Que le gouvernement abandonnerait
complètement l'allure barbare qu'il avait eue jusqu'alors en finance ; qu'il renoncerait à tout jamais a faire des banqueroutes ; qu'il adopterait la marche industrielle , c'est-à-dire loyale; qu'il paierait intégralement tous ses créanciers , quelle que fût l'origine de leur créance.
2. 0 Que cette affaire serait traitée de gré à gré entre eux , banquiers et le gouvernement; que les conditions de l'emprunt seraient débattues entre eux et les ministres, comme une affaire entre simples particuliers.
La proposition des banquiers fut acceptée.
On vit alors naître le crédit public , et le crédit public donna à l'institution de la royauté plus de solidité qu'eHc n'en avait jamais eu.
Ici se termine la récapitulation que nous avions promise des progrès faits par l'industrie, et de l'importance acquise par les industriels depuis l'établissement des Francs dans les Gaules jusqu'à ce jour.
D. Maintenant il vous reste à nous dire ce que vous concluez de cette récapitulation pour l'avenir. Il vous reste à nous faire connaître quel est le sort futur des industriels ; ou plutôt, pour nous expliquer clairement , il vous reste à tracer la marche que les industriels doivent suivre jwur s'è-
tahiir première classe de la société, et pour déterminer la royauté à confier, aux plus importans d'entre eux, le soin de diriger l'administration de la fortune publique.
Expliquez-vous clairement à ce sujet.
R. Permettez-nous de vous faire observer que, si nous satisfaisions immédiatement le désir que vous nous témoignez, que, si nous passions immédiatement des considérations sur le passé A celles sur l'avenir , nous procéderions d'une ntanière qui ne serait pas méthodique. Le grand ordre de choses a intercallé le présent entre Je passé et L'avenir, et nous devons, par celle raison , nous arrêter un moment sur le présent avant de nous lancer dans l'avenir.
Voici en peu de mots l'état présent des choses en politique :
Les descendans des Gaulois sont parvenus A détruire complètement l'état d'esclavage individuel qui pesait sur eux ; ils se sont activés dans la direction des travaux pacifiques; ils se sont organisés d'une manière industrielle ; ils n'ont conservé d'énergie militaire que celle né* cessaire pour repousser les invasions , et maintenir, datas l'intérieur , l'ordre , c'est-à-dire le respect aux propriétés. Les descendans des Gaulois, c'est-à-dire les industriels, ont constitué la force pécuniaire, force dominatrice,
et ce sont eux qui possèdent cette force ; car non-seulement il y a plus d'écus dans leurs coffres que dans ceux des desccndans des Francs, mais encore, par le moyen de leur crédit, ils peuvent disposer de la presque totalité de 1 argent qui se trouve en France: ainsi les Gaulois sont devenus les plus forts.
Mais le gouvernement est resté dans les mains des descendans des Francs : ce sont les descendans des Francs qui administrent la fortune publique, et les descendans des Francs ont conservé la direction qu'ils ont reçue de leurs ancêtres; de manière que la société présente aujourd'hui ce phénomène extraordinaire : Une nation qui est essentiellement industrielle, et dont le gouvernement est essentiellement féodal,
D. Nous trouvons au il existe une grande
exagération dans le tableau que vous nous présentez. Certainement le gouvernement est plus féodal que le corps de la nation , mais l'esprit féodal du gouvernement s'est tellement modifié , qu'il se trouve en accord avec i esprit , les maurs et les habitudes de la classe industrielle, qui forme effectivement aujourd'hui le corps de la nation, ou, si vous l'aimez mieux , la nation : voilà notre opinion ; quelle est la vôtre ?
