PRÉFACE
Tous comprendront à qui est dédié ce livre, lorsque j’en adresse la dédicace au peuple vaillant, magnanime, énergique, patient, généreux, intelligent et religieux de l’Amérique Britannique du Nord.
Les pages de l’histoire du peuple Canadien-français sont empreintes de ce témoignage qu’on ne saurait faire disparaître. Qu’on le suive sur le champ de bataille, au sein du succès, dans la poursuite du bien, dans les persécutions, vis-à-vis des nationalités étrangères, dans les arts, les lettres, le commerce et l’industrie, toujours il se présente orné des qualités que je viens d'énumérer. Mais c’est surtout en jetant uncoup d’œil sur la surface du pays qu’on s'aperçoit combien l’esprit religieux s’affirme avec éloquence. Aussi le peuple canadien a-t-il implanté la religion dans le sol par des monuments impérissables, devant lesquels passeront les générations, qui s’expliqueront comment une nation, abandonnée à elle-même, a pu surgir avec tant d’éclat, conquérir ses droits et se faire admirer des nationalités avec lesquelles elle marche fièrement, en respectant leurs droits et leurs convictions.
Et, en effet, le peuple canadien, encore dans l'enfance, a mérité de jouir des institutions politiques qui conviennent aux peuples sages.
Mais pour remplir dignement les devoirs que lui imposent ces droits, outre les vertus si nécessaires aux peuples libres, il lui faut certaines connaissances.
Et ces droits et ces devoirs politiques sont très-étendus dans un pays constitutionnel comme le nôtre, où le plus
humble des sujets britanniques est appelé à exercer une influence directe sur les affaires publiques et où le peuple est la principale source du pouvoir.
C’est dans le but d’être utile à cette classe nombreuse de nos concitoyens qui n’ont pas eu l'avantage de recevoir une éducation suffisante pour comprendre les secrets de la science politique et à qui les exigences de la vie ne laissent pas assez de loisir pour les approfondir, que j’ai fait ce petit livre, mis à la portée de tout le monde. Ils pourront, je l’espère, en peu d’instants et sans efforts d’intelligence, apprendre l’organisation des gouvernements auxquels ils sont soumis, juger ensuite par euxmêmes de la valeur des discussions qu’ils entendront, remplir leurs devoirs et exercer leurs droits avec connaissance de cause.
Pour ceux qui voudraient pénétrer plus avant dans l’étude de la politique, j’ai indiqué les statuts où ils pourront facilement puiser des connaissances plus approfondies.
J’ai restreint cet ouvrage au gouvernement fédéral et à la province de Québec, et je me suis dispensé d’indiquer à quelle législature appartiennent les statuts cités, chose qui sera facilement reconnue par la nature des sujets qu’ils traitent.
L’humble ouvrage que je présente n’est pas l’œuvre d’un savant; aussi ai-je visé plus à l’utilité qu’à la gloire, que je n’ai pas d’ailleurs la prétention d’atteindre. J’ai puisé à pleine main dans les utiles ouvrages de MM. Louis-P. Turcotte, Gérin-Lajoie, Crémazie, Carter, Kerr et Doutre, du Dr Labrie, de Mgr Laflèche, de l’hon. juge Loranger, de Mgr Désautels, du magistrat Lanctôt, dans les débats sur la Confédération, dans le livre de M. de Tocqueville, De Lolme et autres.
Je dois à la bienveillance des honorables Pantaléon Pelletier, ministre de l’agriculture, Gédéon Ouimet, surin-
tendant de l’éducation, F.-X.-A. Trudel, sénateur; à MM. Geo. Baby, M. P., et Chs Champagne, M.P.P., des informations très-utiles.
Je crois, pour l’intelligence de la politique en ce pays, devoir jeter un coup d’œil rapide sur la formation des deux grands partis politiques qui se divisent actuellement la province de Québec : le parti libéral et le parti conservateur.
