CHAPITRE VIL
De C élément de Cair.
Ayant entrepris de traiter de chaque élément en particulier, nous commencerons par celui de l'air, qui nous communique plusieurs commodités. Car c'est premièrement par lui que respirent tous les hommes et tous les animaux qui sont sur la terre; lesquels en tout temps , soit qu'ils veillent , soit qu'ils dorment , reçoivent de lui une certaine fraîcheur , par laquelle ils tempèrent les ardeurs du cœur , qui de soi est trèschaud , afin qu'il ne soit pas suffoqué par la trop grande violence de sa chaleur. Il sert encore d'un certain milieu, par le moyen duquel la lumière du soleil et des étoiles vient à nous , et avec elle leurs influences. Ce qui ne se pourroit autrement , parce que la lumière ainsi que les influences , sont des accidens qui ne peuvent subsister sans quelque sujet qui les soutienne. C'est le même air, qui se mettant entre le soleil et nous, tempère de telle sorte sa chaleur , que nous pouvons sans incommodité jouir des biens qu'elle nous apporte. Mais il faut ici remarquer que la providence divine
a divisé l'air en trois principales régions , pour l'usage des choses que nous allons déduire : sa premièrepartie, et la plus élevée , est jointe à l'élément du feu ; c'est pourquoi elle est très-chaude , s'accommodant *insi à la qualité de son voisin. La plus basse, qui joirtl la terre et l'eau, est tempérée, quoiqu'en certaines susons elle participe beaucoup de la chaleur par la rtflexion des rayons du soleil , qui frappent la terre. Mais la moyenne région qui est située entre ces deux extrémités, est froide ; parce que fuyant également l'une et l'autre , elle se ramasse et resserre en ellemême , de sorte qu'elle en devient plus froide. Nous en voyons l'expérience dans l'eau des puits , laquelle en hiver se trouve chaude , parce que l'air fuit le froid, et en été froide , à cause que le même air se retire jusques au dedans pour éviter la chaleur. Et en cela nous avons grand sujet d'admirer la providence du Créateur , parce que cela sert infiniment à la production des rosées et des brouillards du matin , par l'humidité desquels les plantes s'entretiennent dans les temps secs et chauds , aussi-bien que des neiges , qui rendent les terres fertiles et abondantes, parce que c'est par leur moyen , comme par celui des gelées , que les plantes sont empêchées de croître et de monter en haut , afin qu'elles emploient toute leur vertu en bas , à s'enraciner plus avant en terre pour croître dans la saison , avec d'autant plus de fruit qu'elles auront jeté de plus profondes racines.
C'est en l'air aussi que s'engendrent les eaux pluviales ; parce que le soleil , comme nous avons dit „
attire en haut par sa chaleur les plus subtiles vapeurs de la mer, lesquelles se trouvant à cause de leur subtilité, delà condition de l'air, elles s'élèvent facilement en haut, où étant parvenues, et trouvant la moyenne région de l'air froide , elles s'épaississent et se convertirent en eau. Or , l'eau s'élant appesantie et ne pou- \ant plus êlre soutenue en l'air, elle descend en bas, ?t se résout en pluie. Nous pouvons voir cela par expérience dans les alambics , où se distillent les eaux de plusieurs simples; la chaleur du feu ayant desséché 1 humidilé des herbes que Ton distille, elle se résout en vapeur , et monte en haut ; mais lorsqu'elle ne peut s'élever davantage , elle s'assemble et s'épaissit , puis se convertit en eau, laquelle par sa pesanteur naturelle descend aussitôt en bas, et ainsi se fait la distillation. C'est ce qui fait , dit saint Basile , que lorsque les gens de mer manquent d'eau douce , ils font bouillir celle de la mer , et mettant au-dessus une éponge pour en recevoir la vapeur, cette vapeur se convertit en eau. douce , par le moyen de laquelle ils remédient pour un peu de temps à leur soif; et en cela l'art imite la nature , comme il fait en toutes les autres choses.
Il n'y a pas moins de sujet d'admirer la providence, lorsque nous venons à considérer la manière avec laquelle le Créateur fait descendre les pluies du ciel en terre Et certainement si tous les esprits qui ont jamais été avoienl pris à tâche de rechercher les moyens de faire tomber cette eau pour arroser la terre, ils n'en auroient su imaginer un qui fût plus propre que celui-là. Car ne diriez-vous pas qu'il la fait passer au tra-
q8 catéchisme de grenade.
