XII.e DIALOGUE
Ou il est traité de l'aveuglement dans lequel vivent les Juifs qui n ont pas reçu la foi de Jésus-Christ.
Le Catéchumène. Après avoir reçu une entière satisfaction sur les questions que je vous ai proposées , il m'en reste encore une à vous faire , qui est peutêtre la plus importante et la plus essentielle sur cette matière. Vous savez bien que le peuple juif a été choisi de Dieu entre toutes les nations du monde , et que c'est à lui que furent faites toutes ces magnifiques promesses des richesses de Jésus-Christ. Je ne parle pas des temporelles seulement , je parle aussi des spirituelles , qui sont , ainsi que vous venez de me dire , des biens de grâce et de gloire. Ceci se connoît bien clairement par les noms des saints personnages à qui ces biens furent promis ; car ce fut à la maison de Jacob , au peuple d'Israël , au mont de Sion , à Jérusalem , à la maison de David , et à d'autres semblables. Ainsi Dieu dit dans Zacharie (c. 12) : Je répandrai sur la maison de David , et sur tous les habitans de Jérusalem , l'esprit de grâce et d'oraison ; dans ces paroles vous jugez bien que par le nom de Jérusalem , il faut entendre tout le royaume de Judée , c'est-àdire , par la principale partie le tout, qui est une figure fort ordinaire dans l'Ecriture; et au chapitre 43 d'Isaïe, Dieu parlant à son peuple sous le nom de Ja-
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cob , dit encore : Je suis le Dieu qui t'a créé, ô Jacob 9 et qui t'a confirmé , ô Israël! Ne crains point , car je t'ai racheté, et t'ai appelé par ton nom; tu es à moi ; lorsque tu passeras au travers des eaux 9je serai avec toi, et les fleuves ne te couvriront point s et dans le milieu des flammes tu ne seras point brûlé. Au chapitre suivant, parlant avec le même Jacob , il dit encore : Ne crains point , ô Jacob mon serviteur, parce que je verserai des eaux sur la terre altérée,, et des fleuves sur la terre sèche; et afin que nous ne prissions pas cela au sens de la lettre, il explique aussitôt quelle sera cette eau; car il dit : Je répandrai mon esprit sur tes enfans3 et ma bénédiction sur ceux qui naîtront de toL Ils fleuriront sur la terre comme les saules sur le bord des eaux. Il y a plusieurs autres autorités semblables dans l'Ecriture , car toutes les grâces et toutes les richesses qu'elle promet , sont contenues sous ces noms. Par là il semble que tous les enfans de Jacob dévoient être participans de ces grâces , ce que nous voyons néanmoins n'être pas accompli dans cette partie du peuple qui demeure dans son aveuglement et dans son incrédulité. Je voudrois bien qu'il vous plût me donner là-dessus quelque satisfaction.
Le Docteur. Plusieurs raisons me viennent tout à la fois à l'esprit pour vous répondre; mais afin d'éviter la confusion où il y a de la multitude, je tâcherai d'observer en cette matière le meilleur ordre qu'il me sera possible.
11 faut que je vous explique , avant toutes choses,
la manière dont notre Sauveur s'est conduit envers ce peuple, la considération qu'il a eue pour lui, et les grâces qu'il lui a faites dans le temps même que la mémoire du péché (que par l'opinion et par la voix commune de tout le monde , il avoit commis contre sa personne) étoit toute fraîche et toute récente. Car premièrement lorsqu'il parut au monde, et qu'il y commença de prêcher, il fut toujours parmi eux, les éclairant par sa doctrine, les édifiant par les exemples de sa très-sainte vie , guérissant toutes leurs maladies , et les attirant à sa foi et à sa connoissance par la multitude de ses miracles,* lors même qu'il envoya ses disciples pour prêcher, il leur défendit d'aller dans les terres des gentils, mais d'aller chercher les brebis d'Israël qui s'étoient égarées. Après qu'il fut monté au ciel,, tous les apôtres ne s'employoient à autre chose dans Jérusalem, jusqu'à leur séparation pour aller par le monde ; et lorsque par la mort et le martyre de saint Etienne , les disciples furent contraints de sortir de Jérusalem, saint Luc écrit : Qu'ils alloient par toutes les villes de la Judée , prêchant aux seuls Juifs , non point aux gentils; mais pour saint Pierre et saint Jean , qui étoient les colonnes de l'Eglise , le même saint Luc écrit, qu'ils se joignirent avec saint Paul et saint Barnabe , et qu'ils convinrent entr'eux , que saint Paul et saint Barnabe prêcheroient aux gentils , et les deux autres aux Juifs. Mais que dirai- je de la sainteté de ce temps-là dans toutes les églises de la Judée, et surtout de celles de Jérusalem? Le mêmeévangéliste saint Luc rapporte que tous les fidèles de cette
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ville-là , bien qu'en un très-grand nombre , n'avoient néanmoins qu'un cœur et qu'une âme en Dieu. Il dit qu'ils vendoient leurs biens entièrement, et qu'ils en apportoient le prix aux pieds des apôtres , afin d'en faire la distribution aux pauvres , ainsi qu'il leur plairoit. Il ajoute encore , que tous les fidèles passoient les jours presque entiers en oraison dans le temple , et qu'étant de retour en leurs maisons , ils recevoient la sacrée communion avec humilité et simplicité de cœur. Tellement que chaque jour ils croissoient en sainteté et en crainte de Dieu , et qu'ils étoient toujours remplis des consolations du Saint-Esprit. Saint Paul raconte bien encore un effet plus signalé de leur vertu , qui est qu'ils enduroient non seulement avec patience , mais aussi avec joie d'être volés et tourmentés par les infidèles. Enfin la sainteté de leur vie et leur pureté étoit telle , que ce même apôtre, pour exalter la foi et la sainteté des fidèles de Thessalonique, à qui il écrivoit , dit : « Qu'ils avoient parfaitement imité les » fidèles des églises de la Judée , ayant souffert avec » une grande foi les persécutions que les autres avoient » endurées pour la même cause. » Toutes ces paroles sont à la vérité de grandes louanges , mais je n'estime pas moins cette renonciation volontaire à tous les biens dont j'ai parlé, pour faire mieux connoître la perfection de leur vertu. Car, comme dit fort bien un homme sage , ainsi que la pierre de touche fait connoître la bonté et la finesse de l'or, de même l'or fait connoître la finesse et la perfection de la vertu ; tellement que nous pouvons dire que celui-là est véritablement ver-
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tueux , qui ne fait aucun cas de l'or, ni de toutes les richesses du monde. Par toutes ces choses vous pouvez juger combien libéralement Noire -Seigneur communiqua à cette nation les richesses de sa grâce, même dans le temps que sa faute étoit toute récente.
Mais que dirai-je de cette sainteté admirable des fidèles de la Circoncision qui avoient reçu la foi dans la ville d'Alexandrie? Et parce que c'est une des choses les plus remarquables du monde, et de la plus grande édification , j'ai jugé à propos de la rapporter ici dans les mêmes termes qu'elle est écrite par Phi- Ion, auteur trës-grave entre les Juifs; lequel raconte sans aucun ornement de paroles , mais sincèrement et avec fidélité les grandes vertus , dont il avoit eu , vivant parmi eux, une parfaite connoissance. Il dit donc premièrement : « Qu'ils quittoient la propriété de tou- » tes leurs possessions, et de tous leurs biens tempo- » rels 9 et par ce moyen qu'ils arrachoient de leurs » cœurs tous les soins et tous les empressemens du » monde. Ils abandonnoient les villes pour vivre à la » campagne , et dans de petites loges , séparés de la » conversation des hommes , qui étoient différens » d'exercice et de profession ; car ils avoient éprouvé » par expérience, que les actions de ces gens-là étoient » de grands obstacles au dessein de ceux qui vouloient » s'avancer dans le chemin épineux de la perfection. Un peu plus bas en parlant des mêmes fidèles. « Ces » gens-là, dit-il, sont déjà' répandus dans plusieurs » parties du monde; car ils ne sont pas seulement » dans la Grèce polie , mais parmi tous les barbares.
» II est Lien vrai quel'Egypte en est la plus peuplée , » y en ayant dans tous les endroits, mais principale- » ment à Alexandrie. C'est là que s'assemblent tous les » bons ouvriers , comme en un pays gras et fertile , » mais bien plus fertile en sagesse qu'en blé. Leur de- » meure la plus ordinaire est sur le lac appelé Marian, » où il y a de certaines petites collines qui leur don- » nent des retraites commodes et un air fort tempéré. » Ils vivent séparés en divers communautés , et en » chacune il y a une maison destinée à l'oraison , » qu'ils appellent monastère , ou senion en langue » grecque , que nous pouvons interpréter en la nô- » tre , congrégation de saints. Là ils s'assemblent et » communiquent entr'eux leurs mystères, menant une » vie chaste et honnête. Ils n'y portent aucune chose » pour manger ni pour boire ., ni pour aucun usage » corporel. Ils n'y ont seulement que les livres de la » loi et des prophètes , et des hymnes qu'ils ont coin- » posées pour chanter les louanges de Dieu, et des cho- » ses semblables qui regardent les exercices de la re- » ligion; étant ainsi enseignés par les préceptes et par » la discipline des Ecritures , ils acquièrent tous les » jours de nouvelles forces pour supporter les conti- » nuels travaux d'une vie parfaite. Ils emploient tous » les jours à cette étude, depuis le matin jusqu'au soir, » apprenant non -seulement la lettre simple de l'Ecri- » ture , mais aussi les sens mystérieux de la loi par » l'explication des saints , étant fortement persuadés , » que ce qui paroît au dehors de la loi , couvre les » grands sacremens, qui sont cachés dessous. Pour cet
» effet ils ont des traités et des interprétations que » leur ont laissés leurs anciens pères , qui ont été les » auteurs de leur manière de vivre, pour leur ensei- » gner la façon dont il faut entendre les secrets de » l'Ecriture, et ils suivent entièrement et confidem- » ment leur doctrine , comme celle de leurs chefs et » de leurs guides. Par ce moyen ils sont instruits a » entendre l'Ecriture, non-seulement selon ce que j> porte la lettre , mais aussi selon la substance inté- » rieure. Car ils font le même jugement de la lettre » que de quelque animal corporel; la lettre et ce qui » se présente à la vue, disent-ils , est le corps; et » l'âme , c'est le sens spirituel et invisible, qu'ils dé- » couvrent en pénétrant par la subtilité de leurs es- » prits , comme au travers d'un verre,, dans les plus » profonds et les plus merveilleux secrets.
» Mais ils ne se contentent pas de chanter les hym- » nés composées par leurs anciens pères , ils en font » aussi de nouvelles , lesquelles mises en rime , sont » chantées avec une mélodie très -agréable. Surtout » ils font grand cas de la continence , qu'ils observent » très -étroitement, comme la base et le fondement » de tout l'édifice spirituel , sur lequel ils élèvent tous » leurs saints exercices; il n'y en a aucun qui ose ni » manger ni boire avant le coucher du soleil , et leur x temps e%t compassé de telle sorte , que le jour s'eni- » ploie à l'étude de l'Ecriture sainte , et une partie de d la nuit aux nécessités du corps. Il y en a parmi eux » qui demeurent les trois jours sans manger, et ce » sont ceux qui sont bien plus affamés de la parole divine .
» vine, que des vivres corporels; mais ceux qui sont » les plus avancés dans la sagesse , et qui ont péné- » tré plus avant dans le goût des secrets de la parole » de Dieu , en deviennent si passionnés , qu'ils s'ou- » blient eux-mêmes, demeurant les six jours entiers » sans rien manger. Après cela ils prennent un peu de » nourriture, non pas pour contenter le goût, maïs » seulement pour soutenir le corps.
» Parmi ces hommes saints il y a aussi des fem- » mes, dont quelques-unes ont gardé leur virginité » jusqu'à une extrême vieillesse, conservant la pureté » de leurs corps sans aucune contrainte , mais par la » seule dévotion de leurs âmes , et pour s'adonner plus » parfaitement à l'exercice de la vertu, y employant » non-seulement leurs cœurs, mais aussi leurs corps; » car elles tiennent pour une chose déshonnête et in- » fàme de déshonorer et de salir le vase dédié à la di- » vinité, et de connoître la compagnie des hommes, » ayant choisi pour époux le très-saint et immortel » Verbe divin , duquel elles engendrent en leurs âmes » des enfans qui sont exempts de toute corruption » mortelle. Tellement que dans ces congrégations les » hommes vivent séparés des femmes.
» Ce même auteur dit encore : Qu'ils célébroient » les saintes vigiles , comme nous faisons , et en la » même manière , mais surtout les jours que nous fai- » sons mémoire de la passion de notre Sauveur, les- » quels nous avons accoutumé de passer en jeûnes, » en oraisons et en quelques saintes lectures. Il raconte » aussi la forme qu'ils observoient en leurs divins v. 0
2 10 CATÉCITISME DE GRENADE.