On ne peut s’attendre, lorsqu’il s’agit de grandes questions qui intéressent toute une province ou toute une puissance, que tous ceux qui représentent la population tombent d’accord sur les moyens à prendre pour bien gouverner ; on ne peut s’attendre non plus que les passions ne fassent pas se diviser plusieurs d’entr’eux. De là les différences d’opinions réelles ou simulées. Mais comme une ou quelques opinions isolées n’auraient aucun poids dans la balance des influences parlementaires, on en choisit une saillante pour servir de point de ralliement et former un parti qui prend généralement le nom d’une idée prédominante. Quelquefois, au moyen de concessions mutuelles, des partis font des g alitions et acquièrent ainsi une force qu’ils n’avaient pas auparavant.
Lorsque ces partis ne sont pas au pouvoir ils forment 11 l’opposition.” On conçoit qu’une opposition loyale ne peut qu’être utile au contrôle qui doit nécessairement exister dans un gouvernement non infaillible. Et si l’opposition ne consistait qu’à surveiller les actes d’une administration, toute la députation devrait être de cette catégorie ; mais ce n’est malheureusement pas ce qui arrive dans la pratique, où, pour soutenir ses forces, chaque parti croit nécessaire de représenter les actes de l’autre comme incompatibles avec les intérêts du pays.
Dès le commencement du régime constitutionnel en Canada se dessinèrent les deux grands partis qui planent
encore sur les destinées de la Puissance, et dans lesquels sont venus se confondre le parti tory, le “ family compact," le “ cleargritisme,” le parti national, de la réforme et plusieurs autres fractions.
Le parti conservateur, appelé tory au commencement du régime, était composé presque exclusivement de cette classe d’anglais fanatiques et ignorants auxquels s’étaient unis les “ loyalistes” américains* venus des Etats-Unis après l'Indépendance et qui s’étaient abattus sur notre pays comme une bande de vautours, avec l’idée que nous étions une race inférieure tout au plus propre à être exploitée. Aussi leur idée était-elle profitable puisqu’elle était soutenue par l’influence des gouverneurs et du bureau colonial.
Le parti libéral ou réformiste se composait de presque tous les canadiens-français qui luttaient pour l’adoption de la constitution anglaise, avec la responsabilité des ministres.
Le conflit toujours croissant de ces deux partis fit le soulèvement de 1837, en punition duquel nous fut imposée l’Union du Haut et du Bas-Canada.
Le parti libéral d’alors crut devoir accepter cette nouvelle constitution dans l’espérance d’acquérir par elle toutes les libertés dues à tout sujet britannique, et grâce à son alliance avec les réformistes du Haut-Canada, il parvint à obtenir le gouvernement responsable.
Mais bientôt, en 1848, le parti libéral se fractionna en deux camps : l’un ayant M. Lafontaine pour chef et l’autre M. Papineau. Le parti de M. Lafontaine s’unit plus tard à la fraction modérée du parti conservateur et forma le parti “ libéral-conservateur” ou simplement “ conservateur” ; la fraction de M. Papineau, qui s’allia plus tard au parti clear-grit, s’appela le parti “ libéral a vancé ” ou simplement “ libéral.”
Ces deux partis prétendent posséder exclusivement la
clef qui ouvre au peuple les portes de la prospérité. Et comme le peuple sait que la religion a été et est le plus puissant moyen pour lui d’être prospère, chacun des partis se prétend en être le plus ferme soutien. Pourtant les questions politiques côtoient de si près les questions religieuses, qu'il ne serait pas surprenant que le diable choisisse le terrain politique pour faire la guerre à la religion. Nos évêques sont là pour avertir les peuples sur les tendances perverses que pourraient avoir les hommes publics sous le rapport religieux. Fasse le ciel que ceux qui ont pour mission de faire valoir nos droits et protéger nos intérêts n’oublient pas que la religion est nonseulement l’élément essentiel de notre nationalité, mais encore la condition absolue du vrai progrès et de la vraie liberté. Il n’est pas nécessaire, pour s'en convaincre, de savoir l’histoire, de connaître que c’est la religion qui a dissipé les ténèbres de l’ignorance et marché à la tête de la civilisation, il sullit de s’interroger soi-même, et de regarder ce qui se passe dans nos familles, pour comprendre que cette religion ne nous enseigne que ce qui peut rendre heureux*, nous, nos familles et notre pays.
B.-A. T. deMONTIGNY.
St-Jérôme, juillet 1878.