‹ Catéchisme, ou, Introduction au symbole de la foiChapitre 45 sur 49 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

De la providence particulière de Dieu sur les choses humaines.

J out ce que nous avons dit jusqu'ici sert pour nous faire voir les motifs qui ont porté les philosophes à reconnoître et à confesser une première cause , un premier principe et un premier moteur et gouverneur de tout cet univers , que nous appelons Dieu; cela même nous fait connoître le soin et la providence de ce Seigneur souverain pour toutes les choses qu'il a créées; lorsque nous venons à considérer les aptitudes et les facultés qu'il a données à tous les animaux pour leur conservation , c'est-à-dire , pour se maintenir et se défendre de leurs ennemis , pour se guérir de leurs maladies , et pour élever et nourrir leurs petits. Aucun des plus graves et des plus judicieux de ces philosophes n'a jamais mis en doute cette vérité. Mais comme quelquefois il se rencontre des corps monstrueux, qui ont, ou trop, ou trop peu des membres ordinaires , il y a aussi beaucoup plus grand nombre d'esprits monstrueux , qui avancent des choses non-seulement contraires à la raison , mais encore contraires au commun sentiment de tout le genre humain. Tels ont été ceux qui reconnoissant et avouant la providence de Dieu sur les brutes , pour les raisons que nous avons ci-dessus rapportées, ont bien eu la témérité de dire

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qu'elle ne s ' été n doit pas sur les hommes; portés à cela par la confusion et par le désordre qu'il leur sembloit \oir dans les choses humaines; sans considérer que comme les brutes ne sont capables ni de vertu ni de vices , il n'y a point aussi de cause pour laquelle le Créateur change l'ordre ordinaire de la providence qu'il exerce sur elles; au lieu que l'homme étant capable de l'un et de l'autre , il reçoit aussi de Dieu le traitement que ses œuvres méritent, les bons recevant la récompense, et les médians la punition, dont les uns et les autres sont dignes. Sénèque si excellent en la philosophie morale , avoit bien compris ce secret de la providence; aussi nous a-t-il expliqué en peu de paroles , une grande partie de ce que nous enseigne en cela notre religion ; lorsqu'il a dit , parlant de Dieu , « qu'il » nous traite comme nous le traitons , » c'est-à-dire , que ceux qui l'honorent et le révèrent comme leur vrai Seigneur et Père , sont traités de lui comme ses véritables enfans et ses fidèles serviteurs. Que pourroit dire de mieux un philosophe chrétien? et combien d'excellentes leçons sont comprises en ces deux mots ! Mais il faut ici prendre garde , que quand il est dit que Dieu fait du bien aux bons, et qu'il châtie les médians , nous n'entendons pas ici sous le mot de biens , les biens temporels , et périssables , lesquels n'ont pas été appelés biens même par les philosophes païens; ni pour mal la privation de cette sorte de bien , cette privation ne pouvant être appelée mal , puisque tous les serviteurs de Dieu l'ont recherchée , et l'ont embrassée. Ainsi la providence que Dieu exerce sur les bru-

tes , est toujours d'une même manière , mais celle pat laquelle il gouverne les hommes , se change selon la diversité de leurs œuvres. Il est vrai que ces philosophes impies ont soulevé contr'eux les autres philosophes , et particulièrement les stoïciens , qui faisoient une profession toute particulière de la vertu; soutenant par des raisons très-graves et très-pertinentes , que notre souverain Seigneur étend sa providence généralement sur toutes les choses humaines ; et nous allons en toucher ici quelques-unes.

Car qui est-ce qui ne s'offensera pas d'entendre dire que Dieu prend soin des brutes , et qu'il n'en prend pas des hommes ? vu même que nous avons montré , non-seulement que les brutes , mais encore toutes les choses qui sont en ce bas monde , ont été créées pour le service des hommes. Qui est-ce qui oseroit dire qu'un père auroit soin des valets et des esclaves de son fils , et qu'il n'en auroit pas de son propre fils ? S'il est du devoir de la prudence et de la bonne conduite d'avoir plus de soin des choses plus considérables que de celles qui le sont moins , et l'homme étant sans comparaison plus excellent que tous les animaux brutes , puisqu'il est fait à l'image et ressemblance de Dieu , quel homme raisonnable pourra concevoir qu'il étende sa providence sur des choses si basses que les brutes , et qu'il ait tant de mépris pour des créatures aussi relevées que les hommes , lesquels il a daigné appeler ses enfans, à cause de la ressemblance et du rapport qu'ils ont à sa divinité ? Disons encore que s'il prend soin des brutes , qui ne sont capables ni de reconnoître se.«

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bienfaits, ni de lui en rendre grâces; combien a pins forte raison en aura -t -il des hommes, qui le reconnoissent, qui l'adorent et le louent pour les biens qu'ils reçoivent de sa libéralité !

Nous voyons tous que l'amour est la cause véritable du soin que les créatures prennent des choses qui leur appartiennent, et que d'autant plus que cet amour est grand , d'autant est plus grand le soin qu'elles en ont; comme nous pouvons remarquer par l'attache et le soin que les brutes apportent à l'éducation de leurs petits qu'elles aiment. Or, s'il est vrai que Dieu a plus d'amour pour l'homme que pour les bêtes , ce qui paroît assez par les signalés avantages qu'il lui a donnés sur elles , et par cette nature excellente qui les surpasse de tant de degrés , sera-t-il bien possible qu'ayant soin de ce qu'il aime le moins, il n'en ail pas de ce qu'il aime le plus? L'expérience nous fait voir que si un homme a planté , ou enté un arbrisseau , il se plait à le voir croître, et à le voir chargé de fruits; comme au contraire il a de la douleur s'il le voit dessécher; et que pour éviter cela , il prend soin de le cultiver et de l'arroser: que si un homme prend ce soin d'un arbrisseau qu'il a planté , combien plus grand sera celui que Dieu prendra de l'homme qu'il a formé !

