‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foi (volume 2)Chapitre 1 sur 130 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Du mystère de la très sainte Trinité.

Le CiTicHUMÎsNEé îuisQUE par votre bonté je suis maintenant instruit de tout ce que je dois croire tou-* chant le mystère de la divinité de notre Sauveur, il teste, s'il vous plaît , à parler de la très-sainte Trinité, qui est un mystère ineffable , et dont la croyance donné le plus de peine aux infidèles, comme d'une chose qui surpasse la raison humaine. C'est pourquoi je voudrois , tant pour ma consolation particulière , que pour désabuser ceux qui sont trompés, qu'il vous plût de m'enseigner ce que nous devons croire à l'égard de ce mystère.

Le Docteur. Pour vous satisfaire, mon fils, il faut premièrement demander permission à Notre-Seigneur v. - A

iJt CATÉCHISME DE GRENADE.

(rentrer dans ce sanctuaire , et avec cela sa lumière , pour voir ce qui est infiniment élevé par-dessus toutes les choses créées. Mais encore nous devons procéder avec un respect extrême et une modération trèsffrande, dans un mystère qui doit bien être plutôt adoré qu'examiné trop curieusement. Cicéron ayant à parler de ses dieux , a dit : qu'il y avoit du danger à parler de Dieu , quand même nous en dirions la vérité, si nous ne le faisons pas avec le respect et la retenue que l'on doit à une si haute majesté. Il dit encore en un autre lieu , que nous devons toujours parler sobrement sur cette matière , et cela même avec crainte et révérence. Et en cela il s'accorde fort bien avec l'Apôtre, qui nous enseigne {Rom. 12), « que » nous ne désirions point d'apprendre plus que nous » ne devons savoir , mais qu'en cela nous gardions la » médiocrité. » Et Salomon ne nous enseigne-t-il pas le danger qu'il y a dans cette intempérance , lorsqu'il dit (Prov. 2 5 ) : Comme il y a beaucoup de danger à manger trop de miel 9 ainsi celui qui voudra trop curieusement examiner la majesté , sera opprimé de la "loire? 11 n'y a certainement rien de plus doux , à celui qui a son âme bien nette , que de contempler cette beauté infinie; mais celui qui voudra passer au delà des termes de celte connoissance, et comprendre par sa raison ce qui e?t incompréhensible , s'aveuglera sans deute par l'éclat de cette divine splendeur, comme Crlui-là s'aveugleroit, qui des^yeux corporels voudroii entreprendre de regarderie soleil dans sa propre sphère. Ce fut aussi pour cela que Dieu voulant parler à Moïse

sur la montagne de Sinaï, lui commanda de prescrire certaines bornes , jusqu'où le peuple pourroit s*approcher, sans passer outre, sous peine de la mort. Ainsi, l'homme doit savoir jusqu'où il doit aller dans la connoissance de Dieu , sans en rechercher davantage. Ce terme nous est fort bien marqué dans l'Ecclésiastique, par ces paroles (c. 3 ) : Ne vous attachez point à savoir les choses qui surpassent la faculté de votre entendement , mais contentez-vous de penser toujours aux choses que Dieu vous a commandées» Et ne vous amusez point à rechercher curieusement les choses quil a faites , puisqu'il y en a beaucoup qui excèdent la capacité de votre entendement. Saint Chrysostôme nous donne le même conseil (1) , faisant comparaison de la génération temporelle de Jésus- Christ , avec l'éternelle ; voici ses paroles : a Si nous ne pouvons » pas comprendre , dit-il , de quelle manière se forme » le corps humain dans les entrailles de la mère , corn- » ment est-ce que nous comprendrons la manière * dont le Saint-Esprit par sa seule vertu forma le » corps de notre Sauveur dans les entrailles de la » Vierge ? C'est pourquoi , que tous ceux qui auront » l'audace et la témérité d'examiner trop cette géné- » ration éternelle du Fils de Dieu , demeurent confus » de honte. Car si nos esprits ne sont pas capables de d comprendre la première, quelle folie, qu'une per- » sonne entreprenne de comprendre par la force de » son entendement , ou d'expliquer par des paroles » cette ineffable génération ? Contentez-vous donc , ô

(1) Hum. 4- sup. Matth.

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» homme , de la simplicité de la foi , sans vous enqué- » rir des choses que Dieu a voulu être secrètes. » Voilà , mon frère , le tempérament que nous devons garder, en traitant de ce mystère.

Mais étant comme nous sommes, obligés à croire explicitement et distinctement les articles de noire foi , entre lesquels celui-ci est le principal , nous devons nécessairement en parler en ce lieu ; mais ce sera avec le respect et la modération dont nous avons déjà parlé. C'est pourquoi , (laissant aux théologiens toutes les plus subtiles questions qui regardent ce mystère , ) je me contenterai de traiter trois choses. La première marquera les endroits de l'Ecriture qui en parlent ; la seconde nous enseignera la manière de concevoir ce mystère , afin que nous ne nous y imaginions rien de matériel , ni qui soit indigne de la majesté divine; et la troisième (laissant aussi à part les raisons que quelques docteurs allèguent pour établir la foi de ce mystère , ) nous enseignera que ce n'est pas un argument assez fort contre cette vérité, de dire que notre raison ne la peut comprendre ; car le mystère est si haut, et notre raison si basse et si foible , qu'il n'est pas étrange qu'elle n'y puisse pas atteindre.

