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CHAPITRE XXXV

Par combien de raisons il est dit que l'homme est fait à l'image et ressemblance de Dieu.

Il est maintenant à propos d'examiner par combien de raisons il a été dit que l'homme est fait à l'image et ressemblance de Dieu , parce que cela étant bien entendu , il ccnnoîlra la hauteur de sa dignité , et aura honte sans doute d'obscurcir et enlaidir la beauté de cette divine image , en se souillant dans l'ordure des choses charnelles. Il verra aussi par là combien il est redevable au Créateur de lui avoir donné un bien si précieux. Il est donc premièrement dit , que l'homme est l'image de Dieu , parce qu'il a son libre arbitre , comme Dieu et ses anges , n'y ayant aucune des autres créatures qui possède cette liberté; car elles sont toutes des agens naturels, qui ne peuvent s'empêcher de faire ce qui est de leurs facultés. Ainsi le feu ne sauroit s'empêcher de brûler , ni le soleil d'éclairer , etc. Mais l'homme est maître de toutes ses actions; de sorte qu'il peut faire , et ne faire pas ce qu'il lui plaît; et en cela il paroît que l'homme seul dans le monde est maître , et que toutes les autres créatures sont servantes et esclaves, étant lui seul maître de ses actions , ce que les autres ne sont pas.

Mais ce n'est pas la seule liberté de la volonté , c'est aussi la faculté de l'entendement qui met de la différence

rcnce entre nous et les bêtes , et qui nous rend semblables h Dieu , lequel est aussi une substance intellectuelle, quoiqu'on un degré beaucoup plus éminent. Cette ressemblance d'entendement se voit en la ressemblance des effets qui en procèdent : ce qui a donné sujet de dire , que l'art imite autant qu'il peut la nature , qui est, comme qui diroit en termes plus clairs, que l'homme imite Dieu en la manière d'opérer ; de sorte que tout ainsi que l'auteur de la nature dispose en toutes ses œuvres , et proportionne toujours les moyens à la fin où il veut arriver (comme les dents pour rompre et moudre la viande, les mains pour faire, et les pieds pour marcher); ainsi l'art observe la même proportion en toutes ses œuvres , ce que nous pouvons remarquer en la robe qu'il coupe pour nous vêtir, aux chausses et aux souliers qu'il taille pour nous chausser, aux maisons qu'il construit pour nous loger, et aux vaisseaux qu'il bâtit pour naviguer : en quoi nous voyons combien chaque chose est proportionnée pour sa fin.

Il faut aussi remarquer, que comme l'auteur de la nature prend soin dans toutes ses œuvres d'assembler toujours et d'unir l'utilité avec la beauté, ( ce que nous voyons qu'il a fort bien observé dans les visages des hommes; c'est-à-dire , dans la situation de toutes les parties qui le composent, lesquelles ne pouvoient être mieux disposées , ni pour la beauté , ni pour l'exécution des fonctions que chacune d'elles exerce , puisque le moindre changement seroit capable d'empêcher l'un et l'autre); aussi l'art en fait de même autant qu'il 1. Dd

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peut , tâchant de faire que toutes les choses artificielles soient non-seulement utiles , mais belles aussi et agréables. Nous voyons cela dans tous les meubles» des riches et grands seigneurs, lesquels veulent que toutes les choses destinées à leur service soient faites de telle sorte , qu'elles servent non -seulement à la nécessité , mais aussi à l'ornement et à la beauté.

Disons encore que , comme les ouvrages de la nature sont presque infinis , ceux de l'art le sont aussi en leur manière. Cela se pourra facilement remarquer par ceux qui se promèneront à Paris , à Lisbonne ou à Venise , d'autant que dans toutes les rues de ces grandes villes ils ne verront presque que des boutiques d'une infinité d'artisans , remplies de différens ouvrages; que s'ils vont du côté de leurs ports, ils verront le trafic de la mer , et une très-grande diversité de navires , grands et petits , avec leurs équipages parfaitement bien faits pour l'usage de la navigation. S'ils entrent de là dans les magasins des munitions et des armes , ils y verront une telle diversité d'armes , les unes défensives, les autres offensives; les unes pour combattre de loin , les autres de près , qu'ils ne pourront assez admirer comment un animal raisonnable, que la nature a créé nu et désarmé pour la paix , pour la société , et pour mieux mener une vie politique entre les hommes , a pu inventer en son esprit tant de divers instrumens d'artillerie pour la destruction du genre humain. S'ils passent de là aux librairies et aux lieux où se font les leçons publiques, ils y trouveront mille sortes de différens livres traitant des arts et des

