PARTIE II. CHATITRE II
pratiquée dans le mur. Le sergent, qui s'en aperçut, lui dit le lendemain en partant avec un accent ironique : « Jusqu'à ce que nous soyons de retour, le morceau de pain que tu as renfermé dans l'armoire deviendra passablement dur. » — Le Juif se tut. L'issue de la campagne de Russie est connue. Battus, dispersés, décimés par le froid et par la faim, et sans cesse harcelés par des détachements de Cosaques, les restes de l'armée française passèrent le Niémen et arrivèrent en Pologne. C'était précisément pendant les journées les plus froides de l'hiver. Une figure humaine, enveloppée de guenilles, rongée et presque pétrifiée par le froid, se présenta devant l'auberge du juif dont nous venons de parler. Ce dernier, après l'avoir examiné attentivement, reconnut non sans peine, sous ce costume délabré, le sergent faquin qui, quelques semaines auparavant, avait repoussé, avec une morgue si insolente, le morceau de pain qu'il lui avait offert.
Grelottant de froid et sur le point de succomber à la faim qui le tourmentait, l'infortuné supplia l'aubergiste de bien vouloir le recevoir et lui accorder quelque nourriture. Le juif lui fit l'accueil le plus amical, l'invita à entrer dans la chambre chaude, où un monceau de paille fraîchement apportée offrait au voyageur fatigué un doux lieu de repos. Ah ! combien cet infortuné trouva de délices dans la chaleur de la chambre et dans sa molle couche de paille ! Il n'y avait que son estomac vide qui ne voulait pas reposer. Le juif ouvrit L'armoire et apporta le morceau de pain qui avait été rejeté. En le présentant au soldat, il ne put s'empùcher de lui rappeler l'indignité de sa conduite passée, et de lui faire sentir que e'était à juste titre qu'il se trouvait
ainsi puni. «Mon ami, lui dit-il, reconnaissez-vous encore ce morceau de pain? Comme vous l'aviez prédit, il est devenu passablement dur en attendant votre retour; mais la faim, dit-on, a de bonnes dents! » — Sans doute , elle en a de bonnes , répondit le soldat comme abasourdi par cette réflexion, et qui depuis longtemps aurait désiré pouvoir manger du pain noir, car le morceau de pain avait disparu dans un clind'œil. L'aubergiste jeta sur lui un regard de compassion, et des larmes coulèrent sur ses joues. « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, s'écria-t-il, vous ète3 juste et vos jugements sont pleins d'équité. Lorsque ce jeune homme rejeta avec mépris ce morceau de pain, je m'imaginai qu'un jour viendrait peut-être où il voudrait bien pouvoir s'en nourrir, et je le mis de côté. — Autrefois, mon ami, vous riiez en me voyant mettre ce morceau de pain à l'écart, aujourd'hui il est devenu pour vous un biscuit. Dieu ne veut pas qu'on se moque de lui ni de ses dons. Rappelez-vous cela, jeune homme, et ne plaisantez jamais avec ses bienfaits. » Confus en entendant ces- paroles et reconnaissant sa faute, le soldat éleva ses regards repentants vers le ciel, en demandant pardon -à Dieu et à l'aubergiste, puis ce dernier l'embrassa, lui présenta une nourriture plus délicate et un vin plus fortifiant ; lui donna des vivres pour plusieurs jours, et lui indiqua un sentier sur qui devait, en peu de temps, et sans qu'il eût à craindre d'être surpris par les Cosaques, le conduire à Wilna, où se trouvait son régiment.
Ne méprisez jamais les dons de Dieu, car l'orgueil des insensés sera puni. Dites en vous-même : Si je n'ai pas de pain blanc, je me contenterai (le pain noir. Celui