» offices. Il dit qu'il y en avoit un qui se levant d'entre » les autres , commençoit un psaume d'une voix grave » et d'un chant agréable et mélodieux , et qu'après » avoir dit le premier verset , tout le chœur en répon- » doit un autre; que devant les jours de la passion, » personne ne se couchoit la nuit sur des lits, mais sur » la terre dure; ils ne buvoient point aussi de vin , ni » ne mangeoient un seul morceau de viande. Ils se » contentoient de pain et d'herbes avec du sel et de » l'eau toute crue. Il décrit encore la façon dont les » prêtres et les ministres exerçoient leurs offices , et » la prééminence que donnoit sur tous les autres la di- » gnité épiscopale; il ajoute ensuite plusieurs autres » choses , qui ont une entière conformité à la vie de » ceux qui dans ce temps se retirent du monde pour » embrasser la vie religieuse. »
Tout ceci est un extrait des livres de ce célèbre auteur Philon; et parla nous voyons combien florissoit alors la sainteté et la grâce parmi les fidèles du judaïsme, puisque la vie qui est ici décrite , est accompagnée de tant de vertus , et surtout d'une si merveilleuse abstinence , qu'elle semble être plutôt une vie angélique qu'une vie humaine.
Mais la foi et la dévotion des fidèles d'entre les Juifs , ne finit pas en peu de temps; car avant l'entière destruction de Jérusalem , et depuis même qu'elle fut repeuplée , la foi s'y maintint toujours en son entier par le soin des évêques qui gouvernèrent cette église jusqu'au temps de l'empereur Adrien , sous lequel les Juifs se révoltèrent de nouveau , ce qui causa une se-
conde fois leur ruine et leur destruction , et un nouvel exil de leur pays, ainsi que nous avons dit ci-devant. Jusqu'à ce temps-là Eusèbe (1) compte quinze évêques ., qui avoient succédé les uns aux autres. Voici ce qu'il en dit : «Jusqu'au temps de l'empereur Adrien » il y eut une suite de quinze évêques succédant les uns » aux autres, tous de la nation ancienne des Juifs, » mais qui étoient demeurés après leur conversion très- » fermes en la foi; tellement qu'ils avoient été jugés » très-dignes du sacerdoce , par ceux qui étoient ca- » pables de juger du mérite des personnes. Ainsi nous » ne saurions nier que ce ne soit par cette nation même » que l'Eglise s'est conservée, ayant commencé par les » apôtres, qui eurent pour successeurs ces prélats jus- » qu'au temps que nous avons marqué. Le premier de » ces quinze évêques fut saint Jacques , cousin de no- » tre Sauveur ; Siméon fut élu pour le second , le troi- » sième Juste, le quatrième Zacharie, le cinquième » Tobie, le sixième Benjamin, le septième Jean, le » huitième Matthias , le neuvième Philipp'e , le dixiè- » me Sénèque, le onzième un autre Juste, le douzième » Lévi , le treizième Efren , le quatorzième Joseph , et » le dernier Judas. » Par ces paroles d'Eusèbe nous voyons que la foi et la religion des fidèles de Jérusalem se maintint jusqu'au temps de leur dernière calamité , après laquelle ils se répandirent en divers lieux , et peu à peu cette ancienne ferveur se relâcha. La même chose arriva parmi les gentils qui avoient reçu la foi , lesquels vinrent aussi à déchoir de cet état très par-
(i) Histor. lib. 4« c. 1.
fait où ils vivoicnt dans la primitive Eglise, et à tom* ter dans celui que nous voyons maintenant et que nous déplorons. Il n'en étoit pas moins arrivé aux enfans d'Israël , lorsqu'ils eurent mis fin à la conquête de la terre promise. Car tandis qu'ils eurent comme devant les yeux les merveilles que Dieu avoit faites en leur faveur dans cette conquête , et que ceux qui en avoient été témoins furent en vie , ils se maintinrent durant ce temps -là dans la fidélité qu'ils dévoient à leur libérateur; mais dès que ceux ci furent morts, ils se rengagèrent une seconde fois au culte des idoles. Telle est la condition du monde , qui ne demeure jamais dans une même assiette ; au contraire , comme sa figure est ronde , aussi va-t-il toujours roulant d'un lieu à l'autre, et toujours de mal en pis.
Nous avons une expérience bien certaine de cette vérité dans toutes les républiques du monde, mais particulièrement dans celles des Assyriens , des Athéniens , des Lacédémoniens , des Perses et des Piomains. Ces derniers , entre les autres, s'étoient élevés de fort petits commencemens à une très- grande puissance , parce qu'ils avoient gardé la paix et la justice dans leur accroissement , soit en paix ou en guerre ; mais ils ne vinrent pas sitôt à se relâcher de ce bon ordre, qu'ils perdirent incontinent ce qu'ils avoient acquis par l'ordre qu'ils avoient gardé. C'est donc pour cette raison que notre vie est fort bien comparée aux poids d'une horloge , qui ne demeurent jamais dans un même état , mais qui descendent toujours en bas. C'est ce que fait aussi notre chair, laquelle de sa na-
tare étant terrestre, nous attire toujours vers la terre, comme à son propre élément. II «ne faut donc point s'étonner si la sainte rigueur de cette ancienne discipline, et cette ferveur de la charité par succession de temps, a sijforfc déchu , puisqu'elle n'a plus été fortifiée par les exemples de ces hommes apostoliques, et de ces saints pères , qui l'enflammoient par leurs paroles et par leurs actions; et ceci sera le premier fondement que j'avois à poser touchant cette matière.
Le second est , qu'à l'avènement de notre Sauveur une partie de ce peuple devoit croire en lui, et qu'une partie devoit aussi demeurer dans son incrédulité. «Le » patriarche Jacob nous avoit représenté ceci , étant » demeuré boiteux d'un pied et sain de l'autre, lors- » que l'ange le frappa à la cuisse de laquelle tout ce » peuple devoit descendre (G en. 32).» Par là il donna à connoître qu'une partie de ses enfans, comme nous dirons ci-après , dévoient demeurer sains et entiers en la foi, et les autres boiteux et estropiés. La même chose avoit été prophétisée à la Vierge par saint Siméon, lorsqu'il dit : « Que la venue de son Fils apporteroil à plu- » sieurs du soulagement, et en feroit aussi tomber » beaucoup d'autres, non par sa faute, maïs par la » leur. » Il nous faut prouver ceci par les écrits des prophètes. Isaïe dit en son quatrième chapitre : En ce jour la plante du Seigneur , te Dieu des armées, sera magnifique et glorieux, et le fruit de la terre fort exalté, et ceux du peuple d'Israël qui seront sauvés
2l4 CATECHISME DE GRENADE.
s en réjouiront , et il arrivera que ceux qui resteront en Sion, et qui se trouveront à Jérusalem, seront appelés saints , tous ceux qui sont écrits au livre de la vie de J ér usaient ; après que le Seigneur aura purifié les souillures des filles de Sion , et le sang de Jérusalem, avec un esprit de jugement et d'ardeur, c'est-à-dire, avec un esprit de crainte et d'amour de Dieu. Le même prophète nous enseigne encore , que ceux qui dévoient croire seroient en petit nombre, lorsqu'il dit (c. 10 ) : Quand même le nombre des enfans <£ Israël seroit aussi grand que celui du sable de la mer, les restes, c'est-à-dire la moindre partie, se sauveront*
11 y a plusieurs autres endroits de l'Ecriture , qui marquent et qui prophétisent l'aveuglement d'une infinité de personnes qui ne dévoient pas croire. Mais cela est particulièrement remarquable dans la prophétie des semaines de Daniel , où il dit (c. y) : « Qu'a- » près les soixante-deux semaines Jésus-Christ devoit » être mis à mort , et que celui qui le devoit renier ne » seroit plus son peuple. » Or, il est bien clair que celui qui le devoit renier, ne devoit pas croire en lui. lsaïe dit la même chose au chapitre 53 , qui ne traite que de la passion , laquelle fut cause de l'aveuglement d'une infinité de personnes. Il commence son chapitre par ces paroles : Seigneur, qui est-ce qui croit aux paroles que nous avons ouï dire de vous? et à qui est ce que la puissance du Seigneur a été découverte? Et un peu plus bas il dit : Nous avons désiré de le voir méprisé et le plus avili de tous les hommes »
PART. IV. DIALOGUE XH. 2l5
un homme de douleurs et qui a éprouvé toutes sortes d'infirmité; son visage était comme tout caché et niéprisé , c'est pourquoi nous ne le connaissions pas. Il dit à la fin du chapitre , «que ce Seigneur dont il avoit » raconté l'innocence , devoit être tenu et réputé pour » un méchant. » Le prophète outre ceci., dit encore dans cette grande vision où il vit Dieu entre les deux séraphins, qu'il lui commanda d'annoncer au peuple : « Qu'il fermeroit ses yeux, qu'il boucheroit ses » oreilles , et qu'il endurciroit son cœur, et que pour j> punition du péché de cet aveuglement , leur terre » seroit détruite et désolée , comme elle est aujour- » d'hui. » Dans le chapitre quarante -neuvième qui ne parle que de notre Sauveur, le Fils parlant à son Père éternel , dit : Dieu a dit ceci , lequel dès le sein de ma mère m'a fait son serviteur , pour convertir Israël vers lui ; mais Israël ne sera point converti* Ce qui a été dit , parce que le nombre de ceux qui ne dévoient pas croire étoit beaucoup plus grand que celui des autres qui croiroient. Ce fut pour la même raison que le Seigneur dit par le prophète Malachie : Mon amitié n'est plus pour vous, et je ne recevrai plus d'offrandes de vos mains; parce que mon nom est grand parmi les gentils s et quen tous lieux on me fait des offrandes pures et nettes. Quelles paroles pouvoient plus manifestement*nous faire connoître l'incrédulité de la plus grande partie de ce peuple, puisque le Seigneur disoit qu'il n'auroit plus de bonne volonté pour eux, et qu'il ne recevroit plus d'offrandes de leurs mains , mais qu'il les recevroit par les mains des gentils? Se
2l6 CATÉCHISME DE GRENADE.
pourra -t- il bien trouver quelque esprit qui ne demeure pns convaincu , après une si évidente prophétie ? Mais Isaïe au chapitre 65, ne prophétise pas moins clairement, qu'il y en auroil parmi ce peuple quelques-uns qui croiroient, et d'autres qui demeureraient obstinés; parlant des premiers, il dit : Jeme souviendrai des miséricordes du Seigneur,, et je le louerai pour toutes les choses qu'il nous a données , et pour la multitude des biens qu'il a faits à la maison d'Israël !, selon sa bonté et la multitude de ses miséricordes. Il dit encore : Ce peuple est à moi 9 et ce sont mes en fans qui ne m9 ont point nié 3 et il s est fait leur sauveur.
Ceci se disoit de la foi des premiers; mais de celle des seconds , il dit aussitôt : Il ne s'est point troublé ni inquiété de toutes leurs tribulations , et Cange de sa face les a sauvés , et à cause de sa bonté et de l'amour qu'il leur a porté il les a rachetés 9 il les a portés sur soi , et les a élevés dans tous les jours du siècle; mais ils ont provoqué sa colère et affligé son esprit saint : c'est pour cela qu'il s'est fait leur ennemi, et que lui-même les a détruits. Par toutes ces paroles du Prophète vous pouvez voir combien il amplifie la grandeur de ce péché par le dénombrement qu'il fait des bienfaits reçus; car où il dit, // ne s'est point troublé de ses afflictions, il veut dire qu'il ne s'est jamais lassé , ni n'a cessé de les secourir dans toutes leurs peines; il ajoute aussi que C Ange de sa face les a sauvés , et par cet ange qui veut dire messager, il entend le Fils de Dieu envoyé par le Père éternel dana
ce monde pour nous sauver ; il dit encore qu'il les a rachetés et qu'il les a portés sur soi j, mais de quelle sorte est-ce qu'il les a portés sur soi? c'est de la sorte qu'il a dit ailleurs, qu'il les portoit en son sein et en ses propres entrailles ; et lorsqu'il a dit qu'il les avoit élevés et exaltés dans tous les siècles passés , cela s'entend de tout ce que Dieu avoit fait en leur faveur. Mais ce qu'ils firent pour lui en témoigner leur reconnoissance, fat de provoquer sa colère par leurs péchés , et d'affliger son saint Esprit, par la résistance qu'ils apportèrent à ses saintes inspirations et à ses cornmandemens. Aussi parle-t-il après ceci des châtimens de leur rébellion , disant : «Que le même Dieu , d'ami » qu'il leur étoit , s'est rendu leur ennemi , et que ce- » lui qui auparavant les protégeoit et qui les défendoit » contre tous, a pris les armes contre eux-mêmes. »Le prophète Nathan usa des mêmes paroles, lorsqu'il voulût faire connoître à David la grandeur de son péché: ( 2 Heg. 12.) car il lui raconta premièrement les bienfaits qu'il avoit reçus de Dieu, afin de lui faire mieux comprendre la grandeur du péché qu'il avoit commis. Toutes ces autorités nous prouvent la vérité du fondement que nous avions proposé , qui est , qu'une partie de ce peuple devoit croire , et non pas l'autre.
Le Catéchumène. Vous avez certes si bien prouvé ce que vous aviez proposé , que je ne pense pas qu'il y ait des personnes assez aveugles pour ne le pas avouer.
