ÉTAT DES FLOTTES
Prenons pour exemple l'Italie : cette puissance a des cuirassés énormes (le Duilio, le re Umberto, etc.) qui paraissent manœuvrer assez mal et qui seraient peut-être facilement coulés par des navires de dimensions plus faibles, mais beaucoup plus maniables.
Quoiqu'il en soit, le rang qu'on peut assigner aux marines est le suivant :
1° L'Angleterre qui en 1 894 sera incomparablement la lre. Elle compte pourtant un certain nombre de cuirassés qui ont 30 ans d'existence et ne valent plus rien.
On admet en principe qu'un cuirassé qui coûte 14 ou 15 millions n'a pas une existence supérieure à 22 ou 23 ans.
2° La France incontestablement : c'est la crainte de notre- puissance maritime qui a motivé la demande au parlement Anglais, en 1888, de cinq cent millions de francs pour doubler la force navale de la grande Bretagne en créant 70 navires de plus.
3° L'Italie.
4° La Russie.
5° L'Allemagne.
6° L'Espagne.
7° L'Autriche.
8° La Turquie.
D. Mais il y a si longtemps qu'on n'a pas vu de combat naval, qu'il est difficile de savoir au juste ce qui fait aujourd'hui la supériorité d'une marine; est-ce le nombre de vaisseaux? est-ce leur vitesse? est-ce la portée et la justesse de leurs canons? est-ce la solidité de leurs blindages et de leurscuirasses? que valent les béliers, les monitors, les batteries flottantes, les torpilleurs, les bateaux sousmarins? quels effets produiront les torpilles? quel rôle seront appelées à jouer avec ces nouveaux engins l'habileté et la bravoure des marins? Ce sont là autant de problèmes dont l'avenir s'est réservé la solution.
Notre marine, l'une des meilleures qui existent, nous devint inutile pendant la guerre de 1870, faute de prépa-
71 i CHAPITRE VINGTIÈME. — FORCE PUBLIQUE
ration et de plan. Et pourtant quels servions ne pouvaitelle pas nous rendre, dans notre lutte contre une nation dont la marine était naissante ? En quelques jours, c'està-dire dix jours au moins avant les premières batailles sur le Rhin, notre flotte pouvait envahir la Baltique et attaquer Stettin. Quelle impression eussent éprouvée les Prussiens s'ils avaient appris, huit jours avant Wissembourg et Reichschoffen, que 50,000 Français étaient, à l'abri des canons de notre flotte, à vingt-cinq lieues de Berlin, dans la gare d'un chemin de fer qui conduit en deux heures dans la capitale de la Prusse !
SUITE DE NOTRE REORGANISATION MILITAIRE, CAPACITE ET SCIENCE REQUISE CHEZ LES OFFICIERS : GÉ0GRAPUIE, TOPOGRAPHIE
D. Les réformes contenues dans les lois militaires que vous avez analysées ci-dessus sont- elles les seules sur lesquelles reposent la réorganisation de notre armée?
R. Nous avons fait et sommes en voie de faire beaucoup d'autres progrès. Je dois me borner à l'énumération plutôt qu'à l'explication des principaux.
On s'occupe de perfectionner notre corps d'état-major en n'y admettant que des officiers expérimentés et studieux, qui ne seront plus absorbés par le métier d'employés de bureau ou d'estafettes, mais devront et pourront se livrer à l'étude de la science militaire dans toutes ses parties et au double point de vue théorique et pratique.
On a amélioré le sort des sous-officiers, à tel point que les demandes de rengagements dépassent les places disponibles. On maintiendra ainsi les traditions et l'esprit militaire.
