FORGE PUBLIQUE
Armée de terre et de mer.
SOMMAIRE : Historique de notre organisation militaire. — Causes de nos désastres ; réformes réclamées après la guerre de 1870- 1871. —Etat militaire de l'Europe. — Nouvelle organisation militaire de la France ; recrutement. — Composition des corps d'armée; incorporation; mobilisation. — Armée de mer : marine.
— Etat des flottes des principales puissances maritimes. — Suite de notre réorganisation militaire. Capacité et science requises chez les officiers ; géographie, topographie. — Service religieux.
— Hygiène du soldat. — Exercices, manœuvres. — Armement, fortifications, chemins de fer. — Conclusion.
U1SÎOMQUE l>K NOTRE ORGANISATION MILITAIRE
D. Est-ce que vous oserez aborder un sujet quidemande à être traité par des plumes compétentes?
R. Pour approfondir les questions qui se rattachent à l'armée, il faudrait être du métier, et un volume contiendrait à peine ce qu'on en pourrait dire sans prolixité. Si l'on se borne à reproduire les textes de la loi, qui sont heureusement aujourd'hui entre les mains de tous les Français qui savent lire, on remplit un rôle inutile. Que faire? Rappeler quelques notions, quelques principes, quelques renseignements que certains lecteurs pourraient avoir perdus de vue. Je suis prêt à répondre à vos interrogations sur ce terrain restreint.
082 l'HAPlTKE VINGTIÈME. — PORCE PUBLIQUE
D. Failes-nous l'historique do noire organisation militaire.
R. Les Gaules, pendant la domination romaine, fournissaient, aux armées, des recrues, qui étaient levées par conscription. Après l'invasion des Francs, il n'y eut pendant longtemps en France aucune armée permanente : des contingents fournis, sous l'autorité des comtes et des ducs, par les propriétaires tenanciers en raison de l'étendue de leurs possessions territoriales, étaient levés au moment même d'entrer en campagne, ou plutôt chaque vassal devait à son suzerain l'appui de son bras en cas de guerre. Il équipait et armait un certain nombre de gens de pied et de chevaliers suivant sa fortune. Rappelons aussi l'apparition des premières milices que les villes envoyèrent à Philippe-Auguste et qui se distinguèrent d'une façon particulière à Bouvines. Les villes en raison des libertés que le roi leur avait accordées lui devaient le service militaire.
Charles VII créa la première armée permanente. Chaque paroisse dut fournir un homme de choix sur cinquante feux, pour servir en qualité d'archer, et les villes et bourgs durent entretenir quinze compagnies d'ordonnance de six cents hommes chacune.
Les francs-archers, supprimés par Louis XI, furent remplacés par des mercenaires suisses, auxquels Charles VIII adjoignit plus tard des mercenaires allemands, connus sous le nom de lansquenets.
Louis XII substitua aux levées forcées les enrôlements volontaires. Mais, sous Henri IV, on dut revenir au système des levées forcées, en instituant des milices fournies par les provinces. Ces levées s'effectuaient avec peine : <( On n'enrôlait les soldats que par la force, » dit Sully ; « on les faisait marcher avec le bâton, et ayant sans cesse le gibet sous les yeux ». L'institution de ces milices continua sous les règnes suivants, concurremment avec l'enrôlement volontaire. Mais à l'époque de la révolution, la classe de miliciables soumis au tirage se trouvait, par
suite de privilèges et d'immunités concédées, réduite à trois cent quarante mille hommes '.
La Constituante de 1789 proclama un principe trop naturel et trop vrai pour avoir besoin d'être écrit : « La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique. Cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »
Il est évident que toute société a besoin d'une force armée pour sa conservation et le maintien des lois, pour réprimer les ennemis intérieurs et repousser les ennemis extérieurs.
Il ne peut y avoir divergence d'opinion que quand il s'agit de trouver le meilleur moyen de recrutement et d'organisation de cette force.
L'Assemblée constituante posa le principe du service obligatoire pour tous : « Le service de la patrie est un devoir civique et général 2. »
D'après la constitution du 3 septembre 1791, le Corps législatif devait « statuer annuellement, après la proposition du roi, sur le nombre d'hommes dont les armées de terre et de mer seraient composées ». C'était la loi du contingent. La Convention ordonna des levées en masse par voie de réquisition.