vers des soies d'un tamis , la départant avec tant d'égalité par tontes les parties de la terre , et la faisant pénétrer si avant dans son sein ; que c'est par son moyen que les plantes se nourrissent, et qu'elles se rafraîchissent , pour pousser leurs feuilles et produire leurs fruits? C'est aussi entre les autres merveilles uns de celles qui sont particulièrement attribuées à Dieu; et il est écrit au livre de Job , que c'est lui qui prend et lie de telle sorte les eaux dans les nues , qu'il ne permet pas qu'elles tombent en tas sur la terre. (Job. 26.) Et Moïse parlant à l'avantage de la terre de promission , dit au peuple. La terre que vous allez posséder, n'est pas comme celle d'Egypte , qui est arrosée a la manière des jardins par des eaux de puits ; car le Seigneur a jeté les jeux sur cette terre qu'il nous a donnée , depuis le commencement de Cannée jusqu'à la fin , pour lui donner l'eau et la rosée du ciel ( Deut. 1 j). C'est de ce même bienfait que parle le Prophète royal au psaume \l\b , lorsqu'il dit : C'est le Seigneur qui couvre le ciel de> nuages, et qui par leur moyen envoie les eaux sur la terre. Et cela se fait si abondamment , qu'il arrose non-seulement les semences de ses terres labourables , mais aussi les terres incultes et désertes , afin qu'elles produisent des herbes fraîches et verdoyantes.
Mais qui pourroit dignement expliquer les signalés avantages que les pluies nous apportent ? car en effet celui qui les considérera avec attention , reconnoîtra
aussi
TART. I. CHAI». VII. (j^
aussi que c'est par leur moyen que le Créateur de l'univers a pourvu h toutes les nécessités de la vie humaine. C'est par elles qu'il nous donne le pain , le vin , l'huile , les fruits , les herbes , les pâturages pour les troupeaux , qui nous fournissent les chairs , les laines et les peaux pour nos vêtemens. Le Prophète l'a bien reconnu lorsqu'il a dit : Que le Seigneurproduisoltdans les montagnes le foin et C herbe pour le service des hommes (Psal. i46). Sur quoi il faut remarquer cette parole des hommes , quoique ce soit pour la nourriture des animaux , parce qu'ils ne semblent être faits , comme nous l'éprouvons tous les jours , que pour l'usage des hommes. Enfin les biens que nous recevons par le bénéfice de ces eaux sont si grands , qu'ils ont donné sujet à Thaïes, l'un des sept sages de Grèce, de soutenir que l'eau avoit été la matière dont toutes les choses ont été composées , voyant que l'eau étoit celle qui faisoit produire tous les fruits de la terre , et que non- seulement les poissons, mais aussi les hommes et tous les autres animaux tiroient d'elle leur subsistance.
Ce bien étant si grand et si universel, le Seigneur en a voulu aussi avoir les clefs et les tenir en réserve , afin d'en faire la dispensation ; et les envoyer à propos à ses fidèles serviteurs pour servir à leur nourriture, comme au contraire , afin de punir les méchans en les privant d'un si grand bienfait. C'est pourquoi il est écrit au livre de Job (9. G). Que c'est par cette voie que Dieu juge les peuples , chntiant les uns par la faim , et en donnant la nourriture à plusieurs autres. Aussi 1. G
y8 CATÉCHISME DE GRENADE.
promet-il au Lévitique (c. a G) , à ceux qui garderont sa loi , qu'il leur enverra les pluies en leur saison , afin que la terre et les arbres leur donnent leurs fruits en abondance. Au contraire , il menace ceux qui violeront ses préceptes , qu'il rendra le ciel d'airain , et la terre de fer ; qu'au lieu de pluie , il fera tomber de la poussière pour les faire périr de faim. Et ce ne sont pas seulement les péchés , mais aussi la seule méconnoissance de ce grand bienfait qui en cause la privation. C'est de cette ingratitude qu'il s'est plaint autrefois par le prophète Jérémie en ces termes : Les hommes ingrats ri ont jamais dit , honorons et louons le Seigneur, qui nous envoie d'en haut les pluies du printemps s et les pluies de la saison avancée , nous donnant par ce moyen des vivres en abondance pour notre nourriture. (Hier. 5. ) Et véritablement il y a grand sujet de douleur, de voir qu'un si grand bien du Créateur soit si mal reconnu des créatures , et qu'il y en ait si peu qui lui rendent des actions de grâces , et des services pour ce bien qui leur apporte tous les autres biens , et sans lequel elles ne sauroient vivre. Nous devrions au moins considérer, lorsque nous voyons descendre la pluie d'en haut , que c'est Dieu qui nous l'envoie du ciel , et ne le faisant pas , les hommes raisonnables n'imitent-ils pas en cela les bêtes privées de raison , qui recevant leur nourriture , ne reconnoissent point celui qui la leur donne , ni ne lui en rendent point de grâces?