La France paraît bien résolue à ne plus donner de grades et d'emplois aux officiers qu'après avoir constaté qu'ils ont la capacité et la science requises. Il régnait, chez
nous, un grave abus sur ce point. On n'obtenait le grade de sous - lieutenant, dans l'armée, qu'après avoir subi les épreuves du baccalauréat, celles de l'admission à l'école de Saint- Cyr ou à l'école polytechnique, et avoir satisfait aux examens qui terminent les études faites dans ces écoles, à moins qu'on n'eût donné d'autres preuves de capacité et de mérite équivalentes et prévues par les lois et règlements. Mais dix ans, vingt ans après, lorsque l'officier avait oublié une grande partie de la science apprise dans les écoles militaires, qu'exigeait-on de lui pour le grade de capitaine, de commandant, de colonel? Un peu de théorie pour les manœuvres, l'expérience nécessairement acquise, mais en fait de science rien, absolument rien. Il est pourtant logique qu'un colonel soit plus fort en géographie, en géométrie, eu dessin, en stratégie, qu'un sous-lieutenant. Les états de service ne suffisent pas; ils attestent plutôt la bonne conduite, la bravoure, que la capacité : celle-ci ne se devrait-elle pas constater par un examen ?
Je demande que cet examen ait lieu, et qu'il comprenne trois épreuves, l'une écrite où l'on verra si le candidat possède une science sérieuse, profonde; l'autre orale, qui démontrera s'il est assez familiarisé avec cette science pour en traiter instantanément, sans hésitation, sans difficulté ; l'autre pratique, par laquelle on s'assure s'il applique bien ce qu'il sait. Cette épreuve doit durer un certain temps, et comprendre toutes les attributions que le candidat est appelé à remplir.
Ceux-là seuls qui sortiront de ces épreuves avec les notes requises, s'ils réunissent d'ailleurs les autres qualités, auront droit à l'emploi, au grade, à la dignité pour laquelle ils auront été examinés. L'ancienneté ne doit prévaloir qu'à égalité de mérite ; car si les hommes sont faits pour les emplois, les emplois ne sont pas faits pour les hommes, mais pour le bien public qui demande qu'ils soient remplis de la meilleure façon, et que, par conséquent, on les confie à celui qui est le plus apte à les rem-
plir, le plus capable de B* acquitter avec succès de ces fondions. Le meilleur homme du monde, s'il est ignorant, inhabile, maladroit dans l'art militaire, n'a aucun droit d'être colonel parce qu'il est ancien lieutenant-colonel ou commandant, ni être capitaine parce qu'il est ancien lieutenant; l'ancienneté de l'ignorance, de l'inhabileté, de la maladresse, ne fait qu'accroître ces défauts et n'en peut faire des titres à l'avancement. Le commandement, dans l'armée, appartient de droit au plus capable et au plus digne ; pour que l'on puisse distinguer la capacité et le mérite, il faut, pour chaque grade, établir un examen consistant dans les trois genres d'épreuves dont nous avons parlé, et y admettre tous ceux qui portent le grade immédiatement inférieur, quels que soient leur âge et leur ancienneté dans le grade. Outre que ce système permettra au talent de se faire jour, et pourra amener à la tête de nos armées des Turenne, des Condé, des Bonaparte, il donnera essor à l'émulation, ce stimulant de l'étude et du travail.
D. Ce que vous proposez là n'est-il pas trop absolu et plus ou moins irréalisable ?
R. Si les personnes compétentes en la matière trouvent que le mode que je propose ne vaut rien, qu'ils en trouvent un meilleur: mais il en faut un, il faut que chaque grade, chaque emploi ne soit donné qu'à celui dont le mérite et la capacité sont éprouvés.
L'avancement au choix et l'avancement à l ancienneté ne sont, par eux mêmes, ni bons ni mauvais; l'avancement à l'ancienneté est bon à mérite égal; l'avancement au choix est bon s'il a pour effet de préférer le plus digne et le plus capable. Dans les deux systèmes, il faut donc une constatation publique de la capacité. Voici les systèmes adoptés chez les diverses puissances :
En France, l'avancement se fait au choix et à l'ancienneté par tours établis, de sorte que, suivant les grades, une partie des vacances esl> remplie par des promotions au choix et l'autre par des promotions à l'ancieDneté.
