ENSEIGNEMENTS DE LÉON XIII
Œuvres diverses par lesquelles les maîtres et les ouvriers peuvent porter remède à la situation, et, en particulier, des corporations. — En passant, le Pape déplore les attaques dirigées contre les Congrégations religieuses, et il s'élève contre les associations ouvrières gouvernées par des chefs occultes et ennemis de la religion.
En dernier lieu, les maîtres et les ouvriers eux-mêmes peuvent singulièrement aider à la solution, par toutes les œuvres propres à soulager efficacement l'indigence et à opérer un rapprochement entre les deux classes. De ce nombre sont les sociétés de secours mutuels; les institutions diverses, dues à l'initiative privée, qui ont pour but de secourir les ouvriers, ainsi que leurs veuves et leurs orphelins, en cas de mort, d'accidents ou d'infirmités ; les patronages qui exercent une protection bienfaisante sur les enfants des deux sexes, sur les adolescents et sur les hommes faits. Mais la première place appartient aux corporations ouvrières, qui, en soi, embrassent à peu près toutes les œuvres.
Nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces corporations ; car, tandis que les artisans y trouvaient d'inappréciables avantages, les arts, ainsi qu'une foule de monuments le proclament, y puisaient un nouveau lustre et une nouvelle vie. Aujourd'hui, les générations étant plus cultivées, les mœurs plus policées, les exigences de la vie quotidienne plus nombreuses, il n'est point douteux qu'il ne faille adapter les corporations à ces conditions nouvelles. Aussi, est-ce avec plaisir que nous voyons se former partout des Sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers, ou mixtes, réunissant à la fois des ouvriers et des patrons ; il est à désirer qu'elles accroissent leur nombre et l'efficacité de leur action. Bien que nous nous en soyons occupé plus d'une fois, nous voulons exposer ici leur opportunité et leur droit à l'existence, et indiquer comment elles doivent s'organiser et quel doit être leur programme d'action.
L'expérience quotidienne que fait l'homme de l'exiguité de ses forces l'engage et le pousse à s'adjoindre une coopération étrangère. C'est dans les Saintes Lettres qu'on lit cette maxime: Il vaut mieux que deux soient ensemble que d'être seul, car alors ils tirent de Vavantage de leur société. Si Vun tombe, l'autre le soutient. Malheur à V homme seul ! car lorsqu'il sera tombe il
n'aura personne pour le relever x. Et cet autre: Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte 2. De cette propension naturelle, comme d'un même germe, naissent la société civile d'abord, puis au sein même de celle-ci, d'aulres sociélés qui, pour être restreintes et imparfailes, n'en sont pas moins des sociétés véritables. Entre ces petites sociétés et la grande, il y a de profondes différences, qui résultent de leur fin prochaine. La fin de la société civile embrasse universellement tous les citoyens, car elle réside dans le bien commun, c'est-àdire dans un bien auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle. C'est pourquoi on l'appelle publique, parce qu'elle réunit tous les hommes pour en former une nation. Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son sein sont tenues ipour privées et le sont en effet, car leur raison d'être immédiate est Futilité particulière et exclusive de leurs membres.
La société privée est celle qui se forme dans un but privé, comme lorsque deux ou trois s'associent pour exercer ensemble le négoce 3. Or, de ce que les sociétés privées n'ont d'existence qu'au sein de la société civile, dont elles sont comme autant de parties, il ne suit pas, à ne parler qu'en général et à ne considérer que leur nature, qu'il soit au pouvoir de l'État de leur dénier l'existence. Le droit à l'existence leur a été octroyé par la nature elle-même, et la société civile a été instituée pour protéger le droit naturel, non pour l'anéantir. C'est pourquoi une société civile qui interdirait les sociélés privées s'attaquerait elle-même, puisque toutes les sociétés, publiques et privées, tirent leur origine d'un même principe, la naturelle sociabilité de l'homme. — Assurément, il y a des conjonctures qui autorisent les lois à s'opposer à la formation de quelque société de ce genre. Si une société, en vertu même de ses statuts organique?, poursuivait une fin en opposition flagrante
1. Melius est duos esse shnul quant imum; habel enim émolument um societatis suée. Si unus ceciderit, ab altero fulcietur. Vse soti, quia cum ceciderit, non habet subleoantcm se. Eccl. IV. 1-12.
2. Frater qui adjuvatur a fratie, quasi civitas firma. Prov. XVIII, 19.
3. Privata autem societas est. quœ ad aliquod negêtium privatum exercendum conjungitur, sicut quod duo cet très societatem weunt ut simul uegotientur. S. Thom Contra impugnantes Dci cultum et religionenij cap. II.