Le mot de conscription fut employé pour la première fois dans la loi du 19 fructidor an YI ; le premier article disposait que « tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». Le troisième article portait : « Hors le cas de danger de la patrie, l'armée de terre se forme par enrôlement volontaire et par la voie de la conscription militaire. » Tous les conscrits pouvaient être appelés pendant cinq ans, en commençant par les plus jeunes, en vertu d'une loi de mise en activité ; ils obtenaient alors des congés absolus en temps de paix, mais étaient soumis
t. Dict. de Vadm. française, par M. Klock, 2, Décret du '» mars 1191,
en temps de guerre aux lois de circonstance sur les congés. Dès l'année suivante, la faculté de se faire remplacer apparaît dans la loi du 28 germinal an VII ; en l'an Mil, le tirage au sort entre les jeunes gens de la classe est substitué au mode d'appel de la loi de l'an VI qui, dans ses autres parties subsiste jusqu'en 1814.
La conscription était devenue odieuse sous le régime impérial à cause des mesures tyranniques et des illégalités flagrantes avec lesquelles elle s'accomplissait et des guerres incessantes et ruineuses dont elle avait été l'auxilliaire ; la charte de 1814 en proclama l'abolition. Mais le mot seul put disparaître. Les enrôlements volontaires furent, comme toujours, insuffisants pour constituer une armée assez considérable pour un grand pays comme la France, et la loi du 10 mars 1818 établit, pour le recrutement, les règles qui ont passé, avec de légères modifications, dans les lois ultérieures, notamment dans celles du 21 mars 1832.
Voici une exacte et brève analyse de la loi de 1832, empruntée à M. Th. Ducrocq : Tous les Français soumis au recrutement ; une loi du contingent fixant chaque année le nombre des jeunes gens appelés au service militaire ; un tirage au sort désignant ceux qui devaient composer le contingent de l'année ; le remplacement permis; la substitution de numéros permise ; de nomnreux cas d'exemptions admis dans l'intérêt des familles ; la durée du service militaire fixée à sept ans ; le contingent divisé en deux portions, l'une composée de l'effectif entretenu sous les drapeaux, l'autre des hommes laissés ou envoyés en congé dans leurs foyers; ces derniers restaient soumis à l'autorité militaire pouvant les appeler sous les drapeaux jusqu'à l'expiration des sept années, et constituaient ainsi indirectement une sorte de réserve.
Le même auteur rend compte en ces termes des modifications apportées au régime militaire par le deuxième empire : « L'augmentation continue du nombre des remplaçants et les abus reprochés aux agences de remplace-
ment amenèrent la loi du 26 avril 1855. En maintenant par ailleurs le régime de 1832, cette loi établit la caisse de la dotation de l'armée et substitua au remplacement un système d'exonération fonctionnant au moyen de prestations versées à la caisse de la dotation de l'armée, d'engagements et de rengagements avec primes.
» L'intention de constituer les forces militaires de la France en raison des dangers que créaient les événements de 18D6, inspira le projet présenté l'année suivante par le maréchal Niel. La loi du 1er février IK68, s'écartant de la proposition du gouvernement, maintint le principe de la loi de 1832 sur le vote annuel du contingent divisé en deux parties. La loi de 1855 fut abrogée, l'exonération supprimée, le remplacement et la substitution de numéros rétablis. D'après cette loi de 1868, l'armée comprenait trois parties distinctes : l'armée active, dans laquelle la durée du service était de cinq ans ; la réserve, où elle était de quatre ans, comprenant tous les hommes ayant accompli leur cinq années de service actif, soit dans la première, soit dans la seconde portion du contingent ; elle ne pouvait être appelée à l'activité qu'en temps de guerre, par décret. En troisième lieu, cette loi établit, comme l'avait demandé le projet, une garde nationale mobile, ne pouvant être appelée à l'activité qu'en vertu d'une loi spéciale, et composée des jeunes gens qui, à raison de leur numéro de tirage, n'étaient pas compris dans le contingent, des remplacés et des exemptés. La durée du service dans la garde nationale mobile était de cinq ans, et la loi soumettait les jeunes gens devant en faire partie à des exercices et à des réunions beaucoup trop restreints. Cette organisation, qui rencontrait une vive opposition, était à peine ébauchée et les cadres faisaient délaut f, lorsqu'en juillet 1870 la guerre éclata. 1870
1. « Malheureusement pour la France, la mort ne permit pas au regretté maréchal Niel d'appliquer l'organisation militaire dont il avait jeté les bases et qui eût été peut-être le salut du pays. » (Rapport de M. le général Charreton sur le projet de loi relatif à For-
après 18bT> amena la transformation complète de l'ancien état de choses et eut pour résultat de créer partout la situation suivante: « Chaque peuple doit avoir ses forces vives tendues à l'excès afin d'arriver au maximum d'effectifs disponibles, à la plus grande rapidité de mobilisation, à l'armement le plus parfait, au système définitif le plus complet. » Par suite, chez tous les peuples, les produits du recrutement sont utilisés dans les limites du possible et les dépenses atteignent les bornes extrêmes tracées par les ressources budgétaires.