Pour ce qui regarde la première , vous saurez qu'il a été bien plus nécessaire que cet article de foi , qui concerne la très sainte Trinité, ait été plus distinctement expliqué dans le nouveau Testament que dans le vieux , à cause du mystère de l'incarnation , dans lequel nous eonfessons que le Fils de Dieu s'est incarné, et a été conçu dans les entrailles d'une Vierge ,

par la vertu du saint-Esprit ; ce qui ne se pouvoit entendre , sans entendre aussi le sacrement des trois personnes divines. Mais dans le vieux Testament il n'y a voit pas la même nécessité. Il y eût eu danger même, que ce peuple grossier ne pouvant concevoir la hauteur de ce mystère , n'eût cru qu'il y avoit plusieurs Dieux, et qu'il n'eût pris occasion là-dessus de fonder son idolâtrie , à laquelle il avoit une extrême inclination. Or , à l'égard du nouveau Testament, cet article de notre foi y est expliqué en plusieurs lieux; car nous avons saint Jean qui dit (c. 1) : Ceux qui rendent témoignage au ciel sont trois , le Père , le Verbe et le Saint-Esprit 9 et ces trois sont une même chose. Et le Sauveur envoyant ses disciples pour prêcher l'Evangile partout le monde, leur dit [Mare. 1 6) : Allez et enseignez toutes sortes de personnes 9 ycs baptisant au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Je laisse plusieurs autres autorités, parce que cellesci suffisent ; outre que , comme je viens de dire , il nous est commandé de croire tout ce que le Messie nous aura enseigné de la part de Dieu; et il nous a révélé ce sacrement , ce qui suffit pour nous obliger à le croire.

Et même dans le vieux Testament nous ne manquons pas d'autorités qui prouvent de telle sorte ce mystère, que les hommes sages et saints de ce temps-là l'entendoient fort bien , quoique le peuple grossier et ignorant ne le pût comprendre. L'un des principaux passages qu'il y ait pour cela , est tiré du chapitre 4*5 d'Isaïe, où Dieu même qui parle dans tout ce chapitre,,

dit : Approchez-vous de moi, et écoutez ces paroles i Je nai point parle d'abord dans un lieu caché , dès le temps avant que cela se fit , fétois là, et maintenant Dieu et son Saint-Esprit m'ont envoyé. Dans ces paroles nous devons remarquer premièrement l'attention que Dieu demande pour ce qu'il veut dire, comme une chose digne de grande application , lorsqu'il dit : Approchez-vous de moi , et écoutez ces paroles ; il ajoute incontinent : je nai pas parlé dans un lieu caché. Tous les interprètes tant juifs que chrétiens , entendent par cette première parole de Dieu , la loi qu'il donna au peuple sur la montagne de Sinaï , lorsqu'il venoit de le retirer de la captivité d'Egypte, parce que ce fut la première parole que Dieu prononça en public laquelle fut entendue de tous les enfans d'Israël; et eux épouvantés infiniment du ton de cette voix , dirent à Moïse ( Exod. 20. Deut. 5 ) : Parlez -nous vous- même , et nous vous écouterons ; mais que le Seipieur ne nous parle plus , de créante que nous ne mourions» Ensuite de ces paroles, Dieu dit aussitôt [Isa, 48) : En ce temps-là , avant que cela se fit, fétois là; qui sont des paroles que Dieu continue à dire , pour nous faire entendre qu'il étoit avant ce temps-là,, et qu'il étoit présent lorsque la loi fut lue. Il poursuit encore : et maintenant le Seipieur ma envoyé et son Esprit, Qui a-t-il envoyé? Celui qui s'étoit trouvé présent lorsque la loi fut donnée, qui étoit le Fils de Dieu, plus ancien que tous les temps, et qui dispose et ordonne toutes choses avec le Père; celui-ci dit qu'il fut envoyé par le Sei-

gneur et par son Esprit au monde , après que cette loi écrite eut été donnée , afin de donner la nouvelle loi de grâce. En ceci nous voyons les trois personnes divines très-bien exprimées; les deux qui sont le Père et le Saint-Esprit, avec la troisième qui est le Fils de Dieu , lequel donna cette loi conjointement avec le Père et le Saint-Esprit. Tellement que nous avons dans ces paroles le mystère de la très- sainte Trinité trèsbien exprimé. Mais les docteurs des Hébreux, convaincus par ce texte , ont recours incontinent à leurs artifices accoutumés , pour s'opposer à la vérité. Rabi Salomon , qui est entr'eux le plus célèbre et le plus hardi à détourner le sens de l'Ecriture , et à inventer des contes, pour se tirer de ce mauvais pas , dit que ces paroles : J'étols là 3 et le Seigneur m'envoya et son Esprit , ne sont pas les paroles du Fils de Dieu , mais du prophète Isaïe même , qui fut envoyé de la part de Dieu pour prophétiser. Et quand on lui demande comment le prophète Isaïe pouvoit être là présent, vu qu'il naquit six cent septante- six ans après que la loi fut donnée sur la montagne; il répond qu'Isaïe et tous les autres prophètes se trouvèrent présens' lorsque la loi fut donnée ; et que là ils reçurent leurs prophéties , pour les venir publier au monde dans le temps que Dieu le leur commanderoit ; de sorte que selon cette glose , tous les prophètes étoient alors vivans , et moururent aussitôt pour ressusciter après, lorsqu'ils vinrent à prêcher leurs prophéties. Peut on s'imaginer rien de plus fabuleux que cela , ni qui ait moins de fondement ? Voilà quels sont les trous où

ces gens-là se vont cacher , pour ne point voir la lainière ; mais s'ils disent que les âmes des prophète» furent créées alors , et qu'ainsi iLs furent présens à la publication de la loi, et que de là à plusieurs années ces âmes furent infuses dans les corps organisés, ainsi que notre foi nous oblige de le croire , nous pouvons facilement montrer que cela est contre toute raison et contre les maximes de la bonne philosophie , laquelle nous enseigne que le corps se forme et s'organise premièrement dans le ventre de la mère , et ensuite que Dieu crée l'âme pour l'infuser dans ce corps. Il le fit ainsi lorsqu'il créa le premier homme > parce qu'il forma premièrement le corps de terre, et puis il y infusa l'esprit de vie. Mais outre toutes ces raisons , quelle nécessité est-ce que Dieu avoit d'infuser l'esprit de prophétie lorsqu'il donna la loi , puisqu'il étoit et beaucoup plus dans l'ordre , et plus dans la bienséance , de l'infuser lorsque les occasions des péchés $e présentant, il enverroil les prophètes pour prêcher le contraire? Ainsi , cette glose n'ayant aucun fondement pour se soutenir , tombe et s'anéantit , parce que ce qui se dit sans raison se confond de soi-même. Mais il y a bien d'autres autorités que nous pouvons alléguer avec celle-ci, comme celle du psaume 32 » où il est dit : Les deux furent créés par le Verbe de Dieu y et leur vertu procéda de l esprit de sa bouche* Il est dit encore de ce même esprit divin , qu'au commencement du monde il étoit sur les eaux , pour nousi marquer sa vertu et son efficace, en la création des choses. Le maître des sentences allègue sur ce sujet