sciences naturelles et surnaturelles, que l'esprit humain a inventées. S'ils vont encore en un jour de grande fête dans quelque église cathédrale, superbement bâtie et également ornée, n'auront-ils pas de quoi contenter leurs yeux , tant par la beauté de l'édifice que par celle des ornemens ? de quoi satisfaire leurs oreilles parla douceur des voix et desinstrumens de musique qui y résonnent agréablement. Mais surtout s'ils se rencontrent en quelque grande foire , comme peut être celle de Saint- Germain ou de Médina del Campo , ou quelqu'autre semblable, ils y verront une si grande variété de choses artificielles , qu'il leur semblera que l'art conteste avec la nature, nonseulement en la composition et en la beauté des choses , ainsi que nous avons dit , mais aussi par le nombre et la variété; de sorte que tout ainsi que Dieu a créé ce monde rempli d'oeuvres et de choses naturelles , l'art a presque fait un autre monde des choses artificielles.

« Mais il ne s'est servi pourcela que des seules mains, » que le Créateur a faites avec un merveilleux artifi- » ce , afin qu'elles tinssent lieu d'un instrument gêné- » rai et très-propre pour l'usage des deux principales » parties de notre âme , qui sont la volonté et la rai- » son ; car c'est par elles que la raison fait toutes les » choses que nous avons désignées et plusieurs autres » encore. Et en effet n'est-ce pas, comme dit Cicéi ron , par leur ministère que les champs se labou- » rent? que les maisons se bâtissent? que les vêtemens » se cousent? et que tous les autres ouvrages , soit de

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» fer ou de métal, se travaillent ? C'est par elles que » nous édifions les villes et les cités , les temples et les » plus belles architectures; c'est par elles encore que > nous sommes pourvus de fruits en abondance pour » notre nourriture, puisque c'est par elles que nous » couvrons les champs de semences , qui nous pro- » duisent des fruits, les uns pour être mangés frais r » les autres pour être gardés toute l'année. Elles- » mêmes nous fournissent d'animaux tant terrestres » qu'aquatiques ou volatiles, non -seulement par la » chasse , mais aussi par l'éducation que nous en fai- » sons en nos maisons : par elles nous domptons les » animaux les plus farouches , et nous soulageons sur ù eux de la pesanteur des fardeaux, faisant aussi par » leur moyen nos voyages avec plus de facilité et de » diligence. C'est par nos mains que nous leur impo- » sons le joug , et que nous mettons en usage le sens » très-aigu et très-subtil des éîéphans , aussi- bien que » la sagacité des chiens , pour notre service et utilité ; » par elles encore nous tirons le fer des entrailles de » la terre , chose très-nécessaire pour la culture des » champs ; nous découvrons les veines cachées de l'a- » cier , de l'argent et de l'or , dont l'usage ne sert pas » seulement aux nécessités de la vie , mais aussi à sa » commodité et à ses ornemens. Elles nous donnent » moyen de meltre en usage les arbres , tant les frui- » tiers que les sauvages , partie pour notre chauffage, » partie pour nos cuisines , et partie aussi pour nos » batimens, qui nous défendent également des froia dures et des chaleurs démesurées. C'est de la même

» matière que nous faisons les navires, par le moyen » desquels nous tirons des commodités en abondance b pour toutes les nécessités de la vie. Et le même art » de la navigation nous rend maîtres des deux choses t> les plus violentes qui soient en la nature , la mer et » les vents , lesquels nous faisons servir pour nous » apporter les commodités que nous tirons des mers les » plus éloignées. Ce sont les mains qui ont étendu notre » empire sur tous les fruits de la terre, puisquepar elles » nous jouissons de la fertilité des champs et des mon- » tagnes; par elles les lacs et les ruisseaux sont à nous; » par elles nous sommes maîtres des moissons et des » arbres ; par elles nous conduisons des ruisseaux ar- » tificiels , qui rendent fécondes les terres les plus sté » riles. Et enfin en nous servant de l'industrie de nos » mains dans les ouvrages de la nature, nous avons * fait une autre nouvelle nature. » Tout ceci est de Cicéron ; et tout ceci nous fait voir la dignité de notre âme et la ressemblance qu'elle a avec son Créateur, puisqu'en sa manière d'opérer elle lui ressemble si fort. Saint Denis distingue trois choses , tant dans le Créateur qu'en ses créatures , qui sont l'être , le pouvoir et l'œuvre , entre lesquelles il y a tel ordre et telle proportion, que tel qu'est l'être, tel est le pouvoir, et tel qu'est le pouvoir, tel est aussi l'œuvre; c'est pourquoi par l'œuvre nous connoissons le pouvoir, et par le pouvoir , l'être. Or , puisque nous trouvons une si grande conformité entre les œuvres des hommes et celles de Dieu , nous pouvons par là remarquer la ressemblance et le partage qu'il y a entre les hommes et

Dieu , et reconnoitre avec combien de raison il est dit , que l'homme a été créé à l'image et ressemblance de Dieu, Ce qui est en effet une dignité incomparable.