CAUSES DE NOS DÉSASTRES ; RÉFORMES RÉCLAMÉES APRÈS LA GUERRE DE 1870-1871
D. Il en est des nations comme des individus ; quand elles ont éprouvé des échecs, essuyé des revers, elles se recueillent, elles réfléchissent pour en découvrir les causes et prendre les mesures nécessaires pour les éviter à l'avenir. Dites-nous d'abord à quels vices de son régime militaire, la France a attribué ses défaites en 1870-1871. et ensuite vous nous exposerez les réformes qu'elle a déjà accomplies ou qu'elle est en voie d'accomplir, pour refaire et retremper son armée, qui fut si souvent la première du monde.
R. La première faute du gouvernement impérial et de la nation française, fut de tomber dans le piège tendu par M. de Bismark qui voulait que la France, dont il connaissait mieux que nous la situation militaire, déclarât la guerre à la Prusse, et d'entrer en campagne sans prépation et sans alliance. Nous ne pûmes réunir d'abord que 250.000 hommes. Notre matériel laissait beaucoup à désirer ; le fusil seul était excellent.
Nous avions 4.000 bouches à feu rayées a mettre en ligne ; mais toutes n'étaient pas en service. Le personnel.
ganisaUon générale de l'armée ; annexe de la séance de l'Assemblée nationale dn 9 juin IS73.)
dont on disposait, ne pouvait servir que 900 bouches à feu.
Nos places fortes n'étaient pas en état de défense. A Metz, les ouvrages n'étaient pas achevés, il n'y avait pas un canon sur les remparts. Il n'y avait de vivres que ceux qu'on avait recueillis au dernier moment.
La Prusse a pu nous opposer dès les premiers jours 450.000 hommes ; elle avait 1.380.000 soldats prêts à entrer en campagne. 450.000, présents sous les armes, constituaient les trois armées réunies entre Trêves et Landau ; 100.000 hommes étaient en marche pour les renforcer ; 450.000 hommes gardaient les côtes, les place fortes, ou constituaient les réserves prêtes à réparer les pertes causées par les premières batailles. Le 1er mars 1871 , un million d'Allemands se trouvaient en France.
Le défaut de tactique vint se joindre au défaut de préparation ; nos troupes étant moins nombreuses, il aurait fallu les maintenir compactes, concentrées, ou du moins reliées entre elles, de manière à ce qu'elles pussent se donner la main, se concerter, agir avec ensemble. Si l'ennemi avait eu affaire à nos 250.000 hommes à la fois, quoiqu'il fût supérieur en nombre, en matériel, en approvisionnements, il est à présumer que la valeur française lui eut fait subir un échec, à en juger par les combats de Wœrth, de Reichshoffen, de Gravelotte, de Saint-Privat.
Au contraire, nos 250 000 hommes furent placés sur une étendue de 50 à 60 lieues, et restèrent là 20 jours, inactifs, sans prendre une position stratégique ; de sorte que l'ennemi put enlever notre droite.
Après cette échec inévitable, il fallait nous replier, abandonner la ligne de la Moselle, où l'ennemi devait nécessairement nous tourner, et séparer pour toujours nos deux ailes. Nous restâmes à Metz et fûmes enveloppés. Une muraille d'airain se forma autour de notre armée de Metz. Au bout de 25 jours seulement, avec les débris de notre aile droite, avec les corps du général Douai et avec le reste de nos cadres, nous parvînmes à reconstituer une
deuxième armée, l'armée de Sedan. Au lieu de l'emplo à marcher sur Melz, pour débloquer le maréchal Bazaine,
on eût dû lui faire prendre position, sous les murs de Paris. Le général de Moltke a avoué depuis, que ce plan eût dérangé le sien et mis les avantages stratégiques du côté des Français. Des raisons politiques firent rejeter ce plan, et nous eûmes les capitulations de Sedan et de Metz.
Nous ne voulons point par là innocenter le maréchal Bazaine. Bien que ce fût un mauvais plan pour Tannée de Mac-Mahon de marcher sur Metz, une fois ce plan adopté, c'était un devoir pour Bazaine de coopérer au succès, d'employer tous les moyens pour opérer sa jonction avec Mac-Mahon, ce qui pouvait réussir et avoir des résultats importants. L'inaction criminelle du maréchal Bazaine, après le désastre de Sedan, doit être aussi rangée parmi les causes de nos malheurs.