Le Docteur. Ce que j'ai dit , mon frère , est certainement une lumière très-claire 9 pour nous faire bien
2lS CATÉCHISME DE GRENADE.
voir et bien connoître les Ecritures des prophètes ; et ceux qui ne les comprennent pas , éclairés du même flambeau , seront certainement trompés , comme le sont ceux qui n'ont pas cru jusqu'aujourd'hui; parce que si nous considérons bien les écrits des prophètes, qui regardent les choses a venir, nous verrons qu'ils contiennent quelquefois des menaces de châtimens de la part de Dieu , d'autrefois qu'ils promettent ses fa veurs et ses grâces ; et cela leur est si ordinaire , que dans un même chapitre ils prophétisent de grandes faveurs de Dieu , et à quatre lignes de là ils semblent détruire tout ce qu'ils avoient avancé , menaçant d'autant de châtimens qu'ils avoient fait espérer de grâces: c'est ce qui met souvent les lecteurs en confusion, leur semblant qu'un passage détruit l'autre. Mais il y a en ceci une règle à observer , qui est infaillible : c'est que toutes les fois que Dieu promet des faveurs et des grâces par ses prophètes, il faut entendre qu'il parle à ses fidèles serviteurs; comme au contraire, lorsqu'il menace de châtimens , de calamités et d'àbandonnement , il faut entendre qu'il parle aux médians, de qui la mauvaise vie mérite une pareille récompense; c'est ce que nous a enseigné l'Apôtre, lorsqu'il a dit : {Rom. 2) La colère, C indignation , la tribulation et les peines d'esprit sont pour Came de celui qui mène une mauvaise vie , soit il ou juif \ ou gentil; comme au contraire 9 la gloire, l 'honneur et la paix sont pour celui qui vit bien, soit-il ou gentil , ou juif. Ceci , mon frère , est une règle bien certaine, et un avis bien nécessaire pour l'intelligence
des écritures des prophètes ; car sans cet avis , qui n'eût pas été mis en confusion par cette dernière prophétie que nous avons alléguée , puisque de la même plume dont il venoit de prophétiser les grands biens qui étaient promis aux enfans d'Israël , il écrit aussitôt les menaces de leur désolation? Mais on se tire facilement de cette confusion , si l'on considère que dans la première partie il parle aux gens de bien, et que dans la seconde il parle aux méchans.
Le Catéchumène Cette règle et cet avis me semblent fort bons; mais je voudrois bien savoir quelles sont les menaces qui sont faites aux méchans, et quelles sont les promesses qui regardent les gens de bien.
Le Docteur. Pour les promesses, vous les avez déjà vues ; mais les menaces des châtimens sont telles , qu'il n'y a personne qui les puisse lire sans étonnement, parce qu'elles sont proportionnées à la grandeur du péché qui les a attirées, lequel a été. le plus grand de tous les péchés du monde : c'est pourquoi dans le 68e psaume qui depuis le commencement jusqu'à la fin parle de la passion , David prophétise aussitôt les calamités qui dévoient arriver pour punir ce péché , et il les prophétise même par voie de malédiction , pour donner plus de terreur; tellement qu'après avoir dit dans ce psaume : Au lieu de viande , ils mont donné du fiel, et lorsque f ai eu soif» ils mont donné à boire du vinaigre, le prophète lance aussitôt ses malédictions , en parlant à Dieu de cette sorte : Que leur table , Seigneur, soit un cordeau pour le châtiment de leur péché 9 et pour leur péché et
pour leur scandale. Par ces paroles l'Apôtre entend la table et la viande des Ecritures saintes , qui est la vraie nourriture des âmes ; parce que ceux qui demeurent obstinés dans leur incrédulité, ne retirent des Ecritures qui doivent être leur lumière et leur vraie nourriture, que des ténèbres et du poison pour les faire mourir. Le prophète l'explique lui-même de la sorte dans la seconde malédiction , lorsqu'il dit : Que leurs yeux soient obscurcis pour ne point voir ; et faites , Seigneur y quils demeurent toujours méprisés et en servitude; versez sur eux votre colère , et que votre fureur les accable; que leur habitation demeure déserte , et quil ny ait personne qui puisse demeurer dans leurs maisons; parce qu'ils ont persécuté celui que vous aviez blessé, et quils ont ajouté de nouvelles douleurs a celles que je souffrois. Ajoutez , Seigneur, des péchés sur leurs péchés , et quils n entrent jamais en votre justice; qu'ils soient effacés du livre de vie, et quils ne soient point mis au nombre des justes. Toutes ces paroles sont du prophète 9 et vous voyez que ce sont les plus terribles malédictions et les plus grandes calamités qui se puissent imaginer; car ce ne seroit pas beaucoup d'avoir demandé que les hommes eussent été méprisés et asservis, qu'ils eussent été bannis et chassés de leurs maisons , et que leurs habitations fussent demeurées désertes, tout ceci ne regardant que la chair; mais de demander à Dieu qu'il permette que leurs cœurs soient endurcis, que leurs péchés s'augmentent les uns sur les autres, qu'ils soient abandonnés de la sainteté et de la juslv-
ce, et enfin qu'ils soient effacés du livre de vie; que peut-on s'imaginer de plus horrible? Le prophète n'a pas oublié la cause de ces grands châtimens , car il a ajouté , que c'est parce quils ont blessé celui que vous aviez blessé , et quils ont augmenté la douleur de mes blessures» En quoi est-ce qu'ils l'ont augmentée? Cela est bien clair, par les moqueries et par les injures; mais lorsqu'il a dit, que le Père éternel l'avoit blessé , c'est pour nous faire entendre , que par son ardente charité il avoit voulu que son Fils unique s'offrît en sacrifice pour les péchés du monde ; ce qui fait dire au prophète , qu'il Tavoit blessé , et qu'il l'avoit livré à la mort.
Le Catéchumène. Je suis sans doute infiniment étonné de l'horreur de ces menaces, qui me font trembler de frayeur, mais je suis encore plus étonné de ce que ces châtimens sont prophétisés par voie de malédiction , cela me semblant contraire à la charité.
Le Docteur. Il ne faut pas croire que le prophète rempli du Saint-Esprit désirât ni demandât l'effet de ces cruelles malédictions sur ses frères; mais c'est la coutume de l'Ecriture de prophétiser les châtimens par voie d'imprécation. Moïse en avoit usé de même , lorsqu'il prophétisa les calamités que Dieu devoit envoyer sur son peuple, s'il venoit à violer ses commandemens, car entre les autres châtimens, il dit (Deut. 28) : Que le ciel soit pour toi de bronze s et la terre sur laquelle tu marches , de fer ; que Dieu envoie sur elle au lieu de plaie, de la poussière et de la cendre , jusquà ce que tu périsses de faim ; que Dieu te livre entre les
mains de tes ennemis ; que tu ri ailles contre eux que par un chemin , et que tu fuias devant eux par sept autres chemins; puisses-tu aller errant et vagabond par tous les royaumes de l'univers, et que ton corps mort soit dévoré par les oiseaux du ciel et par Ls bêtes de la terre. Tout ceci étoit prononcé par ce prophète par voie de malédiction , quoiqu'il soit bien évident, que ce n'étoient pas des imprécations que ce saint homme voulut jeter sur ce peuple qui lui étoit si cher. Il passa bien plus avant , lorsqu'il vint h demander qu'il l'effaçât du livre où il Favoit écrit , s'il ne vouloit lui pardonner le péché qu'il avoit commis dans l'adoration du veau d'or; car toutes ces imprécations ou plutôt ces prophéties des calamités qui les menaçoient, faisoient bien mieux connoître la grandeur des péchés qui les avoient causées , lorsqu'elles étoient prononcées par voie de malédiction. Dites-moi maintenant, je vous prie, s'il y a jamais eu de péché au monde qui ait mérité de si grands chatimens et des malédictions si horribles , que celui qui a été commis en la mort très-injuste du Fils de Dieu , à qui les Juifs la procurèrent par les tourmens les plus cruels et les plus ignominieux qui se puissent imaginer, pour récompense des biens et des grâces infinies qu'il leur avoit faites. Les malheurs qui leur sont encore prophétisés au psaume 68, ne sont pas moindres. Vous les pouvez vous-même lire, sans que je m'arrête à vous raconter des choses si funestes. Après cela, jugez si toutes ces prophéties qui parlent contre les incrédules, qui prédisent leur aveuglement et leur obstina-
tion , Pabandonnement de Dieu , leur opiniâtreté invincible, et l'abaissement et le mépris où ils doivent être parmi toutes les nations de la terre, sont véritables. Vous le voyez vous-même, et tout le monde le peut voir, et par là vous pouvez et devez reconnoîtreque Dieu est Dieu en toutes choses ; je veux dire , grand en toutes , grand lorsqu'il châtie, et grand lorsqu'il donne des récompenses, grand à punir, et grand à faire des grâces; grand en l'amour qu'il porte aux gens de bien, et grand en la haine qu'il a contre les méchans , parce que l'un et l'autre sont également des dépendances de sa bonté. Or, suivant la règle que je vous ai proposée, comme ces grandes promesses que vous m'avez vous-même alléguées , regardent cette partie du peuple qui reçut son vrai Roi et son Sauveur; aussi ces épouvantables menaces regardent les autres , qui au lieu de le recevoir, lui procurèrent la mort. Dieu même parlant de ce péché. à Moïse {Deut. 28) , lui dit qu'il en seroit le vengeur, pour faire connoître que la vengeance qu'il en prendroit seroit fort grande; parce que selon le langage de l'Ecriture , on appelle les choses de Dieu , les choses grandes, comme quand on dit : le jour de Dieu, la montagne de Dieu , etc. et nous avons fait voir en ce livre combien cette vengeance a été grande, et combien elle l'est encore aujourd'hui. Après ceci , il me semble que vous devez être satisfait des réponses que j'ai faites au dernier doute que vous m'aviez proposé; car si vous jetez les yeux sur la grandeur du péché commis en la mort de notre Sauveur, tous ces châtimens et ce grand abandonnement dont vous avez parlé.
tous devront sembler très justes; parce, comme je vous ai déjà dit , que si l'on mettoit dans une balance tout ce qu'il y a jamais eu de péchés commis au monde, et celui-ci seul en l'autre, il pèseroit sans doute plus que tous les autres ensemble. Nous voyons qu'à cause du péché d'idolâtrie, Dieu abandonna les dix tribus, qu'il leur ôta la possession de la terre de promesse qu'il leur avoil donnée, qu'il les mit sous la puissance des Assyriens, et qu'il permit qu'ils fussent répandus par toutes les nations du monde, sans que cette captivité ait été jamais révoquée. Il permit eucore, que pour le même péché la tribu de Juda qui restoit , fût menée captive à Babylone , et que ce temple si superbe et si magnifique fût renversé par terre et brûlé, et tous ceux-ci n'étoient ils point des descendans d' Abraham? n'étoient-ils point enfans d'Israël? n'étoitce point le peuple choisi de Dieu entre toutes les nations ? Dieu ne s'appeloit il point quelquefois leur Père, et d'autres fois leur Epoux ? Ne les retira-t-il point d'Egypte par des actions merveilleuses ? Ne pritil point vengeance de leurs ennemis? Ne leur donnat-il pas sa loi sur le mont Sinaï , et ne les porta-t il pas, comme il le dit lui-même, sur ses épaules, ainsi qu'un aigle , durant tout le long chemin de leur voyage? qui peut nier cela? Et après tout, lorsqu'ils furent désobéissans aux lois de leur libérateur et qu ils adorèrent des dieux étrangers , il les abandonna , et comme dit Jérémie , il quitta son auteh, il maudit le lieu qu'il avoit sanctifié, et les livra à des ennemis si cruels et si infâmes , qu'ils déshonorèrent les vierges de Sion ,
et
et usèrent abominablement des enfans de Jérusalem. Voulez-vous un plus grand châtiment que celui-ci? Et là-dessus je veux vous donner avis d'une chose fort remarquable , qui est , qu'encore que l'amour de Dieu pour ses serviteurs soit semblable à celui d'un père pour ses enfans, et d'un mari pour sa femme , ainsi que les Ecritures le témoignent; néanmoins il a bien plus de rapport à l'amour du mari à la femme , qu'à celui du père au fils, parce que celui-ci est de telle qua* lité qu'il ne se perd pas, quoique le fils soit méchant , comme nous le voyons en l'amour que David eut pour Absalon , le plus méchant fils du monde ( Gènes. 2 ) ; mais l'amour du mari pour la femme , quoique plus fort et plus puissant que l'autre , ainsi qu'il se Voit par les paroles que noire premier père dit à Eve , est néanmoins de telle condition, que si la femme manque de fidélité à son mari , la plus grande de toutes les amitiés vient à se changer en la plus grande de toutes les haines. L'amour de Dieu est semblable à celui-ci , il aime ses serviteurs autant qu'ils lui sont fidèles, et alors il leur tient lieu plus que de père ou d'époux ; mais s'ils lui sont infidèles, en ce temps-là il les jettera au plus profond de l'enfer, s'ils viennent à mourir. Il en eût fait autant à David , lorsqu'il fut adultère , et à saint Pierre lorsqu'il le renia , (quoiqu'avant cela ils lui fussent très chers) s'ils n'eussent tous deux fait pénitence de leurs péchés. Ainsi en est-il de la synagogue; elle fui la très chère épouse de Jésus-Christ , et nous voyons qu'il la traite en cette qualité dans ses cantiques; mais dès qu'elle eut commis adultère aveo v. P
les dieux étrangers, voyez de quels épouvantables châtimens elle fut punie. Or, le péché de la mort de notre Sauveur ayant été incomparablement plus grand , quelle merveille si elle souffre (au moins celte partie du peuple qui l'a commis , et qui n'a pas reconnu sa faute) , ce que leurs ancêtres ont souffert pour une faute beaucoup plus légère ? C'est ce que Notre-Seigneur a dit bien clairement par Jérémie : mon héritage s'est révolté contre moi , il a crié contre moi comme un lion, et à cause de cela je C ai pris en horreur.