C'est encore une propriété singulière de Dieu d'être présent en tous lieux , soit dans le monde ou hors du monde ; et notre âme intellective passe de même , quand il lui plaît, dans tous les lieux du monde. Nous sommes, dit saint Ambroise , maintenant en Italie, et ne laissons pas de porter nos pensées dans l'orient et dans l'occident , de converser avec les Perses et les Africains. Nous traitons là avec nos correspondans , et conversons avec nos amis; nous cheminons avec ceux qui cheminent; nous arrivons avec les voyageurs ; nous nous joignons avec les absens , nous parlons avec ceux qui sont séparés de nous ; enfin nous ressuscitons même les morts , nous les embrassons et conversons avec eux , comme s'ils étoient vivans. Nous voyons donc par là que ce n'est pas la partie corporelle qui est en nous , qu'on dit avoir été faite à l'image de Dieu; mais que c'est celle qui par la subtilité de sa vue voit les choses éloignées , qui passe et pénètre au delà des mers , qni perce et découvre les choses les plus cachées , et qui en un moment parcourt de la pensée et environne toutes les parties du monde; qui s'élève jusqu'à Dieu, s'unit à Jésus -Christ; qui descend aux enfers , monte dans le ciel et s'y promène en liberté , comme faisoit celui qui nous a dit ; Notre conversation est dans les cieux.

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Mais il y a encore une autre chose plus admira- Lie , en quoi notre âme imite la vertu et la puissance de Dieu , et en laquelle sans doule elle surpasse les anges mêmes. Car encore que l'image de Dieu paroisse plus parfaitement en eux, que non pas en nous , puisqu'ils sont des substances purement spirituelles, séparées de toute matière; notre âme néanmoins semble avoir quelque avantage sur eux , en ce qu'étant substance spirituelle, comme ils sont, elle représente encore par une autre voie cette divine image , qui est par la diversité des fonctions qu'elle exerce dans les corps où elle fait sa demeure ; de sorte que nous pouvons dire , que tout ce que Dieu fait dans le grand monde , notre âme le fait dans le petit , qui est l'homme. Nous voyons donc dans le grand monde combien il y a de créatures et d'oeuvres de la nalure. Dieu opère en toutes , les conservant en l'être qu'elles ont , et leur donnant la vertu et la faculté de faire tout ce qu'elles font , d'autant que la première concourt avec toutes les inférieures, lesquelles sans son influence ne pourroient pas agir. De même en est-il de notre âme , laquelle possède une si entière et si absolue juridiction sur le domaine de son corps , qu'il ne s'y fait pas la moindre action dont elle ne soit la cause et °t; principe. Cela paroît bien évidemment par la cessation de toutes nos opérations , lorsque la mort survient ; de sorte que l'âme étant une substance simple et spirituelle , elle est le principe de toutes les fonctions de la vie. C'est elle qui voit par nos yeux, qui entend par nos oreilles , qui sent par nos narines, qui goûte par notre

langue, qui touche par tous nos membres; c'est elle qui cuit le manger dans l'estomac , qui le convertit en sang dans le foie , et le départ dans toutes les veines du corps. C'est elle qui nourrit les esprits vitaux au cœur et les animaux dans le cerveau , et qui distribue les uns par les artères et les autres par les nerfs , à toutes les parties du corps. Elle dépeint dans l'imagination les choses qu'elle a vues; elle se souvient d'une infinité de paroles et de choses par la mémoire; elle discourt et dispute par l'entendement, aime et haït par la volonté. Enfin il n'y a rien dans notre corps , dont elle ne soit le principe et la cause principale; de sorte que ce que les poids sont dans l'horloge , l'âme est la même chose en notre corps. Tellement que comme lorsque vous ôtez les poids , toutes les roues de l'horloge s'arrêtent; aussi l'âme étant tirée de noire corps , toutes les fonctions et tous les ministères de notre vie cessent.

