutes les richesses , ainsi ils possèdent la force pécuniaire.
Ils possèdent la supériorité sous le rapport d'intelligence ; car ce sont leurs combinaisons qui contribuent le plus directement à la prospérité publique.
Enfin , puisqu'ils sont les plus capables de
bien administrer les intérêts pécuniaires de la nation, la morale humaine, ainsi que la morale divine , appelle les plus importants d'entre eux à la direction des finances.
Les industriels sont donc investis de tous les moyens nécessaires; ils sont investis de moyens irrésistibles pour opérer la transition dans l'organisation sociale qui doit les faire passer de la classe des gouvernés dans celle des gouvernants.
D. C'est l'union qui fait la force ; c'est par la raison que (es industriels ne sont point unis qu'ils sont dominés par les nobles , par les militaires , par les légistes , par les rentiers et par les fonctionnaires publics. Il n'y a pas do doute que leur supériorité , sous tous les rapports importants , ne soit tellô que, s'ils étaient unis, ils se trouveraient d'emblée investis de 4a direction suprême des affaires communes; il n'y a pas de doute qu'ils ne seraient point obligés d'user de violence pour faire reconnaître leur supériorité par les autres classes, parce que chacune d'elles , et même toutes réunies, sont trop inférieures en force à leur égard , pour qu'elles puissent entreprendre de lewr disputer le pouvoir. Mais n'existe-t-il pas , par la nature même des choses, un obstacle radi-
cal à l'union des industriels ? Nous serions 'portés à le croire, et nous fondons cette croyance sur ce seul fait que , malgré l'inté- ~< rét que les industriels ont eu à s 'unir depuis l'origine de la société , ils se sont constamment laissé dominer par les classes non tridus tr telle s.
R. Lorsque les Francs eurent conquis les Gaules et qu'ils s'en furent partagé le territoire, ils se trouvèrent, en même temps, les chefs industriels et les chefs militaires du pays. Ce n'est que successivement que la classe industrielle s'est séparée de la classe militaire, qu'elle a acquis de l'importance , qu'elle s'est donné des chefs distincts des chefs militaires , et c'est seulement aujourd'hui qu'elle possède la force et les moyens suflisans pour se constituer première classe de la société; ainsi vous auriez tort de conclure du fait que les industriels forment depuis i4oo ans la classe inférieure de la nation française , qu'ils aient été^ destinés à rester toujours au dernier rang , et qu'ils ne puissent pas s'élever aujourd'hui au premier degré de pouvoir et de considération. La récapitulation rapide des progrès politiques de l'industrie et des industriels, depuis l'origine de notre société française jusqu'à ce jour v rendra cela parfaitement clair.
î). L'examen que nous allons faire est de îa plus grande importance : son importance est telle qu'il doit changer totalement la face des choses en politique , qu'il doit imprimer à la politique un caractère entièrement neuf, qu'il doit changer la nature de cette branche de nos connaissances. Jusqu'à ce jour, la politique n'a été qu'un* science conjecturale , ou plutôt on n'a agi et parlé en politique que par routine.
Quand cet examen sera terminé , on pourra appuyer ses raisonnemens sur des faits observés, sur une série de quatorze cents années d 1 observations. Il est donc extrêmement désirable que cet examen soit facile à saisir, à juger et à retenir. Pour atteindre à ce but , nous vous proposons de diviser votre récapitulation en quatre parties ou époques , savoir :
Depuis l'établissement des Francs dans les Gaules jusqu'à la première croisade ;
Depuis la première croisade jusqu'à Louis XI ;
Depuis Louis XI jusques et compris le règne de Louis XIV ;
Depuis le règne de Louis XIV jusqu'à l'établissement du système de crédit.
Vous conclurez ensuite de cette grande
série de faits ce qui doit arriver à la classe industrielle.
Et nous vous demandons d'abord quels ont été les progrès faits par {'industrie , et l'importance acquise parles industriels, depuis l'établissement des Francs dans les Gaules jusqu'à la première croisade.