On peut perdre une ou deux armées et finir par triompher, lorsqu'on a ou qu'on peut créer d'autres armées. C'était impossible en 1870-1871, faute de cadres. Gomme le gouvernement impérial n'était pas prêt lorsqu'il avait déclaré la guerre, comme les cadres étaient vides et que les régiments comptaient à peine 1.100 à 1.200 hommes, il fallut, pour avoir une armée de 250.000 hommes, envoyer tous nos régiments sur le théâtre de la guerre. Ainsi tout notre effectif militaire en cadres fut pris à Sedan et à Metz, et il devint, de la sorte, impossible de former d'autres armées.
« Voilà, » dit M. Thiers, « la cause véritable de nos malheurs ; on s'égare quand on en cherche d'autres. Notre armée a été aussi brave que jamais, tout le monde le reconnaît et les étrangers eux-mêmes le reconnaissent avec orgueil bien entendu, car ils ne voudraient pas avoir triomphé d'une France dégénérée.
» Ainsi la guerre déclarée en huit jours, cette inertie devant l'ennemi, qui nous a fait rester vingt jours sur une ligne de cinquante lieues, notre droite étant complètement compromise ; après le malheur de notre droite
perdue, n'avoir pas sur-le-champ pris position en arrière pour ne pas être tournés, et, après avoir perdu vingt-cinq jours à former une armée de réserve, avoir été enveloppés et avoir essayé, quand il n'était plus temps, de percer le mur d'airain qui euveloppait notre armée- Yoilà la cause de nos malheurs, et de ces malheurs est résultée la perte complète de tous nos cadres, de tout ce qui faisait le fond de notre état militaire. Yoilà pourquoi la France a succombé. »
D. Vous prétendez qu'après Sedan et Metz, nous n'avions plus d'armée faute de cadres ; est-ce que vous comptez pour rien les levées en masse faites par M. Gambetta, qui leur donnait l'ordre de vaincre?
R. Les personnes ignorantes, inexpérimentées, légères, qui douteraient encore de l'impuissance des soldats improvisés et de l'incomparable supériorité des troupes régulières, organisées, exercées, disciplinées, n'ont, pour se faire une conviction, qu'à lire la statistique des pertes de l'armée allemande pendant la campagne de 1870-1871 : elles y verront que les 4\000 hommes de Mac- Mali on battus à Wœrth, ont infligé en quelques heures aux Prussiens une perte de 10.000 hommes, tandis que les 500.000 défenseurs de Paris ne leur ont mis hors de combat en quatre mois et demi, que 11.000 hommes.
Sur les 127.000 hommes, qui, d'après les Allemands, forment le total de leurs pertes, 76.000 ont été abattus par notre vieille armée du Rhin, forte seulement de 250.000 hommes, et 51.000 seulement par le million de Français levés et armés à la hâte. La seule bataille de Saint-Privat a couché par terre 20.000 Allemands. Les armées que le gouvernement de la défense nationale lorma après la chute de l'empire, étaient animées du plus pur patriotisme, et firent ce qu'elles pouvaient faire, mais leur insuccès était fatal.
Une autre conclusion que nous pouvons tirer sans exagération de nos premières batailles, c'est que si la France eût eu 7 ou 800.000 hommes bien armés, bien exercés, bien
commandés, la Prusse était perdue , carie Français l'emporte de beaucoup sur l'Allemand en valeur personnelle. Mais il faut ajouter que si la valeur personnelle a une importance considérable, elle ne donnera de résultat, qu'autant qu'elle se mettra au service de cette force incomparable qui seule peut assurer la victoire : La discipline. On n'improvise rien, les armées moins qu'autre chose eton ne peut tenir la campagne qu'avec des hommes rompus à la discipline obéissant à une pensée unique et, faisant ensemble un effort qui renverse un obstacle, que des efforts successifs n'auraient pas ébranlé.
Aussi dans l'évaluation des ressources militaires d'un pays il ne faut tenir compte que des unités réellement encadrées : les autres hommes ne peuvent que remplacer les blessés, les malades et les morts.
D. A côté deces causes principales, n'a-t-on pas signalé des causes secondaires, qui ont dû concourir aux résultats funestes que nous cherchons à réparer.
