‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foi (volume 2)Chapitre 7 sur 130 · XI.e DIALOGUE · texte numérisé non relu

XI.e DIALOGUE

De Cabolition des sacrifices et des cérémonies de la loi.

Le Catéchumène. Je trouve tant de douceur et tant de satisfaction dans la connoissance des vérités et des lumières de la foi , que je ne puis m'empêcher de vous importuner de nouveau par mes demandes , et de vous proposer toutes les objections dont se servent ces pauvres aveugles pour persévérer dans leur erreur. Pour vous mieux faire entendre leurs difficultés , je crois qu'il ne sera pas hors de propos que j'emprunte Ja personne d'un de ces incrédules , et que je vous propose les choses qui leur font le plus de peine. Une de celles

\jG CATÉCHISME DE GRENADE.

dont ils sont le plus offensés est l'abolition et le changement de l'ancienne loi, qui avoit élé établie par la bouche de Dieu même; car ayant été prononcée par celte souveraine justice, et par celle sagesse infinie , il leur semble qu'elle ne devoit jamais cesser.

Le Docteub. Avant que de répondre à votre demande, vous devez être averti , que dans la loi dont vous parlez, il y avoit trois différentes sortes de cornmandemens; les uns étoient moraux (comme les dix commandemens que Dieu écrivit de son doigt dans les tables de la loi) ; les autres étoient légaux, et ceux-ci traitoient des sacrifices et des cérémonies commandées par la loi; les antres étoient judiciels , et par ceux-ci on jugeoit toutes les causes civiles et criminelles. De ces trois sortes de commandemens , ceux que nous appelons moraux , et qui regardent le règlement des bonnes mœurs , n'ont point cessé ni ne cesseront jamais , parce que ce sont des lois que Dieu a imprimées dans les coeurs des hommes pour vivre dans la lumière qu'elles prescrivent; mais pour les autres , je vous enseignerai pourquoi ils ont cessé.

Pour le mieux comprendre , ressouvenez-vous , je vous prie , de ce que nous avons supposé dès le commencement, que Jésus Christ étoit venu au monde non -seulement pour le salut des Juifs, mais aussi pour celui des gentils. Nous avons prouvé ceci par tant de témoignages d'Isaïe , de David , et des autres prophètes , qu'il n'y a plus de sujet d'en douter, et la raison même nous l'enseigne. Car il n'y avoit pas d'apparence qu'un si grand prince vînt au monde pour

sauver

sauver seulement un petit recoin delà Judée. Il y avoit Lien plus de raison que ce fût pour le salut de tout le monde; et puisque tous les hommes sont ses créatures faites à son image et ressemblance, et capables de sa gloire , il n'eût pas été juste qu'il eût abandonné ce qu'il avoit créé avec cette capacité , ni qu'il eût fait acception ou exception de personnes , en sauvant un seul genre d'hommes , et abandonnant les autres. Puis donc que tous les hommes étoient ses créatures , il étoit juste qu'il en fût honoré, servi et adoré. Ceci faisoit l'un des plus gra.nds désirs de ces anciens pères de la loi , ouvrant le sein de leur charité à tout le monde , afin que toutes les nations glorifiassent ce commun Seigneur, et qu'elles parvinssent au salut. David nous enseigne clairement ceci , lorsqu'il demande à Dieu dans le psaume soixante-sixième, qu'il soit reconnu et adoré de tous les peuples , et dans tous les pays du monde. Il dit donc : Que tous les peuples vous reconnoissent , que toutes les nations se réjouissent de ce que vous jugez et gouvernez les peuples avec justice, et de ce que vous les conduisez avec équité sur la terre. Il ne se contente pas de l'avoir dit une seule fois , il le répète encore, pressé et forcé par la violence de son désir. Que les peuples , dit-il , vous reconnoissent ; Seigneur , Seigneur \ que tous les peuples vous reconnoissent. Et à la fin du psaume il redemande encore à Dieu cette même conversion par ces paroles : Que Dieu nous bénisse, notre grand Dieu. Que Dieu nous bénisse, et quil soit craint jusqu aux extrémités de la terre. Sur quoi nous devons remarquer que v. M

i;8 CATÉCHISME DE GRliNADli.

par ce terme de crainte dans l'Ecriture , il faut entendre le culte et la vénération que nous devons a Dieu , qui procède de cette sainte crainte. 11 est donc évident que le désir qui animoit ces saints, procédoit du Saint-Esprit , qui demeuroit et qui parloit en eux. H ne fait jamais rien inutilement , et ne donne point des désirs à ses serviteurs pour les tourmenter en vain ? mais pour les faire réussir à sa gloire.

Toutefois avant le temps de l'avènement de notre Sauveur au monde , il voulut que sur la terre il y eut une nation de laquelle il prît naissance, où il fût reconnu, promis et désiré ; où il y eût des prophètes qui annonçassent sa venue, qui donnassent des marques par lesquelles on le pût connoître lorsqu'il vîendroit; et d'où enfin la doctrine qui devoit éclairer le monde prît son origine. Isaïe l'avoit auparavant prédit, disant : c Que la loi sortiroit de Sion , et la parole de » Dieu de Jérusalem. » Il voulut aussi que le peuple destiné et dédié h Dieu , fût distingué de tous les autres peuples qui servoient les démons. C'est pourquoi il ne les distingua pas seulement dans les choses de la religion, et qui regardoient purement le culte de Dieu, îl le fit aussi dans les choses extérieures , comme les habits et les viandes; en la manière de cultiver les terres, et principalement dans la circoncision; afin que par la différence qui étoit dans toutes les choses extérieures , ils fussent d'autant plus disposés à une autre différence plus essentielle , qui consistait en l'éloignement et en l'aversion de leurs mauvaises actions, et surtout de leurs idolâtries. Ce fondement;