R. Depuis rétablissement des Francs dans les Gaules jusqu'à la première croisade, il s'est effectué une opération politique de la plus grande importance , une opération qui a préparé tous les progrès qui ont eu lieu depuis cette époque en civilisation , et par conséquent tous les progrès de l'industrie ; car les progrès de l'industrie sont les plus positifs de tous. Cette opération a consisté dans l'amalgame des vainqueurs et des vaincus, dans la formation de la nation française composée des Francs et des Gaulois.
Les progrès postérieurs de l'industrie se sont préparés pendant celte époque , mais il ne s'en est effectué aucun qui mérite d'être cité.
Les Francs , qui étaient les chefs militaires de la Nation, étaient en même temps les directeurs des travaux industriels : presque toutes les terres leur appartenaient; ils s'étaient également emparés du mobilier de la culture, en tête duquel
figuraient les Gaulois qui étaient attachés à la glèbe, et qui formaient, par cette raison , la première classe des bestiaux.
Les fabricans des grossiers instrumens aratoires étaient aussi dans l'esclavage, et par conséquent sous la direction des Francs ; enfin , la fabrication des étoffes avec lesquelles on se vêtissait, était dirigée parles femmes des Francs, qui les faisaient exécuter sous leurs yeux dans leurs châteaux. Pendant ce laps de temps , les artisans , quoique toujours dans l'esclavage , acquirent de l'importance et parvinrent à se former un pécule qu'ils cachèrent avec soin.
D. Que s' est-il passé depuis la première croisade jusqu'au règne de Louis XI? quels ont été (es progrès de l'industrie ? quelles sont les causes qui ont déterminé ces progrès?
R. Les croisades occasionnèrent des dépenses très-considérables aux aristocrates , c'est-à-dire, aux Francs : leurs revenus ne furent pas suffisants pour les acquitter. Us furent obligés, pour se procurer les sommes dont ils avaient besoin, de vendre des franchises aux Gaulois qui se trouvèrent en état de les payer.
Les Gaulois qui firent acquisition de la plus grande partie de ces franchises, furent les arli-
sans qui avaient eu, plus que les autres, les occasions et les moyens de se faire un pécule.
Les Francs vendirent aussi des terres aux Gaulois, qui, par des moyens quelconques, étaient venus à bout de se procurer de l'argent; ainsi ce furent les croisades qui déterminèrent la formation de la classe industrielle comme classe distincte de la classe militaire.
L'économie et l'activité de cette classe accrurent ensuite son importance depuis la dernière croisade jusqu'à l'avènement de Louis XL
Ce furent aussi les croisades qui déterminèrent le perfectionnement et l'accroissement en étendue et en multiplicitédcs travaux industriels. Les nobles qui avaient été se ruiner dans leurs expéditions asiatiques, rapportèrent en France le goût du luxe, celui de la galanterie, particulièrement le désir très-vif de posséder de belles armes.
La galanterie des hommes développa la coquetterie des femmes; et les femmes, en devenant coquettes , prirent le goût de la parure. Les échantillons des belles étoffes fabriquées en Asie inspirèrent au beau sexe le désir d'en posséder de pareilles; de là l'origine du commerce extérieur, de là l'origine de la fabrication des armes de luxe ; de là enfin l'origine de la fabrication de tous les objets confortables pour une
population devenue apte à savourer des jouissances délicates.
En résumé., à l'époque de l'avènement au trône de Louis XI , la classe industrielle se trou» vait bien distincte de la classe militaire. Cette classe se composait de trois sections, savoir :
Des Gaulois propriétaires de terres , cultivateurs de ces terres , et qui n'étaient point militaires ;
Des artisans devenus libres , et qui s'étaient réunis dans les villes;
Des négocia ns qui importaient en France les étoffes fabriquées en Asie , et qui faisaient circuler dans le pays les objets de fabrication fraiw rai se.
D. Quels ont été les développemens de l' industrie depuis Louis XI jusques et compris le règne de Louis XIV? Quelles ont été les causes de la marche et de l'importance acquise par les industriels ?