cette première parole de la Genèse , où il est dit ( Gen. i ) : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Car au lieu de cette parole Dieu , il y a dans la langue Hébraïque Eloïm, qui signifie Dieux en pluriel , ce nom-ci ayant un singulier qui est Eloa , ce qui est en effet admirable. Car comme tout le fondement de notre foi est la connoissance de la très sainte Trinité , la sagesse divine a voulu que la première parole de toute l'Ecriture signifiât tacitement qu'il y avoit distinction de personnes en cette très-haute et trèssimple substance , et qu'ainsi nous devions entendre que l'œuvre de la création leur étoit commune à toutes. Cela *e confirme encore par celte excellente œuvre de la formation de l'homme , en laquelle il fut dit ( Gen. 1 ) : Faisons un homme à notre image et ressemblance; et dans ces deux paroles, faisons et notre, il paroît qu'il^y avoit plus d'une seule personne qui mettoit la main à la fabrique de cette noble créature , à qui l'autorité et la prérogative sur toutes les autres étoit attribuée, et ceci nous suffira quant aux témoignages du vieux Testament.

11 nous faut maintenant parler de la seconde chose que nous avons proposée , qui est la manière dont nous devons concevoir ce divin mystère. Pour cet effet , nous devons savoir qu'encore que Dieu soit une chose très-simple , il y a néanmoins en lui plusieurs choses que nous ne saurions connoître en cette vie. Car comme nous ne le connoissons pas ici bas par lui-

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même, mais seulement par ses œuvres, l'une desquelles est la création du monde , nous ne pouvons reconnoître de lui par cette œuvre rien au delà de ce qu'elle nous en fait voir, qui est la grandeur de la sagesse par laquelle il l'a tracée; celle de la puissance par laquelle il l'a exécutée, et celle de la bonté par laquelle il a pourvu ses créatures de tont ce qui éloit nécessaire pour leur conservation et pour leur multiplication. Mais comme toutes ces œuvres créées n'égalent pas , ni ne peuvent pas manifester toute sa grandeur, il arrive de là , que nous ne pouvons comprendre par elles que les choses seulement qu'elles nous découvrent. Comme si l'on nous montroit un tableau parfaitement bien fait , nous connoîtrions à la vérité par l'ouvrage l'excellence de l'esprit et de Fart de celui qui l'auroit travaillé; mais nous ne comprendrions rien pour cela de ses autres qualités, ni des arts ou des autres conditions qu'il pourroit posséder, parce que la peinture n'en diroit mot. Or entre les choses que nous ne savons pas de notre grand Dieu , l'une est le mystère de la très-sainte Trinité ; c'està-dire, que dans cette substance, bien que très simple , il y a néanmoins distinction de personnes , qui sont , le Père , le Fils et le Saint-Esprit; et quoiqu'ils soient trois personnes , ce n'est néanmoins qu'un seul Dieu , parce que la nature et l'essence qui est en toutes, est une même chose. Ceci est tout-à-fait propre et singulier à Dieu ; et c'est ce qui le sépare et le distingue de toutes les créatures raisonnables et intellectuelles, qui sont les anges et les hommes; parce qu'en

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ceux-ci , où il y a une substance il y a aussi une seule personne; mais dans cetle nature très-haute et trèsexcellente , il y a cette singularité et cette excellence , qu'encore que l'essence soit une , néanmoins les personnes sont trois en nombre. Cette distinction de personnes , avec cette unité d'essence qui est le mystère de la très-sainte Trinité , ne peut pas venir à notre connoissance par le moyen des choses créées. Mais Dieu a voulu par son infinie miséricorde , nous révéler ce grand secret dans la foi de grâce, dans laquelle les faveurs de ses grâces sont beaucoup plus étendues qu'elles n'étoient auparavant 3 pour nous donner une plus claire intelligence du mystère de l'Incarnation , ainsi que nous venons de dire.

Le fondement sur lequel la foi catholique s'appuie pour confesser trois personnes , bien que la substance et l'essence soit une en toutes les trois , est pris de ce que dans l'Ecriture on trouve que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu , et que le Saint-Esprit est Dieu , et qu'il u'y a pas trois Dieux, mais un seul Dieu; parce qu'il est tout-à-fait impossible qu'il y ait trois Dieux. Car s'ils sont trois Dieux, il faut qu'il y ait quelque différence entr'eux ; et cela ne peut être sans qu'il n'y ait quelque perfection dans l'un qui ne soit pas dans l'autre. Celui à qui manquera cette perfection , ne pourra pas être Dieu , parce que Dieu est infiniment parfait, et qu'il doit avoir en soi toutes les perfections qu'on se peut imaginer; car, comme tout le monde avoue, Dieu est une chose si grande et si parfaite , qu'on ne sauroit s'en imaginer une autre ni plus

grande ni meilleure; et par là il faut conclure qu'il est impossible qu'il y ait plusieurs Dieux , et qu'il n'y a qu'un seul Dieu; et quoique les personnes divines soient au nombre de trois , et que chacune soit le vrai Dieu , il n'y a pas pour cela trois Dieux , mais un seul ; une seule divinité étant , comme nous avons dit , dans toutes les trois personnes.