R. Dans toutes 'es enquêtes, dans tous les procès auxquels nos désastres ont donné lieu, nous avons toujours entendu, comme un lugubre refrain, ces phrases qui se sont échappées de la bouche de tous les témoins : « Il n'y avait plus de munitions... »
« La place n'était pas en état d'armement. » « Il n'y avait qu'incurie et désordre dans les opérations militaires ; aucun plan suivi... »
« Nos armées se laissèrent presque toujours surprendre par l'ennemi... »
« Que de fois a-t-on vu, dans des circonstances normales de campagne, les colonnes arrêtées au milieu d'une route des heures entières I
» Que de fois a-t-on vu des généraux, sans cartes, obligés de prendre des renseignements tous les quarts-d'heure, auprès des gens du pays, et errant à l'aventure, parce qu'ils ne savaient pas au juste par où ils devaient passer ! Que de fois a-t-on vu les convois destinés à nourrir les troupes, n'arrivera leur bivouac qu'à minuit, et de mal-
heureux soldats obligés d'attendre la nuit entière la distribution. Ailleurs, des bataillons manquaient de pain dans de riches pays, quand, deux jours après, les Prussiens y trouvaient tout en abondance ! Trop souvent des divisions employaient, à cause du désordre, dix ou douze heures pour parcourir trois lieues. Chacun de ces faits aurait pu suffire à amener des désastres.
» Voilà ce que nous avons tous vu ; tel est le résultat d'un commandement mal organisé, d'un état-major fonctionnant mal. »
Le corps de M. de Failly, pour ne citer qu'un exemple, se laissa s urprendre, à Beaumont, par cent mille P?'ussiens, masse qui était visible à l'œil nu, et fut vue de tous, excepté de ceux qui étaient chargés de la voir.
« Elle fît tout à son aise pendant deux heures. Paysans et paysannes nous donnèrent coup sur coup l'alarme : on les laissa dire. Le cultivateur Jurion rencontre un général : — Mon général, les Prussiens sont à la Tuilerie, à deux kilomètres d'ici! — Vous en avez menti/ répliqua le général. « Et ce fut toute son enquête. » Le curé de Beaumont déjeunait au presbytère avec un chirurgien-major, deux ou trois médecins militaires, deux aumôniers, un sous-intendant et deux ou trois chirurgiens du pays. On vint annoncer que plusieurs habitants de Sommauthe accouraient disant qu'on pillait leur village. C'étaient les piqueurs du roi de Prusse, qui allaient s'établir sur cette haute montagne pour jouir du spectacle de la bataille, ou plutôt, selon le mot d'un prince allemand, de la surprense (sic) de Beaumont.
» La même personne alla chez le maire où déjeunaient le général en chef et son état-major et les avertit que les Prussiens allaient fondre sur eux.
» Un quart d'heure après, un coup de canon retentissait, tiré à quatre cents mètres de nos premiers campements, et révélait la présence d'une armée de plus de cent mille hommes! Les Prussiens étaient sortis de la forêt, avaient déployé les ailes de leur armée vers Létanne et la
Meuse d'une part, la Thibaudine de l'autre, avaient traversé la vallée avec leur centre, construit quatre ponts volants pour leur artillerie sur le ruisseau de Wame, dans la vallée découverte, et étaient venus prendre position sur les collines sans avoir été vus ! Il fallut ce coup de canon, tiré à cette distance, pour convaincre le général en chef et son état-major, les généraux, les colonels, les commandants et les autres officiers qui déjeunaient en ville !. »
« Si l'on demande », dit M. Dussieux, comment le général qui était aux prises avec l'ennemi depuis trois jours, a pu se laisser surprendre par 100,000 hommes, on répondra que l'on trouve dans les rapports prussiens que nous n'avions pas une seule sentinelle pour nous garder. »
Voici le tableau de ce début de la bataille de Beaumont fait par un colonel prussien.
« Les truupes françaises établies dans leur camp au sud de Beaumont s'y livraient au repos le plus complet, et, quelque incroyable que cela puisse paraître, elles n'avaient aucune idée de l'orage imminent qui allait fondre sur elles. Les soldats faisaient leur soupe, les chevaux étaient en partie à l'abreuvoir, quelques vedettes seulement veillaient à la sécurité du camp 11 en résultait que les 1e et 8e divisions, sortant de la forêt et se précipitant sans perdre un instant sur le camp, distant de 3.000 pas seulement, surprirent de la manière la plus complète les troupes qui s'y trouvaient. Les obus prussiens et saxons, qui viennent éclater dans le camp, y sèment la plus soudaine des alarmes : tout le monde court aux armes ; mais déjà l'infanterie prussienne avait pénétré au milieu des tentes et mettait en fuite les détachements isolés rassemblés à la hâte. L'artillerie française n'avait pas eu le temps d'atteler ses pièces, qu'elle se voyait forcée d'abandonner2. »