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LES AUTRES

D. Est-ce vous qui parlez ainsi ?

R. Non, j'ai donné la parole aux royalistes, aux catholiques ; c'est leur langage, dans la lutte entre eux et leurs adversaires, dans la polémique, c'est leur langage de combat dis-je, que j'ai rapporté. Quant à moi, je regrette que, de part et d'autre, on ravive les souvenirs sanglants de nos discordes intérieures ; on ne peut détruire l'histoire, mais, en la lisant, il ne faut jamais perdre de vue deux maximes, que nous recommandons à tous les partis:

la première est qu'on ne peut apprécier sainement un fait qu'en tenant compte des circonstances, des autres laits historiques parmi lesquels il s'est produit, et qui souvent l'expliquent, quelquefois l'excusent.

La seconde est que le vrai philosophe ne juge pas de la bonté d'une idée, d'un système, d'après les moyens que ses partisans ont employés pour les défendre en tel lieu, en tel temps. Les Américains ne tiennent aucun compte de la terreur de 1793 dans leur préférence pour la forme républicaine. Qu'il y ait eu erreur ou crime dans la Saint- Barthélémy de 1572, c'est une question étrangère, oiseuse, complètement inutile, quand on examine si la monarchie est la forme de gouvernement qui convient le mieux à la France, ou si le catholicisme est la seule vraie religion ou si c'est celle qui favorise le plus le progrès moral et la civilisation.

En effet, on peut être parfait catholique et royaliste pur et réprouver la Saint-Bathélemy ; excellent républicain et flétrir 93, bonapartiste bon teint et taxer la mort du prince de Condé d'assassinat.

D. Il devrait en être ainsi, mais par l'effet des passions de parti, il en est tout autrement ; une chose me frappe, et elle est monstrueuse ; c'est que chaque parti cherche, à ses fautes, à ses crimes, des excuses dans la conduite antérieure des autres partis. S'agit-il de la liberté de conscience ? Les républicains jettent à la face des royalistes l'Inquisition, la Saint-Barthélémy, les Dragonnades, quand ceux-ci leur reprochent de persécuter la religion. Si les bonapartistes taxent d'aventure ruineuse et intéressée l'expédition du Tonkin, les partisans de cette expédition croient se laver entièrement en rappelant celle du Mexique. On dirait que les bonapartistes se sont justifiés de l'assassinat du prince de Condé quand ils ont cité l'exécution du général Ney ; et les royalistes ne craignent pas d'alléguer l'un pour excuser l'autre.

R. A quoi bon poursuivre ces pénibles exemples? On dirait qu'il y a entre les partis la concurrence du mal. Ces-

sons donc une bonne foi de nous incriminer les uns les autres, car ce n'est pas seulement nous que nous diminuons ainsi, c'est la France, qu'il ne l'aut jamais perdre de vue. Tâchons d'établir entre nous la concurrence du bien : que chaque parti s'efforce d'emprunter aux autres ce qu'ils ont de bon, de les égaler, de les surpasser, en générosité, en dévouement, en patriotisme; voilà l'idéal que chaque français doit viser, s'il consulte sa conscience et s'il songe que l'étranger le regarde.

D. En effet, si les partis qui ne sont pas au pouvoir voyaient la majorité animée de bonnes dispositions, et, si eux-mêmes n'étaient pas préoccupés de chercher, dans les antécédents de cette majorité ou dans l'histoire de la forme de gouvernement qu'elle représente, des griefs inutiles, matière à une opposition stérile et agaçante, ils approuveraient, comme fait par eux-mêmes, tout le bien, même relatif, que fait le gouvernement existant, et ils n'auraient pas de scrupules de lui prêter en cela hautement leur concours comme si c'était le gouvernement de leur choix.