Je sais bien qu'il y a des docteurs , et entr'autres Richard de Saint- Victor , en un livre qu'il a composé de ce mystère , qui apporte plusieurs argumens , pour faire en ceci tomber la raison d'accord avec la foi. Mais pour moi , je ne prétends pas de convaincre l'entendement dans ce point par mes raisons; j'aime bien mieux l'humilier par la considération de sa bassesse , afin qu'il ne prétende point de porter ses connoissances si étroitement bornées à pénétrer dans cet abîme infini. Néanmoins pour votre consolation , mon frère , je désire vous expliquer en peu de mots une des plus grandes convenances qu'il y ait à mon avis , pour croire ce mystère. Vous vous souviendrez bien de ce que nous avons dit souvent , que Dieu est infiniment bon; étant infiniment bon il doit être infiniment communicatif; parce que selon la doctrine fort célèbre de saint Denis et de tous les docteurs , la nature du bien est de se communiquer aux autres. C'est pourquoi où nous trouvons une infinité de bonté , il faut que nous y mettions aussi une infinité de communication , et cela ne peut être , si ce n'est que Dieu communique sa propre divinité et son essence; parce que tout ce qu'il a communiqué, soit aux anges du ciel ou à toutes

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les créatures de la terre, est limité et fini, et comme un néant en comparaison de la communication de sa divinité et de son essence propre ; et par conséquent -% qui ne peut parfaitement répondre à l'infinité de cette bonté suprême* Sur ce fondement si certain et si solide, nous concluons hyprocession des personnes divines ; parce que le Père éternel communique à son Fils très-cher et très-aimé , sa propre essence et sa propre divinité , et le Père avec le Fils la communiquent conjointement au Saint- Esprit. De cette façon nous ne faisons Dieu ni solitaire , ni avare , ni stérile , qui est une chose éloignée de sa divinité , ainsi qu'il l'a témoigné par Isaïe, lorsqu'il a dit (c. 26) : Moïse qui donne aux autres la faculté d'engendrer^ demeurerai-je stérile ? Tellement que par ce moyen nous exaltons la bonté de Dieu , et nous l'exemptons de stérilité et de solitude. Car s'il n'avoit eu que les anges et les hommes avec les autres créatures inférieures , il auroit été aussi seul qu'Adam avec toutes les bêtes , s'il ne lui eût donné Eve pour compagne , qui étoit de même espèce et de même nature que lui. Et en ce qui regarde la perfection, la distance qu'il y a des anges et des hommes à Dieu , est infiniment plus grande que n'est celle des bêtes brutes à Adam.

Mais pour revenir à l'explication de ce mystère, je vous dois avertir que lorsque nous entendons ces termes de Père 9 de Fils , de génération , nous ne devons rien concevoir de matériel, et qu'il faut toujours prendre bien garde qu'en toute cette procession des personnes divines , il n'y a rien de corporel , parce que

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Dieu étant un esprit très-pur , sans composition ni mélange d'aucune autre chose (car en Dieu il n'y a autre chose que Dieu) s il n'y a aussi en cet esprit rien de plus qu'entendement et volonté. Tellement qu'en tout ce qu'il a opéré et qu'il opère en ce monde, c'est seulement par son entendement et par sa volonté; de sorte que par son seuientendement divin, il fit le dessein de ce monde si grand et si beau , et par sa seule volonté il lui plut de le créer, et au même instant il fut créé. C'est pour ceci que le Prophète royal le glorifie et l'exalte si fort , lorsqu'il dit ( Psal. i 55 ) : Louez le Seigneur , parce qu'il est bon 9 et parce que sa miséricorde dure éternellement; parce que c'est lui seul qui fait des merveilles. C'est lui qui a fait les deux par son entendement „ et lui qui a fondé la terre sur les eaux. C'est lui qui a fait les lumières du ciel 9 le soleil pour éclairer durant le jour, et la lune avec les étoiles pour éclairer durant la nuit. Il a donc fait toutes ces choses par son seul entendement et par sa volonté seule, parce que c'a été par son entendement qu'il a tracé et disposé l'ordre admirable que les cieux observent dans leurs mouvemens, afin de nous donner la diversité des saisons et de produire les fruits de la terre; et par la toute-puissance et l'empire de sa volonté , toutes ces créatures sont sorties du non être à l'être. Les cieux mêmes qui sont de si grands corps , ne coûtèrent jamais au Créateur qu'un seul acte de son intelligence et de sa volonté. Nous en disons autant de toutes les choses qu'il a créées. Il voulut peupler ce monde d'animaux , de poissons , d'oiseaux ,

d'une infinie diversité d'arbres , d'herbes et de plantes. Dans toute celle fabrique si vaste et si belle , il ne lui coûta que ce que le psaume dit (c. i/fi) : Il a parlé et toutes choses ont été faites; il a commandé, et elles ont été créées.

Comme donc nous croyons que Dieu fait toutes choses par son seul entendement et par sa seule volonté , nous devons croire aussi que dans cette procession des personnes divines , il n'y a qu'entendement et volonté. Tellement que le Père éternel par son entendement divin, produit et engendre la personne du Fils, auquel il communique sa propre nature et sa propre substance, et le Père et le Fils qui s'aiment infiniment , par la volonté produisent la personne du Saint-Esprit , lequel essentiellement est amour. Saint Jean en rend témoignage lorsqu'il dit : Dieu est charité et amour, et celui qui est en la charité est en Dieu. Ainsi dans ce mystère nous ne posons que deux émanations, l'une par la voie de l'entendement, d'où procède le Fils, et l'autre par la voie de la volonté , d'où procède le Saint-Esprit. Par là nous reconnoissons et adorons trois personnes , mais une seule nature et une seule substance qui est commune à toutes trois. En ceci vous pouvez remarquer la différence qu'il y a de ce divin mystère , à celui de la sainte Incarnation du Fils de Dieu ; parce que nous trouvons ici la distinction de trois substances , assemblées en la seule personne de Jésus-Christ; savoir la chair, l'âme et le verbe divin;

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tet là tout au contraire en une seule substance nous adorons trois personnes divines , le Père , le Fils et le Sainl-tësprit. Là les substances sont trois et la personne est une. Ici la substance est une elles personnes sont trois , et en l'un et en l'autre reluit la splendeur de celte majesté suprême , laquelle surpasse infini- Uient tous les enlendemens.