PART. IV. DIALOGUE XI. I ^(j

ainsi posé , vous allez voir combien il étoit nécessaire de changer plusieurs choses de cette loi. Car elle dé~ signoit premièrement un seul lieu pour sacrifier, qui étoit Jérusalem; une seule sorte de prêtres, quiétoient ceux qui descendoient de la lignée d'Aaron , tous les autres étant exceptés du sacerdoce. Je vous demande maintenant, si la connoissance de Jésus-Christ et sa doctrine dévoient être répandues par toutes les nations du monde, comme nous avons vu qu'il est arrivé avant et après le règne de Constantin; comment cela eut-il pu s'accorder avec un seul temple , et une seule sorte de ministres pour enseigner tout le monde ? comment avec un seul lieu d'oraison ; étant nécessaire qu'il y en eût un si grand nombre , afin d'exciter la dévotion des fidèles , principalement dans la loi de grâce , qui requiert plusieurs prêtres pour l'administrer, et une infinité de lieux où les fidèles puissent demander cette grâce et l'obtenir par leurs prières? Et par là vous voyez que ce changement de la loi en ces deux premiers points que nous venons de toucher, a été entièrement nécessaire.

Passons de là aux sacrifices de plusieurs animaux. Que si dans ces sacrifices on en excepte le commandement de Dieu , qui les rendoit des actes de religion , je n'y vois ni sainteté , ni religion , mais plutôt une espèce de boucherie, où Ton égorgeoit des vaches, des chèvres et des moutons , et où les prêtres faisoient l'office de bouchers , assommant des animaux, et répandant horriblement leur sang. Car Dieu qui n'est pas seulement saint , mais la sainteté même , ne se plaît

*8o CATÉCHISME DE GRENADE.

qu'aux choses qui rendent les hommes semblables à lui. Ceci nous est enseigné dans tous les endroits de l'Ecriture ; David dit ( PsaL 5o) : Seigneur, si vous eussiez désiré des sacrifices, je vous en aurois offert, mais vous n agréez point les holocaustes (qui sont les sacrifices où toute la bête se consumoit au feu ).Quel est donc le sacrifice qui est agréable à Dieu ? il nous l'enseigne aussitôt. C'est, dit-il, l'esprit affligé et le cœur contrit et humilié , que vous ne mépriserez pas , Seigneur. Notre Sauveur même parlant à son Père dans un autre psaume, dit encore (PsaL 29) : Fous 71 avez point désiré les holocaustes ni les sacrifices qui sont offerts pour les péchés , mais vous m'avez prêté; ou comme d'autres traduisent : Fous avez ouvert les oreilles à ma voix. Et par là nous sommes éclaircis , et enseignés de ce que Dieu désire principalement de nous , qui est l'obéissance , laquelle lui est beaucoup plus agréable que le sacrifice des animaux. Samuel déclara la même chose au roi Saiïl, lorsqu'il lui dit (1 Reg. c. \ 5 ) : U obéissance vaut mieux que le sacrifice, et il est bien mieux d'obéir à Dieu que de lui offrir la graisse des moutons.

Le Catéchumène. Si la chose est ainsi , pourquoi est-ce que Dieu fit les lois des sacrifices?

Le Docteur. Il le fit avec grande raison, considérant la condition et les humeurs du peuple à qui il donnoit la loi. Car en ce temps là tout le monde éloit adonné au culte des idoles , et il leur ofïroit des sacrifices d'animaux; mais le peuple juif particulièrement étoit si fort enclin à faire ce que faisoient tous les au*

PART. IV. DIALOGUE Xï. 101

très-, c'est-à-dire , à faire des sacrifices , que ceux qui habitoient loin de Jérusalem offroient à Dieu des sacrifices dans les montagnes contre le commandement de la loi ; et les rois , quoique justes et saints , le permettoient, de crainte qu'en les empêchant, les peuples ne se portassent à sacrifier aux idoles. La divine providence voyant celte mauvaise disposition , et condescendant à l'infirmité humaine , ne leur voulut pas ôter entièrement les sacrifices, mais bien leur ordonner de les offrir au vrai Dieu. Avec cela le bas peuple étant peu capable des choses spirituelles , c'est à-dire , de vaquer aux exercices de la contemplation des choses divines , Dieu voulut l'occuper par des actions extérieures , tant des sacrifices que des autres cérémonies de la loi , qui sont faciles à toutes sortes de personnes , quelque grossières qu'elles soient, jusqu'à ce que le temps de la grâce fût venu , et que les hommes par l'infusion du Saint-Esprit fussent élevés à des choses plus spirituelles et plus divines. Il ordonna encore ces sacrifices , afin qu'ils nous préfigurassent ce souverain sacrifice du vrai agneau , qui devoit ôter les péchés du monde , et par sa mort nous délivrer de la mort que nous avions tous méritée. Ceci nous est fort bien représenté par le sacrifice de l'agneau Pascal, par celui de la génisse rousse , et par celui des deux chevreaux, l'un desquels étoil tué , et l'autre conduit au désert. Le sacrifice du lépreux nous signifie encore la même chose. Ce sacrifice étoit de deux oiseaux , l'un desquels étoit sacrifié , et l'autre mis en liberté. Tous ces sacrifices nous représentent et nous

l8s CATÉCHISME DE GRENADE.

figurent si naïvement ce grand et souverain sacrifice , qu'ils se peuvent plus juslcment mettre au nombre des prophéties , qu'en celui des figures, ainsi que nous avons fait voir ci -devant. C'est pourquoi ce divin sacrifice ayant déjà été offert, il n'étoit pas juste que les autres fussent continués , parce que c'eut été comme témoigner que celui qui étoil déjà venu , devoit venir , qui a été le seul et le vrai sacrifice qui doit être éternellement offert pour nous.