Mais ce n'est pas le seul amour qui cause ces soins et cette providence , la bonté n'y contribue pas moins. Ainsi nous voyons que les hommes d'excellente et singulière bonté, s'affectionnent infiniment au bien commun , et qu'ils le procurent , et le désirent même à leurs propres dépens. Si donc c'est là le propre dç

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l'excellente bonté , combien le sera-t-il davantage de cette bonté souveraine et infinie, d'avoir soin de l'homme , vu même qu'il est certain que l'homme étant bien riglé en sa conduite , tout ce monde destiné à sa conduite est bien réglé , comme au contraire lorsqu'il est déréglé, le monde l'est aussi, puisqu'il sert celui qui ne sert pas leur commun maître.

Ques'il est vrai encore que toutes les perfections des créatures (que nous appelons absolument perfections) se trouvent en Dieu d'une manière très-éminente , et si ce soin du bien commun est une de ces perfections , qui osera nier qu'elle ne soit pas en Dieu , étant comme il est , un abîme de toutes les perfections , et l'auteur de tout ce qu'il y en a?

Nous voyons aussi que toutes les causes ont un soin particulier de leurs effets : les pères pour cette raison en ont de leurs enfans, les rois de leurs sujets, et les pères de famille de leurs serviteurs. Quel sera à proportion celui de ce Roi des rois , de ce Père des pères et de celte cause des causes , du plus noble effet qu'il ait produit en ce monde inférieur, qui est l'homme?

En second lieu , si Dieu n'a pas de soin des choses du monde , c'est parce qu'il ne peut pas , ou qu'il ne veut pas , ou qu'il ne sait pas ce qui se passe en ce monde; si l'on dit qu'il ne le sait pas, c'est lui ôter la sagesse; si l'on dit qu'il le sait, et qu'il ne veut pas , c'est lui ôter la bonté , la justice , la charité , la miséricorde et enfin toutes ses perfections , ce qui est un horrible blasphème; mais de dire qu'il ne le peut pas , c'est aussi lui ôter sa puissance qui est infinie : et en

effet

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effet quelle apparence y a-t-il, que celui qui a pu créer ce monde si grand , si beau , si Lien réglé , si constant en la diversité de ses saisons , et dans le mouvement de ses cieux, rempli d'ailleurs de tant de choses nécessaires à l'usage de la vie humaine , ne puisse pas gouverner ce qu'il a fait? Et si lui-môme par sa propre volonté a voulu créer ce monde , non pour aucune nécessité qu'il en eût, ni par aucune force ou obligation qui l'y engageât , mais par sa seule bonté , qui lui inspira la volonté de donner l'être à des choses qui n'en avoient point , pourquoi ne voudra-t-il point conserver ce qu'il a bien voulu créer ?

Je veux encore joindre à ceci une considération trèsdigne d'être remarquée , et dont nous faisons chaque jour l'expérience. Il est certain que généralement tous les hommes de quelque nation du monde qu'ils soient, se voyant en quelque grand péril , tout soudain , et sans aucun discours de raison, mais par un seul instinct de nature , lèvent les yeux et les mains au ciel , qui est principalement destiné pour la demeure de ce grand maître de l'univers , comme s'ils lui demandoient secours. Or , il est certain que cette inclination a été gravée par le Créateur dans la nature de l'homme , où elle ne doit ni ne peut être oisive , ni inutile ; selon cet axiome si commun des philosophes, que Dieu et la nature ne font rien en vain , il s'ensuit donc qu'il prend soin des choses humaines , puisqu'il a créé cette inclination naturelle dans le cœur humain. Nous ne tirons pas une preuve moins certaine de cette vérité, du consentement universel de toutes les nations, pour barr. Ee

Lares qu'elles soient, à rendre quelque culte à la divinité , bien que celle à laquelle ils s'adressent , soit fausse ; car il faut croire qu'ils n'honorent pas en vain cette divinité , mais parce qu'ils en attendent quelque faveur; étant certain que s'ils n'en espéroient rien , ils ne Fhonoreroient pas, et ne se mettroient pas en peine de lui bâtir des temples, ni de lui faire des sacrifices ; et cela est une tacite confession de la providence divine , c'est-à-dire , que Dieu prolége ceux qui l'honorent et qui le révèrent. Puisque ceci est commun et généralement pratiqué parmi toutes les nations du monde, il s'ensuit que celle connoissance et cette affection est née avec l'homme même, et qu'elle a été imprimée dans son cœur par l'auteur même de la nature ; et tout ainsi qu'il a inséré dans le cœur des enfans une inclination naturelle à chérir et à honorer leurs pères , il en a aussi imprimé une autre dans le cœur de tous les hommes pour honorer Dieu , lequel d'une manière infiniment plus excellente est père universel de tous les hommes. Ceci est bien si clair , par la lumière de la nature, qu'Aristote n'a pas fait difficulté de dire, qu'on ne devoit pas mettre en dispute si la neige étoit blanche , ni si les pères ou les dieux dévoient être honorés ; mais qu'il falloit donner des yeux à ceux qui nioient la blancheur de la neige, et du fouet a ceux qui se défendoient de rendre respect aux dieux et aux parens.