Le Catéchumène. Ces choses sont si relevées, que je voudrais bien qu'il vous plût me donner quelques exemples des choses corporelles et qui frappent nos sens, afin de les mieux comprendre. Car nous autres gens grossiers et ignorans , sommes tellement sujets à nos sens corporels , que nous ne savons , comme oh dit, lire qu'au livre de notre village.

Le Docteur. Il n'est pas possible, mon enfant, de trouver en tout ce qu'il y a de créé , quelque chose qui puisse parfaitement représenter ce qu'il y a dans le Créateur; parce que la différence qui est entre lui et les créatures étant infinie , il ne peut y avoir en elles d'exemples qui puissent entièrement représenter ce qui est en lui. Néanmoins les docteurs ne laissent pas , pour aider en quelque façon noire ignorance , de nous donner quelques ressemblances, quoique très-*' imparfaites , de ce grand mystère ; l'une est de l'homme qui se considère et s'aime fort soi-même. Pre^nons donc pour exemple un homme excellent en science et en sagesse par-dessus tous les autres , tel que fut Salomon , à qui Dieu donna tant de savoir et de prudence , et un si grand cœur , que l'Ecriture le compare au sable de la mer (6 Beg. 2). Supposons

que

que cet homme entre en considération de soi-même et de toutes les excellences qu'il a reçues de Dieu , cette considération produira en son entendement uiî Salomon intelligible, c'est-à dire une conception et comme une image qui représente tout ce qu'il y a dans Salomon. Cette perfection ainsi représentée se trouvant très-excellente , l'amour se produit incontinente Or dans cette intelligence nous avons trois choses; la première est Salomon qui connoît sa perfection ; la seconde , la conception qu'il en forme dans son entendement ; et la troisième , l'amour qui procède de cette connoissance : c'est cela même que nous reconnoissons dans cette émanation très-sublime des trois personnes divines. Ce n'est pas qu'il n'y ait en ceci de très-grandes différences ; et celle-ci principalement , qu'en l'homme, cette conception et cet amour de soimême sont accidens , au lieu qu'en Dieu ce ne sont pas accidens, mais substance, qui n'est autre que celle de Dieu même. Personne ne doit s'étonner de ce que nous disons ici , que le Père éternel se considérant soi-même , engendre et produit la personne du Fils , puisque nous voyons tous les jours une chose semblable à ceci en quelque façon. Lorsqu'une personne se regarde en un miroir , elle produit au dedans une image qui représente parfaitement sa propre figure; quelle sera donc la merveille , ou pourquoi trouvera-t-on impossible , que ce Père souverain et éternel, dont la*puissance est infinie, en se contemplant soi-même , produise dans soi-même l'imagé trèsparfaite de son Fils ? Il est vrai qu'il y a aussi en cela v. B

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celle différence , que cette image du miroir est accident, au lieu que cette personne subsiste , et a son être par soi-même. Nous pouvons dire aussi que la comparaison subsiste en ce point, que si une personne regardoit toujours dans le miroir, elle produiront toujours cette figure ; et ainsi comme le Père céleste contemple toujours sa divine essence , il produit aussi toujours la personne du Fils. Or il est tellement propre à Dieu de contempler toujours son essence infinie et sa beauté, qu'Aristote a bien pu dire, qu'il n'y avoit rien de si proportionné ni de si convenable à l'entendement divin , que la gloire de sa divinité et de son essence; et qu'il seroit indigne de cette très -haute substance , de s'abaisser à penser à autre chose qu'à soi - même. A quoi saint Thomas ajoute qu'elle ne laisse pas pour cela de connoître et de prendre soin de toutes les autres choses inférieures , parce qu'elle les voit toutes dans sa propre essence comme dans un miroir universel et très-net.

On propose encore une autre comparaison de notre âme et de ses puissances , qui sont la mémoire , l'entendement et la volonté ( Colos. a ) ; appliquant la mémoire en laquelle est le trésor de toutes les sciences , au Père , en qui sont toutes les richesses de la divinité ; l'entendement au Fils, lequel, comme nous avons dit , est produit par l'entendement du Père ; et la volonté , qui est la puissance par laquelle nous aidons , au Saint-Esprit qui procède de la volonté dut

Père et du Fils conjointement; et néanmoins ces trois puissances de l'âme ne sont pas trois âmes , mais une seule.

Il y a un autre exemple aussi fort commun du soleil , qui est la plus excellente des créatures corporelles; tellement qu'en plusieurs choses il a du rapport à son créateur, ainsi que nous avons fait voir ailleurs. Nous voyons donc trois choses dans le soleil, savoir le soleil même, la lumière qu'il produit, et la chaleur qui procède de tous les deux; c'est pour cela aussi que l'Apôtre (Heb. 1) appelle le Fils de Dieu splendeur de la gloire du Père , et le Sage {Sap. y ) , blancheur de la lumière éternelle et miroir sans tache de la majesté de Dieu. En ceci nous devons remarquer, que comme le soleil ,^sans jamais cesser, produit la lumière , et l'un et l'autre la cha'eur ; de même le Père éternel produit sans cesse la lumière éternelle de son Fils, et tous deux ensemble le Saint-Esprit. Tellement que comme si le soleil étoit éternel, la lu mière qui en procède seroît éternelle, aussi-bien que la chaleur qui procède de tous les deux ; ainsi le Père étant éternel , le Fils et le Saint-Esprit le sont aussi ; de sorte qu'il n'y a en ceci ni premier ni dernier, mais toutes les personnes divines embrassent une même éternité. Voilà quelle est la comparaison qui se tire de cette excellente créature , laquelle ne laisse pas néanmoins de s'éloigner en quelque chose de la vérité; parce que la lumière aussi-bien que la chaleur sont accidens, qui n'ont pas l'être par eux-mêmes , au lieu que les personnes divines ont leur être propre et parfait.