L'apôtre saint Pierre a divinement expliqué tout ce que je viens de vous dire » en l'Epître qu'il a écrite à ses disciples qui avoient cru en Jésus - Christ * tant juifs que gentils, lesquels étoient répandus dans les provinces de Pont , de Galatie , de Cappadoce , d'Asie et de Bithynie; et pour confirmer par un témoignage authentique les vérités qu'il leur enseignoit , il leur allègue cette prophétie d'Isaïe, Dieu a dit : (i Pet. c* 2.) Je mettrai au plus haut de l'angle de l'édifice une pierre excellente , une pierre d'élite et précieuse , et celai qui croira en elle ne tombera point dans la confusion. « Cet honneur , leur dit-il , vous est offert à » vous autres qui êtes fidèles; mais pour ceux qui ne » croient point, cette même pierre, qui doit être mise » au plus haut de cet ouvrage, sera une pierre qui » fera broncher , une pierre qui causera du scandale » à ceux qui ne veulent pas ajouter foi à la parole de
i>Afct. IV. bïÀLOGUÈ XÎÛ V2J
» l'Evangile, comme ils y sont obligés. Pour vous, • mes frères , qui avez cru , vous êtes une race choisie, » un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple a que Dieu a acquis pour soi même , afin que vous » publiiez les vertus de ce Seigneur qui vous a retirés » des ténèbres , et vous a appelés à cette lutnière admi- » rable , c'est-à dire , à la connoissance du mystère de » son Evangile. » Voilà , mon frère , l'abrégé et le sommaire de tout ce que je vous ai dit. Par là vous pouvez juger combien sera grande la différence du sort de ces deux sortes de personnes , c'est-à-dire, quelle sera la dignité , la gloire et la richesse des grâces qui sont offertes à ceux qui auront cru fidèlement ; comme au contraire , la chute et le scandale de ceux qui n'auront pas voulu croire , puisque pour les uns Jésus- Christ est la pierre fondamentale qui les soutient , au lieu que pour les autres il est la pierre de scandale , où ils bronchent , où ils tombent , et contre laquelle ils se brisent.
Comme le nombre des fidèles qui dévoient croire dans tout le monde étoit beaucoup plus grand de la part des Gentils que de celle des Juifs, il ne doit pas vous sembler étrange que ceux-ci aient le principal et le premier rang dam l'Eglise, puisqu'ils en font la plus grande partie ; et afin que vous ne soyez point scandalisé de cette proposition , voyez combien clairement Dieu même l'a dit dans Isaïe par ces paroles : Que le fils de l'étranger qui veut s'approcher du Seigneur , ne dise point : le Seigneur ma séparé de son peuple; que l'eunuque ne dise point non plus , je
fc28 CATÉCHISME DE GRENADE.
suis un arbre sec; car Dieu a dit : je réserverai dans ma maison et dans V enclos de mes murailles pour les eunuques qui garderont les lois de mon amitié , un lieu exprès et remarquable , et un meilleur nom que celui de fils et de fi lits ; un nom éternel et qui ne périra jamais. Il appelle ici fils et filles , les fidèles du peuple juif, et étrangers ceux d'entre les gentils qui avoient reçu la foi, lesquels jusqu'à ce temps-là étoient demeurés hors de la maison de Dieu. C'est à ceux-ci qu'il dit qu'il donnera un meilleur nom ■> c'est-à-dire une dignité plus relevée qu'à ceux qu'il a appelés ses fils et ses filles , qui sont ceux de la circoncision qui ont reçu la foi pour les raisons que je viens de vous dire. Dieu commença à donner des marques de cette prééminence dès l'origine du monde, ayant préféré les seconds enfans aux premiers nés. Ainsi des deux premiers d'Adam , qui furent Caïn et Abel (Gen. 4)* le second fut préféré au premier ; et des deux qu'eut Isaac , qui furent Esaîi et Jacob , il en fut de même (Malac. 1 ). Mai$ ceci parut encore bien plus manifestement en la naissance des deux fils de Judas, qui furent Pharez et Zaran (Gen. 55) ; car Zaran au point de l'accouchement , ayant le premier mis la main de^hors , la belle-mère lui attacha un fil de couleur, disant : celui-ci sera l'aîné; mais aussitôt il retira la main , et l'autre prit le devant , après lequel sortit celui qui obtint le droit d'aînesse. Ces deux enfans nous représentent les deux peuples fidèles , juifs et gentils. Celui-là sortit à la vérité le premier la main dehors, parce qu'il commença le premier à servir Dieu et à
exécuter ses coramandemens; mais il la retira depuis , lorsqu'une partie de ce même peuple ne voulut pas recevoir son Roi et son Sauveur, et en son lieu sortit le peuple gentil , qui le reçut et le reconnut. Après qu'il fut sorti , celui des Juifs sortit aussi , les Ecritures nous en rendent témoignage lorsqu'elles disent qu'après que la plénitude des gentils sera entrée dans l'Eglise , tout Israël sera sauvé. A quoi la prophétie d'Osée que nous avons ci-dessus alléguée , se rapporte entièrement ; et voilà comme dans cette naissance le premier a été fait le second, et le second le premier. Ce même échange et cette prééminence ne paroît pas moins naïvement dans ces deux enfans du patriarche Joseph, Manassès et Ephraïm, a Joseph les ayant » présentés à son père afin qu'il leur donnât sa béné- » diction , et ayant mis Manassès , qui étoit l'aîné , à » la droite , et Ephraïm à la gauche , le saint patriarr> che croisa les bras et mit la main droite sur le plus » jeune , et la gauche sur l'aîné. Joseph qui vit cela t> avec beaucoup de déplaisir , prit les mains de son » père , et s'efforça de les lui remettre comme elles a étoient auparavant, lui disant : Il n'est pas juste, » mon père, de faire un tel changement; mettez donc » la main droite sur Manassès qui est l'aîné. Mais le » saint homme lui repartit : je le sais bien , mon fils , je » le sais bien ; cet aîné croîtra et sera multiplié; mai* » son puîné le sera encore davantage. *. Vous voyez en ceci, mon frère, les avantages et la prééminence des fidèles d'entre les gentils divinement représentée, et sans préjudice néanmoins de l'autre peuple qui fut
aussi béni par le saint patriarche , lequel avoua bien qu'il seroit multiplié , mais non pas tant que l'autre; le déplaisir que témoigna Joseph de voir son second fils préféré à l'aîné , est le même que vous m'avez proposé au commencement , lorsqu'il vous a semblé que la première place étoit due à votre peuple; mais comme le saint homme se rendit lorsqu'il apprit que c'éloit la volonté de Dieu , ainsi vous devez vous rendre et demeurer satisfait , en lui rendant grâces de tout ce qu'il lui plaît d'ordonner.
Le Catéchumène. Je n'ai rien à répondre à ceci , et je ne puis que m'humilier., me soumettre et confesser que Dieu est saint et juste en toutes ses œuvres et il nous doit suffire de savoir que c'est lui qui fait les choses , pour nous fermer la bouche et nous interdire la parole pour eq faire des jugemens, ne l'ayant seulement ouverte que pour chanter ses louanges, Mais j'ai encore une petite difficulté à vous proposer, qni est : Comment est-ce que ces promesses dont je vous ai parlé an commencement de ce traité étant générales, et faites à tout ce peuple sous ces noms de maison de Jacob, de David, de peuple d'Israël, de Jérusalem , du mont de Sion , peuvent être appliquées à ce seul peuple qui a reçu la foi ?
Le Docteur. Pour répondre à cette question, je veux vous en faire une autre. Supposons que tout le peuple d'Israël devoit croire , je vous demande si la foi et la religion de ces nouveaux fidèles devoit être la même
PART. IV. DIALOGUE XII. ô3 1
que celle de leurs prédécesseurs , ou bien une foi différente.
Le Catéchumène. Il me semble qu'encore qu'il y ait quelques différences accidentelles entre la foi et la religion des uns et des autres , néanmoins dans l'essentiel ce n'est qu'une môme foi , parce que la différence ne consiste qu'en ce point seulement , que ce que les uns espéroienl devoir arriver, les autres soutenoient qu'il étoit déjà arrivé , et de là nous devons inférer que la foi des prédécesseurs est la même de ceux d'aujourd'hui.
Le Docteur. Votre réponse est fort bonne , mais je désire que vous me disiez encore quel nom vous donnerez à ce nouveau peuple qui croit en la manière que nous venons de dire.
Le Catéchumène. Je tiens qu'il doit avoir le même nom qu'il avoit auparavant , parce que la foi des uns et des autres étant la même, il s'ensuit qu'ils doivent porter les mêmes noms.
Le Docteur. Il faut donc suivant cela , appeler le peuple qui a cru en Jésus-Christ , la maison de Jacob et de David , le peuple d'Israël , le mont de Sion et la cité de Jérusalem. Et ainsi par ce mont de Sion , par cette Jérusalem et par cette maison de David , nous entendrons tout le peuple d'Israël ; et lorsque Dieu a dit à Zacharie : dites à la fille de Sion quelle se réjouisse , parce que son roi est venu; et lorsqu'en un autre lieu il a dit par le même prophète : je verserai sur la maison de David et sur les liabitans de Jérusalem 9 mon esprit de grâce et d 'oraison , il est
^32 CATÉCIIISME DE GRENADE.
certain qu'en ces passages nous entendons par la fille de Sion , le peuple d'Israël , pour lequel ce nouveau roi doit venir. Nous entendons la même chose par la maison de David et par les habitans de Jérusalem. Or , l'esprit de grâce qui est ici promis , n'étoit pas pour ces deux seules parties , mais pour tout le peuple qui étoit désigné sous leurs noms. Pour revenir à votre proposition , supposons , comme il n'a été que trop vrai , que tous n'ont pas cru , mais seulement une partie ; je vous demande un peu quel nom nous donnerons à cette partie qui a reçu la foi ?
Le Catéchumène. Je ne vois pas qu'il y ait raison de douter en cela , étant très-clair que cette partie qui aura cru , doit porter les mêmes noms que devoit porter tout le peuple s'il avoit reçu la foi.
Le Docteur. Or, si tout le peuple étant fidèle, avoir dû porter tous ces noms avec toutes les promesses qui lui ont été faites , pourquoi est-ce que cette partie qui a reçu la foi , sera privée de cette même dignité , et de l'honneur de ces titres? Quelle raison y a-t-il que l'incrédulité de la plus grande partie fasse du préjudice à la plus petite du peuple quia cru ? Car de même que s'il n'y avoit aujourd'hui que cent fidèles seulement dans l'Eglise chrétienne, dans ce petit nombre le nom de l'Eglise ne laisseroit pas d'être conservé avec tous les titres et tous les privilèges qui lui appartiennent; ainsi dans le petit nombre de ceux qui crurent alors , les titres , les noms et les promesses qui avoient été faîtes à tout le peuple , dévoient être conservés ; et comme une goutte d'eau s'appelle aussi jus-
iement eau , que toute l'eau de la mer, ainsi cette petite partie du peuple qui a cru „ doit aussi justement porter le nom de tout le peuple, que si tout le peuple avoit cru; et aussi-bien se conservent, se vérifient et s'accomplissent en elle toutes les promesses faites de la part de Dieu à toute la nation.
Le Catéchumène. Il me semble bien que ce que vous dites est fort raisonnable. Néanmoins je voudrois vous demander encore une seule chose , savoir si les promesses divines qui sont faites au peuple juif, sous ces noms de peuple d'Israël , de maison de Jacob et les autres , sont aussi faites également pour ceux d'entre les gentils qui ont reçu la foi?