Par ces raisons , et quelques autres semblables , les plus grands et les plus éclairés philosophes de l'antiquité ", comme Platon , et Socrate son maître , et surf

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tout la secle des stoïciens, furent poussés à reconnoître la Providence, dont même un des disciples de cette secte a composé un livre entier, quoiqu'il en fasse mention en plusieurs endroits de ses épîtres; de sorte que dans une qu'il écrit à son ami Lucilius , il lui dit ces belles et remarquables paroles : « Tu as Dieu au- » tour de toi , il est avec toi , il est en toi ; un esprit » saint réside dedans nous , qui observe toutes nos » bonnes actions , et qui nous traite comme nous le » traitons. Tiens donc pour certain que sans lui il n'y »# a point d'homme qui puisse être vertueux; car qui » est-ce qui pourra , sans son aide , mépriser les biens » de la fortune ? c'est lui qui nous donne ses conseils » magnifiques. 11 est certain qu'il y a un Dieu qui ré- » side dans l'àme des gens de bien , quoique nous ne » sachions pas quel est ce Dieu. Car il n'y a que Dieu » seul qui peut rendre un esprit modéré, qui passe par- » dessus toutes les choses du monde , et les méprise » comme viles et abjectes , et qui se rit de tout ce que » nous craignons , ou que nous désirons. Une chose si » excellente ne se peut faire que par sa faveur; ainsi » la meilleure partie de cet esprit demeure attachée au » lieu d'où elle est descendue : de sorte que comme » les rayons du soleil descendent en terre , sans néan- * moins se séparer de leur principe; aussi les grandes » et saintes âmes, envoyées dans le monde, afin que » par elles nous découvrions l'excellence des choses b divines , demeurent ici parmi nous à la vérité, mais )> sans se séparer du principe qui les a produites. » En une autre Epîtrr il dit encore : « Tu t'étonnes de ce

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» que les hommes vont vers les dieux; mais c'est bien » une plus grande merveille de ce que les dieux vien- » nent vers les hommes, et de ce qu'ils viennent à » faire leur demeure en eux; ce qui est encore bien » plus proche , n'y ayant point d'âme juste et sainte , » qui ne soit favorisée de la présence d'un Dieu. » Toutes ces belles paroles ici sont de Sénèque , lequel sans avoir lu l'Evangile , confesse la nécessité de la grâce, (quoiqu'il ne sache ce que c'est que la grâce) et le soin de la divine providence. Ceci nous doit faire bien déplorer l'aveuglement et la folie des pélagiens , lesr quels bien qu'ils reçussent et admissent les saintes Ecritures , ne laissoient pas néanmoins d'enseigner , que l'homme par les seules forces de son libre arbitre , et sans le secours de la grâce , pouvoit très-parfaitement observer tous les commandemens de Dieu , et mériter le royaume du ciel.

A un si illustre témoignage de Sénèque , j'en veux ajouter un autre de Cicéron , qui avoue la même chose , lorsqu'il dit : « que les dieux immortels pourvoient » non-seulement aux nécessités des hommes en géné- » rai , mais ausside chacun en particulier. Car si leur » providence s'étend sur tout le monde , elle s'étend » aussi sur ses principales parties , comme sur l'Asie, » l'Afrique et l'Europe , et si elle s'étend sur celles- » ci , elle ne s'étend pas moins sur les villes qu'elles » contiennent , comme Athènes, Rome, Sparte, Rho- » des et les autres; et de là il s'ensuit qu'ils doivent » prendre le même soin de chacun de leurs habi- » tans; nous mettons en ce nombre Gurius , Fabri-

» cius, Mètellus , Marcellus, Gaton , Scipion , Lœlius » et plusieurs autres grands hommes qui ont été à Rome » et en Grèce, aucun desquels n'est parvenu à ce grand » mérite , où ils s'étoient élevés , sans l'aide et l'assis- » tance des dieux. C'a été par la force de cette raison » que les poètes , et particulièrement Homère , ont été » contraints d'assigner de certaines divinités à leurs » héros , pour compagnons , pour aides et défenseurs » de leurs actions et de leurs personnes, comme à Ulys- » se, Diomèdes, Agamemnon et Achille ; et parla nous » devons conclure qu'il n'y a jamais eu au monde d'honv » me signalé en vertu et en mérite , qui n'ait reçu quel- » que assistance et quelque faveur particulière de la » divinité.» Ceci est de Gicéron, qui ne nous enseigne pas moins que n'a fait Sénèque, la nécessité du secours de Dieu et le soin de sa providence.

Que toutes tés ctioses de ce monde ont été faites pour l'homme.

Le même Cicéron nous prouve fort bien encore la providence , lorsqu'il fait ce beau discours , dans lequel il nous prouve que toutes les choses que nous voyons dans le monde, ont été faites en faveur de l'homme, par la divine providence. Il dit donc : « Si » quelqu'un demandoit pourquoi tant de belles et de » grandes choses ont été faites , et qu'il lui fût répon- » du que c'a été en faveur des arbres et des herbes, » lesquels bien que sans sentiment sont toutefois des

