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CHAPITRE XXXIX

BSSAI SOCIÉTAIRE APPLIQUÉ A l'eNFANCE

D. Comment s'explique l'idée d'un essai sociétaire appliqué à l'enfance?

R. L'éducation et les mœurs modifient tellement notre nature qu'elle peut, à l'instar d'un arbre courbé de bonne heure, prendre un pli ineffaçable et l'habitude de certaines subversions. C'est pourquoi il serait peut-être préférable de s'adressera l'enfance pour la soumettre aux méthodes d'éducation préconisés par la doctrine sociétaire et former

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ainsi une série de jeunes générations qui, devenues adultes, seraient familiarisées avec le régime d'attraction. Observons toutefois que, Tenfant est un être incomplet au physique et au moral, étranger à l'amour et au familisme, et doué d'une activité intellectuelle et industrielle bien moins étendue que celle de l'adulte. De plus, l'éducation naturelle et attrayante n'aura pas l'appui de l'association générale, comme dans une commune complète, où les enfants admis dans plusieurs séries d'adultes, prendraient part à des travaux qu'ils ne peuvent exécuter seuls, à des fêtes de la société tout entière et trouveraient dans l'aide et l'affection de leurs familles associées le plus précieux des liens et des appuis, en môme temps que la source de certain^ essors d'une grande utilité. Sous ces divers rapports il y a des réserves à faire sur les conséquences et les chances de succès de l'entreprise.

D. D'où proviendraient les enfants de l'institut sociétaire?

R. Ce seraient ou des orphelins appartenant, soit à l'assistance publique, soit à des collatéraux, ou des enfants ayant encore leur famille. Dans l'un et l'autre cas, il y aurait des conventions à passer entre les tuteurs de l'enfant et le directeur de l'institut, conventions basées sur les principes du contrat d'apprentissage tel qu'il est consacré par l'usage et les lois. D'ailleurs, les enfants seraient admis à leur naissance ou après le sevrage par essaims annuels de vingt à vingt-cinq.

D. Quelles sont les principales dispositions matérielles à donner à l'instilut sociétaire?

R. Aux bâtiments construits par des architectes connaissant les principes du régime sociétaire, on joindrait des

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jardins, des pâturages, des prairies et quelques autres cultures, des vaches, des chèvres, des ânesses laitières, des volailles et autres animaux de basse-cour. L'édifice comporterait tous les locaux nécessaires: au premier étage la crèche et le dortoir des plus jeunes enfants, au deuxième celui des enfans plus âgés ; ailleurs une salle analogue à nos salles d'asile, l'école, la bibliothèque, etc. Le chauffage, l'éclairage, l'aération, la distribution de l'eau chaude et de l'eau froide, la salle à bains, les moyens de communication, une infirmerie, un cabinet de pharmacie, un mobilier approprié aux besoins divers de Finstilution, tout répondrait aux exigences de l'hygiène et du bien-être, et, pour atteindre ce but, on tâcherait d'imiter et de dépasser ce qu'on a pu concevoir ou exécuter jusqu'ici de plus parfait dans les crèches, salles d'asiles, écoles, pensionnats, lycées et habitations privées.

D. Devra-t-on réaliser les conditions d'une vie réduite au slrict nécessaire ou celles du bien-être et d'un certain luxe?

R. 11 est probable que dans des conditions d'économie très-restreinte, une direction habile pourrait tirer d'une organisation unitaire des avantages supérieurs à ceux du système morcelé suivi aujourd'hui pour élever les orphelins. Mais l'institut sociétaire devrait tendre plus haut, c'est-à-dire, montrer par l'expérience si la méthode sérîaire appliquée à la vie enfantine peut prouver l'exactitude de la théorie de l'attraction industrielle et passionnelle, et, par conséquent, s'il est possible de substituer au régime de la contrainte celui du libre essor des aptitudes et des passions natives. Pour cela, un certain luxe serait indispensable.

D. Quelles condilioos essentielles aurait à remplir le personnel de la direction et de l'éducation ?

R. Outre la connaissance de la doctrine sociétaire^ il faudrait au corps dirigeant une capacité intellectuelle et une valeur morale de premier ordre. Les instituteurs et institutrices, outre la branche spéciale d'enseignement dont ils seraient chargés, prendraient part aux travaux domestiques, agricoles et industriels, accessibles aux enfants les plus âgés. Rien ne serait plus utile qu'un personnel enseignant affranchi de Tesprit de routine et des préjugés, sachant observer la nature, saisir ses impulsions variées, plier les méthodes aux divers caractères et à la mobilité du jeune âge et joignant à ces qualités Tamour naturel et éclairé de Tenfancc. Puisse ce gage de succès ne pas manquer à une épreuve sociale de si grande conséquence pour l'humanité l

D. Quelle serait la marche de l'éducation pratique?

R. Les principales règles de l'éducation sociétaire se rapportent à cette double considération que l'enfant, comme être passif, a droit à tous les soins qu'exige la satisfaction de ses besoins physiologiques, intellectuels et moraux, et comme être actif, à trouver aussi sous sa main toutes les ressources, tous les moyens favorables à l'éclosion, à l'exercice expansif et perfectible de ses penchants, de ses goûts, de ses aptitudes, de ses vocations, en un mot, de toutes ses facultés. L'hygiène répond au premier point, l'éducation naturelle et attrayante au second.