Le Docteur. Il est certain qu'aux yeux de Dieu, la différence des races et de la chair n'apporte nulle distinction entre ceux qui tiennent la même foi , qui rendent la même obéissance, et sont remplis du même esprit, et ceux-là sont beaucoup plus justement enfans d'Abraham qui imitent sa foi et son obéissance , que ne sont pas ceux qui descendent de lui selon la chair. Ceux-ci mêmes, s'ils se détournent tant soit peu de la foi de ce patriarche, l'Ecriture ne les met pas au nombre de ses vrais et légitimes enfans. Aussi Dieu parlant dans Ezéchiel , d'eux et de leurs semblables , dit : La racine et le sol dont tu descends est la terre de Clianadn, ton père est Amovrhèen 9 et ta mère Cétkéenne. Vous voyez en ceci bien clairement , que Dieu ne tient pas pour enfans d'Abraham, ceux qui n'ont de lui que la seule chair, et qu'au contraire il les appelle enfans de Cananéens et d'Àmorrhécns ,
Si54 CATÉCHISME DE GRENADE.
parce qu'ils imitoient leurs vices; et dans toutes le» saintes Ecritures, qui font bien plus d'état de l'esprit que de la chair, chacun porte le nom de fils de celui dont il imite les actions; ainsi le Seigneur appela Zachée, quoique publicain , et de race de gentils, enfant d'Abraham , parce qu'il imitoit la sainteté d'Ahraham; et voyant Nalhanaël : Voilà, dit-il, un vrai Israélite y qui ne sait ce que cest que tromperie; pour faire entendre que les trompeurs n'étoient pas vrais Israélites, quoiqu'ils fussent de la race d'Israël. Aussi nous ne mettons aucune différence entre ceux qui croient en Jésus-Christ, soit qu'ils soient juifs, ou qu'ils soient gentils, à cause de leur naissance, pourvu qu'ils aient une même foi, et un même esprit, parce que c'a été ce que notre Sauveur a principalement eu dessein de faire, que d'unir ces peuples en une même foi , et en une même obéissance ; c'est aussi pour cela que dans l'Ecriture il est nommé pierre angulaire, parce que c'est la pierre qui assemble les deux murs en un , c'est-à-dire les deux peuples en une même foi et en une même intelligence; et pour cela même il a ôté ce mur de division qui séparoit ces peuples* qui étoit les cérémonies et les sacrifices de la loi.
Le Catéchumène. Sur cette réponse, qui est à la vérité très -pertinente , il me reste encore une chose à vous proposer, qui est : Qu'outre les cérémonies et les sacrifices de la loi , qui metloient distinction entre les juifs et les gentils , il y avoit encore une autre différence; caries juifs se ressouvenant du commandement que Dieu leur avoit fait, de ne faire aucune figura
ni peinture , ou des signes du ciel , ou des images de la terre , n'admirent aucune sorte d'images depuis leur captivité de Babylone; au lieu que les chrétiens mettent plusieurs sorte*? d'images dans leurs églises, ce que la plupart des hérétiques condamnent , le tenant pour une espèce d'idolâtrie.
Le Docteuk. La religion chrétienne est bien si éloignée de ce péché , qu'il nous faudroit des volumes entiers pour faire voir ce qu'un nombre infini de martyrs ont enduré, je ne dis pas seulement pour ne pas sacrifier aux idoles , mais même pour ne pas toucher à la chair sacrifiée aux idoles. Que si nous nous servons d'images, c'est pour nous remettre devant les yeux, et pour nous exciter par la vue des images des saints , et par la représentation des mystères de notre rédemption, k une plus grande dévotion; et en effet qui ne voit la dévotion qui est causée par les tableaux où la nativité de notre Sauveur est représentée , par ceux de sa transfiguration glorieuse, du lavement des pieds, de son oraison au jardin , de sa flagellation , de son couronnement d'épines ? de le voir chargé de sa croix sur ses épaules, et enfin de l'y voir souffrir la mort? Combien de larmes est-ce que ces peintures ont tirées des yeux des fidèles! Ceux qui savent lire sont à la vérité touchés de compassion à la lecture de ces pitoyables objets; mais les peintures servent aussi de livres à ceux qui n'ont pas de connoissance des lettres , pour leur faire lire par les yeux ce qu'ils liroient dans les livres mêmes, s'ils étoient capables de lecture. Mais pour cela, il ne faut pas s'imaginer que le res-
pect que nous portons à une image , s'arrête à la seule image, en tant qu'image; il passe bien plus avant , et s'adresse à la personne qui est représentée. Ainsi nous voyons que les rois rendent des honneurs extraordinaires aux ambassadeurs des autres rois, à cause qu'ils représentent leurs personnes; mais ces honneurs ne les regardent pas tant, qu'ils regardent la personne de leurs maîtres ; comme aussi le mépris qu'on feroit d'eux ne les regarderoit pas tant, qu'il toucheroit ceux qui les envoient. Il en est de même lorsque nous honorons et adorons la croix , et que nous lui attribuons la rédemption du monde; car ce n'est pas que nous adorions ce bois, mais nous adorons celui qui le voulut prendre pour l'instrument de notre salut et de notre remède : aussi est-ce une chose ordinaire d'attribuer à l'instrument l'effet de la cause principale , comme quand nous disons , ceci est l'épée qui a conquis Séville. Que si Dieu en ce temps -là commanda au peuple juif de ne faire aucune image , ce fut parce qu'alors tout le monde adoroit les figures et les statues des démons , et que ce peuple particulièrement étoit très-enclin à l'idolâtrie ; et tellement que Jérémie compare la passion qu'il avoit pour cela , à l'ardeur avec laquelle les ânes sauvages poursuivent leurs femelles au temps de leurs amours. Us s'y adonnèrent si fort, que jusqu'au règne du roi Ezéchias ils adoroient le serpent d'airain que Moïse avoit fait fondre dans le désert ; ce fut donc pour cette raison que ce législateur très-prudent et très- sage, qui avoit assez de connoissance des mauvaises inclinations de ce peiw
pte , leur voulut ôter celte occasion d'idolâtrie , en se faisant des images ou des statues. Mais maintenant que nous sommes si éloignés de ces occasions , quel péril y a-t-il de nous représenter les images de notre rédemption ?
Vous voyez par là comme les docteurs des Hébreux, pour confirmer ces malheureux peuples dans leur erreur, diffament notre religion , et nous reprochent faussement que nous sommes idolâtres , et que nous adorons les images , quoique nous soyons si éloignés de cette malheureuse pensée, que nous souffririons plutôt mille morts que de commettre un tel péché. C'est pourquoi les personnes qui veulent connoître la vérité, et qui croient avoir tant soit peu de jugement, ne se devroient pas laisser tromper à ces fausses apparences, ni croire témérairement et légèrement, non pas même prêter l'oreille aux faux témoignages que nos adversaires rendent contre nous ; mais plutôt s'informer des docteurs de notre religion , et leur demander l'explication des "choses que nous professons.
Le GATÉciiuMkNE. C'est maintenantque je suis content, et que j'ai l'esprit en repos , fortifié et consolé par la connoissance si claire que vous m'avez donnée de ces grandes vérités , desquelles dépend tout mon bonheur et mon salut tout entier; car encore que par la lumière de la foi j'en eusse une entière et ferme certitude , je vous avoue néanmoins que par l'explication que vous m'avez donnée de ces mystères , mon cœur en est tout de nouveau demeuré ravi de joie et de consolation; c'est pourquoi je rends des grâces in-
finies à ce Père des lumières, qui parte ministère de votre doctrine a illuminé et mis mon esprit dans une tranquillité parfaite. Mais tout ce que vous m'avez enseigné ne m'empêche pas de vous faire encore une question, qui sera, s'il vous plaît, pour la première de nos conférences.
XIIL* DIALOGUE.
Ou il est traité des deux états de l'Eglise chrétienne > c est- à- dire de celui ou elle était au commencement* et de celui ou elle se trouve aujourd'hui.
Le Catéchumène. J 'ai deux choses à vous proposer, qui me semblent de très-grande importance. Vous sa* vez bien que toutes les prophéties nous avoient prédit qu'après la venue de notre Sauveur, la sainteté et la justice dévoient fleurir dans le monde, et qu'il paroîtroit des hommes si saints et si vertueux , que , selon Isaïe (c. 61 ) , « tous ceux qui les verroient les pour- » roient reconnoître pour tels , et qu'ils donneroient » gloire et louange à Dieu pour cela. » Or je voudrois vous demander où est cette grande sainteté , car nous ne la voyons point dans la plus grande partie du monde chrétien ; de sorte que je ne trouve point en ceci l'accomplissement de ces prophéties. Je vous demande aussi un autre éclaircissement touchant le nombre des fidèles , car après avoir bien considéré les Ecritures des chrétiens , il me semble qu'if devoit être beaucoup
plus grand, et que le règne de Jésus-Christ devoit avoir plus d'étendue que nous ne lui en voyons. Je vous demande, s'il vous plaît, satisfaction sur ces deux points. Le Docteur. Vous auriez pu être satisfait sur la première de ces deux demandes , si vous aviez bien remarqué ce que j'ai dit des actions que notre Sauveur devoit faire en ce monde ; car dans un des traités de ces actions , j'ai fait voir si clairement la sainteté qui a fleuri dans ces bienheureux temps de la primitive Eglise , qu'on ne sauroit la souhaiter plus parfaite , et toutes les histoires des plus grands auteurs de ce tempslà en sont pleines; car en commençant par Jérusalem, saint Luc parlant de la sainteté qui y étoit (Act. 2) , raconte «que tous les fidèles n'avoient qu'un cœur et » qu'une âme en Notre -Seigneur; et qu'après avoir » vendu tous leurs biens , ils en apportoient le prix » aux pieds des apôtres , afin de le distribuer aux pau- » vres. » Saint Paul parlant des mêmes fidèles , dit aussi (Hebr. 10) : «qu'ils souffroient avec joie qu'on » leur ôtât leurs biens , et qu'on les outrageât à cause » de la confession de leur foi.» Pour les fidèles d'entre les Juifs qui avoient reçu la foi , et qui s'étoient retirés auprès d'Alexandrie, Philon , auteur très-célèbre de la même nation , en écrit les merveilles que nous vous avons naguères racontées; et saint Basile aussi -bien que saint Augustin , parlent très-avantageusement des autres fidèles qui étoient répandus dans toute la terre d'Egypte , appelant même les manichéens à témoin de cette vérité , quoiqu'ils écrivissent contr'eux , la chose étant si généralement connue , que les hérétiques mê-
S>4o CATÉCHISME DE GRENADE.
mes , leurs plus grands ennemis , ne la ponvoient dé* fcavouer. Saint Jérôme écrit aussi particulièrement la vie de ces saints moines dans son épître à la vierge Eustochion, et saint Chrysostôme ne le fait pas avec moins d'élégance en plusieurs endroits de ses homélies; mais Théodoret qui vivoit cinq cent cinquante ans après la nativité de notre Sauveur, a écrit fort au long dans son histoire religieuse la vie des saints qui florissoient en Grèce. C'est dans cette vie où il dit: « Qu'il y avoit alors plusieurs monastères composés » de deux cents vierges qui demeuroient ensemble, » et qui étoient quelquefois davantage , lesquelles n'ai> voient pour lit que quelques nattes , et pour office » que l'occupation continuelle de leurs mains à la lai- » ne, et de leurs bouches à chanter les louanges de » Dieu. ;> Il dit que ce n'étoit pas seulement en Grèce qu'il y avoit de ces monastères , il y en avoit par tout l'orient ; tellement que la Palestine , l'Egypte , le Pont, la Syrie, la Cilicie et la Mésopotamie en étoient remplis, et même toute l'Europe; l'Italie aussi qui fait partie de l'Europe a eu ses saints particuliers, desquels saint Grégoire , qui vécut après Théodoret , a écrit la vie dans les quatre livres de ses dialogues. Par là tout le monde peut voir combien la sainteté florissoit en ces bienheureux temps; mais cela ne se connoîtra pas moins par ce nombre infini de martyrs qui souffrirent pour la confession de la foi dans toutes les parties du monde. Ce qu'il y a de plus admirable en ceci est, que tous ces saints étoient presque descendus de gentils et d'idolâtres; et en cela nous voyons
l'accomplissement
l'accomplissement des prophéties d'Isaïe, qui avoit annoncé qu'à la venue de notre Sauveur les loups s'assembleroient avec les agneaux, que les arbres stériles et sauvages se changeaient en des arbres fructueux , les déserts et terres incultes en des terres fertiles , et les lieux secs et arides en des ruisseaux et en des fontaines d'eau vive, pour nous faire entendre par ces comparaisons le grand changement de vie des hommes farouches et sauvages de ce temps -là, lesquels changeant leurs mœurs diaboliques , meneroient une vie céleste et angéiique.
Notre Sauveur qui n'abandonne jamais son Eglise , a fait succéder à ses saints de la primitive Eglise les saints ordres des Augustins , des Chartreux, de saint Benoît, de saint Bernard, de saint Dominique et de saint François , et plusieurs autres semblables dans les chroniques desquels nous voyons les vies de plusieurs très-saints personnages , qui ont principalement fleuri dans la naissance de chacun de ces ordres ; et nous ne manquons pas encore aujourd'hui dans la chrétienté et en toutes sortes de conditions , tant de laïcs que d'ecclésiastiques, de plusieurs personnes ornées de tant de vertus et de piété , qu'elles nous donnent de grands motifs , aussi- bien que de grands exemples par la pureté de leur vie , de louer et de glorifier Dieu. Que s'il y a maintenant moins de ferveur et de sainteté qu'il n'y en a eu dans les commencemens , c'est un défaut de la condition des choses humaines qui ne demeurent jamais dans le même état : cela s'est vu , aussi-bien qu'aujourd'hui , dans la conduite des env. Q
fans d'Israël , lesquels , après leur entrée dans la terre de promesse, persévérèrent fidèlement dans le service et dans la reconnoissance de ce qu'ils dévoient à Dieu , tandis qu'ils eurent le souvenir récent des merveilles que sa bonté avoit opérées en leur faveur, pour leur faire obtenir cette conquête ; mais le temps n'en eut pas plutôt effacé la mémoire , qu'ils commencèrent à déchoir de cette pureté de vie, pour s'abandonner au culte des idoles.