Mais si vous voulez encore une preuve plus forte de ce que je viens de dire , considérez un peu ces paroles mysterieusse que le Père éternel dit à son fils au psaume 1 10 : Dieu a juré, et il ne s'en repentira pas. Vous êtes prêtre éternel selon l'ordre de Melckisédech. Qui ne sera point étonné de ces paroles , et beaucoup plus encore du jugement solennel par lequel elles sont affirmées? C'est une chose certainement très-digne d'admiration , que presque tous les cinq livres de !a loi ayant été employés à traiter des cérémonies et des sacrifices du sacerdoce d'Àaron , le Saint-Esprit soit venu tout-à-coup et d'une seule parole, à ruiner toutes ces pratiques , et anéantir toutes ces lois et ces cérémonies du vieux Testament. Car comme dit fort bien l'Apôtre (Heh. 7) , « le sacerdoce étant chan- » gé, il faut changer aussi nécessairement toutes les » lois qui le concernent, n Le même Apôtre exalte fort hautement la dignité de ce Melchisédech , alléguant que le patriarche Àbralfam lui offrit les décimes de tout ce qu'il portoit , et qu'il reçut sa bénédiction. Et par là l'Apôtre conclut que celui qui bé-

nissoit étoit plus grand que celui qui étoit béni. Ce fut donc en la personne de ce grand roi , que le Saint- Esprit voulut nous proposer une très-parfaite image de Jésus-Christ. Parce que Melchisédech étoit tout ensemble roi et prophète, comme le fut aussi Jésus- Christ notre Rédempteur; roi parce qu'il nous régit par son esprit , et qu'il nous défend de nos ennemis , et prêtre parce qu'il s'est offert lui même sur l'autel de la croix , pour la satisfaction de nos péchés. Le sacrifice de Melchisédech éloit de pain et de vin , comme l'est aussi celui de notre souverain prêtre. Il est vrai que ce n'est pas de ce pain , ni de ce vin matériel , mais bien de celui de qui le Prophète a dit : Quel est son bien , et quelle est sa beauté, si ce nest le bien des élus, et le vin qui produit des vierges? Combien différent est ce vin de celui dont parle l'Apôtre , disant [Epkes. 5) : Ne vous abandonnez point au vin , parce que c'est lui qui enflamme le vice de la chair ; car ce vin tout au contraire rend les hommes chastes et purs, par la vertu du sang et du corps de Jésus- Christ qui est en lui ! L'Ecriture aussi fait mention ( Heb. ~. ) de Melchisédech de telle sorte , qu'elle ne fait aucune mention ni de sa race , ni du commencement , non plus que de la fin de ses jours. Et en ceci elle représente fort bien la divinité du Fils de Dieu qui n'aura ni commencement ni fin. Le nom de roi qui lui est donné , convient aussi fort bien avec tout le reste , Melchisédech signifiant roi de justice et de paix , et celte paix est le fruit de la justice , qui sont les deux choses que notre roi apporta principalement au monde,

puisqu'il justifia les hommes , et qu'il fit leur réconciliation avec Dieu. Je vous ai dit tout ceci afin que vous voyiez que Jésus-Ghrist est prêtre, non pas selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de Melchisédech; lequel n'offroil pas des animaux dans son sacrifice, mais du pain et du vin, qui est la figure de ce divin sacrifice que l'Eglise offre chaque jour sous les espèces du pain et du vin. Et ce pain et ce vin matériel , étoit la figure de ce pain et de ce vin sacramentel.

Ceci à mon avis, mon frère, vous doit suffire pour vous faire connoître que les anciens sacrifices de la loi ont pris fin , et si vous voulez voir encore plus clairement que Dieu ne demande plus de tels sacrifices, considérez comme il a permis que le lieu où ils se faisoient ait été détruit , qui étoit la ville de Jérusalem , hors de laquelle il n'étoit pas permis de sacrifier , comme je viens de dire : car puisqu'il a permis que ce qui étoit nécessaire pour cette sorte de sacrifices manquât , il a donné bien clairement à connoître qu'il n'en vouloit plus , après que ce souverain sacrifice a été offert , qui avoit été figuré par les autres. Nous savons tous que les œuvres de Dieu sont parfaites comme lui. Puis donc qu'il avoit défendu qu'on lui offrît des sacrifice* hors de Jérusalem , par quelle autre voie pouvoit-il mieux faire connoître que cette sorte de sacrifices ne lui étoit plus agréable? Saint Chrysostôme nous prouve ceci par un bel exemple, (j) Si, dit-il, un malade brûlant des ardeurs' d'une violente fièvre, demandoit avec grande instance à son médecin la per- (i) Chrysost. contra Judaeo?.

