‹ Catéchisme positiviste: ou, Sommaire exposition de la religion universelleChapitre 130 sur 136 · AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVIS AU LECTEUR

Afin de faciliter Tétude de ce catéchisme, Fauteur conseille d*y consacrer d'abord deux semaines, en accordant une journée à chaque entretien, outre deux jours de suspension, Tun entre la première partie et la seconde, l'autre entre la troisième et la conclusion. Deux heures par jour suffiront pour lire le matin et relire le soir chacun de ces douze chapitres, y compris la préface. Après cette initiation générale, chaque lecteur pourra séparément reprendre à son gré les divers dialogues, jusqu'à ce qu*il se les soit appropriés.

Nous devons indiquer dans cet appendice quelques-uns des progrès principaux accomplis par Auguste Comte depuis la publication de son Catéchisme (octobre 1852), jusqu'à la terminaison de son Système de Politique positive (août 1854) et à celle du premier volume de Synthèse subjective (novembre 1856).

I. En premier lieu, Auguste Comte, dans la coordination définitive des trois éléments de la religion, a placé le culte avant le dogme. Nous avons adopté, d'après ses indications et l'exemple donné par M. Congreve, cette modification capitale dans la seconde édition du Cathéchisme positiviste. Je crois utile de reproduire ici textuellement les raisons données par A. Comte dans le quatrième volume de la Politique positive^ pour opérer ce changement.

« La nature et la destination de ce chapitre (chapitre deuxième, tableau général de Texistence affective, ou sys^ tématisation finale du culte positif) se trouveront assez caractérisées d'après l'explication préliminaire que son titre provoque, en plaçant le culte, non seulement avant le régime, mais avant le dogme, dans Tensemble de la religion positive. Cet arrangement Insolite modifie Tordre adopté par la théorie fondam^tale du tome deuxième. Un tel changement doit donc être ici motivé spécialement. Pour cela,

je puis me borner à Tindication des considérations qui me l'ont suggéré. D'après cette exposition, il paraîtra, j'espère, pleinement normal, et même caractéristique de la vraie religion.

a Trop de déférence envers mes prédécesseurs catholiques m'entraîna spontanément à placer d'abord le dogme avant le culte, sans examiner si cette disposition était aussi conforme à la nouvelle synthèse qu'à l'ancienne. Une sollicitude exagérée pour la rationalité me fit ensuite maintenir un tel ordre, afin que le culte reposât sur sa base systématique. Mais l'application de l'arrangement primitif m'a graduellement prouvé qu'il n'est point assez synthétique.

« D'abord, il se trouve contraire à la formule fondamentale du positivisme, où l'amour précède l'ordre, comme celui-ci le progrès : ces trois attributs constitutent, en efi'et, les domaines respectifs du culte, du dogme, et du régime. 11 est, en second lieu, démenti par la théorie générale de la nature humaine, qui place le sentiment avant l'intelligence et Tactivité, ses deux ministres nécessaires. Enfin, il contredit la marche normale de l'éducation positive, successivement affective, spéculative et active.

a Une telle discordance suffit pour motiver le nouvel arrangement, spontanément annoncé, dans le chapitre précédent, quand j'ai placé l'art avant la science. Tous ceux qui savent apprécier la prépondérance naturelle des questions d'ordre doivent pressentir l'importance d'une telle inversion, où se résume le contraste général entre le théologisme et le positivisme. Mais cette explication exige d'abord l'examen direct des motifs propres à l'arrangement primitif.

« Il fut surtout prescrit par la nature fictive de la religion provisoire, où le culte, se rapportant à des êtres imaginaires, devait reposer sur le dogme, qui seul les faisait assez connaître. Ce préambule nécessaire, qui resta spontané sous le polythéisme, devint systématique après la concentration monothéique. Néanmoins, un usage universel annonça déjà

la prépondérance définitive du culte, d'après lequel fut habituellement désigné l'ensemble de la religion.

« On doit donc regarder ce premier arrangement comme une altération passagère de Tordre normal, quoique celui-ci ne pût prévaloir que quand Tadoration concernerait un être spontanément connu. Bien que l'éducation affective ne soit pas aujourd'hui dirigée vers la connaissance de l'Humanité le chapitre précédent explique assez l'ensemble du dogme positif pour permettre d'exposer ici le culte sans aucune irrationalité.

« Rien ne peut mieux caractériser Tétat pleinement synthétique, où toutes nos connaissances, théoriques et pratiques, se condensent dans la morale. Destinée surtout à nous apprendre à vivre pour autrui, la religion doit essentiellement consister à régulariser la culture directe dos instincts sympathiques. Elle se réduirait même à cela, si nos nécessités matérielles n'exigeaient point le double complément résulté d'abord du dogme puis du régime, afin de rendre artificiellement altruiste la réaction naturellement égoïste de notre activité continue.

« Pour achever de motiver cet ordre définitif il faut préciser devantage l'explication précédente de l'arrangement provisoire, en le représentant comme surgi seulement avec le théologisme proprement dit, sans aucun antécédent fétichique. En effet, dans le fétichisme, la religion se réduisait au culte, en vertu de sa pleine spontanéité, qui rendait le dogme purement intuitif, et bornait le régime à l'exercice sympathique, vu l'état rudimentaire de l'activité. L'ordre final de la religion positive consiste donc à systématiser l'usage instinctif de notre première enfance, en faisant irrévocablement cesser une anomalie particulière à la seconde, et surtout propre à notre adolescence.