Dans les grades supérieurs à celui de chef de bataillon ou d'escadron, toutes les promotions sont au choix. Mais le choix y est fait par élection des plus distingués plutôt que par exclusion des incapables.
Dans l'armée allemande, où les officiers proviennent tous des classes cultivées de la société et n'obtiennent de grade qu'après des épreuves égales pour tous, le principe dominant dans l'avancement est l'ancienneté. Gela est si vrai, que l'officier sauté a l'habitude de donner sa démission. Pour les officiers d'état-major seuls et pour les officiers attachés ta la personne du roi et des princes est ouverte une carrière plus rapide.
Il faut bien remarquer qu'en Prusse il ne suffit pas, pour être officier, d'avoir les connaissances requises. Les aspirants doivent en outre être reconnus dignes par leur caractère et leur manière de vivre, de porter l'épaulette. Rien de plus sage: l'instruction ne suffit pas pour rendre l'homme capable de commander à d'autres hommes; celui qui manque d'éducation, de tenue, de dignité, manquera d'autorité.
En Italie, l'avancement est assuré à l'ancienneté, mais avec la capacité, celle-ci étant prouvée par des examens pour les grades de sous-lieutenant, de capitaine et de major. Un avancement plus rapide est ouvert à la capacité distinguée, grâce au choix qui repose sur une épreuve sérieuse et égale pour tous, privée de toute apparence de partialité, c'est-à-dire sur les examens de l'école supérieure de la guerre, où l'on entre par concours. En dehors de cette condition, il n'y a pas d'avancement exceptionnel, sauf pour mérite reconnu en face de l'ennemi.
En Autriche-Hongrie, l'avancement se fait à l'ancienneté, mitigé par les lettres de qualification, d'après lesquelles un officier peut rester stationnaire, si, à l'inspection annuelle, il n'a pu obtenir la preuve de sa capacité et de sa bonne conduite.
Le système français est excellent, pourvu que l'avancement au choix et l'avancement à l'ancienneté
718 CHAPITRE VINGTIÈME. FORCE PUBLIOll.
n'aient lieu qu'avec la capacité constatée par des épreuve*.
D. Tout ce que vous venez d'exposer je le trouve textuellement dans votre première édition qui date de 1874 ; le maintenez-vous?
R. J'ai interrogé à ce sujet un officier en état de me bien renseigner. Voici sa réponse: « Nous avons fait des progrès immenses et nous en faisons tous les jours parce que le travail est en honneur et le désir du relèvement de notre pays, la souffrance de l'humiliation ressentie a été plus fort dans l'armée que partout ailleurs. Le travail accompli dans les vingt années qui viennent de s'écouler est effrayant! On peut hautement affirmer que si le pays a été admirable en s'imposant tous les sacrifices possibles en hommes et en argent, il a été remarquablement servi par une pléiade de travailleurs silencieux dont les noms ne sont connus que par les spécialistes! C'est à eux qu'il doit cette armée perfectible encore, certes, mais qui peut se mesurer sans sourciller avec n'importe quelle autre, sur laquelle il peut s'appuyer avec confiance et qui, avec l'aide de Dieu, doit vaincre.
» Le moyen exclusif des examens pour l'avancement est mauvais et ne peut donner la mesure de la valeur d'un chef militaire.
» Les qualités d'un bon officier sont : le bon sens, la décision, le tact, la bravoure, l'intelligence, la force physique et le savoir; enfin, ce je ne sais quoi (don de Dieu), ascendant moral, qui fait qu'un homme s'impose à ses semblables et peut les mener partout jusqu'à la mort. Les examens ne vous donnent l'appréciation que du savoir et pourraient placer à la tête des armées un tas de pédants pompeux, de bonzes à lunettes sans prestige sous le regard gouailleur de notre soldat qui est avant tout un dégourdi.