D. Dites-nous un mot de l'hygiène.

R. L'hygiène ne peut être confiée qu'à un médecin qui, outre le traitement des maladies, aura la haute main sur

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tout ce qui regarde le régime des aliments et des boissons, l'air respirable, la température, la lumière naturelle et artificielle, les influences atmosphériques, la propreté des habitations, celle du corps, l'usage des lotions et des bains, les vêtements, les cosmétiques, les évacuations naturelles, le sommeil, le repos, le coucher, les exercices du corps généraux ou partiels, marche, danse, gymnastique, etc. Quant à l'exercice des sens et de l'esprit, le médecin maintiendra l'équilibre entre le physique et le moral, et ses conseils interviendront dans la direction pédagogique confiée aux éducateurs proprement dits.

D. Gomment l'enseignement serait-il dirigé?

R. L'enseignement doit suivre dans sa marche ascen-^ dan te le développement naturel de Torganisme. D'abord physique et empirique, il met en jeu l'action des sens et les aptitudes industrielles les plus simples. Pour cela, l'institut, possédant le matériel de plusieurs petites industries, organiserait les occupations domestiques, rurales et industrielles, de manière à y utiliser Tintervention du premier âge. Ainsi l'enfant aurait accès aux cuisines, aux salles à manger, aux ateliers de blanchissage, de lingerie, aux petits jardins et aux jeux scientifiques d'après la méthode de Frœbel, àla garde et aux soins des bestiaux, delà bassecour, des volières, des pigeonniers, à la cueillette des fruits, des légumes et à une foule de petits travaux qui ne demandent qu'à être variés, exécutés par de courtes séances, entremêlés de jeux ou de chants, en un mot, mis en rapport avec les goûts enfantins, pour être accomplis avec ardeur et plaisir. 11 n'est pas jusqu'à ce besoin d'activité qui, ne pouvant se satisfaire dans le régime morcelé où

il dégénère souvent en manie destructive, ne puisse être aisément utilisé. Qu'on ait à la campagne de mauvaises herbes à arracher, des animaux nuisibles à détruire, souris, rats,^hannetons, chenilles, limaces, etc., rien n'est plus facile que d'y employer l'ardeur des jeunes sujets, en leur offrant^ comme pour des travaux directement utiles, Tattrait d'une récompense. Enfin, toujours en vue du développement physique et de l'éveil des aptitudes mécaniques, on mettrait à la disposition de l'enfance, sur le modèle des instruments, outils et ustensiles employés dans la plupart des métiers usuels, l'outillage miniature qui permettrait à chacun d'entreprendre des travaux de tout genre propres à déceler les vocations.

D. Quels seraient, vers le milieu de l'enfance, les résuU tats obtenus et les progrès à poursuivre?

R. L'enfant de huit à dix ans serait déjà initié et formé à beaucoup d'occupations manuelles] plus ou moins productives, qui pourraient dès lors venir en déduction de sa dépense ou lui constituer une petite épargne. En môme temps, excité au travail intellectuel par des amorces directes ou indirectes, il aurait probablement appris la lec* ture, l'écriture, un peu de calcul, quelques notions élémentaires en sciences, lettres et beaux-arts, et l'usage pratique d'une langue étrangère. Vers T&ge de douze ans, le pro*gramme des éludes s'élargirait. Avec la géographie, l'histoire, l'arithmétique, la géométrie, Tenfant acquerrait en physique, en chimie, en histoire naturelle, des notions utiles à la pratique de l'agriculture et des arts manuels, auxquels il aurait pris une part plus ou moins active, et cette participation aurait manifesté ses aptitudes.

D. Le but de cette éducation scrait-il de préparer T^nfant à Texercice d'une profession exclusive ?

R. Non. L'organisme humain est assez riche et assez puissant pour exercer son activité de plus d'une manière. Une éducation bien entendue doit rendre l'homme capable de plusieurs fonctions. La civilisation, qui en tant de choses contraint et mutile l'être humain, nous impose, par le choix forcé d'une profession exclusive, une destinée contraire aux vues de la nature. Ce n'est pas d'une seule profession que l'institut sociétaire ferait faire l'apprentissage à chacun de ses enfants, et, tout en prévoyant, par esprit de prudence, l'opportunité de pourvoir tout jeune sujet qui retomberait dans la société ordinaire, d'une capacité professionnelle spéciale, l'éducation sociétaire ne manquerait pas de lui en donner en môme temps plusieurs autres.

D. Quel résultat final doit-on espérer d'un institut sociétaire bien dirigé?

R. Une démonstration plus ou moins complète des principes que nous avons résumés par les mots de travail a(-> trayant, accord des intérêts et des volontés ^ essor libre et harmonique des forces morales, intellectuelles et industrielles, La santé, le bien-être, un luxe favorable au raffinement des sens mais exempt d'abus et d'excès, la bienveillance générale développée par la fréquence des essors d'amitié prédominants dans l'enfance, le jeu équilibré des désirs d'ambition et de rivalité, des besoins de variété et d'accord collectif, l'amour du beau et du bien accru par les leçons et les exemples de chaque jour autant que par les impulsions spontanées et non contrariées du cœur humain.

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Tanité de ton» de manières et de langage, le sentiment de dignité personnelle dû à l'habitude de la liberté et de la responsabilité, en un mot, un niveau de perfectionnement physique, moral et intellectuel bien supérieur à celui que nous fournit la société actuelle : voilà en quoi se résume Tespéranee d'une expérimentation dont le moindre avantage serait de n'offrir aucun danger pour la société.

D. Que deviendraient les enfants à leur majorité?

R. Ils auraient l'alternative de quitter l'institut pour vivre dans la société ordinaire ou de poursuivre euxmêmes la réalisation progressive de la commune associée. C'est sans doute ce second parti qui, après avoir été préparé par les soins d'une Direction prévoyante, serait adopté avec d'autant plus de chances de succès qu'elle disposerait d'un personnel formé et habitué au régime sériaire, et que les résultats déjà obtenus seraient un puissant point d'appui pour les efforts destinés à opérer cette transformation décisive.

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