mission de boire un verre de vin , si ce médecin le lui accordoit à condition qu'il ne boiroit ce vin que dans le v< rre qu'il lui auroit marqué, et qu'après celte permission ainsi conditionnée, le médecin fit briser ce verre; ne vous semblet-il pas qu'il feroit assez connoître par là, que son consentement ne s'accommode pas à la permission qu'il auroit déjà donnée ? C'est la même chose qu'a voulu faire celui qui avoit fait la loi , ayant détruit ielieu des sacrifices, pour nous faire connoitre qu'il n'agréoit plus de lels sacrifices. Ceux qui suivoient cetie loi au temps de Julien l'apostat, se trouvant pressés par ^es ordres de sacrifier comme ils (aisoient autrefois : espérant que de leurs sacrifices il les attireroit bientôt aux siens ; ils lui firent réponse qu'ils ne pouvoient sacrifier hors du temple de Jérusalem, e! lui disant que s'il leur vouloit permettre de rebâtir leur temple, ils sacrifieroient aussitôt, ils en obtinrent facilement la permission, et mirent aussitôt la main à l'œuvre : mais lorsqu'ils y voulurent travailler, Dieu qui ne se plaisoil plus à ces sacrifices , interrompit leur dessein ; car l'ouvrage ne fut pas plutôt commencé, que le feu sorlit des fondemens, qui brûla tout l'ouvrage , ainsi que nous avons rapporté plus au long en un autre endroit : et après cet exemple si public , qui n'en demeurera point convaincu ? Mais qu'avonsnous besoin ni de raisons , ou d'exemples , ayant un texte exprès et formel du prophète Malachie , par la bouche duquel Dieu a dit (Malach. 1 ) : Mon amitié n est plus pour vous , et je ne veux plus recevoir d'offrandes par vos mains; parce que mon nom est grand

lS6 CATÉCHISME DE GUENADE.

entre les gentils, et partout on m y offre des offrandes pures et nettes. Par ces paroles vous voyez la conversion des gentils très clairement prophétisée , aussibien que le refus et l'abolition des offrandes et des sacrifices de la loi , lesquels , au moins par eux-mêmes , n'avoient ni vertu ni efficace pour sanctifier les hommes ; mais en leur lieu le vrai Agneau est offert en sacrifice , et présenté dans le très-saint Sacrement de l'autel , et dans toutes les églises chrétiennes.

J'ajouterai encore à ceci une chose qui mérite d'être infiniment considérée , laquelle nous tirons de la raison et de l'autorité que nous venons de rapporter, qui est , que comme Dieu en ruinant le lieu des sacrifices , nous voulut faire connoître qu'il n'en vouloit plus ; aussi en renversant cette république si ancienne et si fameuse des Juifs , en telle sorte qu'il n'en restoit pas les moindres vestiges , il fit voir qu'il ne vouloit plus être appelé le Dieu des seuls Juifs , mais aussi de toutes les nations , puisqu'il étoit venu pour le salut de toutes, ainsi qu'il l'avoit promis au patriarche Abraham premièrement , et depuis encore par la bouche de tous les prophètes. C'est pour celte raison qu'il dit en termes fort exprès dans Isaïe (c. 540 : ï-e Seigneur qui est appelé le Dieu des armées , votre rédempteur et le saint d'Israël, sera aussi appelé le Dieu de toute la terre ; comme s'il avoit voulu dire : 11 ne sera plus appelé le Dieu d'un seul peuple , mais le Dieu de 'tous les peuples et de toute la terre; et cela s'accorde fort bien avec l'autorité de Malachie que nous avons alléguée ci dessus,

où Dieu dit que son nom est grand entre les nations , et qu'en tous lieux on lui offre des offrandes pures et innocentes. Isaïe confirme encore la même chose, lorsqu'il dit (c. 1 1 ) : La racine de Jcssè s'élèvera pour gouverner les nations, et toutes mettront leur espérance en elle ; tellement que ce nouveau règne est universel , tant sur les Juifs que sur les Gentils , sans qu'il y ait acception de personnes. C'est pour cela que le même prophète exhorte les uns et les autres à l'union et à la paix , quand il dit : que toutes les nations se réjouissent avec le peuple du Seigneur. Et c'a été en effet la vraie intention de notre Sauveur, lorsqu'il a ruiné cette ancienne république , ayant voulu nous faire connoître qu'il n'étoit pas le Dieu d'un seul peuple , mais de tous les peuples , ainsi que les autorités que je viens de rapporter le témoignent. Et en effet , si Dieu eût désiré quelqu'autre chose , et s'il eût voulu demeurer toujours le Dieu de ce seul peuple , pourquoi eût-il ruiné son temple , et renversé tout cet état ? Sur quoi souvenez -vous , je vous prie , de ce que je vous ai proposé dès le commencement , que le Père éternel ayant voulu envoyer son fils revêtu d'une chair mortelle pour racheter le monde , il étoit à propos de créer un peuple tout nouveau , où il pût être connu , prophétisé et désiré , et de la race duquel il prît cette chair humaine : mais cela étant fait, et la rédemption opérée , Dieu n'avoit plus de sujet de s'attacher à un peuple seul et particulier, puisqu'il avoit déjà fait la rédemption de tout l'univers. C'est pourquoi, comme un architecte qui a dessein de faire une

l88 CAT^CniSME DE GRENADE.

voûte fait premièrement un ceintre , afin de la bâtir dessus, mais aussitôt qu'elle est faite, le ceintre est démonté et mis en pièces; de môme Dieu ayant créé ce peuple exprès pour ce que je viens de dire , et cela étant exécuté , il n'y avoit plus de sujet de lui conserver ce titre qu'il avoit auparavant, de peuple particulier de Dieu, puisque Jésus-Christ venoit pour être le Seigneur et le Maître universel de tous les autres peuples.

Le Catéchumène. Je ne vois point qu'il y ait de raison à opposer aux vôtres , tant elles me semblent claires et puissantes , puis même qu'elles sont confirmées par tous les témoignages des Ecritures que vous avez alléguées; mais avec tout cela que répondrez vous à ces paroles que l'Ecriture répète tant de fois , lorsqu'elle publie ces lois , et qu'elle dit qu'elles doivent être éternellement observées?