C'est une des choses dont le prophète royal s'étonne le plus, lorsqu'il dit : V otre sagesse , Seigneur, est merveilleuse , je la connois par ce que je vois en moi, et elle est si haute, que je ne la saurois comprendre (Ps. i38 ). Sur ces paroles que Théodoret allègue à ce prorus , il fait une longue exclamation , disant : o Seigneur , lorsque recueilli en moi-même et libre » de toutes les pensées et de tous les soins extérieurs , » je rentre en moi , et me mets à contempler ma pro- » pre nature, et cette faculté de l'âme raisonnable » que vous m'avez donnée; lorsque je considère les » sciences , dont vous l'avez rendue capable , et les

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» arts qu'elle a inventés , dont tout le monde est rem- » pli , et par le moyen desquels la vie est rendue plus » agréable et plus commode; lorsque je m'aperçois • encore de cette infinité de mots et de paroles qui y » sont contenus et très -distinctement conservés, de » sorte qu'ils s'y trouvent toujours prêts quand il en » est besoin ; lorsque je vois aussi , et que je considère » comment cette âme gouverne tout le corps , et com- » ment elle-même a commis aux yeux Fofïice de juger » des couleurs, à la langue de connoître la différence » des saveurs, et qu'elle l'a faite l'interprète de ses » conceptions par le moyen de la parole ; qu'elle a » donné aux narines la faculté de distinguer les odeurs, » et aux oreilles de recevoir les paroles qui viennent » du dehors, et qu'elle-même a étendu partout le corps » le sens de l'attouchement qui lui fait sentir tantôt la » douleur et tantôt le plaisir et la joie; considérant, » dis-je , en moi-même toutes ces choses et une infî- » nité d'autres semblables, et voyant comme plusieurs » de ces mêmes choses qui semblent contraires entre » elles-mêmes, concourent néanmoins à la composi- » tion d'un animal, avec cette admirable union des » deux natures , l'une mortelle et l'autre immortelle; » étonné d'un si grand miracle , et ne pouvant trouver >^ la raison d'une chose si grande , je confesse que je » demeure confus et abattu; et ne me restant qu'à exal- » ter la victoire et la sagesse infinie du Créateur, je » m'emporte en des exclamations de gloire et de louan- » ge , m'écriant avec ce saint prophète. Votre sagesse, » Seigneur, est certainement admirable ; elle paroîi

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» par ce que je découvre en mol ; et elle est si haute » que je ne la saurois comprendre. » Tout ce que je viens de dire, est de Théodoret; ceci est donc une autre merveilleuse excellence de notre âme , en laquelle , comme j'ai dit , elle imite son Créateur , opérant toutes choses en son corps , ainsi que le Créateur a fait dans ce monde, qui est encore une des raisons pour laquelle il est dit , qu'elle est faite à l'image de Dieu.

Mais que nous veut - on signifier en disant , que non-seulement elle est faite à l'image de Dieu , mais encore à sa ressemblance? Saint Ambroise et saint Bernard répondent qu'elle est appelée image , à raison de ce qu'elle a reçu de naturel; et ressemblance , à cause de ce qu'elle a reçu de gratuit : cela veut dire qu'on l'appelle image , à cause des dons et des facultés naturelles qui lui ont été données , pour vivre de cette vie commune et naturelle; mais qu'elle est ressemblance , à cause des grâces et des vertus surnarelles qu'elle a reçues en sa première création, pour vivre d'une vie surnaturelle , et capable de mériter une vie éternelle. Par là il paroît que l'image qui est le naturel ne se perd jamais , quand même l'âme seroit en enfer; mais la ressemblance se perd par la perle de la grâce , laquelle se perd par le péché mortel. Or, ce qu'il y a de plus sensible , et de plus à regretter en cela , c'est que l'homme ne perd pas seulement cette ressemblance , mais qu'il en prend une autre

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bien contraire , laquelle succède à celle-ci. Le Prophète nous a enseigné quelle elle est , lorsqu'il a dit (Psal. 4â) : L'homme ayant été constitué par la honte de Dieu en dignité et en honneur, n'a pas connu l'état dans lequel il avoit été mis , c'est pourquoi il a été comparé , et est devenu semblable aux brutes. Que peut-il y avoir de plus déplorable que cette grande chute, en laquelle nous voyons que l'homme qui dans la pureté de sa vie représentait la ressemblance de Dieu, vient à changer cette divine ressemblance en celle des bêtes ? En quel plus profond abîme pouvoit descendre la misère humaine? L'homme peut juger par là combien est grande la malignité du péché , puisqu'elle est la cause d'un si grand mal.

Ceci suffira pour conclure le traité de l'âme intellectuelle , aussi-bien que tout ce qui concerne les deux mondes , autant le grand que le petit , qui est l'homme. Il est temps maintenant que nous tirions du profit de tout ce que nous avons dit de l'un et de l'autre , et que nous élevions nos esprits par la connoissance des créatures à celle du Créateur.

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