» Nous sommes loin de ne pas reconnaître la puissance du savoir, bien au contraire, on ne peut être un bon officier qu'à cette condition et il faut l'encourager par tous les moyens, mais ce n'est pas tout. Après l'âge de 30 à 35 ans
l'examen ne peut plus être imposé, il a quelque chose d'un peu humiliant qui empêchera bien des officiers de valeur et des meilleurs de sesoumettre àsonobligation.Du reste ona cent occasions pour une dejugerlesavoird'unofficierdans les nombreux cas qui se présentent journellement. Sa vie, en un mot, n'est qu'un long examen avec des chefs soucieux de la valeur du corps d'officiers placé sous leurs ordres.
» Croyez-vous que les officiers de Napoléon étaient de grands clercs? Quelques-uns oui, et ils ont laissé des travaux qui sont les modèles du genre, mais la masse n'avait pour elle que son entrain, son coup d'œil, sa vigueur et son expérience de la guerre.
» Quant aux sous- officiers avec le service réduit leur recrutement devenait une difficulté et un danger et il était essentiel de trouver un moyen de les garder en partie dans Tannée.
» Les lois sur le rengagement qui permettent aux 2/3 dessous-officiers de rester pendant quinze ans dans l'armée a fait à ces derniers des avantages matériels et moraux considérables. On a fait dans ce sens tout ce qu'il était possible de faire et avant peu les résultats seront de nature à payer les sacrifices que l'État s'impose. »
D. Parmi les sciences que nos officiers ne possédaient pas suffisamment en 1870, et qu'ils doivent posséder à fond, ne faut- il pas ranger la géographie et la topographie?
R. Parlant de nos officiers, avant les réformes adoptées depuis la guerre de 1870-1871, M. Wachter pouvait écrire : « Les trois quarts au moins des officiers ne savent pas lire une carte, et parmi les officiers généraux il en est beaucoup pour lesquels les hachures qui représentent les mouvements de terrain ne font que salir le blanc du papier. Quant aux sous-officiers et aux soldats, il n'y en avait pas deux dans chaque régiment qui fussent capables de seulement comprendre les avantages d'une carte... On méprisait les officiers assez abrutis pour travailler du matin au soir; les plus estimés étaient ceux qui sonnaient de la trompe, dirigeaient bien un cotillon,
avaient des voitures bien attelées... La cavalerie, souvent si brave et si dévouée, n'a su rendre aucune espèce de service au début de la campagne ; pas un officier, pas un sous- officier ou brigadier n'était capable de donner un renseignement clair et précis.
« Nous ne les blâmons pas de leur ignorance, parce que les hommes ne peuvent être que ce qu'on les fait, et que l'enseignement de la topographie, c'est-à-dire du dessin et de la lecture des cartes, était nul à l'école de Saumur et dans les écoles régimentaires d'infanterie et de cavalerie ».
Je n'eusse osé faire une citation aussi pénible, si le même publiciste n'ajoutait que tout est heureusement changé depuis les terribles leçons que les événements nous ont données, grâce aux soins de l'administration militaire et au zèle patriotique de nos officiers, chez lesquels le désir de s'instruire a succédé à celui de s'amuser.
« Deux instructions pour la lecture des cartes topographiques ont été rédigées, l'une par le général Berthaut, qui a gardé l'anonyme, l'autre par M. Frédéric Hennequin, ancien graveur et dessinateur au dépôt de la guerre. La librairie Dumaine en a vendu des milliers d'exemplaires en quelques semaines... »
« Mais ces instructions, si bien faites qu'elles soient, sont insuffisantes, car l'expérience a démontré que, pour l'étude de la topographie et pour graver dans la mémoire des élèves les nombreux signes conventionnels dont l'ensemble constitue une carte topographique, il était indispensable de les leur faire dessiner souvent et le plus exactement possible.