Et pour ce qui est de la prophétie que vous m'avez alléguée d'Isaïe, laquelle parle de la sainteté des fidèles 9 je vous réponds que ni cette prophétie, ni les autres semblables, ne se doivent pas entendre généralement de tout le nombre des fidèles ; car le monde ne sera jamais sans péchés et sans pécheurs : il la faut seulement expliquer de ceux qui auront voulu tirer quelque profit de la doctrine , des remèdes et des sacremens que Jésus Christ a apportés au monde , pour opérer par leur moyen notre sanctification , sans l'expliquer de ceux qui par leur négligence ou par leur faute n'auront pas voulu s'en prévaloir. Cette explication est tout-à-fait conforme au style et à !a manière de parler des prophètes; car je vous ai déjà dit une autre fois, que souvent dans un même chapitre ils proposent de grandes faveurs , qui sont aussitôt suivies d'épouvantables menaces; mais quoiqu'ils proposent toutes ces choses en parlant en général h tous , nous devons néanmoins entendre que les faveurs regardent les gens de bien, comme au contraire les menaces sont pour les médians et pour les infidèles; tellement qu'en
ce sens , lorsque le prophète dit : «Que les fidèles au » temps du Messie seront tels, que tous ceux qui les » verront les connoîtront aussitôt , et prendront occa- » sion sur l'innocence de leur vie de glorifier Dieu ,» il entend parler de ceux qui voudront tirer quelque profit des remèdes que le Fils de Dieu a apportés au monde , et non pas de ceux qui par leur négligence ou par leur faute s'abandonneront aux vices. La ressource ordinaire dont use la philosophie humaine , et que la nature même nous enseigne , est la même qui nous apprend à expliquer de la sorte ces passages; car par les choses claires nous allons à celles qui sont obscures , et par les certaines aux incertaines ; et puisque nous avons ci-devant prouvé par des prophéties trèscertaines et par des signes très-évidens , que le Sauveur éloit déjà venu au monde, nous devons expliquer cette prophétie de telle sorte , qu'elle ne nous oblige point à nier tout ce que nous avons déjà prouvé très clairement , et par ce moyen la vérité de toutes les prophéties demeurera en son entier.
Le CATÉcntJMiiNE. Je ne vois pas qu'il y ait plus rien à opposer à cette réponse , tant elle est conforme au style ordinaire de l'Ecriture et à la raison; car ce seroit une pure extravagance, de penser que tous ceux qui ont reconnu le Messie seront saints , et dans l'état d'une vertu consommée , ceci étant un des avantages de la vie éternelle que nous espérons : mais tandis que nous serons dans celle-ci , environnés de chair et de sang, formés et conçus en péché, encore que par la vertu de la grâce de Jésus- Christ il y ait plusieurs
gens de bien , néanmoins par le défaut de la nature corrompue il y aura toujours plusieurs méchans , puisqu'il s'en est trouvé dans le ciel et dans le paradis , et dans l'école même de notre Sauveur. Mais puisque vous avez si bien satisfait à ma première demande , j'espère que vous ne me donnerez pas moins de satisfaction à la seconde , qui est de savoir comment la foi et le nombre des fidèles est venu à une si grande diminution?
Le Docteur. Pour répondre à cette question , j'aurois besoin d'un long discours , pour vous faire comprendre l'horreur que Dieu a des péchés , et la sévérité épouvantable dont il se sert pour les punir. Après cela vous ne trouveriez pas étrange qu'après tant de péchés qu'il' y a dans le monde, ce juge très- juste et très-équitable ait permis que le nombre des chrétiens se soit si fort diminué; mais parce que ce seroit une chose au-dessus de mes forces , je me contenterai de vous rapporter seulement une de nos histoires sacrées , qui vous fera assez connoître que ce sont nos seuls péchés qui ont causé cette diminution. Souvenez-vous un peu, je vous prie, de cette promesse si avantageuse et si magnifique que Dieu fit au patriarche Abraham , après qu'il se fut mis en état de lui sacrifier son fils Isaac; il lui dit : J'ai juré par moimême , que puisque vous navez pas pardonné à votre propre Fils pour l'amour de moi, je vous donnerai pour ce fils autant d'enfans qu'il y a d'étoiles
au ciel. Dieu confirma encore cette promesse au même patriarche, lorsqu'il le conduisit dans un champ, où il lui promit de multiplier le nombre de ses enfans comme la poussière de la terre : l'accomplissement de cette promesse commença dès la captivité d'Egypte; car il n'y eut que soixante petits-fils, ou arrièrepetits-fils qui y entrèrent; et durant l'espace de quatre cents ans ils furent tellement multipliés, qu'encore que par le commandement de Pharaon , tous les enfans mâles des Hébreux fussent jetés dans la rivière , néanmoins il sortit d'Egypte six cent mille hommes de combat , sans compter les femmes ni les enfans qui excédoient de beaucoup ce nombre. Depuis ce temps ils se multiplièrent tellement , qu'au temps de David et de Salomon l'Ecriture dit , que le nombre de ce peuple étoit égal au sable de la mer; de sorte qu'en la seule tribu de Juda il se trouva, après le dénombrement fait, cinq cent mille hommes de combat. En quoi vous voyez l'accomplissement bien exact de la parole et de la promesse de Dieu; mais qu'arriva-t-il depuis? Les péchés de ce même peuple se multiplièrent de telle sorte , qu'après que Dieu les eut tolérés plusieurs années, et qu'il eut envoyé plusieurs prophètes et divers châtimens sur eux pour les ramener à son service , sans rien avancer, à la fin il abandonna les dix tribus qui s'étoient séparées de la maison de David, et les livra sous la puissance du roi d'Assyrie, qui les dispersa par toutes ses terres dans un perpétuel esclavage. La tribu de Juda restoit encore dans le même pays où étoit située la ville de Jérusalem, et ce temple
très-magnifique de Salomon : elle devoit sans doutfc se faire sage par le malheureux exemple des autres, mais elle n'en fit rien; au contraire,, ayant suivi la trace de ses frères , et imité leurs péchés > elle souffrit les mêmes peines qu'avoient endurées les dix autres , ainsi qu'elle en avoit été menacée de la part de Dieu par Ezéchiel , ce prophète ayant dit (c. a5) : Tu as suivi le même chemin de la sœur (qui étoit le peuple des dix tribus), et je te donnerai aussi à boire le même calice quelle a bu; ce qui leur arriva. Nabuchonodosor étant venu mettre le siège devant Jérusalem, dont le peuple souffrit une faim si enragée, que les mères vinrent à manger la chair de leurs enfans , ainsi qu'en parle Jérémie dans ses lamentations, où il dit : Les mains charitables et miséricordieuses des mères ont fait cuire leurs propres enfans , et elles s'en sont nourries dans la destruction de mon peuple. Enfin cette superbe et puissante cité de Jérusalem fut entièrement rasée , et ce magnifique temple si célèbre par tout le monde , à la construction duquel Salomon avoit employé plus de cent cinquante mille hommes, fut brûlé et réduit en cendres , avec le tabernacle et l'arche du testament, et toutes les autres choses qui y avoien tété mises par l'ordre et par le dessein de Dieu , sans qu'il restât dans tout le royaume ni autel, ni temple , ni peuple par qui Dieu fût honoré > ayant presque tous été menés captifs à Babylone avec leur roi. Ainsi ce grand peuple dont le nombre'avoit été presque infini, fut réduit à une telle diminution, qu'après soixante-dix ans de captivité, lorsque Cyrus , roi des Per-
ses , vint à délivrer ce peuple , afin qu'il allât repeupler Jérusalem et rebâtir le temple, il n'y retourna pas plus de quarante mille hommes, ainsi qu'il est écrit au livre d'fisdras. Tout cela leur a voit été prophétisé par Moïse, lequel leur ayant dit une fois : Je ne saurois tout seul supporter la charge d'un si grand peuple, car Dieu vous a multipliés comme les étoiles du ciel9 il leur dit après, Dieu parlant par sa bouche : Si vous n observez mes commandemens , j'enverrai contre vous toutes les plaies d'Egypte, jusqu'à ce que vous soyez entièrement détruits , et je vous réduirai à un très-petit nombre, vous qui étiez comme les étoiles du ciel (Deut. 2# ). Ceci eut l'effet qui àvoit été prophétisé dans cette captivité de Babylone, et ces trois saints jeunes hommes que le roi de Babylone fit jeter dans le feu pour n'avoir pas voulu adorer sa statue, le confessèrent ainsi. Tandis qu'ils étoient environnés de flammes sans se brûler, ils faisoient leurs prières à Dieu pour la liberté de son peuple, lui alléguant ce serment et cette promesse solennelle qu'il avoit faite à leurs pères, de multiplier leurs enfans comme les étoiles du ciel: [Dan» 3.) Pourquoi , Seigneur, disoient-ils , sommes -nous venus à une plus grande diminution que toutes les autres nations du monde , et pourquoi sommes-nous aujourd'hui les plus méprisés et les plus oppressés qu'il y ait sur la terre , si ce n'est à cause de nos péchés ? Il n'y a maintenant ni prince , ni prophète , ni sarifice , ni lieu sacré ou nous puissions faire nos offrandes , si nous ne sommes reçus charitablement de vous, Seigneur, en esprit
d'humilité, et ayant Came contrite. Voilà le vrai et unique sujet de cette grande diminution . les péchés en lurent la cause ; et ce qui est encore pis , c'est que Dieu n'ayant dans tout le royaume de Judée qu'un seul temple et un seul autel, où il étoit adoré, il ne se soucia point de conserver ce lieu lorsque les péchés se mirent entre lui et son peuple; c'est de quoi Jérémie se plaint si fort dans ses Lamentations, lorsqu'il dit : Le Seigneur a abandonné son autel 9 et a maudit le lieu ou il étoit sanctifié : car comme il n'avoit pas choisi la nation pour l'honneur du lieu , mais bien le lieu pour l'amour de la nation , il ne fit pas de difficulté de détruire le lieu , lorsque la nation ne s'en prévaloit plus pour sa gloire.
Le Catéchumène. Je sais fort bien toute cette histoire; mais que fait cela à la demande que je vous ai proposée , pourquoi le nombre des chrétiens est si petit, la rédemption de Jésus -Christ étant si abondante, et les promesses qui avoient été faites au monde à son avènement si magnifiques?
Le Docteur. Cette histoire répond très-pertinemment à votre question , parce que comme Dieu est aujourd'hui le même qu'il étoit en ce temps-là , puisqu'il ne peut y avoir en lui ni altération ni changement , il nous châtie à présent comme il faisoit alors. Car comme il promit anciennement à ces saints patriarches une multiplication infinie de leurs enfons, et que par succession de temps il accomplit sa paro-
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le , mais qu'ensuite lorsque les péchés vinrent à se multiplier, le peuple fut réduit à ce petit nombre que vous avez vu ; de même le Seigneur promit bien par la bouche de ses prophètes l'étendue du royaume de Jésus-Christ daus toutes les parties du monde, ce qu'il accomplit aussi , puisque même dès le temps des apôtres la prédication de l'Evangile avoit parcouru tout le monde. Saint Paul nous en rend un fidèle témoignage , lorsqu'il dit : [Col. 1. ) « Que l'Evangile » avoit été prêché à toutes les créatures qui étoient j> sous le ciel , et que cette prédication avoit fait par- » tout du fruit»; et c'est de quoi le prophète Isaïe s'étonnoit, disant (c. 24) : Nous avons ouï jusqu'aux extrémités de la terre les louanges et la gloire du juste, c'est-à-dire de Jésus-Christ , lequel par excellence est appelé juste; et le prophète admire en cet endroit la promptitude avec laquelle la prédication de l'Evangile et de la gloire de Jésus-Christ s'étoit étendue jusqu'aux extrémités du monde. Il témoigna le même étonnement , lorsqu'il dit : Qui sont ceux-ci qui volent comme la nue? Il appelle nuées les prédicateurs de l'Evangile , lesquels ainsi que les nuées parcouroient toute la terre , l'arrosant de l'eau du ciel , aGn qu'elle produisît des fruits d'une vie éternelle. Depuis les apôtres , les persécutions des tyrans s'augmentant , le nombre des fidèles s'augmentoit aussi chaque jour à proportion ; car comme dans le temps de la plus grande persécution des Egyptiens contre les enfans d'Israël, l'Ecriture dit que Dieu lesmultiplioit davantage : ainsi se multiplioit de plus en plus le nombre des fidèles
par la persécution des tyrans, jusqu'à s'étendre dans toutes les parties de la terre. Mais deux siècles après, lorsque les tyrans étant éteints, les empereurs chrétiens , cornme Constantin et les deux Théodose , et leurs semblables vinrent à leur succéder , ce fui alors que l'Evangile s'étendit encore davantage par loutela terre; tellement qu'à la fin tous les temples et tous les autels des démons furent ruinés et mis par terre; leurs idoles brûlées, mises en pièces , et eux chassés du monde. Et par là celte prophétie de Zacharie fut entièrement accomplie : Je bannirai de la terre le nom des idoles 9 et il nen restera plus aucun souvenir 9 et cette grande victoire étoit réservée pour le seul Messie.