Le Docteur. La coutume que les interprètes observent dans l'explication de l'Ecriture , c'est d'expliquer les choses obscures et incertaines, par d'autres claires et certaines; et puisque nous avons si clairement prouvé que déjà les cérémonies et les sacrifices de la loi ont cessé, il faut expliquer delà façon que j'ai dit, cette parole , et entendre par cette perpétuité , tout le temps que Dieu avoit ordonné que cette loi seroit observée , c'est-à-dire, jusqu'à la venue du Sauveur. (Exod< 21. ) Nous donnons la même explication à la loi du serviteur qui dit : (Deuter. i5. ) Que si après sept ans passés, il renonce aux droits de la liberté, Il demeurera esclave perpétuel de son maître ; car

cette perpétuité s'entend de la vie de cet esclave. Et lorsque David fut menacé par le prophète , que pour punition de l'offense qu'il avoit commise en faisant tuer Urie , le glaive de Dieu ne sortiroit de toute éternité de sa maison (2 Beg. 12); lors aussi qu'Elisée dit à Giezi son serviteur , que la lèpre de Naaman s'attacheroit à lui et à tous ses descendans éternellement (4 Beg. 5 ) ; nous n'entendons par ces paroles d'éternité, sinon un fort long temps. De la même sorte nous devons expliquer l'éternité de la durée de la loi , c'està-dire pour le temps qu'elle devoit être observée , et jusqu'à ce que celui qui nous devoit donner une nouvelle lumière , une nouvelle loi et une nouvelle connoissance des choses divines , fût venu.

Le Catéchumène. Je suis content de cette explication : mais j'ai encore un autre doute à vous proposer, qui est qu'il me semble que ce soit une chose fort mal séante à la Divinité , de nous avoir donné en un temps une loi qui devoit être révoquée en un autre ; il me semble qu'il eût été bien plus digne de sa sagesse de nous en donner une qui eût dû toujours durer.

Le Docteur. Mon frère , ce n'est pas à l'esprit humain à se donner la liberté d'examiner les choses que Dieu ordonne , et qu'il commande , ni à les mesurer selon l'étendue de sa foible raison. Àristote même l'a bien reconnu , lorsqu'il a dit, que ceux qui sont touchés par le mouvement et par l'instinct des inspirations divines , ne doivent point prendre les conseils de la raison humaine , parce que ceux-là naviguent sur

lf)0 CATÉCHISME DE GRENADE.

une autre route, et sont conduits par une aiguille et par une boussole bien plus assurée que n'est la prudence ordinaire. Puis donc que Dieu l'a ainsi ordonné, comme nous venons de le prouver fort au long, il ne faut point nous opposer ici les doutes et les inquiétudes de notre foible raison ; car cetle raison ne manque pas, comme nous pouvons bien penser, dans toutes les œuvres de Dieu qui sont conduites dans la dernière perfection , comme vous le pourrez bien voir en celle-ci , si vous savez bien vous servir de ce que nous en venons de dire , et en tirer les conclusions nécessaires. Car premièrement nous vous avons déjà montré que la meilleure et la plus 'essentielle partie de la loi écrite de la propre main de Dieu, n'avoit jamais cessé, ni ne cesseroit jamais. Et pour ce qui regarde les lois des sacrifices des animaux, vous avez vu que tout cela n'étoit que des figures de ce souverain sacrifice , dans lequel notre Sauveur a offert sa vie pour les péchés du monde ; tellement que la lumière et la vérité se découvrant , les ombres et les figures dévoient cesser; et les raisons que nous avons apportées là-dessus , ont encore été confirmées par l'autorité de Malachie, et par le sacerdoce de Jésus Christ, qui est selon l'ordre de Melchisédech , non pas d'Aaron , mais principalement par la destruction du temple, qui étoit le lieu destiné pour les sacrifices.

11 nous reste donc seulement à parler de la partie des lois que nous avons nommée judicielle, c'est-àdire des lois et des décrets , selon lesquels les juges et les princes du peuple dévoient juger les causes. Je

PART. IV. DULOGUE XI. 1 (j 1

vous dis là-dessus , que ces lois étoient affectées à ce peuple particulièrement , et à la province de Judée, où il faisoit sa demeure. Mais comme nous avons présupposé que le Messie venoit pour sauver toutes les nations du monde , et qu'il n'y en avoit point , comme en effet il n'y en a point eu où son Evangile n'ait été prêché , il n'étoit pas possible de donner une loi qui fût généralement propre pour toutes les nations du monde , lesquelles ne sont pas plus différentes en leurs langues , qu'elles le sont en leurs mœurs , en leurs usages , aussi bien que dans les conditions et dans les propriétés des terres et des cieux qui les couvrent , et qui versent sur eux diverses influences. C'est pourquoi il étoit très-à-propos que l'Eglise de son côté , que les princes et les républiques aussi du leur , donnassent leurs lois selon la qualité et la condition des lieux et des personnes pour qui ils les faisoient. Il est vrai aussi que même de ces lois anciennes il en a été pris ce qui pouvoit généralement servir pour toutes sortes de temps et de lieux , comme ce qui regarde l'entretien des ministres qui servent aux églises, qui se prend sur le public , et que ces mêmes églises ne serviront point d'asile ni de refuge pour ceux qui auront à dessein et de propos délibéré tué quelqu'un , et autres choses semblables.