( Si )
R. Vous commettez une grande erreur en vous imaginant que les classes gouvernantes se sont mises en accord avec la nation: cel accord est impossible à établir , parce qu'il est contre la nature des choses. Les institutions , de même que les hommes qui les créent, sont modifiables; mais elles ne sont point dénaturables : leur caractère primitif ne peut pas s'effacer entièrement. Or toute société , dans la constitution de laquelle il se trouve des institutions de nature différente, toute société , quelqu-e petite ou quelque nombreuse qu'elle soit , dans laquelle deux principes antagonistes se trouvent admis, est constituée dans un état de désordre : tel est l'état présent de la population qui habite le territoire français. Les administrés , les gouvernés , dans cette population , ont adopté , pour principe qui sert de guide à leurs actions, le principe industriel; ils ne veulent obéir qu'aux combinaisons qui concilient les intérêts des parties contractantes; ils pensent que la fortune publique doit être administrée dans l'intérêt de la majorité; ils ont en horreur les privilèges et les droits de naissance , la royauté seule exceptée : en un mot , ils tendent à l'établissement de la plus grande égalité possible , tandis que les deseendans des Francs, qui forment aujourd'hui la
tôle du gouvernement , ont toujours présents à l'esprit leurs droits résultant de la conquête , tandis que la nation leur paraît devoir être gouvernée dans leur intérêt , et que leurs idées en politique se bornent à la conception , admirable par sa simplicité , de la division en deux classes : l'une qui commande et l'autre qui obéit.
D. Il y a une chose que vous n'avez point remarquée : cest qu'il existe une classe intermédiaire entre les nobles et les industriels ; c'est cette classe précieuse qui est le véritable lien social ; c'est elle qui concilie les principes féodaux avec les principes industriels. Que pensez-vous de cette classe ?
R. La division que vous venez d'établir est très-belle eu métaphysique; mais ce n'est point de la métaphysique que nous voulons faire; nous voulons au contraire la combattre. Le but de notre travail est de mettre des faits à la place des raisonnemens des métaphysiciens; nous allons en conséquence récapituler la formation, l'existence et les derniers travaux de la classe intermédiaire qui vous paraît si précieuse.
Pendant long-temps les Francs rendirent la justice à leurs vassaux, personnellement, seuls,
et sans le secours d'aucun érudit. Mais, quand les relations sociales se multiplièrent et se compliquèrent , quand la loi écrite fut introduite , les descendans des Francs , qui tenaient à honneur de ne pas savoir signer leurs noms, ne purent plus suffire aux travaux judiciaires : il se forma une corporation de légistes. Les barons prirent ces légistes pour conseillers ; à l'audience , ils les plaçaient entre leurs jambes et les consultaient sur les questions judiciaires qu'il fallait résoudre. Plus tard , ils se déchargèrent entièrement du soin de juger les différends qui survenaient entre leurs vassaux : les légistes tinrent seuls les audieneci , et ils rendirent la justice au nom des descendans des Francs. Voilà l'origine d'une des sections de la classe intermédiaire.
Jusqu'à la découverte de la poudre à canon , les hommes d'armes, c'est-à-dire, les descendans des Francs , composèrent le corps de l'année. Après la découverte de la poudre à canon , les fusiliers et les artilleurs devinrent la force de l'armée; ce furent principalement les descendans des Gaulois qui devinrent ingénieurs , artilleurs et fusiliers , le commandement des troupes restant toujours entre les mains des descendans des Francs. Voilà l'o- Cah. 5
rigine d'une autre section de la classe intermédiaire.
La totalité du territoire avait été primitivement partagée entre les Francs. La puissance souveraine était attachée alors à la propriété territoriale. Quand les descendans des Francs se croisèrent et furent obligés de vendre une partie de leurs terres pour se procurer l'argent dont ils avaient besoin , ils se trouvèrent aliéner , en même temps , une portion de leur souveraineté ; car , quelque effort qu'ils fissent pour dépouiller les terres qu'ils vendaient des droits de souveraineté, tout le territoire se trouvait tellement imbu de féodalité , que les nouveaux propriétaires , quoique roturiers d'origine, devinrent des nobles au petit pied. Voilà l'origine de la troisième section de la classe intermédiaire.
On voit que ces trois sections, qui composent . la classe intermédiaire, ont été créées et engendrées par les descendans des Francs. Nous verrons plus bas qu'elles ont agi conformément à leur nature primitive, dès qu'elles sont parvenues à s'emparer du pouvoir. Mais examinons d'abord quelle a été leur conduite depuis leur origine jusqu'en 1789.
Les légistes , les militaires roturiers et les
propriétaires de terres , qui n'étaient ni nobles, ni cultivateurs, ont joué, le plus ordinaire* ment , le rôle de protecteurs du peuple contre les prétentions et les privilèges des descendans des Francs.