Mais après que l'Eglise eût étendu ses branches par tout le monde , après qu'avec le nombre des fidèles s'accrurent aussi les richesses et les prospérités temporelles par la faveur des empereurs, on vit croître en même temps le faste , l'avarice , les plaisirs du corps et l'ambition , et avec celle-ci ses filles légitimes , qui sont les querelles , les haines 3 les envies et toutes sortes de tromperies; et de cette sorte nous vîmes sur nous-mêmes l'effet de ce que Moïse avoit prophétisé au peuple juif, en lui disant: [Deut. 32.) Le peuple aimé de Dieu s* est en graissé , et après s'être bien engraissé , enrichi et augmenté 3 il a abandonné son Dieu , C auteur de son être et de son salut» Il semble que le monde ait toujours été d'une même sorte, tellement que les mêmes causes' concourant , il ne faut pas trouver étrange que les mêmes effets s'ensuivent, si ce n'est que Dieu y intervienne par des privilège*
particuliers de sa grâce. Ceci semble être arrivé en cette occasion , où la prospérité a été la plus véritable cause de noire ruine, comme elle l'a presque été de toutes les républiques du monde : les péchés s'étant donc multipliés par la prospérité» dans l'excès que nous pouvons remarquer par la lecture de toutes les histoires anciennes , et que nous avons sujet de déplorer dans ce malheureux temps, que doit fa;r< ce trèséquitable juge en une pareille occasion , sinon de prononcer le même arrêt et de permettre par un très-juste jugement, que ceux qui ont laissé leur foi dans l'oisiveté, perdent les fruits qu'elle devoit produire si elle n'eût pas été négligée? C'est un témoignage qui nous est rendu par toutes les Ecritures. Dans l'Apocalypse, Dieu envoie menacer quelques Eglises, si elles ne font pénitence et si elles ne se corrigent des péchés dont il les avertit (c* 5) : « Qu'il viendra contre elles s et qu'il » changera le chandelier de lieu. » Or ce terme de changer le chandelier de lieu , .c'est le priver du flambeau et de la lumière de la foi , et la faire passer ailleurs ; ce qui est la pi us grande des punitions que nous pou vons recevoir delà main de Dieu , puisque par l'extinction de la foi, c'est fermer entièrement la porte à notre salut. Dans l'Evangile, notre Sauveur dit que celui qui a, recevra encore davantage ; mais que celui qui n'a rien , perdra même ce qu'il semble avoir (Luc. 8.) ; c'est-àdire , que celui qui use bien des dons qu'il a reçus , et qui en fait son profit, en recevra davantage; mais celui qui n'a pas , c'est-à-dire , celui qui ne sait pas se prévaloir des biens qu'il a reçus., sera frustré de ce
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qu'il pense tenir, savoir de la foi et de l'espérance qui demeurent encore dans l'âme après la pertejdela grâce après le péché. Ceci nous est montré bien clairement dans la parabole de ce serviteur négligent , « qui tenoit » le talent de son maître enveloppé dans un mou- » choir , sans le faire profiter : le maître commanda » qu'on le lui ôtât , et qu'il fût donné à celui qui en » avoit reçu dix , et qui les avoit bien ménagés. » Or, quel peut être ce talent avec lequel on acquiert les biens de la grâce et de la gloire, sinon la lumière de la foi , qui nous est donnée pour cela', et qui s'augmente dans l'âme de celui qui en sait tirer son profit, et se perd au contraire dans celui qui ne sait pas s'en prévaloir? La même chose nous est aussi enseignée par l'Apôtre, lorsqu'il dit : [Rom. 1. ) « Que la colère de » Dieu est déclarée dans l'Evangile contre l'impiété » des hommes qui retiennent la vérité de Dieu dans » l'injustice;» c'est-à-dire, que la vérité de la foi étant un don de Dieu aussi grand qu'il est, (puisqu'il nous enseigne la voie de la vie éternelle) si nous ne faisons pas ce qu'elle nous enseigne , c'est comme qui la tiendrait prisonnière , afin qu'elle ne puisse pas faire ce qu'elle feroit si elle étoit libre. C'est pour cela que les méchans méritent justement d'être privés de ce précieux talent, puisqu'au lieu d'en tirer leur profit, ce talent attire au contraire sur eux une plus grande damnation, parce que le serviteur qui sait la volonté de son maître, et qui ne la fait pas , sera 9 comme dit notre Sauveur, ( Luc. 22. ) plus sévèrement puni que telui qui ne la connoît pas; et ce châtiment era la
privation de la lumière dont il n'a pas su se prévaloir. Ceci a été bien expressément enseigné par le même apôtre , lorsqu'il a dit: Que les médians n'ayant pas suivi la vérité pour être sauvés par sonmoyen , Dieu permettra quils soient trompés par diverses erreurs s afin que quittant la vérité de Dieu, ils croient les mensonges du diable. Vous pouvez , par ce que je vous ai dit , comprendre la cause de notre chute et de la vôtre, qui n'est autre que nos péchés, et le peu de soin que nous avons eu les uns et les autres de tirer quelque profit comme nous devions des lumières et du talent de la foi , aussi-bien que du secours et des faveurs qu'elle nous donne pour accomplir les commandemens de Dieu. Cela nous est divinement enseigné , outre les autres autorités que nous avons rapportées par cette parabole de la vigne d'Isaie : « Dieu » dit qu'il l'avoit plantée de sa main, qu'il l'avoit en- » fermée d'une haie, qu'il avoit bâti au dedans une » tour et un pressoir, et qu'après cela il s'attendoit » d'en recueillir les fruits ; mais qu'au lieu de raisins , » elle ne produisit que du verjus. » Cela veut dire , qu'au lieu de la douceur des bonnes œuvres , elle ne donna que l'aigreur des mauvaises ; c'est pourquoi le Seigneur ajoute, qu'il rompra la cloison de sa vigne, qu'il en abandonnera le soin, et qu'elle demeurera exposée aux pillages , et à être foulée aux pieds ; qu'il ne la fera plus tailler, ni bêcher , qu'il commandera aux nuées du ciel de ne verser plus ses eaux sur elle; c'est à-dire ; qu'il la privera de la culture et des bienfaits de sa grâce; et qu'ainsi elle sera toute couverte de
ronces et d'épines, qui sont les vices et les péchés. Nous voyons que ceci a été accompli à la Irttre par la captivité des dix tribus d'Israël que Dieu abandonna pour les livrer au roi d'Assyrie ; et par ce moyen elles furent dépouillées de toutes les faveurs et de tous les secours qu'elles recevoient de la grâce pour l'exécution des commandemens de Dieu; c'est-à-dire du temple, des prêtres , des sacrifices , des prophètes et de la loi „ si bien qu'elles se virent à la fin privées de tous les autres bienfaits qu'elles avoient reçus par la lumière de la foi,
Je vous demande maintenant lequel des deux peuples vous semble avoir reçu de plus grands bienfaits ou de plus grandes assistances de Dieu , pour mener une vie sainte ? croyez vous que ce soit l'ancien jpjeuple juif, ou le nouveau peuple chrétien?
Le CATÉCHUMfcisE. Vous sa vez cela mieux que moi.
Le Docteur, Il n'y a point de comparaison de l'un à l'autre , parce que les Juifs n'avoient que les ombres , au lieu que nous avons la lumière; ils n'avoient que les figures, et nous avons la vérité; ils n'avoient que la loi , et nous avons l'Evangile; ils n'avoient que la lettre qui tue , et nous avons l'esprit qui donne la vie; ils n'avoient que les sacrifices des animaux, et nous avons le sacrifice du vrai agneau qui est Jésus- Christ, lequel est chaque jour offert pour nous dans l'Eglise; ils n'avoient qu'un seul sacrement qui étoit celui de la circoncision , et nous en avons sept qui
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possèdent et donnent la grâce à tous ceux qui sont en élat «le la recevoir; et entre tous ces sacremens , le très-divin sacrement de l'autel , que nous pouvons recevoir autant de fois que nous voudrons. Mais pardessus tout, nous avons le mystère ineffable de l'incarnation et de la passion du Fils de Dieu , par lequel nous pouvons comprendre la grandeur de l'amour qu'il a pour la vertu , et la haine qu'il a pour le vice; puisque c'est pour cela seulement qu'il est descendu du ciel en terre , qu'il s'est revêtu d'une chair humaine , et qu'il est mort sur une croix : à quoi donc estce que les chrétiens ne sont point obligés, ayant été secourus et même prévenus de tant et de si puissantes faveurs , pour embrasser la vertu et fuir le péché?
Maintenant pesez bien , je vous. prie , ce que je m'en vais vous dire. Si les dix tribus de votre peuple , car je désire les prendre pour exemple , furent abandonnées de Dieu et chassées de la terre des Cananéens, que Dieu leur avoit donnée, et livrées au roi d'Assyrie; et si elles furent dispersées par tout le monde pour avoir seulement négligé la lumière de la foi et de la loi qu'elles avoient reçue, avec les sacrifices et les cérémonies qui y étoient attachés; que vous semblet-il que méritent plusieurs chrétiens , qui ayant reçu des faveurs et des secours infiniment plus grands que ceux des Juifs pour bien vivre, vivent néanmoins plus brutalement que ne Ion t les païens, faisant leur dieu de leurs ventres. au>si-bien que de leur argent , de quelque honneur vain et imaginaire , et des plaisirs de leurs sens , et donnant pour un plaisir de bêtes cq
que Dieu a acheté par son sang précieux ? Ne vous semble- t-il pa* que ceux qui n'ont pas su se prévaloir de tous ces biens et de tous ces avantages , en doivent être privés ? c'est pour cela que je vous dis , mon frère , que non-seulement je ne m'étonne pas que ce juge très-juste ait permis qu'une si grande partie du peuple chrétien ait perdu la foi , qu'au contraire je lui rends grâces de tout mon cœur pour ce qui nous reste de sain dans notre religion parmi une corruption que nous y voyons si grande , qu'elle est presque générale. Car vous savez bien que Dieu ne change pas avec le temps , puisque mille ans ne sont devant lui que comme le jour d hier qui n'est plus. S'il est donc vrai qu'il ait châtié, comme nous avons vu , son peuple choisi fi ce peuple descendu de la race d'Abraham , son grand ami , et qui n'étoit assisté que de ce foible secours qui lui étoit donné par la loi pour bien vivre , que fera à votre avis ce même juge contre plusieurs chrétiens qui s'abandonnent à toutes sortes de vices , après avoir reçu tant de puissans secours pour les surmonter , puisque même cette sentence de notre Sauveur est très-véritable , qu'on demandera plus de compte à celui qui aura plus reçu ?
Le Catéchumène. Je suis entièrement convaincu par cette raison , et tellement que je ne m'étonne plus de la grandeur de ce châtiment et de cet abandon à tant d'hérésies , et à une si grande diminution du peuple chrétien ; au contraire j'admire bien plutôt comment les châtimens ne s'étendent pas plus loin , la plupart des hommes étant devenus tellement insensibles , qu'ils
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lie s'aperçoivent pas seulement de ces ehâtimeus si terribles et si rigoureux, bien loin cle se corriger.
Le Docteur. Vous voyez donc , mon frère , la preuve très-claire, que si tant de nations ont perdu le don de la foi, il n'en faut attribuer la cause qu'à la négligence qu'elles ont apportée à se prévaloir des grâces qu'elles avoient reçues. Les docteurs disent que la théologie est une science spéculative et pratique tout ensemble , parce qu'elle nous enseigne et ce que nous devons croire , et ce que nous devons faire. La même chose se trouve dans l'habitude de la foi qui nous enseigne ces deux mêmes choses; tellement que si nous la laissons oisive , elle vient enfin 5 se perdre entièrement, en faisant des choses contraires à elles mêmes. Si vous ne mettez pas le fer en usage , il se couvre aussitôt de rouille qui le gâte; et le cheval qui est dressé pour la course, s'il n'est tenu en haleine, se^erdpar l'oisiveté dans l'écurie; ainsi il n'est pas étrange que Dieu permette que nous perdions la foi , si nous ne l'employons pas aux choses pour lesquelles elle nous a été donnée ,' c'est-à-dire , pour gouverner et conduire notre vie.
Le Catéchumène. Vous m'avez prouvé ceci nonseulement par des raisons , mais aussi par des témoignages si clairs et si évidéns de l'Ecriture, qu'il n'est pas possible que ceux qui auront la foi le puissent nier, puisque le Saint-Esprit témoigne lui-même avec tant de certitude , que la perte de la foi est une des peines du péché.