R. Au quinzième siècle , la royauté avait déjà acquis beaucoup de force en comparaison de ce qu'elle était à l'époque de la conquête des Gaules par les Francs ; époque où elle n'était que le généralat de l'armée des Francs, généralat nommé par les chieftains dont les troupes composaient cette armée.
/." Cahier. 2
Louis XI, en montant sur le trône, reconnut que la royauté n'était encore qu'une institution politique très-précaire , qu'elle n'avait point encore un caractère positif et stable; il reconnut que le pouvoir souverain se trouvait encore appartenir collectivement aux barons ; il reconnut que le roi n'était , dans la réalité , que le baron le plus important , et que la tradition s'était conservée chez les descendans des chieftains transformés en barons; que le roi n'était , pour eux, qu'un primus inter pares, éligible et Restituable à leur volonté : il reconnut enfin que le (ait qui devait fixer son attention était celui que les barons réunis étaient plus forts et plus puissants en France que le roi , et que la royauté n'avait , dans la constitution féodale , d'autre moyen de conserver sa suprématie, que de maintenir la division entre les barons, et d'en attacher quelques-uns des plus puissants à son parti.
Louis XI conçut le hardi projet de concentrer toute la puissance souveraine dans les mains de la royauté, d'anéantir la suprématie des Francs sur les Gaulois , de détruire le système féodal, d'annuler l'institution delà noblesse, et de se constituer roi des Gaulois au lieu de chef des Francs.
Pour réussir dans ce projet , il lui était né-
cessaire de combiner son autorité avec les intérêts d'une classe assez forte pour le soutenir et pour lui assurer le succès de son entreprise. 11 se combina avec les industriels.
Les industriels désiraient que le pouvoir souverain fût concentré dans les mains de la royauté, parce que c'était le seul moyen d'anéantir 1rs entraves qu'éprouvait le commerce dans l'intérieur de la France, par l'effet de la division de la puissance souveraine; ils désiraient aussi devenir première classe de la société, tant pour la satisfaction de leur amour-propre, que pour les avantages matériels qui résultent du travail de faire la loi , la loi favorisant toujours ceux qui la font. En conséquence, les industriels acceptèrent l'alliance qui leur fut proposée par la royauté , et ils sont , depuis cette époque , restés constamment ligués avec elle.
Louis XI doit donc être considéré comme le fondateur de la ligue qui s'est formée au quinzième siècle entre la royauté et l'industrie contre la noblesse , entre le roi de France et les Gaulois contre les descendans des Francs.
Cette lutte entre le roi et les grands vassaux , entre les chefs des travaux industriels et les nobles , dura plus de deux cents ans avant que tous les pouvoirs souverains fussent concentrés dans les mains de la royauté , avant que les no-
blcs eussent cessé complètement de diriger les travaux industriels. Mais enfin Louis XIV vit a fïl uer dans ses antichambres les descendans ou les successeurs des chieftains les plus importants , métamorphosés ensuite en barons , pour y solliciter des places de domesticité dans sa maison ; mais enfin la nombreuse classe des ouvriers n'eut plus d'autres chefs , dans ses travaux , que des hommes sortis de leurs rangs, et que leur capacité ou leur fortune avait mis en état de se constituer entrepreneurs de quelque opération industrielle.
11 est curieux d'observer quelle fut, dans cette lutte, l'action directe des industriels à l'égard des nobles , et les moyens qu'ils employèrent pour leur faire perdre toute l'influence qu'ils exerçaient sur les travaux pacifiques. Celle observation fera connaître la différence radicale qui existe entre le caractère politique des nobles et celui des industriels , entre l'allure civile des Francs et celle des Gaulois.