Le Catéchumène. Je suis infiniment satisfait de l'explication que vous m'avez donnée de ce divin mystère ; car étant obligé comme je suis de le croire explicitement et distinctement, il m'étoit très-important de savoir ce que j'en de vois croire , afin que mon ignorance ne formât point dans mon entendement quelque conception là-dessus , contraire à ce que j'en dois tenir. Néanmoins pour une plus ample satisfaction de mon esprit, je voudrois bien vous proposer ici quelques objections que les incrédules ont accoutumé de faire sur cette matière. Car comme ils ne croient d'ordinaire que les choses qui ont quelque ressemblance à celles qui leur sont familières , ils ne veulent point du tout admettre celles qui n'y ont point de rapport; et parce que dans les créatures raisonnables où il n'y a qu'une substance, il n'y a aussi qu'une personne , ils trouvent étrange ce que nous professons en ce mystère , que dans l'être des trois personnes il n'y a qu'une seule substance.

Le Docteur. Cicéron (1) avoit fort bien compris ce qui étoit de la nature et de la condition de l'esprit humain; ce fut aussi ce qui lui donna sujet de dire, traitant de l'excellence de Dieu , et afin de tirer les hommes de Terreur qu'ils commettoient lorsqu'ils vouloient mesurer Dieu par les choses qu'ils comprenoient par leurs sens , qu'il est bien difficile que l'homme pût se séparer des habitudes des sens , quoiqu'il fût entière-

(i) Gic. lib. i. de natura Deoruin.

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ment nécessaire de laisser ici bas tout ce qui est visible, pour élever son âme à la contemplation d'une trèshaute substance qui est éloignée de toutes les choses corporelles par des distances infinies. Ainsi , pour répondre à ce que vous dites , tant s'en faut que ce que vous m'alléguez soit pour détruire la vérité de ce mystère , qu'au contraire c'est une raison qui fait pour nous ; parce que si la distance du Créateur à la créa ture est infinie , comme nous avons dit, il doit nécessairement y avoir en lui des choses très-différentes des autres , et celle dont nous parlons en est une. Je vais vous en faire voir la vérité par un exemple des rois de la terre. Nous voyons en leur personne des excellences propres et particulières qui ne se rencontrent dans aucun de leurs sujets , comme sont les couronnes , les sceptres, la justice souveraine, l'empire, et le commandement absolu par tout leur royaume , qui sont des choses réservées aux rois seuls , et auxquels tous les autres n'ont point de part. S'il est donc vrai qu'un roi ait des avantages propres et singuliers, qui ne sont communicablesà aucun de ses sujets, quoiqu'ils soient hommes aussi-bien que lui, combien sera-t-il plus juste et plus raisonnable que nous reconnoissions en Dieu des choses singulières qui ne soient point dans ses créatures , puisqu'il est le créateur, et elles des créatures ; la différnce de lui à elles étant infinie! Puisque ceci est une vérité qui ne peut être contestée, quelle folie de vouloir égaler l'être humain , ou quelque autre chose créée que ce puisse être, avec l'être divin ! et parce que dans l'un, n'y ayant qu'une substance, il

2 2 CATÉCHISME DE GKENADE.

n'y a aussi qu'une seule personne , de vouloir assujettir à celte môme condition cette 1res haute et très-excellente nature? 0 folie insupportable de ceux qui veulent mesurer Dieu par eux-mêmes ! Si son être est infini, immense , incompréhensible; s'il est séparé, comme nous avons fait voir, de tous les êtres créés par des espaces infinis, quelle merveille qu'il y ait en lui des choses qui ne sont pas dans toutes ses créatures ? Cela même est dû à la singularité de sa gloire et à la disproportion infinie de notre nature. Puis donc qu'il a eu agréable de nous révéler son excellence par la propre parole de son fils unique , et que cela n'implique aucune contradiction , captivons et humilions nos esprits sous l'autorité de cette Majesté suprême , honorons et adorons ce divin Sacrement , et tenons à gloire d'avoir un Dieu si grand et si haut, qu'il surpasse infiniment toutes les facultés de nos êtres et de nos esprits.

Celui-là donc qui voudra naviguer sur cette mer si vaste et si profonde, et se garantir des écueils des hérétiques , doit jeter les yeux principalement sur deux choses. La première sur l'excellence et la souveraineté de cette très haute substance; et l'autre sur sa propre bassesse et sur la foiblessedeson entendement; car Dieu est tel, qu'il n'y a-point d'esprit créé qui le puisse comprendre. C'est ce que David nous a voulu signifier, lorsqu'il a dit (c. 17) : « Que Dieu avoit en- • vironné de ténèbres le tabernacle où il faisoit sa de-

» meure. » Et par ces paroles il nous apprend que celte divine substance est tellement haute et élevée, qu'il est impossible à tous les esprits créés de parvenir par leurs propres forces à sa connoissance. C'est aussi pour cette même raison, qu'Jsaïe parlant de ces deux séraphins qu'il vit an côté de Dieu , chantant ses louanges, dit (c. 0) : qu'ils couvraient la face et les pieds de Dieu; pour nous apprendre qu'ils n'étoient pas capables de comprendre l'immensité de son éternité, qui u*a ni commencement ni fin.

