ENSEIGNEMENTS DE LÉON XIII
la prospérité de la société. Les diverses fonctions doivent être réparties de la manière la plus profitable aux intérêts communs et de telle sorte que l'inégalité ne nuise point à la concorde.
Il importe grandement que les charges soient distribuées avec intelligence et clairement définies, afin que personne n'ait à souffrir d'injustice. Que la masse commune soit adminislrée avec intégrité et qu'on détermine d'avance, par le degré d'indigence de chacun des membres, la mesure de secours à lui accorder; que les droits et les devoirs des patrons soient parfaitement conciliés avec les droits et les devoirs des ouvriers. Afin de parer aux réclamations éventuelles qui s'élèveraient dans l'une ou l'autre classe au sujet de droits lésés, il serait très désirable que les statuts mêmes chargeassent des hommes prudents et intègres, tirés de son sein, de régler le litige en qualité d'arbitres. Il faut encore pourvoir d'une manière toute spéciale à ce qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque de travail et qu'il y ait un fonds de réserve destiné à faire face non seulement aux accidents soudains et fortuits inséparables du Iravail industriel, m;iis encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de la mauvaise forlune. — Ces luis, pourvu qu'elles soient acceptées de bon cœur, suffisent pour assurer aux faibles la subsistance et un certain bien-être ; mais les corporations catholiques sont appelées encore à apporter leur bonne part à la prospérilé générale. Par le passé, nous pouvons juger sans témérité de l'avenir. Un âge fait place à un autre, mais le cours des choses présente de merveilleuses similitudes, ménagées par cette Providence qui dirige tout et fait tout converger vers la fin que Dieu s'est proposée en créant l'humanité.
Nous savons que dans les premiers âges de l'Église, on lui faisait un crime de l'indigence de ses membres, condamnés à vivre d'aumônes ou de travail. Mais, dénués comme ils étaient de richesses et de puissance, ils surent se concilier la faveur des riches et la protection des puissants. On pouvait les voir diligents, laborieux, pacifiques, modèles de justice et surtout de charité. Au spectacle d'une vie si parfaite et de mœurs &i pures, tous les préjugés se dissipèrent, le sarca-me se tut et les fictions d'une superstition invétérée s'évanouirent peu à peu devant la vérité chrétienne. Le sort de la classe ouvrière, telle est la question qui s'agite aujourd'hui ; elle sera résolue par la
raison ou sans elle, et il ne peut être indifférent aux nations qu'elle soit résolue par l'une ou par l'autre voie. Or, les ouvriers chrétiens la résoudront facilement par la raison si, unis en sociétés et conduits par une direction prudente, ils entrent dans la voie ou leurs pères et leurs ancêtres trouvèrent leur salut et celui des peuples. Quelle que soit dans les hommes la force des préjugés et des passions, si une volonté perverse n'a pas entièrement étouffé le sentiment du juste et de l'honnête, il faudra que tôt ou tard la bienveillance publique se tourne vers ces ouvriers, qu'on aura vus actifs et modestes, mettant l'équité avant le gain et préférant à tout la religion du devoir.
Il résultera de là cet autre avantage, que l'espoir et de grandes facilités de salut seront offerts à ces ouvriers qui vivent dans le mépris de la foi chrétienne ou dans les habitudes qu'elle réprouve. Ils comprennent d'ordinaire, ces ouvriers, qu'ils ont été le jouet d'espérances trompeuses et d'apparences mensongères. Car ils sentent, par les traitements inhumains qu'ils reçoivent de leurs maîtres, qu'ils n'en sont guère estimés qu'au poids de l'or produit par leur travail ; quant aux soc étés qui les ont circonvenus, ils voient bien qu'à la place de la charité et de l'amour, ils n'y trouvent que les discordes intestines, ces compagnes inséparables de la pauvreté insolente et incrédule, f/àme brisée, le corps exténué, combien qui voudraient secouer un joug si humiliant? Mais, soit respect humain, soit crainte de l'indigence, ils ne l'osent pas. Eh bien ! à tous ces ouvriers, les sociétés catholiques peuvent être d'une merveilleuse utilité, si, hésitants, elles les invitent à venir chercher dans leur sein un remède à tous leurs maux ; si, repentants, elles les accueillent avec empressement et leur assurent sauvegarde et protection.
De son côté, l'illustre et éloquent comte de Mun. dans un discours prononcé à Lille, lors du centenaire de Saint-Louis de Gonzague, a indiqué l'association comme arme principale pour délivrer l'Église de la persécution et sauver la société des dangers qui la menacent !...
« Messieurs, il faut faire cesser l'exil de l'Église ; il faut lui faire restituer la place qu'elle doit occuper dans notre
UN DISCOURS DU COMTE DK MUN b79
pays ; il faut la délivrer des chaînes qui rendent impossible la liberté de ses ministres, car si l'Église n'est pas libre, c'est en vain que vous essaierez de ramener les classes populaires à Dieu. C'est donc en vertu même de votre mission sociale, en vertu de ce que je vous demande de faire pour le peuple, que je vous supplie d'être les plus fidèles serviteurs de l'Église.
» Dans le discours qu'a prononcé M. Gervais, il a marqué l'intention de faire sortir de votre réunion, non pas seulement les résolutions prises en faveur des classes populaires, mais aussi le point de départ d'une union catholique ferme et féconde, qui serait le commencement de l'affranchissement de votre pays. [Applaudissements .) La seconde résolution que je vous demande de former, ce n'est pas d'être catholiques — je ne vous le demande pas, car sur ce point vous avez fait vos preuves — ce que je vous demande de faire, c'est de vous associer entre vous par des liens que rien ne puisse rompre, afin de prendre dans votre pays la place à laquelle vous avez droit de prétendre.
» Je l'ai dit aux ouvriers : noire faiblesse vient de ce que nous ne savons pas nous unir ; de ce que nous ne savons pas nous associer ; de ce que nous sacrifions l'intérêt général aux petites jalousies, aux petites divisions, de ce que nous ne faisons pas litière de tout cela pour aller droit au but. (Applaudissements.)
» La grande supériorité de nos adversaires sur nous, c'est l'association ; — je ne sais où ils puisent cette vertu, et je ne le leur demanderai pas, étant assuré que je ne le suivrais pas, s'ils m'en indiquaient le chemin. (Applaudissements ;) — mais il est certain que nos adversaires nous donnent cet exemple d'association qui, malgré des rivalités, vont pourtant droit à ce résultat de déchristianiser la France. C'est à vous de prendre votre place ; vous êtes dans ce pays un grand nombre d'hommes actifs ayant au cœur l'ardeur de la foi : la place vous appartient. Si vous ne voulez pas la prendre, c'est que vous vous divisez, que
680 l HAP1TRE DIX-N1 I Vil Ml — Kl UNIONS l'i ASSOCIA l IONS
vous ne voulez pas marcher droil au but. Unissez- voua donc étroitement el marchez en avant.
» Tout à l'heure. M. le vicaire général dans son allocution rappelait les encouragements que Mgr ['archevêque de Cambrai a donnés à l'Union catholique ; je suis heureux de constater que de tous côtés les mêmes paroles nous sont adressées. C'est maintenant à vous d'agir ; mais vous n'avez pas la prétention que ceux que vous voulez all'ranchir soient au premier rang : c'est à vous d'y être. On a demandé pour vous l'avant-garde : c'est à vous de marcher. Prenez voire place, pour rendre la France à Dieu et à la foi. » (Applaudissements.)