Mais pour vous répondre à tout en un mot, je vous ai déjà dit l'obligation que Dieu nous a imposée d'obéir et de croire à tout ce que le Messie nous commanderoit et nous enseigneroit , et comme il fit choix de Moïse , et qu'il le remplit de son esprit , afin qu'il

publiât ses lois, ainsi notre Sauveur, et le vrai Messie , choisit douze apôtres , sur lesquels le Saint-Esprit descendit , pour nous faire savoir sa volonté par leurs bouches, nous ordonnant de leur obéir comme à lui-même. Il leur dit aussi : ( Lucœ o. ) Qui vous entend , m entend , et qui vous méprise , me, méprise. Tous ces hommes saints assemblés, et tenant le premier concile qu'il y ait eu dans l'Eglise, déterminèrent entre eux, que par la mort de Jésus-Christ , la circoncision demeuroit éteinte { Act. i5) , et toutes les autres charges et cérémonies de la loi , et cela , avec ce que nous avons déjà dit sur ce sujet , doit suffire pour vous faire comprendre la vérité et la décision de votre doute.

Les apôtres par l'inspiration du Saint-Esprit ayant déterminé ceci, changèrent aussi par l'inspiration du même Esprit , l'observation du sabbat , laquelle ils remirent au dimanche ; et parce que la raison pour laquelle l'auteur de la loi avoit destiné ce jour du sabbat , étoit parce qu'en pareil jour il avoit achevé la création de ce monde créé pour l'usage et pour le service des hommes , voulant qu'ils employassent ce jour-là pour y penser, afin de rendre grâces à celui qui leur avoit départi un si grand bien ; de même le bienfait de notre rédemption (qui emporte avec soi la passion et la résurrecsion de notre Sauveur, ) étant d'autant plus important que l'autre, que l'Etre divin que nous avons reçu par ce bienfait , est plus excellent que l'être humain que nous avons obtenu par la création , l'Eglise enseignée par les apôtres , et conduite

par

PART. IV. DIALOGUE XI. iy5

par le Saint-Esprit, a changé avec beaucoup de raison l'observation du sabbat en celle du dimanche, afin que nous employassions ce saint jour à considérer le bienfait de notre rédemption, plutôt que l'autre à considérer celui de la création. Et cela est bien conforme à ce que le Seigneur même avoit dit par Isaïe (c. 43) > nous ordonnant de ne plus penser aux bienfaits passés , parce qu'il nous en vouloit faire de nouveaux , tels et si grands , qu'ils nous feroient mettre en oubli tous les autres que nous aurions reçus.

Le Catéchumène. C'est certainement une grande joie pour l'esprit humain , lorsque la raison s'accorde avec la foi ; et c'est cette joie dont j'ai été touché par la raison que vous venez de me donner. Encore que ce changement de la loi ne soit pas fondé sur c-tte seule raison , mais aussi sur les témoignages formels de l'Ecriture que vous m'avez allégués; j'aurois néanmoins encore un autre doute à vous proposer si vous l'aviez agréable , et c'est le seul qui me reste là-dessus. Je voudrois donc vous demander pourquoi plusieurs choses qui étoient permises dans l'ancienne loi touchant les personnes mariées et autres semblables , ne sont pas permises en la nouvelle , puisque Dieu même en étoit l'auteur.

Le Docteur. Je vous réponds à cela , qu'il n'y a nul inconvénient que les lois soient changées, et même toutes les choses humaines, selon la diversité des temps et des personnes. Ne voyons-nous pas que la nature même a destiné une sorte de nourriture pour les en fans et une autre pour ceux qui sont dans un âge par v. N

ig4 CATÉCHISME DE GRENADE.

fait ? car ceux-là sont nourris , ou de lait , ou de quelques petites miettes 3 au lieu que ceux qui sont déjà avancés , se nourrissent de viandes , qui ont plus de suc et de substance ; aussi dans l'âge tendre , la même nature ne donne aux enfans que de petites dents foibles , mais après elle les change et leur en donne de plus fermes et de plus dures , afin de mâcher des viandes plus solides. Sachez donc que le monde a ses âges spirituels , ainsi que l'homme les siens. Il a eu son enfance , comme il a eu son âge parfait , ce qui ne se mesure pas par le nombre des années , mais par les degrés de grâces qui lui ont été concédées. Car avant la venue de notre Sauveur, la grâce qui étoit donnée communément au monde étoit fort petite , et le nombre de ceux qui la recevoient fort petit. C'est pour cette raison que l'apôtre appelle certains hommes foibles et imparfaits , de petits enfans en Jésus-Christ 9 et comme tels il dit ( i Cor. 5) qu'il leur a donné du lait, c'est-à-dire , une doctrine aisée et bien différente de celle qu'il communiquoit aux personnes parfaites. Nous disons donc sur ce fondement , que le monde a eu son enfance , comme il a eu depuis son âge parfait. L'enfance a été avant la venue de Jésus- Christ , qui est l'auteur et la source de la grâce, de laquelle il nous a rendus dignes par le sacrifice de sa passion ; et parce qu'il y avoit alors peu de grâce, il y avoit peu aussi de sainteté , et elle étoit fort peu répandue par le monde, n'occupant que ce seul petit recoin de Judée, où la lumière de la foi avoit paru. Encore y avoit-il eu beaucoup plus de superstition que de vraie religion , parce