Il ne faut donc point que l'homme s'étonne , s'il ne peut s'élever à l'intelligence d'une chose si relevée , et s'il la perd de vue, ayant cette faculté si courte et si bornée. Saint Grégoire a divinement dit : « Que celui » qui ne trouve point la raison dans les choses qui re- » gardent l'immensité de Dieu , trouvera dans sa pro- » pre bassesse et dans son ignorance , la cause pour- » quoi il ne la trouve pas.» C'est aussi pour cela que Salomon nous donne ce sage conseil : Ne sois point si téméraire que d'oser parler de Dieu, ni si facile que de traiter des choses qui le regardent ; c%r Dieu est au ciel 9 et toi en terre. Et par C6s paroles il a voulu nous faire voir la hauteur de Dieu et la bassesse de l'homme, lequel est infiniment plus éloigné du savoir et de l'excellence de Dieu, que le ciel ne l'est de la terre. C'est pourquoi une créature si ignorante et qui se trompe si souvent , ne doit pas entreprendre de décider témérairement les choses de Dieu. Toute la science des hommes est si courte , et les bornes de leur entendement ont si peu d'étendue , que plusieurs philosophes ont

dit : Que la plus grande partie de ce que nous savons , est la moindre de ce que nous ne savons pas. C'est-a dire, que tout ce à quoi la lumière de l'entendement humain peut parvenir, est très peu de chose à l'égard de ce qui lui reste à découvrir. La raison en est bien claire, parce que notre entendement renfermé dans cette prison de notre corps , ne peut concevoir que les choses qui lui sont rapporléespar les sens corporels , et par celles qui peuvent venir ensuite par la même voie; de sorte qu'il ne peut pas s'étendre aux chose* spirituelles , qui sont beaucoup plus excellentes , si ce n'est par quelques conjectures ; et c'est à ce propos qu'Aristote a prononcé cette sentence si célèbre : « Que » notre entendement , pour comprendre les choses les » plus relevées et les plus claires de la nature, n'étoit » pas plus éclairé ni plus clairvoyant que les yeux du » hibou pour voir le soleil. » Tellement qu'encore que Dieu soit la chose du monde la plus intelligible, à cause de la perfection et de la constance invariable de son être , c'est néanmoins celle que nous comprenons le moins. C'est pourquoi un philosophe dit fort à propos, que comme il n'y a rien de plus visible que le soleil , ni rien qui se puisse moins voir , à cause de la réverbération de ses rayons contre notre vue , il n'y a rien aussi qui soit de soi-même plus intelligible que Dieu , ni rien qui se puisse moins comprendre, à cause de la sublimité de son être. Ce que Cicéron rapporte dans ses livres de la nature des dieux, vient ce me semble fort à ce propos. Il dit donc, qu'Hiéron , roi de Sicile demanda un jour au philosophe Simonides , ce

que c'étoit que Dieu. Le philosophe lui dit, qu'il lui falloit bien tout un jour de délai pour lui répondre. Ce jour étant passé , le roi lui redemanda la réponse à sa question. Et le philosophe lui demanda deux jours encore , doublant ainsi le temps et les délais chaque fois que le roi le pressoit. Ce prince en étant surpris , lui demanda d'où venoient toutes ces remises. Alors le philosophe lui répondit : Que plus il pensoit à Dieu , plus il trouvoit de difficulté à le connoître. La raison de celte difficulté vient de ce que notre entendement ne peut connoître que ce qui entre par la porte des sens corporels; c'est pourquoi il ne peut concevoir les choses que par le moyen des images et des idées corporelles qui entrent dans nos âmes. Or, comme Dieu , en tant que Dieu , n'a point de corps , parce qu'il est un esprit très-pur et très-simple , il n'y a point d'idée par laquelle son image nous puisse être représentée , ni par conséquent être connue : l'ange ne peut être connu non plus par la même raison , parce qu'il est esprit; c'est pourquoi son image ne peut être représentée à notre entendement. Je dirai bien davantage; qu'il n'y a encore eu aucun philosophe qui ait pu comprendre l'essence de nos âmes, bien que ce soit par la vertu de nos âmes que nous vivons, que nous agissons, que nous usons de tous les sens , que nous disposons et ordonnons toutes choses. Tellement qu'encore que nous fassions tous les jours et à tous momens l'expérience de ses effets , nous ne saurions néanmoins connoître ni sa substance, ni son essence, parce que l'âme est un esprit comme l'ange. S'il est bien vrai que nous

«e pouvons pas comprendre ce qui est en nous, et pour ainsi dire entre nos mains, ne sera-ce pas une folie et une témérité insupportable de croire que nous pouvons comprendre l'être très-haut de cette substance très-spirituelle, sans vouloir nous persuader qu'il y ait quelque chose en elle à quoi notre foible raison ne sau roit s'élever?

Mais que dis- je, de s'élever, et atteindre jusqu'à Dieu,, puisqu'il est certain que nous ne saurions connoître parfaitement la moindre partie de ses œuvres? C'est aussi pour cela que Salomon a dit : Comme l'on ne saur oit comprendre quel est le chemin de l'air, ni comment se forment et se joignent les os dans le ventre de la femme enceinte ; aussi ne $auroit-on connaître les œuvres de Dieu 9 qui est l'auteur de toutes choses. En effet, qui est celui qui pourra jamais comprendre comment d'une matière simple, telle qu'est celle dont nous sommes formés, il se peut faire une si grande diversité de membres et d'os si parfaitement liés les uns aux autres? Comment il se peut faire un si grand nombre d'organes et de sens départis chacun pour faire leurs fonctions distinctes et séparées ? Et comment d'une même matière il se peut faire qu'une partie s'endurcisse en os et en nerfs , et l'autre s'amollisse en chair et en veines. Ce grand sage ne se contentant pas de cet exemple , le fortifie encore par ces paroles , et ajoute : Je compris fort bien que C homme ne pouvoit trouver la raison de toutes les œuvres que Dieu fait en ce monde, et que plus il travaillera pour cela , moins il y avancera ; et bien que le sage dise quil les