R. C'est la seule conduite pratique et nationale: en agissant de la sorte, chaque citoyen serait sûr d'améliorer son propre sort et de contribuer au bien public. Cela ne l'empêcherait pas de conserver intactes ses préférences et d'avoir son culte intérieur, son idéal ; il se dirait au dedans de lui-même : « Je suis heureux de voir que le gouvernement prend telles et telles mesures excellentes, auxquelles je contribue par mes votes modérés ; ou fait moins de mal que j'aurais pu craindre, grâce à ce que je l'ai appuyé toutes les fois qu'il me paraissait avoir pour objectif l'intérêt national. Mais cela ne m'empêche pas de croire que si le régime de mes préférences arrivait, nous ferions encore mieux ; et je ne désespère pas de voir la nation en reconnaître, dans un moment donné, la supériorité. »

Il n'y a pas pour un français lieu de se réjouir quand le gouvernement français commet des fautes, et de les favo-

riser au besoin pour le faire tomber plus vite. La ligne de conduite d'un patriote de l'opposition, à quelque parti qu'il appartienne, devrait consister en deux choses: lutte courtoise quand il n'est pas de l'avis du gouvernement, appui loyal quand il pense comme lui au point de vue français.

D. La République et le clergé ont l'air de s'en vouloir à mort ; du moins on le croit généralement. Qu'en pensezvous ?

R. Dans le chapitre XVI de cette ouvrage nous traiterons à fond la délicate matière des rapports de l'Eglise et de l'Etat : nous exposerons leurs droits et leurs devoirs réciproques; nous verrons que le catholicisme, loin d'être hostile à aucune forme régulière de gouvernement, les fortifie toutes. Ici je vais me placer exclusivement sur le terrain politique, et dans Ykypothhe d'une république hostile au clergé et d'un clergé hostile à la république, et m'avançant sur le champ de bataille je crierai de toutes mes forces aux combattants : dans vos intérêts respectifs, prenez garde à ce que vous faites.

Que la République et le clergé y songent bien ; chacun d'eux peut sinon tuer l'autre, au moins l'affaiblir au dernier degré.

Que le clergé y réfléchisse bien ; la République, surexcitée, pourrait le persécuter à outrance et ramener en quelque sorte légalement les plus mauvais jours de la Révolution.

Que la République y fasse bien attention : si le clergé, poussé à bout, faisait dans les élections générales, donner toutes ses forces et jouait le tout pour le tout, il pourrait bien contribuer puissamment au renversement de la République.

D. N'oubliez-vous pas une nuance importante, c'est que, dans ce duel à mort, la République, en croyant tuer le clergé pourrait bien, comme ça s'est vu plus d'une fois, rajeunir la religion par le martyre?

R. En effet, je crois qu'en définitive c'est la République

qui a le plus à perdre dans la lutte ; c'est pourquoi elle devrait tenir compte au clergé de ce qu'au lieu de courir sus à la République, sans aucune retenue, il n'oublie pas l'intérêt religieux et dans la crainte de la compromettre, maintient toujours son hostilité dans certaines limites. Et remarquez bien d'abord que nous ne parlons ici que du clergé hostile ; or, tout le clergé n'a pas la même opinion, car il se recrute dans toutes les classes de la société, mais avec une bien plus grande proportion parmi les classes prolétaires; ensuite, ayant été formé à se conduire consciencieusement, d'après les préceptes évangéliques, non dans l'intérêt individuel mais uniquement dans l'intérêt de la religion, il n'est réellement porté à haïr la République que parce qu'il la voit ou croit la voir attaquer l'Église. Sans cela, par leur origine actuelle, la plupart des membres du clergé inclineraient plutôt vers la démocratie que vers l'aristocratie.

D. D'après cela, ce sont donc les républicains qui jettent le clergé en quelque sorte malgré lui dans le parti bourgeois et aristocratique ?