Le Docteur. Mais la raison ne manque pas aussi
pour cela, y ayant un fort grand nombre d'hommes tellement enclins aux vices et aux plaisirs sensuçls , et qui ont contracté en cela de si longues et si fortes habitudes, qu'il leur semble qu'on ne puisse pas vivre autrement qu'ils font, la dépravation de leurs mœurs , confirmée parla longue habitude de pécher, leurfaisant croire ce mensonge , et les tenant si étroitement pris et enchaînés dans les vices , qu'ils ne trouvent point de moyens pour en sortir. Ces gens-là sont dans une disposition très-proche à perdre la foi; car s'étant déjà engagés dans les vices et dans les plaisirs (quoique ce ne soit pas sans quelques remords ni sans crainte des jugemens de Dieu et des peines de l'enfer) , s'il vient quelque hérétique qui nie ou l'immortalité de l'âme ou bien la providence divine , ils sont en grand péril d'embrasser cette erreur , pour se tirer de l'âme* cette épine qui les pique sans cesse , et pour dormir en repos dans l'ordure de leurs péchés. Je ne doute point que ce n'ait été pour ce sujet que tant de gens ont suivi la doctrine d'Epicure , qui nioit ces deux vérités , comme un homme brutal et ignorant qu'il étoit , et qui n'avoit jamais eu la moindre connoissance delà philosophie; et néanmoins il eut tant de disciples et de sectateurs de son erreur, et fut si généralement estimé, que la plupart portoient sa figure gravée sur des anneaux et dans leur vaisselle d'argent , disant que c'étoit le seul de tous les grands hommes de l'antiquité qui avoit atteint à la connoissance de la vérité , et qui avoit délivré le genre humain des vaines craintes. La raison de ceci est la
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grande force qu'a l'amour pour aveugler la raison , à cause de la grande et de l'étroite correspondance qu'il y a entre l'entendement et la volonté. C'est pour cela même que la volonté étant fort attachée à une chose de laquelle elle ne peut se priver sans une extrême peine, l'entendement pour délivrer sa#sœur de cette peine , trouve aussitôt des raisons pour justifier son désir, bien qu'il soit contraire à la foi; et cela n'est que trop prouvé par une infinité d'exemples que nous avons en ce malheureux siècle. En effet, ceux qui croient que la foi seule sans les œuvres est capable de nous sauver, ont les mêmes raisons pour vivre dans une entière liberté de pécher, que ceux qui nient la providence de Dieu et l'immortalité de l'âme; c'est pour cela qu'une nouvelle lumière parut pour nous éclairer, lorsque ce blasphème fut prêché au monde, que la foi seule étoit suffisante.
Le Catéchumène. Cette raison ne satisfait pas moins mon esprit que la précédente ; tellement que l'une et l'autre viennent à conclure nécessairement, que la multitude des péchés fait que les hommes perdent la lumière de la foi.
Le Docteur. Vous croiriez encore bien mieux ceci, si vous pouviez comprendre l'horreur et la haine épouvantable que Dieu porte aux péchés, et combien rigoureusement il les châtie; et je pourrois, si le temps me le permettoit , vous alléguer des exemples étranges de cette vérité ; et néanmoins encore ne puis-je m'em pêcher de vous rapporter ici un passage du prophète Ezéchiel 9 lequel je voudrois bien qu'on écrivît dans
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toutes les places et dans tous les carrefours, afin que les hommes vissent 5 quel péril s'exposent ceux qui ont la témérité de s'élever contre Dieu. Le Seigneur voulant donc annoncer à son peuple par ce prophètela rigueur des chàtimens qui luiétoient préparés a cause de ses péchés , «parlant avec le même prophète , lui dit (6*. 5) : t Toi, fils de l'homme, prends un rasoir bien » tranchant , et en coupe les cheveux de ta tête et le » poil de ta barbe ; et prenant une balance , tu les » pèseras et les diviseras en trois parties égales : de » ces trois parties , tu en brûleras une au milieu delà t> place , tu couperas l'autre avec un couteau à l'en- » tour de la première , et tu jetteras et répandras l'au- » tre en l'air ; tu tireras après cela ton épée hors du » fourreau , et iras contre tes cheveux, tu en prendras » un petit nombre , et les attacheras à un bout de ta » robe ; tu en prendras encore quelque peu d'autres , » et les jetteras au milieu du feu , et de là il sortira » des flammes contre toute la maison d'Israël» : voilà quelle est la parabole. Le même Seigneur en ajoute aussitôt l'explication, disant : « Ceci est la cité de h Jérusalem que j'ai établie au milieu des gentils , et » elle a méprisé mes jugemens et mes commande- » mens , et s'est faite pire qu'eux ; c'est pourquoi le » Seigneur a dit : Puisque vous avez surpassé les gen- » tils mêmes qui sont autour de vous en méchanceté P » je ferai justice de vous en présence des mêmes gen- » tils , et ferai pour punir vos abominations ce que je » n'avois point encore fait, ni ne ferai à l'avenir; car » les pères mangeront leurs enfans au milieu de toi ,
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h et les enfans mangeront leurs pères. Je rendrai » mes jugemens sur toi, je répandrai à tous vents ce » qui restera de toi, et ne te pardonnerai point. Je » suis vivant , dit le Seigneur , parce que tu as me- ?) prisé mon saint nom par toutes tes offenses et par » toutes tes abominations; je te mettrai aussi en piè- » ces : je ne te pardonnerai point, ni n'aurai point » compassion de toi. La troisième partie de toi mourra » de peste , l'autre sera consumée par la faim ; et l'au- » tre qui restera , sera dissipée par l'air : je tirerai » mon épée contre eux, et je déchargerai ma fureur » sur toi; mon indignation se déchargera contre loi , et » je me consolerai dans tes châtimens ; l'on connaîtra » que j'ai ordonné tout ceci par mon zèle , lorsque je » déchargerai mon indignation contre toi. Je ferai » que tu seras une terre déserte et l'opprobre de tou- » tes les nations qui sont autour de toi , et de tous » ceux qui passeront devant toi. Tu seras l'oppro- » bre , le blasphème, l'exemple et un sujet d'éton- » nement et de terreur pour tous les peuples qui de- » meurent près de toi., lorsque j'exécuterai mes ju- » gemens contre toi dans ma fureur , dans mon indi- » gnation et dans les châtimens de ma colère. Je suis » le Seigneur qui l'ai ainsi résolu , et ma justice se » connoîtra lorsque j'enverrai contre toi des flèches » très-pernicieuses de famine , lesquelles seront mor- » telles; je les enverrai pour te détruire, et j'enver- » rai avec la famine des bêtes furieuses contre vous , » qui vous tueront , et j'enverrai encore contre vous 3 la peste , le sang et le glaive. » Toutes ces parole*
sont de Dieu et proférées par la bouche d'Ezéchîel ; elles nous font voir bien clairement la haine et l'horreur épouvantable que cette bonté infinie porte aux médians et à leurs méchancetés.
LeCatï;chumène. Je suis certainement épouvanté de ces terribles paroles et de ces menaces de Dieu par son prophète. Qu'est-ce que j'ai entendu? Dieu estil tel ? sa colère est-elle de la sorte et sa fureur aussi? Telle la rigueur de sa justice , telles ses menaces , telle l'horreur et l'aversion qu'il a contre le péché , et telle la vengeance qu'il en prend. Et après ceci , quel sera l'homme , s'il a tant soit peu de foi , qui ne tremblera point au seul récit d'un châtiment si nouveau et si ex traordinaire , que les pères mangeront leurs enfans et lesenfans leurs pères , et tout le reste qui est contenu en cette prophétie ?
Le Docteur. Vous voyez en ceci avec combien de raison l'Apôtre a dit, que c'étoit une chose horrible que de tomber entre les mains de Dieu; c'est cela même que David a appuyé de son témoignage, lorsqu'il a dit ( Ps. 8<j) : Qui est-ce, Seigneur , qui connoîl la puissance de votre colère? et qui est-ce qui en peut mesurer et comprendre la grandeur? Mais que dirons-nous de cet étrange châtiment , lorsque Dieu permit que les vierges de Sion fussent violées parleurs ennemis , et qu'ils usassent abominablementdes jeunes garçons? Car ceci passe au delà des maux du corps, et donne jusqu'à l'âme: c'est plutôt une punition de
juge courroucé el ; d'ennemi, qu'une punition de père; le Seigneur même en parle de la sorte dans Jérémie , disant (c. 3o): Je t\ii blessé et t'ai frappé comme ennemi y d'un châtiment cruel. Dieu ayant donc permis que de si grands maux affligeassent son peuple , il a permis aussi dans sa juste indignation, que la foi se soit perdue en tant de parties du monde , pour îa punition des mêmes péchés.
Le Catéchumène. Mais ne seroit-il point à propos que Dieu pour son propre honneur relâchât de cette sévérité , et qu'il ne permît point que le nombre fût si petit de ceux qui l'adorent d'une foi véritable et sincère ?
Le Docteur. Je vous ai déjà dit, que si au temps passé Dieu n'a pas trouvé d'inconvénient à demeurer sans peuple, sans autel , sans sacrifices, lorsqu'il y a eu des péchés; quel inconvénient peut-il y avoir qu'il permette cette diminution de foi, maintenant que les péchés sont en si grand nombre ? Pour vous faire mieux comprendre ceci , il seroit nécessaire que je vous racontasse cette multitude de péchés qui régnent maintenant au monde ; mais parce que ce seroit une chose qui nous meneroit à l'infini , je vous dirai seulement avec une douleur extrême , qu'il me semble qu'une grande partie des chrétiens vivent aujourd'hui comme s'ils n'avoient aucune teinture du christianisme , comme s'ils n'attendoient point de Dieu , ni de jugement, ni de paradis , ni d'enfer, et comme si toutes choses finissoient avec cette vie; car leur abandon à toutes sortes de vices est si grand, leurs excès au boire ^
au mander , aux pompes , aux jeux , aux plaisirs charnels el deshonnêtes , si grands, que nous ne saurions nous empêcher en les voyant, d'en verser des larmes; car il seurble que nous soyons plutôt dans un pays de païens , que dans un pays de chrétiens. Mais que dirai-je de l'ambition, des délices, des voluptés sensuelles, de l'avarice, armée de mille sortes de tromperies , d'injustices et d'oppressions sur les pauvres (puisque c'est elle qui est la nourriture de tous ces excès el de cesdéréglemens) ? Or la providence ni les jugemens de Dieu ne dorment pas; au contraire, à mesure que les péchés s'avancent, les châtimens suivent; et en effet , d'où pensez-vous que toutes les calamités tant corporelles que spirituelles que l'Eglise a souffertes depuis sa fondation jusqu'aujourd'hui lui soient arrivées , si ce n'est en punition des péchés? Ne parloflh point du temps passé, jetez seulement les yeux sureequi se passe aujourd'hui , et vous verrez combien est rigoureusement châtié le peuple chrétien , soit par les hérésies ou par les autres malheurs qui lui sont arrivés Commencez par la Hongrie , passez en Allemagne , et suivez en Flandre , en Angleterre et en France, et vous y verrez les châtimens que Dieu a exercés dans tous ces pays par des hérésies étranges; la Castille et le Portugal n'ont pas été exemptes non plus de châtimens , quoiqu'elles soient exemptes d'hérésies, puisqu'elles ont souffert des famines, des pestes , des guerres , des naufrages, des perles de personnes illustres et remarquables, qui sont arrivées en ce temps; et afin que l'Italie même eût sa part au châtiment , la
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justice divine ne lui a-t-elle pas envoyé une si cruelle peste, qu'elle en a ravagé , comme vous savez, les plus belles parties ? Que dirai-je encore des catarrhes qui sont arrivés par-dessus toutes ces calamités , et qui ont parcouru toute l'Europe , avec des accidens si étranges, avec une si grande mortalité et un si grand ravage, qu'il ne se peut rien ouïr de plus effroyable ? Vous voyez pur là que la justice de Dieu est une justice invariable , qui coupe et tranche partout où elle trouve des péchés , sans avoir égard à la destruction ni des rois , ni des royaumes , ni des peuples , ni des provinces , puisqu'elle ne pardonna pas même à tout le genre humain au temps du déluge , les péchés s'étant multipliés à l'infini ; c'est pourquoi vous ne devez point vous étonner si la foi est aujourd'hui diminuée dans le monde , puisque les péchés qui svy commettent sont si grands : ils vont même tous les jours tellement en augmentant , que si nous n'avions des promesses très assurées que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise, il y auroit sujet de croire et de craindre que ce feu qui en a déjà brûlé une si grande partie , n'achevât de consumer tout le reste.
Le Catéchumène. Vous avez pleinement satisfait à ma demande , ayant confirmé les réponses que vous m'avez rendues par tant et de si puissantes raisons ,• par des exemples si pressans , et surtout par des témoignages si clairs et si évidens de l'Ecriture , qu'il ne me reste plus aucun doute , ni sur mes dernières questions , ni sur toutes les autres que je vous avois
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faii.es ci -devant ; c'est pourquoi je n'ai plus qu'à rendre des grâces infinies au Père céleste , qui a voulu que par le ministère de votre doctrine mon entendement ait été éclairé , mon âme consolée et ma foi confirmée ; de sorte qu'avec sa grâce cette doctrine me servira désormais de guide pour me conduire au bonheur de sa gloire , laquelle il a promise à tous ceux qui marcheront dans la voie de ses commandement. Que son nom soit donc à jamais béni, puisqu'élant si éloigné du bon chemin , il lui a plu de redresser mes pas dans le chemin de la vérité; et pour vous, mon père, je le supplie qu'il vous donne pour récompense les mêmes lumières et la même doctrine que vous m'avez départie.