TROISIÈME PARTIES
lités qui nous dominent, on s'efforce de corroborer rordre correspondant en s'imposant des règles artificielles, qui combattent mieux notre égoïsme, principale source du malehur humain. Quand ces institutions sont librement établies, on reconnaît bientôt, suivant l'admirable précepte de Descartes, qu'elles méritent autant de respect que les lois involontaires, dont l'efficacité morale n'est pas aussi grande.
La Femme. Une telle appréciation de la nature humaine me fait enfin comprendre, mon père, la possibilité de rendre essentiellement altruistes même les règles relatives à Texistence personnelle, toujours motivées jusqu'ici sur une prudence égoïste. La sagesse antique résuma la morale dans ce précepte : Traiter autrui comme on voudrait en être traité. Quelque précieuse que fût alors cette prescription générale, elle se bornait à régler un calcul purement personnel. Ce caractère se retrouve au fond de la grande formule catholique : Aimer son prochain comme soi-même. Non seulement on sanctionne ainsi l'égoïsme au lieu de le comprimer, mais on l'excite directement par le motif sur lequel on fonde cette règle, pour V amour de Dieu, sans aucune sympathie humaine, outre qu'un tel amour se réduisait ordinairement à la crainte. Toutefois, en comparant ce principe au précédent, on y reconnaît un grand progrès. Car le premier se bornait aux actes, tandis que le second pénètre jusqu'aux sentiments qui les dirigent. Néanmoins, ce perfectionnement moral reste très incomplet, tant que l'amour théologique conserve sa souillure égoïste.
Seul le positivisme devient à la fois digne et vrai, quand il nous invile à vivre pour autrui. Celte formule définitive de la morale humaine ne consacre directement que les penchants bienveillants, source commune du bonheur et du devoir. Mais elle sanctionne implicitement les instincts personnels, comme conditions nécessaires de notre existence, pourvu qu'ils se subordonnent aux premiers. Sous cette unique réserve, leur satisfaction continue nous est même prescrite, afin de nous bien adapter au service réel de THumanité, à laquelle nous appartenons entièrement.
Je conçois ainsi la profonde réprobation dont je vous vis toujours frapper le suicide, qui ne m'avait jusqu'alors semblé condamné que par le catholicisme. Car nous devons encore moins disposer arbitrairement de notre vie que de notre fortune ou de nos talents quelconques; puisqu'elle est plus précieuse à THumanité^dequinous la tenons. Mais, d*après le même principe, la religion positive condamne aussi, quoique due souvent à des motifs respectables, cette sorte de suicide chronique, au moins social, que le régime catholique encouragea trop fréquemment. Je me souviens que Tabus journalier de la discipline corporelle avait tellement annulé les solitaires de la Thébaïde que leurs abbés furent enfin obligés de les autoriser à prier assis, ou même couchés, faute de pouvoir rester assez longtemps à genoux.
Le Prêtre. Outre que nous ennoblissons la juste satisfaction des instincts personnels en la subordonnant toujours à sa destination sociale, remarquez, ma fille, que cette subordination nécessaire y devient la seule