R. La meilleure preuve, c'est qu'en 1848 le clergé faisait cause commune, au début, avec les républicains. L'illustre conférencier de Notre-Dame, Lacordaire, a été en quelque sorte élu unanimement et comme porté en triomphe par les républicains à la Chambre des députés. Vous citerais-je un fait dont j'ai été témoin, et qui ne fut pas isolé? Le petit séminaire où j'étais alors élève de rhétorique alla, conduit par le supérieur, les directeurs, les professeurs, assister à la bénédiction de l'arbre de la liberté ; et après la cérémonie liturgique on nous fît entonner, devant toute la population, le chant des Girondins comme un cantique. Par conséquent la République du 4 septembre, qui n'a pas obtenu la même ferveur de la part du clergé, doit aujourd'hui faire son examen de conscience et avouer les fautes qu'elle a commises au point de vue de la liberté de conscience et de la protection qu'elle doit aux cultes reconnus par l'État. Il est encore temps pour

elle de faire son mea culpa et d'obtenir l'absolution. Elle n'en sera que plus forte pour inviter le clergé, s'il y a lieu, à en faire autant.

programmes; celui du comte de paris. — constitution

D. Revenons à notre sujet : des formes de gouvernement ; de celle qui convient le mieux à la France. A cette dernière question, les uns répondent empire, les autres monarchie, les autres République. Mais il y a empire et empire, monarchie et monarchie, république et république, comme il y a fagots et fagots. Indiquez-nous donc de quel empire, de quelle monarchie, de quelle république il s'agit, d'après les partisans de chacune de ces formes de gouvernement.

R. Pour l'empire : je ne puis vous renseigner avec pièces à l'appui ; car il y a deux prétendants au trône impérial, le prince Napoléon et son fils Victor, dissident : aucun des deux n'a fait connaître son programme définitif. Mais nous avons depuis quelque temps celui du comte de Paris. Je le reproduis textuellement :

INSTRUCTIONS DE Mgr LE COMTE DE PARIS

Aux Représentants DU PARTI MONARCHISTE EN FRANCE

« A de graves périls a succédé un calme apparent. L'honneur en revient principalement aux monarchistes de la Chambre. Ils ont, en effet, compris que leur rôle était déterminé par leur nombre même. S'ils n'étaient qu'une faible minorité, ils devraient se borner à d'énergiques et incessantes protestations. S'ils étaient la majorité, ils auraient à prendre la responsabilité du pouvoir. Mais, assez nombreux pour peser d'un juste poids sur les décisions de l'Assemblée, la direction des affaires n'est cependant pas entre leurs mains. Ils ne doivent donc s'occuper

aujourd'hui que de défendre les intérêts conservateurs et la fortune publique, sans aggraver les crises parlementaires dont la République donne le trop fréquent spectacle. C'est ce qu'ils ont fait avec un rare patriotisme dans une récente et mémorable circonstance. Ils ont ainsi bien mérité de la France conservatrice.

» Mais ce calme apparent dissimule mal les périls de l'avenir. Les considérations électorales qui dominent une chambre, elle-même toute-puissante, stérilisent tous les efforts tentés pour rétablir Torde dans les finances. L'instabilité du pouvoir exécutif isole la France en Europe. La tranquillité matérielle est à peine assurée. Partout la faction triomphante opprime le reste des citoyens. Personne enfin n'a confiance dans le lendemain.

» Cette situation impose d'autres devoirs aux monarchistes dans le pays. N'étant pas liés devant la nation comme ils le sont dans le Parlement, par un mandat limité, ils ont une tâche plus large à remplir. Ils doivent montrer à la France combien la Monarchie lui est nécessaire et combien le rétablissement en serait facile. Ils doivent la rassurer sur les dangers imaginaires de la transition, lui prouver que cette transition peut s'effectuer légalement. En vain le Congrès a-t-il proclamé l'éternité de la République. Ce qu'un Congrès a fait, un autre peut le défaire et le jour où la France aura manifesté clairement sa volonté, aucun obstacle de procédure n'empêchera la Monarchie de renaître.

» Toutefois, instruit par une triste expérience, le pays croit peu aux transformations légales et régulières de son état politique. Son histoire, malheureusement, lui fournit trop de raisons de prévoir une de ces crises violentes qui semblent avoir pris dans notre vie nationale un caractère périodique. Si une telle crise se produit, la Monarchie peut et doit en sortir. Mais elle ne l'aura pas provoquée. La crise sera l'œuvre de certains républicains, soit que les passions et les souffrances populaires, exploitées par des ambitions criminelles, amènent des troubles

civils, soit qu'une faction politique ait recours à la force pour s'emparer du pouvoir suprême. Le jour où la légalité aura été violée, la Monarchie apparaîtra comme l'instrument nécessaire du rétablissement de l'ordre et le gage de la concorde.