Les industriels , les Gaulois adonnés à la culturc, allèrent trouver les gentilshommes dans leurs châteaux , et ils leur tinrent à pou près ce langage : Vous menez une vie très-lrisle dans l'état d'isolement où vous êtes à la campagne; le soin de diriger la culture de vos propriétés n'est pas une occupation digne de votre haute
naissance; affermez-nous vos terres , vous pourrez passer l'hfoer flans les villes et l'été à la campagne , sans avoir jamais à vous occuper que de vos plaisirs; dans les villes, nos confrères les fabricans s'empresseront à vous faire les meubles les plus riches et les plus commodes; nos confrères les marchands vous étaleront dans leurs magasins les étoffes les plus convenables pour faire valoir les charmes de vos épouses , et nos confrères les capitalistes vous prêteront de l'argent quand vous en aurez besoin. L'été , quand vous viendrez dans vos châteaux , vous n'aurez à vous occuper que du plaisir de la chasse , tandis que vos femmes s'amuseront à faire cultiver des fleurs dans leurs parterres.
Les nobles furent séduits par celte proposition ; ils l'adoptèrent , et dès ce moment ils cessèrent d'avoir aucune importance positive dans l'état, puisqu'ils cessèrent d'être les chefs du peuple dans ses travaux journaliers.
Ce qui est à remarquer, disons-nous, dans ce changement déterminé par les industriels , ce fut le caractère de leur conduite , qui fut tout-à-fait distincte de la manière de procéder qui existait dans la société avant la formation de leur classe.
Avant la formation de la corporation des in dustriels . il n'existait dans la nation que deux
classes , savoir : relie qui commandait , et celle qui obéissait. Les industriels se présentèrent avec un caractère neuf : dès l'origine de leur existence politique , ils ne cherchèrent point à commander, ils ne voulurent point obéir; ils introduisirent la manière de procéder de gré à gré , soit avec leurs supérieurs , soit avec leurs inférieurs ; ils ne reconnurent d'autres maîtres que les combinaisons qui conciliaient les intérêts des parties contractantes.
Nous passerons maintenant , si vous voulez , à l'examen de ce qui s'est passé depuis le siècle de Louis XIV jusqu'à l'établissement du système de crédit.
D. V ou8 allez trop vite ; il y a un point très-important d éclaircir. Il parait que Louis XIV , après avoir recueilli les avantages qui étaient résultés de son alliance avec les industriels , après avoir réduit les grands vas sauce à lui passer sa chemise et à le servir à table , a tout-à-fait abandonné les industriels ; qu'il ne s'est occupé que d'acquérir une granderéputation comme militaire et comme conquérant ; que de se construire des palais superbes , et de faire dévorer y par ses courtisans , tous les produits des travaux industriels. Qu'avez-vous à nous dire à ce sujet?
R. Certainement Louis XIV a été trop dépensier; il a trop aimé la guerre ; mais on n'a pas le droit d'en conclure qu'il n'a pas rendu de grands services à l'industrie : c'est d'après ses ordres que Colbert a donné des fonds aux manufacturiers pour établir de grands ateliers de fabrication ; c'est avec les fonds de son trésor que s'est élevée la belle manufacture des Van- Robais , qui a donné l'impulsion à tous les travaux en beaux tissus de laine.
Enfin, c'est lui quia combiné l'alliance entre la capacité scientifique positive et la capacité manufacturière. Il a créé l'Académie des Sciences , et il lui a donné , pour occupation spéciale, le soin d'éclairer et de seconder les travaux industriels.
Permettez-nous de vous faire observer que cette récapitulation doit être la plus rapide possible. Nous vous invitons en conséquence à ne pas nous faire entrer dans de plus grands détails , et à passer immédiatement à l'examen des progrès de l'industrie , et de l'importance acquise par les industriels depuis le règne de Louis XIV jusques et compris l'établissement du système de crédit.
D. Pour acquiescer à votre désir , nous vous prions de nous dire comment les industriels ont pu s* élever y delà position sociale
très-subalterne dans laquelle ils se trouvaient encore sous Louis XIV à l'égard de la noblesse, à l'attitude de rivalité qu'ils ont vrise relativement à toutes les classes qui ne sont pas industrielles : en un mot, nous vous prions de nous dire comment il se fait qu'aujourd'hui la Chaussée d'Àntin ose lutter avec le faubourg Saint-Germain.