PART. IV. DIALOGUE XI. ig5

que ceux qui en étoientles chefs, comme les prêtres et les pharisiens , étoient remplis d'avarice, d'rmbition, de superstition, d'hypocrisie et d'envie , qui les porta, à la fin à poursuivre la mort de notre Sauveur. Mais l'âge parfait et viril du monde est venu après la naissance de Jésus-Christ; et alors la grâce y a été versée en si grande abondance, que par la seule imposition des mains , les apôtres faisoient descendre sur les premiers chrétiens le Saint-Esprit avec tous ses dons. Ce fut donc en ce temps-là que la grâce et la connoissance de Dieu se répandit par tout le monde , malgré tous les rois et tous les empereurs qui le gouvernoient. Ce fut alors que parurent ces millions de martyrs , lesquels d'une force et d'un courage viril; mais que disje viril ? d'un courage divin, souffrirent tous les plus cruels tourmens que l'on ait jamais vus ou imaginés , et cela n'arriva pas dans une seule nation , mais dans toutes les parties du monde sujettes à l'empire romain. Alors se multiplièrent ces saintes troupes de solitaires , qui retirés dans les déserts, y menoient une vie angélique. Alors fleurirent les saints pontifes , les confesseurs et les chœurs de vierges très-pures * dont le nombre fut si grand , que comme nous avons dit ailleurs , dans une seule ville d'Egypte on en comptoit jusqu'à vingt mille, quoiqu'au temps de la loi cette divine vertu ne fût que fort peu connue , moins suivie et presque tenue en opprobre. Or, la différence de ces deux âges du monde étant si grande, ce législateur trèssage et très prudent ayant égard à la foiblesse du premier âge , permit plusieurs choses qu'il a maintenant

ICjG CATÉCHISME DE GRENADE.

défendues , car il étoit permis aux Juifs d'avoir plusieurs femmes , ce qui n'est pas maintenant ; la nature ayant donné une femme à un mari , avec autant de raison qu'elle a établi cet ordre entre les oiseaux et entre plusieurs animaux. Il étoit aussi permis au mari de répudier sa femme lorsqu'elle ne lui éloit pas agréable, afin qu'il ne la tuât point; il leur étoit permis pour contenter leur avarice de donner leur argent à intérêt aux étrangers , et tout cela est maintenant défendu par la loi de grâce , en quoi vous pouvez remarquer sa perfection et son excellence. Il leur fut aussi donné des commandemens pour les œuvres extérieures, leurs esprits n'étant pas encore assez mûrs pour s'élever aux choses intérieures; et pour une plus grande preuve de leur attache aux choses de la terre , voyez comme la plupart des promesses ou des menaces que la loi et les prophètes leur proposoient en ce temps-là , n'étoient que des biens ou des maux du corps , comme à des gens tellement charnels , qu'il n'y avoit que cela qui les pût toucher , quoique les biens éternels et spirituels soient sans comparaison préférables aux autres. Il est vrai qu'il est fait aussi quelquefois mention de ceux-ci; mais c'est bien rarement , parce que Dieu les appeloit par la porte par où ils lui dévoient répondre. Quelle plus grande marque peut-on s'imaginer de l'imperfection de ce peuple , que de voir que Dieu se soit résolu de leur dire : si vous gardez mes commandemens , vous jouirez des biens de la terre ? Puis donc que la différence entre ces deux âges du monde , est aussi grande qu'elle peut être entre l'enfance et l'âge

parfait de l'homme, quelle merveille que la divine providence ait ordonné , ainsi qu'une mère charitable qui s'accommode à la foiblesse de ses enfans, plusieurs lois pour l'enfance du monde, et d'autres pour son âge plus avancé , et qu'elle ait permis certaines choses en cet âge tendre , qu'elle n'a pas permises en l'autre !

Le Catéchumène. Après la satisfaction que vous m'avez donnée sur toutes mes questions , il ne m'en reste plus qu'une à vous proposer, qui est l'accomplissement de ces paroles de notre Sauveur, qu'il ne venoit pas pour abolir la loi , mais pour l'accomplir.

Le Docteur. Le docteur qui nous est venu du ciel , répondra pour moi à votre demande , car à la fin de ces paroles il explique lui-même de quelle manière il les entend, qui est de rendre par sa venue cette loi parfaite et accomplie. Et en effet , si nous commençons par la loi qui dit : Tu ne tueras point, par laquelle l'homicide est défendu , il passe plus avant , lorsqu'il défend la colère du cœur et les paroles injurieuses de la bouche , l'un et l'autre ouvrant fort souvent la porte à l'homicide : la même loi défend l'adultère avec la femme d'autrui , mais il réprime même les regards et la concupiscence du cœur, qui sont des acheminement à l'adultère : la loi permettoit de répudier la femme qui n'étoit pas agréable au mari , mais le Sauveur n'y consent pas , au contraire il condamne non-seulement l'adultère, mais aussi celui qui répudie , et celui qui épouse la femme répudiée. La loi défendoit de jurer le nom de Dieu pour un mensonge , et le Sauveur ne veut pas que ni pour le mensonge , ni pour la vérité

198 CATtCniSME DE GRENADE.

même, nous le jurions, afin que nous soyons par ce moyen plus éloignés de le jurer pour le mensonge. La loi commandoit d'aimer les amis, et le Sauveur nous ordonne d'aimer aussi nos ennemis; il nous conseille de prier Dieu pour eux , et de leur faire tout le bien que nous pourrons; il nous conseille même de ne nous point défendre contre ceux qui nous feront du mal, et de donner notre robe à ceux qui voudront prendre notre manteau , plutôt que de nous engager en des querelles et en des procès qui sont d'ordinaire la cause des haines et des inimitiés. Voyez par là , mon frère , comme notre Sauveur qui avoit proféré les paroles dont vous m'avez demandé l'effet, expliqua surle-champ par les exemples que je viens de vous rapporter, la vérité de ce qu'il venoit de dire.