» Mais il est bon que la France sache d'avance ce que sera cette Monarchie. Le moment est favorable pour le lui dire, pour l'avertir qu'elle ne marquera pas un retour en arrière. Il faut lui montrer que le principe de la tradition historique, avec sa merveilleuse souplesse, peut s'adapter aux institutions modernes ; qu'il apportera au gouvernement de notre société démocratique l'élément pondérateur qui manque sous le régime républicain, et qu'il jouera dans cette société un rôle non moins efficace que dans les vieilles monarchies européennes qui se sont pacifiquement transformées.

» Si la Monarchie capétienne a constitué l'unité et développé la puissance de la France à travers toutes les vicissitudes de notre longue histoire, c'est qu'elle a eu pour origine de sa grande mission un véritable pacte national, pacte conclu aux premières heures de cette histoire entre ceux qui représentaient alors la France naissante et la famille dont le sort devait rester uni au sien dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Pour fonder après tant de révolutions un gouvernement dont la base soit plus ferme et plus large qu'une simple prise de possession du pouvoir ou une délégation de la souveraineté du nombre, il faut faire revivre la tradition historique par un accord librement consenti entre la nation et la famille dépositaire de cette tradition. Cet engagement réciproque consacrant le droit historique et liant, comme tous les contrats, les générations futures, peut seul garantir à la fois la stabilité dont la France a besoin pour reprendre son rang en Europe, et la vraie liberté qui est surtout la protection des faibles.

» Ce pacte ancien sera remis en vigueur, au nom de la France, soit par une Assemblée constituante, soit par le

vote populaire. Par cela même qu'elle est inusitée sous la Monarchie, cette dernière forme est plus solennelle et peut mieux convenir à un acte qui ne doit pas se renouveler. Elle permet de donner, sans retards, une assise solide à la Constitution. Un gouvernement porté par l'opinion publique comme le sera la Monarchie le jour de son avènement, n'arien à craindre de cette consultation directe de la Nation.

» C'est au suffrage universel direct, que doit appartenir le choix des députés. Grâce à son origine antique et à son établissement nouveau, la Monarchie sera assez forte pour concilier la pratique du suffrage universel avec les garanties d'ordre que lui demandera le pays dégoûté du parlementarisme républicain. Le pays voudra un gouvernement fort, parce qu'il comprend très bien que même le véritable régime parlementaire, celui qui, sous la Monarchie, a jeté tant d'éclat de 1815 à 1848, n'est pas compatible avec une assemblée élue par le suffrage universel. Il faut modifier le mécanisme pour l'adapter à ce nouveau et puissant moteur. Sous la République, la Chambre gouverne sans contrôle. Sous la Monarchie, le roi gouverne avec le concours des chambres.

» A côté de la Chambre des députés, une autorité égale appartiendra au Sénat, en majeure partie électif, et qui réunira dans son sein les représentants des grandes forces et des grands intérêts sociaux. Entre ces deux Assemblées, la Royauté, ayant ses ministres pour interprètes, pouvant s'appuyer sur l'une ou sur l'aulre, sera éclairée, guidée, mais non asservie. Il suffira d'une modification de nos pratiques parlementaires pour maintenir cet équilibre et prévenir toute domination exclusive de l'une ou l'autre Chambre. Le budget, au lieu d'être voté annuellement, sera désormais une loi ordinaire et ne pourra, par conséquent, être amendé que par l'accord des trois pouvoirs.