» œuvres de nature , cela certainement scroit une ré » ponse impertinente. Mais c'a été peut-être en faveur » des bêtes? Il n'y a pas plus de raison de dire que les » dieux aient fait ces mêmes choses pour l'amour des » bêtes muettes qui n'ont aucune intelligence. Pour- » quoi dira-t-on donc que le monde a été fait ? Nous » répondons hardiment que c'a été pour les animaux » qui ont l'usage de la raison , c'est-à-dire , pour les » hommes; car ce sont eux seuls qui usent de rai- » son, et qui vivent sous des lois; de sorte que com- » me nous disons qu'Athènes et Lacédémone , et tout » ce qu'il y a dans ces villes là est pour le service des » habitans , ainsi pouvons-nous dire , que toutes les » choses qui sont en cette grande cité du monde sont y> destinées pour l'usage et pour le service de l'homw me. Ces cours réglés du soleil , de la lune et des au- » très astres, encore qu'ils servent pour maintenir l'or- » dre et la conduite du monde , ne laissent pas néan- » moins d'être exposés pour un très-agréable specta- » cle aux yeux des hommes , n'y ayant point d'objet » qui soit ni plus beau ni moins ennuyeux à notre » vue , ni dont l'industrie contente et satisfasse davan- » tage nos esprits; car c'est par l'ordre et par le cours » de ces planètes que nous connoissons la qualité des » temps et des saisons , et les changemens qui y arri- » vent, Que si ce sont les hommes seulement qui ont » ces connoissances , il faut croire que c'est pour eux » seuls que ces choses ont été faites. Oserions-nous » bien dire que la terre couverte de moissons , et a d'une infinité de légumes , produisît tout cela pour

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» les bêtes , et non pas pour les hommes? 11 est bien i certain aussi que ni les vignes, ni les oliviers, qui » produisent des fruits si abondans et si agréables , ne b s'en chargent pas pour les bêtes, puisqu'elles n'ont i ni l'industrie de semer, ni de cultiver, ni de cou- » per , ni de recueillir leurs fruits dans la saison , pour » les conserver ; parce que l'usage et le soin de la con- » servation de toutes ces choses appartient h l'homme, » et non pas aux bêtes. De sorte que tout ainsi que les » cordes d'une viole , ou des autres instrumens de » musique , ont été faites seulement pour ceux qui sa- » vent s'en servir, de même toutes les choses dont » nous avons parlé , sont faites seulement pour ceux » qui en savent bien user. Nous ne pouvons pas juste- ■ ment dire qu'elles ont été faites pour les bêtes , en- » core que souvent elles dérobent et dissipent quelques- » uns de ces fruits; comme nous n'aurions pas raison » de dire que les hommes prissent le soin de ramas- » ser dedans leurs greniers leur blé et leurs autres pro- » visions pour les rats et pour les fourmis qui les leur » dérobent, mais bien pour subvenir à la vie de leurs » femmes, de leurs enfans et de leur famille. Aussi » voyons -nous que les bêtes n'ont de jouissance de » ces choses-là qu'à la dérobée , au lieu que les hom- » mes la possèdent libre et entière. Qui est-ce donc » après ceci, qui pourra mettre en doute, qu'une si » grande diversité et une si grande abondance de » fruits si agréables au goût , si doux à l'odorat et si » beaux à la vue , n'aient pas été donnés aux hommes » parla nature? et comment pourra-t-on dire qu'ils opl

» été faits pour les bêtes, puisqu'il est constant que les » bêtes mêmes ont été faites pour les hommes? Car à » quel autre usage servent les brebis , sinon à porter » la laine dont on fait des draps pour nos vêtemens ? » et elles-mêmes comment pourroient-elles vivre , se » conserver et rapporter leurs fruits , si les hommes » n'avoient le soin de leur subsistance ? Que dirons- » nous des chiens , et de la fidélité et de l'amour qu'ils » ont pour leurs maîtres , comme au contraire de la » haine qu'ils ont contre les étrangers ; de leur saga- » cité incroyable et de leur odorat si subtil à décou- » vrir la chasse ; de la légèreté et de l'ardeur avec la- » quelle ils la poursuivent? que veut dire cela , sinon » qu'ils ont été faits pour le plaisir et pour le service » des hommes? Que dirons-nous encore des bœufs? » Leur dos à la vérité nous fait bien voir qu'ils n'ont » pas été faits pour porter la charge , mais leur tête si » commode à porter le joug , leurs forces et leur large » poitrine nous témoignent assez qu'ils ont été faits » pour traîner la charrue, dont il revient tant d'uti- » lité aux hommes ; aussi dans cet ancien âge d'or , » que les poètes ont feint , c'eût été un grand crime » que de tuer un bœuf, et de manger de sa chair. Je » serois trop long si je voulois poursuivre jusqu'au » bout cette matière , et si je voulois raconter l'uti- » lité et la commodité que les hommes retirent du ser- » vice des chevaux , des mulets et des autres animaux » de cette espèce : mais le pourceau sert-il à quel- » qu'autre chose qu'à nous nourrir de sa chair? et a n'est-ce pas pour cela qu'il a été dit que l'âme lui

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» avoit été donnée en guise de sel pour en empêcher a la corruption? Aussi voyons-nous qu'à cause de l'u- » tilitéque nous en retirons, il n'y a point d'animal qui » soit si fécond que celui-là. Que ne pourrois-je point » dire de la multitude et délicatesse des poissons; de » celle des oiseaux , desquels nous recevons tant de » plaisir , qu'il semble qu'une si curieuse et une si » grande abondance de friandises ait été ordonnée par » un Epicure même? Et tout cela demeureroit inutile » sans l'adresse et l'industrie des hommes. C'est nous » qui prenons les bêtes sauvages à la chasse , en partie » pour nous nourrir, et en partie aussi pour nous exer- » cer et nous rendre plus adroits à la guerre. Nous les » domptons et les apprivoisons , même les éléphans , » quoique leurs forces surpassent tant de fois les nô- » très; nous faisons même servir plusieurs choses que » nous retirons des animaux pour la guérison de nos » plaies ou de nos blessures. A cela encore nous ser- » vent les herbes , dont nous connoissons la vertu et » l'efficace par une très -longue expérience. Que si » nous pouvions parcourir des yeux comme de l'es- » prit , toutes les terres et toutes les mers , nous ver- » rions toutes ces grandes et fertiles campagnes rem- » plies de fruits ; nous verrions les montagnes couver- » tes de pâturages et de verdure pour les troupeaux. » Nous verrions encore la légèreté incroyable avec la- » quelle les vaisseaux parcourent les mers; nous ver- » rions que non-seulement les choses qui sont sur la » terre , mais aussi que celles qui sont cachées dans * ses profondes entrailles, sont destinées à notre ser-