Un autre grand et signalé bienfait que la providence divine nous départ , ce sont les vents , qui sont en
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effet, ou air ou quelque chose fort approchant de l'air. Le Prophète a bien su îe reconnoitre , et en a parlé en ce sens lorsqu'il a dit : Que le Seigneur tiroit les vents de s;-s trésors (Psal. i 54 ) » entendant par ce mot de trésors les richesses de sa providence , qui a voulu qu'il y eût des vents pour l'usage de la vie humaine. Car c'est par eux premièrement qu'il chasse les nuées et les eaux dont elles sont remplies , ainsi qu'il est écrit au livre de Job , les envoyant par eux-mêmes aux endroits où le grand gouverneur de ce monde les juge plus utiles. Ainsi nous voyons qu'en Espagne il pleut ordinairement du vent de sud-ouest , lequel passant au travers de la mer, apporte avec soi les nuées et les pluies de ce côté-là. Au contraire le vent d'aquilon fait pleuvoir en Afrique , et venant du côté du nord , au travers de la même mer, il emporte les nuées qui sont comme les vases dont Dieu se sert pour verser la pluie en ce pays-là. Mais que seroit-ce de la navigation et du commerce avec les autres nations , s'il n'y avoit point de vents , et que la mer demeurât toujours calme? C'est donc par ce puissant secours de la navigation, que nous allons en peu de temps jusques aux extrémités du monde , d'où nous transportons les marchandises qui sont trop abondantes d'un côlé , et dont il y a disette en d'autres, pourvoyant ainsi à la nécessité des uns par l'abondance des autres , et rendant par ce moyen toutes les choses communes, et toutes les nations suffisamment pourvues; de sorte que de tout le monde, il semble que nous ne faisons qu'une grande place et une grande cité commune à tout Je
genre humain. Mais le plus grand bien qui se pouvoifc retirer des vents, c'est que la foi et la connoissance du vrai Dieu , a couru par toutes les parties de l'orient et de l'occident } et par toutes les autres nations de la terre , qui est la meilleure et la plus précieuse richesse qu'on y pouvoit porter. Nous avons encore de quoi admirer la providence , en une certaine règle et en un certain cours que les vents observent dans les Indes orientales, qui est tel qu'en un temps de l'année il y a des vents qui régnent pour aller en certaines contrées , lesquels ne manquent point aussi en leurs saisons de se changer en d'autres vents qui sont propres pour le retour. Et cela est tellement réglé , que jamais on ne voit manquer cet ordre , ni par conséquent la commodité de faire ces voyages. Ceci sans doute a été établi de la sorte par la providence divine , pour le service et l'usage de la vie humaine ; afin que les vents , comme s'ils étoient aux gages des hommes , les portassent et les conduisissent aux lieux où ils désirent aller. Mais , quoique l'on ne puisse douter de ce grand et admirable bienfait, combien voyons-nous peu de personnes qui le reconnoissent et qui en rendent grâces à celui qui en est l'auteur !
Une autre grande utilité que nous retirons des vents, c'est qu'ils purifient l'air, et le nettoient de toutes les mauvaises qualités et de toute la corruption qu'il peut avoir contractée. Ceux qui se souviendront d'une grande peste qui eut lieu à Lisbonne , et en quelques autres villes du royaume de Portugal, en l'année 1 570, en auront vu l'expérience. Elle ne cessa que par un
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vent impétueux et extraordinaire qui survint; lequel même lit enfler la mer a tel point, qu'elle couvrit toutes les fontaines qui en étoient proches , lesquelles de douces qu'elles étoient devinrent salées durant quelques jours. Ce vent chassa toute la corruption qui avoit causé la peste , et c'est ce qui a fait dire h Sénèque , que la providence divine avoit voulu que des vents se levassent de toutes les parties du monde, afin que Pair eût en tous lieux de quoi être purifié par l'agitation et par l'exercice; tant l'exercice et le travail sont jugés nécessaires pour toutes choses. Les vents ne servent-ils pas encore au laboureur, pour lui donner moyen de nettoyer ses blés , en séparant le grain d'avec la paille et la poussière? mais ne servent-ils pas encore à tous les hommes , lorsque dans la violence de l'été il se lève de certains vents rafraîchissans pour tempérer l'ardeur de leurs entrailles et l'excès de la chaleur, qui semble les étouffer? Ceux qui savent con^ sidérer les choses comme il faut, et les rapporter h Dieu qui en est l'auteur et le maître , entrent par là en une contemplation salutaire du tourment de ceux qui brûleront dans les flammes éternelles, dans Par-, deur desquelles il ne faut point qu'ils espèrent ni de. relâche ni de rafraîchissement.