Chaque année, la loi de finances ne comprendra que les modifications proposées par le Gouvernement au budget antérieur. Si ces propositions sont rejetées, tous les services publics ne seront pas suspendus et les intérêts privés compromis, comme par le refus du budget. Et, cependant, les vrais principes constitutionnels seront scrupuleusement respectés, car aucun nouvel impôt ne pourra être établi, aucune dépense nouvelle ne sera décidée sans le consentement des élus de la nation.

» A ces élus reviendra également la tâche de discuter librement toutes les questions qui intéssent le pays, d'écouter toutes les protestations que pourra soulever l'action gouvernementale. Si ces protestations sont légitimes, ils en seront les premiers interprètes et l'adhésion de l'autre Assemblée ne leur fera pas défaut. Mais un caprice de la Chambre des députés ne pourra plus, à l 'improviste, paralyser la vie publique et la politique nationale.

» La Monarchie devra rétablir l'économie dans les finances, l'ordre dans l'administration, l'indépendance dans l'exercice de la justice. Elle devra relever pacifiquement notre situation en Europe, nous faire respecter et rechercher par nos voisins. Les ministres qui la serviront dans cette grande entreprise, ne sauraient en poursuivre la réalisation avec persévérance s'ils ont la crainte de voir leurs efforts interrompus par un simple accident parlementaire. Ils se sentiront affranchis de cette crainte le jour où il seront responsables, non plus devant une seule Chambre omnipente, mais devant les trois pouvoirs investis de la puissance législative. Ainsi, les Députés ne pouvant plus élever ou renverser les ministères, n'exerceront plus cette influence abusive qui est aussi funeste pour l'Assemblée que pour l'administration.

» Les Constitutions ne valent que par l'esprit dans lequel elles sont appliquées. La France le sait bien. Il importe

donc, avant tout, de la convaincre que la Monarchie nouvelle saura satisfaire à la fois ses besoins conservateurs et sa passion de légalité.

» Sous la protection du Gouvernement monarchique, la France pourra recouvrer, dans la paix et le travail, sa prospérité d'autrefois. Grâce à la confiance inspirée par la solidité de ses institutions, elle aura l'autorité nécessaire pour traiter avec les puissances et poursuivre l'allégement simultané des charges militaires qui ruinent la vieille Europe au profit des autres parties du monde.

» La Monarchie accordera à tous les cultes la protection qu'un Gouvernement éclairé doit aux croyances qui consolent l'âme humaine des misères terrestres, élèvent les cœurs et fortifient les courages. Elle garantira au clergé le respect qui lui est dû pour l'accomplissement de sa mission. En restituant aux communes, dans le domaine des choses scolaires, l'indépendance qu'une législation leur a ravie, elle rendra à la France la liberté de l'éducation chrétienne. Elle assureraaux associations religieuses, comme aux autres, la liberté qui deviendra, sous certaines conditions d'ordre public, le droit commun de tous les Français, au lieu d'être, comme aujourd'hui, le privilège d'un parti. Ainsi sera rétablie la paix religieuse qu'une politique intolérante a si profondément troublée.

» La Monarchie mettra les traditions militaires à l'abri des fluctuations de la politique en donnant à l'armée un chef incontesté et immuable. La permanence du commandement au sommet aura pour conséquence la solidité de la discipline à tous les degrés de la hiérarchie.

» La stabilité de son gouvernement lui permettra de s'appliquer avec suite à l'étude des problèmes que soulève la condition de nos populations laborieuses des villes et des campagnes, de poursuivre l'amélioration de leur sort et d'adoucir leurs souffrances. Loin d'exciter les unes contre les autres les différentes classes qui concourent à produire la richesse nationale, elle s'efforcera de les réconcilier et d'amener ainsi la pacification sociale.

» Dans notre société en transformation, une courte période de seize années a vu surgir, depuis le hameau jusqu'à la capitale, ce que les républicains ont appelé « les nouvelles couches ». Des hommes nouveaux sont arrivés en grand nombre à conquérir une part d'influence qu'ils ne possédaient pas encore. Ils l'auraient acquise sous tout autre gouvernement, car ce progrès légitime de leur condition est le fruit des bienfaits de l'instruction et de la lente ascension qui, à travers les siècles de notre histoire, a rapproché les différentes classes de la société Mais ils croient la devoir à la République. Us continueront à en jouir, il faut qu'ils le sachent, sous l'égide de la Monarchie. Le maintien du suffrage universel pour toutes les fonctions actuellement électives et de la nomination des maires par les conseils municipaux dans les communes rurales, sera leur principale garantie.