Mais vous saurez aussi, qu'il y a d'autres comraandemens en la loi , lesquels furent donnés avec beaucoup de raison en ce temps , et à ce peuple-là , qui étoit en péril de s'infecter des vices des gentils par le voisinage , s'il n'y eût été pourvu , en étant environné de toutes parts. Ce fut aussi pour cette raison que ce divin Législateur le voulut distinguer des autres dans toutes les choses qui regardent l'usage de la vie humaine, comme en la différence des viandes, des vêtemens , en la manière de labourer et de semer les terres, et en d'autres choses semblables, lesquelles de soi sont indifférentes , afin que par la différence de ces choses qui regardent le corps , ils fussent portés à une autre différence, et à une autre distinction plus importante, qui étoit des choses qui regardent l'esprit , pour

PART. IV. DIALOGUE XI. 1 Qf)

avoir davantage en horreur les vices et les mœurs de ceux dont ils tenoient les vivres pour impurs et abominables.

Toutes ces lois qui regardoient des choses en apparence indifférentes (mais nécessaires pour le temps et pour la fin qu'elles avoient été données ) , ont toutefois été accomplies par notre Sauveur , qui nous a commandé de les observer dans un autre sens spirituel qui étoit caché dessous , lequel est bien plus haut et plus digne de la sagesse et de la sainteté de ce suprême législateur. Par exemple :

Lorsque la loi nous commande de sacrifier un taureau ou un chevreau , elle nous commande en l'un de mortifier le péché d'orgueil , et dans l'autre celui de la chair. Lorsqu'elle nous ordonne de ne point lui offrir d'animal sans queue et sans oreille, elle nous enseigne que le service qui est rendu à Dieu contre l'obéissance et sans persévérance , ne lui est point agréable; et lors qu'elle nous défend de lui offrir des oiseaux de rapine, c'est pour nous apprendre que le sacrifice qui lui est fait du bien d'autrui lui déplaît ; mais aussi quand elle nous commande de lui offrir des colombes, elle nous ordonne la simplicité,* lorsque ce sont des tourterelles, la chasteté; des agneaux, la douceur. Toutes ces vertus sont bien plus agréables à Dieu que tous ces animaux. Il y a aussi d'autres commandemens qui étant pris à Técorce , et selon la simple signification de la lettre, ne semblent point concerner la religion, ni être dignes d'un si grand législateur, ce qui faisoit que les gentils tenoient la loi des Juifs pour une espèce de

superstition, ainsi que nous avons dit ailleurs. Mais il faut considérer qu'outre le sens de la lettre , ils ont leur sens spirituel , c'est-à-dire des préceptes et des commandemens fort importans à notre salut. En voici des exemples. Lorsque la loi dit : ne mange point de pourceau , elle veut dire , outre ce que porte la lettre , ne sois ni luxurieux ni déshonnête. Lorsqu'elle dit : ne mange aucune chose avec le sang , elle veut dire , ne désire point la mort, ni ne porte aucune haine à ton prochain. Lorsqu'elle dit : ne mange point d'oiseau de rapine , elle veut dire , n'opprime point les foibles , et ne sois point voleur du bien d'autrui. Lorsqu'elle dit : tu ne lieras point la gueule du bœuf qui foule le blé , elle veut dire , tu ne refuseras point le salaire à celui quia travaillé pour toi. Lorsqu'elle dit : tu ne feras point cuire le chevreau dans le lait de sa mère, c'est-à-dire , tu n'augmenteras point l'affliction de l'affligé. Lorsqu'elle dit : ne sème point ton champde diverses semences , c'est-à-dire, ne mêles et ne confonds point avec la parole de Dieu, quelque doctrine vaine et dangereuse. Lorsqu'elle dit : ne laboure point la terre avec un bœuf et un âne, elle t'exhorte à ne mettre point sur le foible la charge du fort, et à ne les rendre point égaux au travail. Mais quand elle ordonne aux hommes de ne se point habiller de lin pt de laine , elle leur commande de n'être point doubles, mais simples et naïfs , parce que le vêtement intérieur se fait de lin, et l'extérieur de laine : tellement que ces paroles : ne t'habille point de lin et de laine , signifient , ne montre point au dehors ce que tu n'as pas au dedans,

ou bien ne sois point dissimulé ni trompeur, ni faussaire ; n'aie point deux visages , qui est la même chose que l'Ecclésiastique nous a enseignée , lorsqu'il a dit : ne prends point un visage contre ton visage ; c'està-dire, n'aie point une chose dans le cœur, si tu en veux montrer une autre frauduleusement par tes paroles. Ce sera donc , mon frère, par ces exemples , et par d'autres semblables , que vous pourrez comprendre combien notre Sauveur a eu raison de dire, qu'il ne venoit pas pour violer la loi , mais pour l'accomplir , parce que de la manière que je viens de vous expliquer la loi , elle est bien plus parfaitement accomplie , que par ce qui étoit porté par la lettre; car autrement ? qu'importoit il a la religion et à la sainteté , que les hommes fussent vêtus de lin ou de laine , qu'ils labourassent , ou semassent la terre de la manière que la loi le prescrivoit ? Les fidèles comprirent bientôt ce sens caché , après que notre Sauveur fut venu au monde P ainsi que nous le témoigne Philon, historien célèbre parmi les Juifs , lorsqu'il dit : que les fidèles d'entre les Juifs savoient fort bien expliquer les choses de la sorte, lesquels menoient une vie très sainte auprès d'Alexandrie , comme nous avons fait voir.

Le Catéchumène. J'ai pris un plaisir extrême dans votre excellente manière d'expliquer l'Ecriture sainte, parce que le sens que vous lui avez donné est trèsdigne de ce Seigneur, lequel étant la bonté et la sainteté même , ne se peut plaire qu'à ce qui est conforme à la sainteté et à la vertu.

VV\VVV\V\V\\VVV\VV\V\VVV\V1VV\VVVV\UV\U\V\V\\VVVVV\V\\\V\\V

Page 1