» vice; et comme elles sont seulement pour nous, > aussi sommes -nous les seuls qui avons l'industrie » de les mettre au jour, et de les tirer de l'obscurité » où elles étoient ensevelies. » Tout ce que je viens de dire est de Cicéron, lequel nous prouve manifestement par tant d'exemples , que tout ce qu'il y a dans le monde inférieur , aussi-bien que dans le ciel , a été fait seulement pour l'usage et pour le maintien de notre vie; et cela est un argument invincible de la providence de Dieu pour les hommes, puisqu'il a créé tant de choses pour leur usage , pour leur nécessité et pour leurs plaisirs , de quoi les bêtes ne sont point capables.

Nous avons une autre preuve de cette vérité dans le même Cicéron , au livre qu'il a fait sur les lois , où il dit : « Avant toutes choses les hommes doivent tenir y> pour certain et indubitable que les dieux sont les » maîtres de toutes choses, et que tout ce qui arrive » dans la vie humaine réussit par leur volonté et par » leur commandement ; qu'ils sont attentifs à faire du » bien au genre humain , et qu'ils prennent garde aux » actions de chacun ; qu'ils regardent en quoi ils pè- » client , et avec quel respect et quelle affection ils » traitent les choses qui concernent la religion ; enfin » qu'ils remarquent bien exactement la conduite des » bons et des médians. » Qu'auroit pu dire de plus exprès ce philosophe , s'il eût été éclairé des lumières de la foi ?

Mais je tiens encore plus exprès et plus puissant le témoignage de Plutarque , lequel ne reconnoît pas moins l'immortalité des âmes, que la conduite de la

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Providence , lorsque dans le livre qu'il a composé du retardement que Dieu apporte quelquefois à la punition des méchans , il dit ces belles paroles : « La même » raison qui prouve et qui confirme l'immortalité de » l'âme, nous prouve aussi la providence divine; et » nous ne saurions admettre l'un et rejeter l'autre , » parce que si l'âme conserve la vie après la mort du » corps, non -seulement il est convenable, mais né- » cessaire aussi qu'elle reçoive ou la punition ou la ré- » compense de ses actions , d'autant que tout le temps » qu'elle vit en ce monde , elle combat comme un lut- » teur; de sorte qu'après le combat elle doit être ré- » compensée selon son mérite. Mais tandis que nous » sommes nous-mêmes en cette vie , nous ne saurions » rien dire de certain de la manière dont elle sera châ- » tiée ou récompensée en l'autre vie , ce secret nous » étant caché. » Voilà les paroles de ce grand philosophe , qui nous font voir bien clairement combien est grande la force et la lumière de la vérité , puisqu'elle n'a pas laissé de pénétrer au travers des épaisses ténèbres du paganisme.

Venons maintenant à Aristote , lequel , comme nous avons déjà vu, ne peut consentir qu'on prenne seulement la peine de contester avec ceux qui mettent en doute si l'on doit respecter les dieux et les parens , la chose étant de soi trop évidente. Le même dans sa politique , après avoir dit que quatre choses étoient nécessaires dans une république bien réglée , savoir , les vivres, les armes, les arts et les finances, ajoute, « qu'il y a encore une chose plus importante et plus

» nécessaire que toutes celles-là , qui est le culte des » dieux qu'on nomme religion. » Et au dixième livre de sa morale il dit encore : « Celui qui se conduit par » la raison et par l'intelligence , qui tâche de rendre » plus parfaite cette partie principale de son âme , et » qui s'applique au bien; il semble que celui-là doit » être très-agréable à Dieu ; d'autant que si les dieux » ont soin des choses humaines , comme il y en a de » l'apparence, il est raisonnable qu'une chose si bonne * et si semblable à eux , comme est notre entende- » ment, leur agrée. Et il n'est pas moins raisonnable , » que ceux qui aiment cette partie de leurs âmes , et » qui tâchent de l'orner et de l'embellir par les ver- » tus , soient aussi aimés et chéris des dieux , comme » des personnes qui vivent vertueusement, et qui ont » soin de rendre plus parfait ce qu'ils ont reçu de » leur libéralité. » Toutes ces paroles qui sont d'Àristote , favorisent l'opinion de la providence , puisqu'elles font voir que Dieu est amateur des gens de bien , comme des personnes qui leur ressemblent , soit par la noblesse de l'entendement , soit par la pureté de la vie. Mais l'opinion de ce même philosophe dont nous avons déjà parlé , qui attribue à la religion et au culte des dieux la première place dans une république bien réglée , ne convient pas moins à notre sujet ; car pour quelle fin est-ce que les hommes honoreroient les dieux , s'ils n'avoient nul soin ni con<sidération pour eux?