» Le problème consistait donc à mettre à la portée des écoles régimentaires et primaires des cahiers à bon marché et qui permissent de faire du dessin sans ces accessoires nombreux dont les élèves sont pourvus dans les écoles d'application militaires et industrielles.
» Ce problème complexe a été très heureusement résolu par M. Frédéric Hennequin qui, pour la modique
somme de quinze centimes, est arrivé à livrer au public des cahiers analogues aux cahiers d'écriture. »
Voilà l'enseignement topographique mis à la portée de tous. On peut voir maintenant, en France, des enfants de dix à treize ans, qui connaissent tous les signes conventionnels et lisent très couramment une carte. Le congrès international de géographie dans sa séance du H août 4875 a décerné à l'institut des frères des écoles chrétiennes, pour ses travaux de géographie scolaire, la médaille de lrc classe, la plus haute récompense.
A ces études sur le papier il faudra joindre des études sur le terrain. C'est ce qui a été très bien dit, dans un congrès géographique, par M. Laussedat.
il réclama énergiquement, comme le meilleur moyen de rendre la géographie populaire, que l'un introduise le système des voyages d'études dans les habitudes de notre éducation civile et militaire, comme on le fait depuis si longlemps en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en Russie.
Il protesta contre ce qu'il appelle notre sédentarisme, cause de notre honteuse ignorance des langues étrangères et de la géographie, science qui, enseignée à huit-clos, est « toujours aride, disait-il, quoi qu'on fasse pour y intéresser les jeunes gens ».
Il demande qu'on fasse voyager systématiquement nos étudiants et nos jeunes officiers, en leur demandant une étude de leur itinéraire et un journal de leurs observations; qu'on prenne l'habitude de faire faire aux collégiens, pendant les vacances, de longues tournées à pied, sac au dos, comme cela se l'ait en Suisse, depuis Toppfer.
Il signala ce fait que, depuis longtemps, en Allemagne, près d'un quart de l'effectif des officiers d'état-mn jor est envoyé, à tour de rôle, passer deux mois à l'étranger, avec un programme d'études qui est suivi à la lettre, et rapporte des mémoires que M. de Moltke lui-même prenait la peine de lire et d'annoter.
Est-il besoin d'ajouter qu'il ne suffit pas de savoir se
servir des cartes, et qu'il faut au moins que celles-ci soient exactes? Or, en 1870-1871, notre carte dite d'étatmajor se trouvait inexacte, incomplète, parce qu'elle n'avait pas été tenue au courant ; une Coule de positions nouvelles, des ponts, des routes, des villages, n'étaient point indiqués. L'ennemi se servait, en entrant en France, des caries de nos départements, mises à jour par lui et complétées de enseignements que nous ne possédions pas. Nous avons dû, vers la fin de la guerre, faire acheter eu Suisse et en Autriche des cartes de notre propre pnys.
On travaille aujourd'hui, avec une ardeur infatigable, à refaire notre carte d'état-major, à la rendre exacte et complète.
Ainsi, nos officiers suivent aujourd'hui ces conseils du. comte de Maistre à son fils Rodolphe (29 mai 1808): « Vous faites la guerre dans un pays extrêmement difficile, et vous avez d'excellentes cartes sous la main : profitez-en pour vous faire un œil géographique: c'est là tout le militaire. Je ne parle pas de la valeur, celui qui n'en a pas doit filer ; mais vous ne sauriez croire combien je suis entiché de ce coup cl œil géographique, et même topoyraplvquel Ou je me trompe fort, ou c'est lui qui fait les généraux. J'aime fort que vous n'ayez peur de rien, quand illelaut; mais j'ai peur qu'il n'y ait de la témérité à nager en Finlande avant la naissance des feuilles. Vous ferez bien, au reste, de vous exercer à la natation lorsque l'occasion s'en présentera. »
11 insiste sur ce point capital, dans une autre lettre du 7 novembre 1813 : « Le jeune militaire qui a vu les deux campagnes de 1812 et de 1813, n'a plus rien à voir. Mettez bien ces grands spectacles dans votre tête. Devenez surtout géographe, militaire. La connaissance du théâtre de la guerre est le point capital dans votre métier. »
