TROISIÈME PARTIE. Î
base possible de prescriptions vraiment inébranlables. Sans cet unique principe, les moindres règles envers l'existence personnelle restent nécessairement flottantes, à moins de les rattacher arbitrairement aux ordonnances surnaturelles, qui ne comportent qu'une validité temporaire et partielle, désormais épuisée.
Quand notre sobriété ne repose que sur la prudence personnelle, elle demeure souvent exposée aux sophismes de la gourmandise, qui deviennent même irré* futables envers beaucoup d'individus, capables de supporter longtemps les orgies avec une véritable impunité corporelle. Mais Tapprécialion sociale dissipe aussitôt toute incertitude, en prescrivant à chacun une alimentation presque toujours moindre que celle qui serait pour lui sans danger matériel. Car, au delà de la mesure très modérée qu'exige notre service envers la Famille, la Patrie, et l'Humanité, nous consommons ainsi des provisions que l'équité morale destinait à d'autres. En même temps, la réaction cérébrale d'un tel régime corporel tend nécessairement à dégrader notre faible intelligence, scientifique, esthétique, ou technique. Les images deviennent habituellement plus confuses, l'induction et la déduction plus difficiles et moins rapides : tout se trouve atténué, jusqu'aux talents d'expression.
Mais la réaction morale de la moindre intempérance journalière en constitue le principal danger, comme moins évitable et plus corruptrice. Car, en étendant ainsi l'acte le plus personnel au delà de ce qu'exige notre vraie conservation, nous cullivons, autant que
possible, régoïsme aux dépens de l'allruisme; puisque nous surmontons même notre sympathie involontaire envers ceux qui manquent alors d'aliments. D'ailleui*s, Tintime rapprochement cérébral entre les divers instincts égoïstes propage bientôt à tous les autres la forte excitation, même passagère, de Tun quelconque d'entre eux. L'admirable peintre de la nature humaine auquel nous devons l'incomparable poème de Y Imitation, sentit profondément ceUe connexité normale, quand.il nous dit : Frena gulam, et omnem camis inclinationem facilins f renabis. Si vous relisez journellement ce trésor inépuisable de la vraie sagesse, en y remplaçant Dieu par THumanité, vous sentirez bientôt que cette transformation finale y consolide beaucoup un tel précepte, comme la plupart des autres.
La saine restriction de l'instinct nutritif est encore fort loin de l'extension systématique que lui procurera graduellement la religion positive. Car notre sensualité sophistique continue d'ériger en besoins essentiels beaucoup d'excitations matérielles qui sont plutôt nuisibles qu'utiles. Tel est surtout l'usage du vin, dont l'interdiction musulmane demeura sincère et générale pendant les siècles où l'islamisme développa le mieux le genre d'activité temporelle auquel nous le jugeons spécialement indispensable. En scrutant dignement les admirables desseins du grand Mahomet, on ne tarde point à reconnaître qu'il voulut ainsi perfectionner radicalement l'ensemble de la nature humaine, d'abord chez l'individu, puis dans l'espèce, d'après la loi d'hérédité. Cette noble tentative n'a pas plus avorté réellement