» De même, les modestes serviteurs de l'État qui ont gagné leur situation par leur travail ne seront pas menacés parce qu'ils la tiennent de la République. Si, d'une part, toutes les victimes de la persécution républicaine sont assurées de recevoir l'ample réparation qui leur est due, d'autre part les exploiteurs et les indignes qui avilissent leurs fonctions auront seuls à redouter l'avènement d'un pouvoir honnête et juste.

La Monarchie ne sera pas la revanche d'un parti vainqueur sur un parti vaincu, le triomphe d'une classe sur une autre classe. En élevant au-dessus de toute compétition le dépositaire du pouvoir exécutif, elle fait de lui le gardien suprême de la loi devant laquelle tous seront égaux.

Que dès aujourd'hui tous les bons citoyens, tous les patriotes dont le régime actuel a déçu les espérances, compromis les intérêts, blessé la conscience, se joignent aux ouvriers de la première heure pour préparer le salut commun! Qu'ils secondent les efforts de celui qui sera le Roi de tous et le premier serviteur de la France ! »

D. Comment ce programme royal a-t-il été accueilli, compris, interprété? quels effets a-t-il produits?

R. Vous savez que jadis les historiens déclinaient leur compétence pour apprécier des faits récents; car on ne juge bien qu'à distance. Souffrez donc que je m'abstienne personnellement sur ce sujet scabreux, ne voulant point faire de polémique. Mais je puis vous résumer les appréciations des républicains modérés, les seules qui soient intéressantes . Car vous supposez bien que tous les organes de la presse monarchique sont pour ce document et tous les républicains exaltés, contre.

La France

« Le manifeste du comte de Paris crée une situation nouvelle. Il ne peut plus être question de République ouverte, de République conciliante, de République de droite avec ou sans M. Lepoutre ; c'est la monarchie elle-même qui ferme la porte qu'on lui ouvre, c'est la monarchie qui se dresse non pas seulement contre la République, mais, ce qui est plus grave, contre la Constitution.

» Celte fois, le prétendant répond par avance à tous ceux qui lui demanderaient : « Mais quelle monarchie nous donnerez-vous ? Est-ce la monarchie de 1788? Est-ce la monarchie de 1815? Est-ce la monarchie d'avant les ordonnances de 1830? Est-ce la monarchie de juillet? Est-ce la monarchie de 1873 avec le drapeau blanc? »

» A toutes ces questions Philippe VII répond avec la netteté et la précision d'un homme d'affaires. Il étudie le présent, il prévoit l'avenir.

» Sun manifeste est un mémoire à consulter, c'est un véritable cahier de la néo-monarchie. Le comte de Paris prépare la contre-révolution par les mêmes moyens que les députés aux États généraux ont employés pour faire la Révolution. Il faut donc prendre ce document très au sérieux et le considérer comme un acte politique des plus graves. Ce serait se tromper lourdement que d'y trouver matière à raillerie. »

Le Petit Journal

« Quand le suffrage universel sera sollicité, il se prononcera pour ceux qui auront agi.

» A défaut de ceux-là, il irait aux prometteurs, ou du Radicalisme, ou de l'Empire, ou de la Royauté.

)> Jamais occasion ne fut plus favorable aux hommes de bonne volonté, aux républicains sincères.

» Qu'ils agissent; plus tard on verra s'il n'y a pas lieu de prendre dans les instructions du comte de Paris, et de mettre en pratique l'idée qui consiste à considérer le budget comme un projet de loi ordinaire.

» C'est là une idée séduisante, d'autant meilleure que, nous le disions hier, le budget est trop souvent un prétexte à discours, rien de plus.

» Mais d'abord il faut agir. »

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