Mais que dirons-nous , ayant établi ce principe , de l'aveuglement et du malheur des hommes , lesquels

Lien qu'assurés par les principes de la foi , qu'il y a une peine et une gloire éternelle préparée pour les bons ou pour les méchans après cette vie , ne sont néanmoins touchés d'aucun respect pour la divinité? Que seroît-ce s'ils n'a voient ni crainte ni espérance de l'un ni de l'autre? Que seroit le monde rempli de cette sorte de gens , sinon une caverne de larrons et de brigands , une étable de pourceaux , ou pour mieux dire , une partie de l'enfer ? Et si le monde étoit tel , ne seroit-ce pas une chose bien indigne de cette infinie bonté et de cette sagesse d'avoir créé les cieux si vastes et si beaux , ces lumières si brillantes qui y sont parsemées; de gouverner avec tant d'ordre cette grande machine de l'univers ; d'envoyer les pluies dans la saison pour faire si abondamment fructifier la terre; d'avoir donné tant de poissons à la mer, tant d'oiseaux à l'air, et tant d'animaux à la terre , pour le seul usage et service des hommes , qui seroient pires que les bêtes ? Que pourroit-on , dis-je encore , s'imaginer de plus indigne de cette sagesse et de cette bonté ? Or il est évident que puisqu'Aristote nous exhorte si fort à honorer les dieux , il entend aussi que nous en espérions quelque chose , puisque personne ( suivant le dire du Comique) ne veut être homme de bien pour néant.

Mais le même philosophe dans l'abrégé de la philosophie qu'il écrivit pour Alexandre (quoiqu'il y ait quelque doute parmi les docteurs si ces livres sont de lui) parle encore plus clairement de la Providence , et rapporle sur ce sujet une chose mémorable ; car il dit :

Qu'une fois le mont Etna vomit une si grande abon dance de feu , qu'il s'étendit par toutes les campagnes voisines : les jeunes gens s'enfuyantà grande hâte pour éviter ce péril , et les vieillards à cause de la pesanteur de leur âge n'en pouvant faire de même , il y eut quelques enfans si fidèles et si charitables envers leurs parens , qu'ils se résolurent de les charger sur leurs épaules , et de s'enfuir avec eux. Mais leur fardeau les empêchant de courir assez vite , ils furent bientôt atteints par ces flammes redoutables et hâtives; et alors les dieux touchés de la fidélité de ces pieux enfans à l'égard de leurs pères, firent que la flamme se partagea et s'ouvrit en deux parts pour leur donner un passage assuré. C'est Aristote même qui raconte cette histoire au livre que nous venons d'alléguer ; et par là il ne confesse pas seulement la providence divine , mais aussi les miracles qui surpassent toutes les forces de la nature.

Nous ajouterons à cet exemple quelques autres exemples encore que nous ne tirerons pas des auteurs chrétiens , auxquels les infidèles n'ajoutent point de foi , mais d'autres de différente religion ; et parce que c'est du devoir de cette providence , non seulement de récompenser les gens de bien , mais aussi de punir les méchans , je raconterai quelques châiimens si grands et si épouvantables exercés sur des hommes très-méchans , que la grandeur de ces peines fera assez connoître qu'elles ne peuvent venir que de la part de la providence et de la justice divine. Celui entre ces exem-

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pies qui tiendra le premier lieu , sera le cruel et malheureux Héro'de. Celui-ci , poussé delà seule ambition de régner, usa de la plus grande cruauté dont il ait jamais été parlé , lorsqu'il répandit le sang de tant de pauvres enfans innocens , n'épargnant pas même celui de son propre fils ; sans faire mention des autres inhumanités et tyrannies qu'il exerça durant tout le temps de son abominable vie. Il étoit bien juste que les clameurs de ce sang innocent répandu par sa cruauté , et celui des pères et des mères de ces pauvres enfans , qui crioienl vengeance, touchassent enfin les oreilles de ce souverain juge , afin que sans attendre les peines de l'autre vie , il punît , dès celle-ci , des crimes si extraordinaires par des punitions extraordinaires aussi. Josèphe , célèbre historien entre les Juifs , en fait le récit de celte sorte : « L'horrible maladie d'Hérode » devenoit , dit il , tous les jours plus grande , jusqu'à » venger entièrement les maux qu'il avoit commis ; » car au dehors et sur la peau il brûloit à la vérité » d'une chaleur assez tempérée, mais au dedans il » senloit les ardeurs d'une fournaise embrasée. Il étoit » travaillé d'une faim continuelle et si grande , que » quelque chose qu'il pût manger, il ne pouvoit as- » souvir cette rage ; ses entrailles étoient au dedans » rongées d'ulcères , et de son corps il sortoit une » humeur jaunâtre et puante qui lui descendoit jus- » qu'aux pieds, et des pieds lui remontoit jusqu'à la » tête ; il avoit tous les membres de son corps enflés , » et ses parties honteuses pouries , pleines de vers et » d'abcès qui lui causoient d'épouvantables douleurs.

» Mais entre tous les maux qui l'afïïigeoient , le plus r> grand étoit la puanteur qui sortoit de son corps , ou » par la pouriture de ses membres , ou par l'haleine » de sa bouche empoisonnée; enfin, il étoit accablé > de tant de douleurs , que les forces naturelles lui » manquoient pour les supporter. Les devins consul- » tés sur ses maux , disoient : Que le souverain empe- » reur du monde les lui avoit envoyés pour la puni- » tion de ses crimes et de ses méchancetés insignes. » Mais quoiqu'il fût atteint de tant et de si grands » maux , il ne perdoit pas pour cela l'espérance de t vivre; aussi recherchoit-il avec soin tous les moyens » et tous les remèdes pour guérir. Car ayant passé le » Jourdain , il s'alloit baigner dans les bains qu'on ap- » peloit de Calirée , dont les eaux sont salutaires aussi » à ceux qui en boivent : les médecins furent même » d'avis de le baigner dans l'huile chaude j mais il ne » fut pas plutôt mis dans ce bain , que tous ses mem- » bres sortirent de leurs jointures , et ses yeux de la » tête. On le tira de là pour le mener à Jéricho, où » étant arrivé et voyant en pleurs tous ses domesti- » ques , il commença à désespérer de sa vie. Alors il » fit distribuer à chacun des cavaliers de sa garde cin- » quante livres de sa monnoie; et peu de jours après » il donna à ses autres amis de grandes sommes de » deniers. À la fin , rempli de rage et de fureur, et » comme menaçant la mort, il acheva sa vie par une » méchanceté et une cruauté inouïe ; car il envoya » chercher toutes les personnes les plus qualifiées de » la Judée , qu'il fit enfermer en un certain lieu ; et

