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CHAPITRE XL

PROPAGATION DU SOCIAUSVE

D. Comment le Socialisme s'est-il propagé jusqu'à présent?

R. D^une manière fort incohérente. Abandonnée à l'initiative et au dévouement de ceux qui en comprennent plus ou moins les véritables principes, cette propagation est, d'un côté, compromise par le zèle impatient et parfois fanatique de quelques sectaires, d'un autre côté, paralysé par la timidité et l'égoïsme de ceux qui, tout en adhérant

mentalement aux idées nouvelles, craignent de se compromettre en manifestant leurs convictions. Enfin» elle est entravée par l'opposition que lui suscitent l'ignorance, l'esprit de routine, les intérêts mal entendus et l'anarchie intellectuelle de Fépoque.

D. Pourquoi le Socialisme effraie-t-il les intérêts? R. Parce que le communisme, dont on rend injustement le Socialisme tout entier solidaire, attaque la propriété individuelle, l'hérédité, le prêt à intérêt, institutions sans lesquelles presque personne ne conçoit la société possible. D.. Pourquoi la doctrine de l'École sociétaire, à qui on ne peut adresser les mêmes reproches, se propage-t-elle si difficilement ?

R. Parce que, outre la prévention qui, dans l'état présent des esprits, s'attache aux innovations dans le domaine économique et moral, cette doctrine est plus scientifique et plus vaste que celle du communisme et de l'économisme. Il faut plus d'étude, plus d'instruction antérieure pour en comprendre les principes et la portée pratique. Dans des questions de ce genre, le sentiment ne saurait suffire et la science est indispensable.

D. Que pensez-vous des socialistes qui préconisent l'emploi de la violence pour faire prévaloir leurs idées?

R. Quoique l'esprit de la société actuelle soit peu favorable aux idées nouvelles et aux droits de toute minorité, le Socialisme doit compter sur la persuasion pour pénétrer dans les esprits. En dépit des résistances qu'elle rencontre, la vérité sociale s'insinue peu à peu dans toutes les sphères de la société. Avant d'être devenue évidente pour le grand ombre, elle se pose déjà comme une question inéluctable

qu'il n'est désormais au pouvoir de personne d'écarter. Notre siècle sera pour la révolution sociale ce que le xviiie fut pour la révolution française.

D. Croyez-vous la société vouée à une nouvelle révolution aussi violente que celle du siècle dernier ?

R. Cette révolution est infaillible ; mais il n'est pas fatal qu'elle soii aussi orageuse que sa devancière. On comprend bien aujourd'hui que si le pacifique et beau mouvement de 89 a fait place au délire convulsif de 92 et 93, la faute en est en grande partie à la résistance des partisans du passé et à l'agression injuste de l'étranger. On peut aussi prévoir des catastrophes si la vérité sociale est trop entravée par la violence ; mais il est permis d'espérer qu'il n'en sera pas ainsi. Malgré les persécutions déjà endurées, le Socialisme a fait trop de progrès pour que nous puissions douter de l'avenir. D'ailleurs, n'étant que l'opinion d'une minorité, il doit s'interdire toute autre arme que la per- ,suasion pour atteindre son but.

D. Quels sont les auteurs à consulter pour étudier le socialisme?

R. Outre les économistes, nous citerons, parmi les socialistes modernes, et en première ligne : Ch. Fourier, dont on a si souvent travesti et calomnié les idées, mais dont le génie ne saurait être méconnu de quiconque étudie sérieusement ses travaux. Nommons ensuite Saint-Simon, Owen, Cabet, Louis Blanc , fondateurs des principales branches du communisme contemporain, dont nous avons déjà parlé [Prélim,, II).

D. Par quelle disposition des esprits s'expliquent la lenteur et la difficulté de la propagation du Socialisme ?

R. Tout le monde, à peu d'exceptions près, reconnaît que rien n'est plus rare que le bonheur, même pour les individus favorisés par la fortune ; que les causes de souffrance physique et morale abondent dans tous les rangs, et que, malgré tant de progrès dont elle s'enorgueillit, la société est encore fort imparfaite. Néanmoins, chacun se défie des idées nouvelles, dans la crainte qu'elles ne provoquent des bouleversements semblables à ceux de nos révolutions politiques. Cette appréhension s'explique mais ne justifie pas l'aveuglement dont elle s'accompagne. Une société vraiment sensée et prévoyante devrait s'appliquer à la recherche de la vérité, sous quelques formes qu'elle se manifeste et, par le moyen d'une institution S] éciale, s'assurer de la valeur de toutes les inventions et idées nouvelles relatives à notre organisation économique et morale.

D. Quelle serait cette institution spéciale?

R. C'est celle qui a été déjà proposée depuis une trentaine d'années sous le nom de Ministère du progrès?

D. Comment fonctionnerait ce Ministère?

R. Il comprendrait deux divisions. L'une aurait pour objet la constatation de la valeur réelle des inventions et perfectionnements apportés dans les procédés propres aux diverses branches de l'industrie. L'autre concernerait les améliorations et les inventions relatives à l'organisation sociale, c'est-à-dire aux conditions du travail, à la production, à la distribution, à la consommation et à la répartition des produits. Le Ministère du progrès, considérant la commune comme l'élément réduit de la société, sommerait toutes les prétendues doctrines de progrès social de se formuler et de se soumettre, sur ce champ restreint, à une

expérimentation véridique propre à montrer la valeur de chacune d'elles.

D. Pourquoi l'idée de celte institution si utile et si tutélaire a-t-elle été repoussée?

R. On ne le sait. La société actuelle manque si radicalement d'ordre et de prévoyance, qu'elle laisse presque toujours grandir les germes de mécontentement et de révolte, avant de se douter des dangers qui la menacent. Au milieu de l'insouciance générale, quelques hommes font de pénibles efforts pour prévenir les malheurs qu'ils prévoient, mais leur nombre et leur force s'accroissent avec une lenteur affligeante. La misère extrême et l'ignorance des masses, Tégoïsme des riches, l'oubli trop commun de la justice et de l'amour du prochain, font, du milieu qui nous entoure, un monde aveugle, sourd et inerte, auquel s'appliquent avec une désolante vérité les paroles du psalmiste : aures habent et non audientt oculos habent et non videbunt. Ils ont des oreilles et des yettx; rnais Us sont sourds et aveugles.

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