D. Qu'y avait-il à faire, et qu'avons-nous fait pour organiser le service religieux dans notre armée?
R. De l'aveu de tous, le sentiment religieux exerce sur l'âme humaine une profonde influence. Mais nul plus que le guerrier n'est soutenu par sa foi. 11 croit que Dieu le récompensera de tous les sacrifices qu'il s'impose, de toutes les privations qu'il supporte pour sa patrie ; il sait que la mort chrétienne est le passage à une vie meilleure ; il compte sur l'assistance de Dieu, qu'il invoque, entre les mains duquel il remet son sort, sous les yeux duquel il s'apprête à faire son devoir. Au contraire, celui qui ne croit pas à une autre vie s'attache à la vie présente et ne cherche qu'à la prolonger; celui qui s'est (ait une morale particulière, indépendante, n'a aucun motif de pratiquer l'abnégation. C'est la religion qui fait les Bayard, les chevaliers sans peur et sans reproche, r^os malheurs nous ont éclairés aussi sur ce point, et c'est une vive satisfaction pour ceux qui aspirent au relèvement de la France, de voir la plupart de nos officiers reconnaître et proclamer la nécessité de la foi religieuse pour faire un bon soldat. Voici ce qu'écrivit un officier de Metz au journal Y Armée'.
« Relever l'armée parla discipline et le service obligatoire pour tous, c'est très bien; la discipline est la première veitu du soldat, elle marche après le courage; quand tout citoyen sera obligé de servir son pays, les armes seront en honneur. Mais cela ne suffit pas, il faut de plus moraliser l'armée, il faut faire revivre dans les rangs les principes religieux, qui sont la base la plus solide de tout édifice social.
» Nous aurons beau imiter nos ennemis dans leur organisation militaire, dans la perfection de l'armement; nous n'obtiendrons pas le but, si nous n'attaquons résolument le mal qui nous ronge : le matérialisme. Comme chez nos
ennemis, il faut qu'il soit question de Dieu dans qos règlement*, dans nos casernes, dans notre vie militaire.
» Écoutez, Monsieur le Directeur, ce que j'ai vu au mois d'octobre dernier. J'étais à Metz : un dimanche, je me promenais, humilié, la rage dans le cœur, sur la place d'Armes, devant le poste occupé jadis par nos soldats français. Tout à coup j'entends des pas cadencés résonner sur le pavé de la rue des Clercs et de In rue des Jardins. C'étaient des bataillons prussiens conduits par des officiers qui se rendaient à la cathédrale.
» Poussé par la curiosité, j'entre après eux. La m< commence, Eh bien! on ne le croira pas chez nous, chique soldat tenait un livre et lisait religieusement. Ces livres se ressemblaient tous. Comme j'en manifestais de l'étonnement, on me répondit : Quand un conscrit arrive au corps, l'Etat lui fournit un livre de messe, voilà pourquoi es livres se ressemblent tous comme se ressemblent les casques ou les pantalons que lui délivre le capitaine d'habillement.
» L'aumônier fil. un discours de dix minutes ou d'un quart d'heure. Ne connaissant pas sa langue, je n'y compris rien; mais je suis persuadé qu'il leur prêcha l'obéissance aux chefs, la sobriété, la valeur, la discipline, l'a • mour de la patrie allemande.
» Je sortis en me rappelant les victoires de ces soldats et les paroles de Gustave Adolphe : « Les meilleurs chrétiens sont les meilleurs soldats. »
» Je sais, Monsieur le Directeur, qu'il faut un certain courage, au milieu de notre indifférentisme, pour oser signaler le sentiment religieux comme un des meilleurs moyens de réorganisation militaire. Ce courage, je veux l'avoir; faites de ma lettre l'usage que vous jugerez convenable.