» ayant

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i ayant fait venir auprès de lui sa sœur Salome avec » son mari Alexandre, il leur dit : Je sais bien que les » Juifs se vont réjouir de ma mort; mais si vous voulez » exécuter mes ordres, je ferai que mes obsèques se- » ront honorées de plusieurs larmes véritables. Ayez » donc des gens de guerre tout prêts pour égorger dans » le temps que j'expirerai toutes les personnes de con- » dition que je tiens enfermées , afin que toute la pro- » vince malgré elle-même pleure à ma mort. Peu de » temps après , sentant les approches de la mort par » la violence des douleurs , il demanda un couteau » pour peler lui-même une pomme , ainsi qu'il avoit » coutume de le faire , et on le lui donna. Voyante peu » de temps de là qu'il n'y avoit personne près de lui » pour le retenir, il leva le couteau, et s'en donna » dans le corps; mais il ne voulut pas que ce peu de » temps qui lui restoit encore se passât sans cruauté; » car il fit égorger, le troisième de ses enfans , après » avoir fait souffrir le même traitement aux deux au- » très aînés : de cette façon il quitta la vie remplie éga- » lement de douleurs et de cruauté. » Tout ceci est de Josèphe , qui nous vérifie la sentence du Psalmiste , lorsqu'il dit : Dieu est juste et amateur de justice , et ses y eux observent l'équité. Nous y pouvons aussi contempler la beauté, aussi-bien que la grandeur de la même justice , qui ne permit pas que ce tyran pardonnât ni à soi , ni à ses propres enfans , lui qui n'avoit pas pardonné à ceux des autres : elle ne voulut pas même que par une mort avancée qu'il avoit voulu se donner de sa main, il sortît de sestourmens; mais que ce i. Ff

fût par cette horrible et longue maladie , dont les douleurs l'obligèrent à chercher les remèdes dans sa mort. Mais cette maladie fut bien si étrange , que les médecins mêmes qui le traitoient ne faisoient point -de doute que ce ne fût une punition que le ciel lui envoyoit pour le châtiera cause de ses péchés abominables. Car c'est une règle que nous devons tenir pour certaine et pour générale, que lorsqu'un tyran se trouve surpris de quelques calamités extraordinaires , après avoir commis des cruautés et des méchancetés extraordinaires , il doit y avoir en cela quelque chose de divin , qui nous manifeste la justice et la providence que Dieu exerce sur ces grands coupables. Cela même sert aussi d'un puissant motif à ceux qui pourroient demeurer scandalisés de la longue prospérité de ces impies , de publier et de chanter les louanges du Dieu qui les sait avec le temps si bien venger. Le Prophète a dit à ce propos : Que le juste se réjouira lorsqu'il verra la vengeance , et quil lavera ses mains dans le sang du -pécheur; ce qui signifie que par l'exemple du châtiment et par la crainte de la justice divine,, le juste travaillera a justifier et à purifier son âme.

Le même Josèphe rapporte encore un autre châtiment extraordinaire contre un autre Hérode , qui fut celui qui fit trancher la tête à saint Jacques , et qui fît arrêter saint Pierre pour lui en faire autant. Celui-ci étant irrité contre les habitans de Tyr et de Sidon , ils vinrent vers lui pour lui demander pardon en toute humilité , parce qu'ils avoient besoin de son assistance. A leur arrivée , il monta sur un échafaud , et , vêtu de

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ses habillemens royaux , il entama un grand discours à ers peuples qui étoient à ses pieds. Eux , à chaque mot, s'écrioient , en le flattant : Ces paroles sont de Dieu, non pas d'un homme; de quoi ce malheureux et insensé prince devint si orgueilleux , qu'au lieu d'en donner la gloire à Dieu , il la prit pour soi , s'estimant très-digne de ces flatteuses louanges. Alors , dit Josèphe , il se trouva frappé de la main d'un ange du Seigneur; de sorte que , rongé et consommé peu à peu par des vers qui lui sortoient de toutes parts , il finit misérablement sa vie. En ceci . nous devons bien considérer qu'encore que ce méchant prince eut fait mourir un apôtre, et qu'il en eut emprisonné un autre, il n'en fut pas puni; mais que pour avoir dérobé et s'être attribué la gloire qui étoit due à son Dieu , il le fut très-rigoureusement; et par là nous pouvons remarquer combien il y a de péril en la vaine gloire, en la présomption et en la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes.

Je veux ajouter à ces exemples-ci d'autres encore, des empereurs romains qui ont persécuté l'Eglise \ commençant par Néron. Presque tous ont misérablement fini , comme nous avons fait voir en la première partie de cet ouvrage; mais, entre les autres, celui de Maximin est terrible , la maladie étrange dont il fut atteint ayant éléde telle nature que ses propres médecins avouèrent que c'étoit un véritable châtiment de Dieu, qui vouloit punir par là les cruautés et les méchancetés qu'il avoit commises.