S ciant jugée , en 1789, suffisamment forte pour se débarrasser de la suprématie exercée sur elle par les descendans des Francs , la classe intermédiaire détermina la masse du peuple à s'insurger contre les nobles. Au moyen de la force populaire , elle parvint à faire massacrer une partie des descendans des Francs , et elle força ceux qu elle ne fit point massacrer à fuir en pays étranger. La classe intermédiaire devint alors la première classe , et il est trèscurieux d'observer la conduite qu elle tint quand elle se fut emparé du pouvoir suprême; la voici.
Elle choisit dans ses rangs un bourgeois qu'elle fit roi; elle donna à ceux 4e ses membres qui avaient joué le principal rôle dans la révolution, les titres de princes, ducs, comtes, barons , chevaliers , etc. ; elle créa des majorats en faveur des nouveaux nobles : en un mot , elle reconstitua la féodalité à son profit.
Voilà la conduite qu'a tenue la classe intermédiaire dont vous présentez l'existence comme étant si utile aux industriels. Certainement Jes
bourgeois ont rendu des services aux industriels; mais, aujourd'hui, la classe bourgeoise pèse avec la classe noble sur la classe industrielle. Les bourgeois n'ont plus d'existence sociale que celle de nobles au petit pied , et les industriels sont intéressés à se débarrasser en même temps de la suprématie exercée sur eux par les descendans des Francs et par la classe intermédiaire, qui a été créée et engendrée par les nobles , et qui , par conséquent , aura toujours pour tendance de constituer la féodalité dans ses intérêts. La classe industrielle ne doit pas former d'autre alliance que celle qu elle a contractée sous Louis XI avec la royauté; elle doit combiner ses efforts avec la royauté pour établir le régime industriel, c'est-à-dire, le régime sous lequel les industriels les plus importants formeront la première classe de l'état , et seront chargés de diriger l'administration de la fortune publique.
D. Fous êtes trop tranchant , trop absolu , trop exclusif : vous voudriez qu'il ri y eût •qu'une seule classe, celle des industriels; cela est absolument impraticable; car les industriels, eux-mêmes, ont besoin de militaires, de légistes, etc. Pouvez-vous vous justifier du reproche que nous vous adressons}
il. Produire un système, c'est produire une
opinion qui est, par sa nature, tranchante; absolue et exclusive : voilà notre réponse à la première partie de votre objection. Vous dites ensuite que nous voulons qu'il n'exi'+e plus: qu'une seule classe dans la société, celle des industriels ; vous vous trompez ; ce quo nous voulons , ou plutôt ce que les progrès de la civilisation veulent, c'est -que la classe industrielle soit constituée la première de toutes les classes; c'est que les autres classes lui soient subordonnées.
Dans les temps d'ignorance , la direction d'activité nationale a été principalement militaire, et secondairement industrielle; à cette époque, toutes les classes de la société ont du être subordonnées à la classe militaire : telle a été ef r fectivement l'organisation sociale de cette époque , et elle aurait été mauvaise si elle n'avait pas eu ce caractère tranchant, exclusif, absolu. Les progrès de la civilisation ont amené un état de choses dans lequel la direction de la population en France est essentiellement industrielle; donc la classe industrielle doit être constituée la première de toutes ; donc les autres classes doivent lui être subordonnées. Certainement les industriels ont besoin d'une ar* mée; certainement ils ont besoin de tribunaux ; certainement les propriétaires ne doivent point
être forcés à engager leurs capitaux dans Tin* dustrie ; mais c'est une chose monstrueuse que ce soient les militaires , les légistes et les propriétaires oisifs qui soient les principaux directeurs de la fortune publique dans l'état présent de la civilisation.
D. Arrêtez-vous ; vous vous étendez beaucoup trop pour le moment; vous entrez dans ia discussion du fond de la question 3 et vous perdez de vue que le point d'examen qui nous occupe présentement , a pour objet de préciser le caractère de l'état présent des choses en politique. Donnez-nous donc votre résumé à cet égard.
R. Voici , en deux mots, le résumé que vous nous demandez : l'époque actuelle est une