» Et je signe carrément,
» R. Coster, » Major au 99° ».
Cédant au désir légitime du pays et de l'armée, nos lé-
gislateurs ont organisé le service religieux pour les troupes. Déjà par l'article 70 de la loi du 27 juillet 1*74 sur le recrutement, ils avaient disposé qu'il faudrait assurer aux militaires de toutes armes le temps et la liberté nécessaires à l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Mais il ne suffirait pas de donner aux soldats la liberté et le temps de remplir leurs devoirs religieux, il fallait encore leur en procurer les mn?/ms, comme Va observé l'éloquent évêquc d'Orléans. C'est ce que l'on fit par la loi du 3 juin 1 874 ; elle dispose que les troupes seront pourvues de tout ce qui est nécessaire pour leservice religieux. Elle établit des aumôniers, placés, comme le clergé paroissial, sous la juridiction de l'ordinaire du lieu. Le travail est supprimé les dimanches et fêtes conservées par le concordat; un office spécial est fait pour les troupes de chaque garnison; les heures du service militaire sont réglées de manière que les militaires de tout grade aient la faculté de remplir librement leurs devoirs religieux.
D. Le sentiment religieux, comme le sentiment de l'honneur, du devoir, est un puissant ressort du courage, et de l'héroïsme, disons le, le plus puissant : l'a-t-on développé dans l'armée depuis 1874 ?
R. Hélas ! le souffle mortel de la franc-maçonnerie est passé par là comme partout ailleurs, depuis cette époque, pour détruire la sève nationale, patriotique, tarir la source des élans généreux. Nos gouvernants, nos législateurs, esclaves de la secte, ont supprimé les me-ses militaires qui attiraient trop de monde dans les églises, mettaient trop en relief la religion de la très grande majorité des Français; ils ont supprimé en temps de paix les aumôniers, qui apportaient au soldat les consolations de la religion et de la famille, qui lui rappelaient son clocher et le ciel, les deux choses que les francs-maçons poursuivent avec l'acharnement le plus forcené, dans leur haine satanique et anti-française.
BYGIÈNE DU SOLDAT
D. C'est bien d'avoir souci de l'âme du soldat, mais il ne faut pas négliger ce qui concerne la santé du corps; y a-t-on pourvu ?
R. La France prend soin de ses sddats, comme une mère de ses enfants, surtout depuis que tous les jeunes gens sont appelés à servir leur patrie. \i\\e adopte chaque jour de nouvelles mesures pour améliorer leur sort. Les médecins militaires étudient les questions qui touchent à l'hygiène de l'armée, à l'alimentation, à l'exercice, à l'habillement, aux épidémies. M. le professeur Bouchardat a publié dans son Annuaire de tkérapeuthique (1874), un mémoire plein de précieux documents : le docteur Filleau les a analysés dans le Journal de Paris. Nous y puiserons quelques renseignements.
L'alimentation du soldat a été améliorée. Les 250 grammes de viande que chaque homme recevait autrefois étaient insuffisants; l'ordinaire est aujourd'hui de 300 grammes. Grâce à la sollicitude paternelle des chefs de corps, l'on a vu aussi succéder une certaine variété à l'uniformité excessive dans la nourriture du soldat. Le veau, le mouton, le porc remplacent de temps en temps le bœuf. La viande rôtie cesse d'être un mythe pour les militaires.
L'alimentation doit varier avec la température; l'usage du lard et des graisses a rendu les plus grands services aux armées, pendant les froids rigoureux de la guerre de Crimée; on en manqua, pendant le rude hiver de 1S70, par suite de l'imprévoyance qui présida à cette campagne.
Un approvisionnement d'eau potable doit être une des principales préoccupations d'une ville assiégée, et le premier souci des assiégeants, c'est d'interrompre la canalisation. Quand on en est réduit à employer les eaux de rivière, il faut les filtrer ; celles des puits doivent être soumises à l'ébullition.