Tous ces exemples ont été tirés des auteurs païens ,

et nous les avons proposés pour ceux qui n'ont pas de croyance à ceux des chrétiens ; mais pour ceux qui sont persuadés de nos vérités , j'en veux raconter un autre du roi Anliochus , que j'ai pris dans la sainte. Ecriture. Les cruautés et les inhumanités de ce mauvais prince contre le peuple de Dieu arrivèrent à un tel excès, qu'on ne sauroit les expliquer qu'en disant que presque toutes celles que l'antechrist peut faire contre l'honneur de Jésus-Christ, celui-ci les fit pour abolir le culte du vrai Dieu ; ce fut lui qui fit souffrir le martyre à ces braves Machabées , qui étoient sept frères en nombre , et à leur sainte mère ; lui qui remplit le saint temple de Dieu d'impudiques et de femmes prostituées ; qui lui fit porter le titre de temple de Jupiter, et qui fit mettre la statue de cette idole au même lieu où étoit l'Arche du Testament. Mais, entre les autres massacres qu'il fit faire , celui-ci est horrible , qui fut qu'en trois jours il fit tuer quatre-vingt mille hommes ; il en fit quarante mille captifs et en vendit un pareil nombre. La divine providence , qui ne dort jamais , après avoir châtié les péchés de son peuple parla main de ce tyran, le punit aussi lui-même à la fin , selon le mérite de ses méchancetés; car ce qu'il avoit fait en cela n'étoit pas comme ministre de Dieu, mais comme tyran très cruel et impie; aussi fut-il attaqué par une si horrible maladie , que luimême reconnut fort bien qu'elle n'étoit ni ordinaire , ni naturelle, mais qu'elle venoit d'en- haut. Il arriva donc , comme il étoit en voyage , que tout-à-coup il fut atteint d'une douleur incroyable dans les entrailles.

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Le mal ne s'arrêta pas là , car en un instant il se vit couvert de plaies si étranges , qu'il en sortoit des ruisseaux de vers qui jour et nuit rougeoient ses chairs ; l'odeur en étoit bien si mauvaise, que tout le camp qui le suivoit n'en pouvoit supporter la puanteur, ni luimême la souffrir. Ce malheureux , connoissant enfin que la main de Dieu étoit tombée sur lui , commença , mais trop tard , à s'humilier, à reconnoître la puissance de Dieu, et la grandeur de ses crimes , et vint à faire cette publique confession : « Qu'il étoit juste de » plier et de s'assujettir à Dieu , et que l'homme mor- » tel devoit bien se donner garde de s'égaler à lui. Sa » connoissance ayant fait naître en son cœur le repen- » tir , il promit de rendre la cité de Jérusalem , ( qu'il » venoit de faire raser, ) égale à celle d'Athènes, et » de donner aux Juifs tous les mêmes privilèges dont » jouissoient les Athéniens; qu'il orneroit le temple » de précieux et riches présens; qu'il augmenteroit le » nombre des vases sacrés , et qu'il ordonneroit que » du revenu de ses tailles et de ses gabelles on paye- » roit tous les frais des sacrifices; mais, par-dessus » tout , qu'il se convertiroit à la foi des Juifs , et » qu'il publieroit partout la grandeur de la puissance » de leur Dieu. »

Toutes ces paroles qui sont de l'Ecriture, servent, à la vérité , à plusieurs autres matières ; mais j'ai voulu les employer ici, afin que, par cet exemple, comme par les autres , et par les raisons que nous avons alléguées , les esprits soient pleinement convaincus que ce Juge souverain n'étend pas sa providence

seulement sur les brutes , mais qu'elle est encore plus attentive sur les hommes , comme étant des créatures beaucoup plus parfaites, et qu'elle récompense, chacun selon son mérite, tous généralement en l'autre vie, mais beaucoup aussi en celle-ci , comme les passages que nous venons de rapporter nous le témoignent. C'est de là, sans doute, que les gens de bien retirent une de leurs plus grandes consolations dans leurs travaux, espérant un jour qu'ils en recevront la récompense, comme c'est aussi le plus puissant moyen pour retenir les méchans , sachant qu'une peine éternelle leur est préparée. Ceux ci , à la vérité, (si grande est leur malice, ) ne voudroient point que Dieu sût leurs mauvaises actions, ni qu'il voulût ou qu'il pût leur en faire porter la peine, afin que , sans aucun remords de conscience , ils se pussent plonger dans l'ordure de leurs voluptés. C'est pour cela qu'ils se font un Dieu aveugle pour ne point voir, foible pour ne pouvoir, et injuste pour ne point faire de justice. Et ceci, (au moins à l'égard de leur désir, ) c'est vouloir qu'il n'y ait point de Dieu , parce qu'un Dieu fait selon leur intention , sans savoir, sans pouvoir et sans justice, ne peut pas êire un Dieu. Mais ceuv-ci , et tous les autres encore , sont détrompés par celte sentence de Salomon, qui dit, pour conclusion de touie la dispute de son Ecclésiaste : « Ecoutons tous la fin à quoi aboutit cette dispute : » Crains Dieu , et garde ses commandemens , parce » qu'en cela consiste tout l'être de l'homme. Toutes

» les choses qui se font en cette vie seront ramenées » en jugement devant Dieu , soit bonnes , soit mau- » vaises. et il rendra à chacun selon son mérite. » C'est là le devoir de la Providence.

FIN DU TOME Pr.EMU.ll.

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