R. Avant le dix-huitième siècle , les cultivateurs , les fabricans et les négocians , ne formaient encore que des corporations séparées.
C'est depuis la fin du règne de Louis XIV que les industriels de ces trois grandes branches de l'industrie se sont liés financièrement et politiquement , au moyen de la création d'un nouveau genre d'industrie, dont les intérêts particuliers sont en accord parfait avec les intérêts communs à tous les industriels. C'est la formation de cette nouvelle branche d'industrie qui a donné aux industriels le moyen d'établir le système de crédit.
Il est extrêmement important d'observer avec la plus grande attention la marche qu'a suivie l'organisation du corps des industriels sous le rapport financier et politique ; car c'est seulement par la connaissance de la manière dont cette organisation s'est opérée qu'il est possible de concevoir, d'une manière nette et ferme,
ce que les industriels doivcnl faire aujourd'hui pour améliorer leur existence sociale : nous vous prions donc de suivre avec beaucoup d'attention ce que nous allons vous dire.
La protection accordée par Louis XIV à la fabrication et au commerce , avait fait prendre un grand essor à ces deux branches de l'industrie ; mais , de ce grand bien, il était résulté un inconvénient; c'est que les manufacturiers et les négocians , ayant multiplié leurs opérations, avaient à faire des paiemens et des recettes dans beaucoup d'endroits différents, d'où il résultait que le travail pour solder réciproquement leurs comptes, employait une grande partie de leur temps.
Les besoins font naître les ressources : il ne tarda pas à se former une nouvelle brandie d'industrie, l'industrie banquière. Ces nouveaux industriels allèrent trouver les fabricans et les négocians ; ils leur dirent :
« Vous employez beaucoup de temps et vous « faites de grands sacrifices pour opérer vos « rentrées et pour faire vos paiements. Nous « vous proposons de nous charger de ce tra- « vail. Attendu que nous en ferons notre unique « occupation, et que toutes les opérations de « ce genre seront faites par nous . il nous « sera possible de faire vos paiemens et vos
• rentrées à beaucoup meilleur marché que « vous ne pouvez les effectuer vous-mêmes, « les transports matériels d'argent devant, par « ce moyen , être considérablement dimi-
• nués , etc. •
La proposition des banquiers fut acceptée par tous les négocians et les fabricans , de manière qu'à partir de cette époque, tous les mouvements d'argent se sont effectués par les banquiers.
Les banquiers ne tardèrent pas à obtenir un grand crédit , ce qui devait nécessairement résulter du fait que tous les mouvemens d'argent s'effectuaient par eux.
Pour tirer parti de leur crédit, les banquiers le prêtèrent à intérêt aux négocians et aux fabricans.
Les négocians et fabricans , jouissant d'un plus grand crédit , purent étendre leurs opérations et produire une plus grande masse de richesses.
Enfin, le résultat général pour l'industrie et pour la société de l'établissement de la banque, fut que la masse, ainsi que le goût des choses confortables , reçut un très - grand accroissement , et que la classe industrielle commença , dès ce moment , à posséder une force pécuniaire beaucoup plus grande que
toutes les autres classes réunies , et même que le gouvernement.
Pendant que les industriels avaient fait de grands progrès en capacité , en importance et en puissance réelle , les classes non industrielles avaient rétrogradé sous tous les rapports ; et c'était cependant dans ces classes que la royauté avait continué de choisir les administrateurs de la fortune publique.
La mauvaise administration de la fortune publique fait naître un déficit qui s'était toujours augmenté, et définitivement en 1817, le trésor public se trouvait dans un embarras tel, que ses administrateurs non industriels ne concevaient plus aucun moyen de le tirer d'embarras , et de remplir les engagemens qui avaient été contractés par le roi à l'égard des étrangers, toujours par suite des mauvaises opérations financières qui avaient occasionné la révolution , et ensuite l'anarchie dans le royaume , et qui avaient fini par mettre la nation française dans la dépendance des nations étrangères.
Dans ces circonstances , les banquiers proposèrent au gouvernement tout l'argent dont il avait besoin ; mais ils y mirent pour condition :