comprendra, il n atteindra jamais à ce au il sèioit promis. Salomon dit ceci , à cause de l'imperfection de notre connoissance, qui ne peut être jamais parfaite , puisque nous ne pouvons connoître les différences ni les essences des choses , comme disent les philosophes. Puis donc que nous ne pouvons connoître des choses si palpables et si ordinaires , ne sera-ce pas une présomption extrême de vouloir atteindre à la connoissance de celui qui les a faites , et dont l'être est infiniment plus relevé ? Mais que dis-je , connoître les œuvres de Dieu, puisqu'à peine pouvons-nous connoître celles des hommes ? Si l'on montre une pièce de quelque ouvrage de soie à une personne qui n'en ait jamais vu , et qu'on lui demande comment une si belle étoffe peut avoir été faite des baves d'un certain vermisseau, que répondrait-elle? Si l'on vous montre un beau vase de verre rayé, et que l'on vous demande comment une si belle pièce a pu se faire d'une herbe et de quelques grains de sable, et cela avec le seul souffle; si vous n'aviez jamais vu un four à verre , que répondriezvous? Je veux qu'on demande au plus habile homme du monde , comment les abeilles font leur miel , leur cire, leurs petits vases où elles gardent leur miel; je suis sûr qu'il ne saura que me dire. Et un petit homme si ignorant , qui ne sait seulement pas rendre raison de ce que fait un si petit animal, voudra voler par dessus les cieux, et comprendre par sa raison , la substance de cet être très-sublime et très-souverain?

Que nous reste-t-il après ceci , si ce n'est de dire avec le Sage : A peine , Seigneur, pouvons-nous con-

noître les choses qui sont sur la terre ; et puisque nous ne pouvons sans beaucoup de difficulté comprendre ce que nous avons devant les jeux , qui sera-ce donc qui pourra s'élever a la connoissance de ce qui se passe dans le ciel?

Tout ce que nous venons de dire n'a été que pour humilier notre entendement , et pour nous empêcher de dire désormais, que ceci ou cela ne peut- être s parce que nous ne le comprenons pas ; puisqu'il y a tant de choses de celles-mêmes que nous touchons tous les jours de nos mains, que nous ne saurions comprendre. Ainsi je conclus que ce que les infidèles prennent pour obstacle à ne point croire cette vérité , est une des principales raisons pour nous la faire croire? En effet , qu'y a-t-il de plus conforme à la raison , que d'avoir des sentimens très-hauts de celui qui est très-haut , et de lui attribuer le plus haut et le plus parfait de tous les êtres que notre entendement peut concevoir? Lors même que nous aurons conçu de lui les choses les plus hautes 9 croyons toujours qu'il y en a une infinité d'autres que nous ne pourrons jamais comprendre; car Dieu seroit fort petit, s'il pouvoit être compris par notre entendement. Ainsi il ne seroit pas Dieu , ne le pouvant être , s'il n'étoit infini ; et ce qui est infini , est sans doute incompréhensible. Tellement que ne pouvant pas comprendre la grandeur de ce mystère , c'est une marque que c'est une chose divine , puisque la divinité , comme nous venons de dire , étant infinie , elle est par conséquent incompréhensible.

Je me suis étendu bien au long sur cette matière , parce qu'en ce sujet du mystère de la très-sainté Trinité, il me semble que ce qu'il y avoit de mieux à faire, c'étoit d'humilier l'homme, et de lui faire connoître combien sa science est peu étendue , afin qu'avec ses yeux foibles et débiles , il n'entreprît point de contempler directement ce soleil,* c'est-à-dire, afin qu'il n'eût point la hardiesse par les forces de son esprit , si bas et si terrestre , d'aller curieusement rechercher les secrets de ce mystère; aussi ne nous est-il pas commandé de le comprendre , mais de le croire.

Le Catéchumène. Je suis infiniment consolé de ce que vous venez de me dire , et j'en comprends bien mieux la raison, qui a fait dire à saint Grégoire, que vous m'avez allégué : « Que celui qui ne trouve pas de » raison dans les choses de Dieu , la trouvera dans sa » propre faiblesse et dans son ignorance. » Mais il est temps maintenant que nous descendions de la hauteur du mystère de la très-sainte Trinité , et de la divinité du Fils de Dieu , à celui de son humanité très-sacrée. Car puisque vous avez jusqu'ici parlé de ce qui regarde ce sanctuaire intérieur de la divinité, qui étoit enfermée dans cette sacrée humanité , n'est-il pas bien juste que vous parliez aussi de ce sanctuaire extérieur, c'est-à-dire de cette humanité sacrée qui paroît au dehors ? Car les infidèles , dont les yeux ont été entièrement aveuglés par le prince des ténèbres, afin qu'ils ne pussent apercevoir les splendeurs de la gloire de Jésus-Christ, ont principalement argumenté con tre l'humilité de son humanité sacrée , contre la pau

vreté et l'austérité de sa vie, et contre l'ignominie de sa mort. Et parce que je commence déjà à comprendre combien il y a de gloire enfermée sous celte apparente ignominie , je voudrois bien que vous voulussiez prendre la peine de m'expliquer la convenance et la gloire qui est enfermée sous toutes ces trois choses.

Le Docteur. Tant s'en faut que ce me soit de la peine, c'est plutôt une obligation que je vous ai de me faire cette demande; parce que ce mystère est si profond et si sublime , que les langues mêmes des anges ne le sauroient dignement expliquer. Aussi sans l'obligation qu'ont les hommes d'avoir toujours dans la mémoire ce bienfait suprême par lequel nous avons été rachetés , ce seroit une extrême témérité d'en vouloir parler avec une langue mortelle.

Pour le présent je m'en vais vous enseigner en peu de paroles ce qui est nécessaire pour votre instruction; et bien que dans cette quatrième partie il en ait été traité fort au long, la matière est néanmoins si riche et si abondante , qu'encore qu'il en soit souvent parlé, il y a toujours des choses nouvelles à en dire; outre que les choses mêmes qui ont été dites , se trouvent quelquefois mieux expliquées en un lieu qu'en un autre. Mais parce que vous avez assez de matière pour bien méditer sur les choses que je viens de vous dire , je remettrai le reste à demain.

Î>ART. IV. DIALOGUE V. Ôl

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