« Ce nouveau rapprochement entre deux synthèses extrêmes qui doivent définitivement se combiner résulte de ce que le culte y concerne également des êtres réels et directement appréciables. Quoique le domaine de l'adoration soit

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primitivement objectif et simple, tandis qu'il devient finalement subjectif et composé, cette différence n*afiFectera point la commune spontanéité des deux cultes, quand réducation positive aura suffisamment prévalu. Le positiviste adorant les produits et le fétichiste adorant les matériaux invoquent pareillement une suprématie protectrice, dont ils se forment seulement des notions distinctes mais conciliables.

<i Ainsi, les deux modes, instinctif et systématique, suc* cessivement propres à la religion universelle, sont également étrangers à l'inversion qu'exigea provisoirement la synthèse intermédiaire, irrévocablement éliminée dans leur fusion finale. Tous deux offrent une correspondance naturelle entre le culte et l'existence, tandis que le théologisme, même polythéique, ne put jamais les faire assez concorder. L'ordre définitif des trois parties de la religion fournit donc ^ une manifestation décisive de la supériorité synthétique du positivisme, et confirme la réduction normale de la loi d'évolution, à notre tendance croissante vers l'unité.

« Suivant ce préambule nécessaire, je dois ici traiter la religion comme consistant dans le culte, qui suffirait, en effet, pour nous discipliner, si notre situation pouvait devenir assez favorable. Bien que cette hypothèse ne soit pas pleinement réalisable, l'ensemble du progrès humain nous en rapproche sans cesse, en diminuant toujours la prépondérance des besoins matériels, d'après l'efficacité croissante des accumulations providentielles.

« Toutefois, il faut instituer la suprématie normale du culte en ayant suffisamment égard à ses relations nécessaires avec le dogme et le régime, qui resteront constamment indispensables, quoique de moins en moins, à sa destination morale. Une telle harmonie se trouve assez indiquée par la formule positiviste, quand on considère ses trois termes comme correspondant aux trois parties du temps. Car l'amour, source directe du culte, concerne essentiellement l'avenir, tandis que l'ordre, domaine mental du dogme, pro-

cède surtout du passé, le progrès, but pratique du régime, se rapportant davantage au présent. Or, la considération de Tétat futur tend toujours à mieux prévaloir, à mesure que l'activité devient plus collective. Pendant notre initiation, nous avons continuellement travaillé pour notre postérité, d*abord domestique, puis civique* Mais notre maturité doit systématiser cet. instinct, en le dirigeant toujours vers Ton* semble de nos descendants.

« L'état normal de THumanité se trouve dignement cai^actérisé par cette prépondérance de l'avenir, indiquant une activité réfléchie, qui suppose une prévision continue. Néanmoins, une telle appréciation, quoique annonçant la suprématie finale du culte, semble d'abord confirmer sa subordination intellectuelle envers le dogme, interprète nécessaire du passé) sur lequel repose la conception de Favenir. Pour dissiper cette apparente contradiction, il suffit de distinguer les deux constitutions, analytique et synthétique, que comporte la doctrine universelle.

« En effet, le culte repose nécessairement sur la seconde, qu'il développe en l'idéalisant. Mais, loin d'exiger la première, il devient indispensable à son digne établissement. La prépondérance actuelle de celle-ci n'est qu'un résultat empirique de l'élaboration objective qui dut préparer la positivité. Notre maturité rectifiera ces habitudes provisoires, en subordonnant toujours l'analyse à la synthèse, d'après le vœu simultané du sentiment et de la raison. Alors les deux constitutions du dogme seront essentiellement destinées, suivant leur nature, Tune au culte, l'autre au régime. Or, ce partage équivaut au constraste entre l'institution subjective et l'appréciation objective de la doctrine fondamentale. Car, le dogme général de l'Humanité reste indivisible tant qu'il sert de base directe à la morale; sa décomposition ne convient qu'en le considérant comme le résumé nécessaire de l'ordre universel.

« Une telle explication prouve que les seuls motifs plausibles pour maintenir l'ancien arrangement des trois parties

de la religion ne reposent que sur une vicieuse confusion entre la doctrine fondamentale et le dogme proprement dit. Celui-ci né représente qu'une systématisation analytique, indispensable à Tactivité, mais nécessairement subordonnée à la constitution synthétique naturellement développée dans le culte, par lequel doit donc commencer l'étude rationnelle de Tunité positive. Toutefois, cette marche, seule pleinement normale, deviendrait impossible si le chapitre précédent n'avait point établi directement la théorie fondamentale du Grand-Être.

. « Pour faire mieux ressortir l'irrationalité des motifs qui maintiendraient la position du culte après le dogme, il faut ajouter que, en les supposant valides, ils conduiraient même à le placer après le régime, dont il exige aussi La notion générale, sous peine d'avortement. Mais il peut idéaliser les deux autres parties de la religion sans qu'elles aient encore reçu leur développement analytique, pourvu qu'elles soient assez caractérisées par la conception synthétique qui doit diriger leur systématisation finale. Toutes les notions objectives, d'abord cogmologiques, puis biologiques, enfin et surtout sociologiques, qu'exigeait la théorie du Grand-Être, ont été suffisamment établies dans les trois volumes précédents, d'après l'ensemble de la science complétée. J'ai pu, dès lors, commencer le tome actuel (1), par l'accomplissement direct de cette construction décisive, où les trois parties de la religion se trouvent simultanément instituées, afin que leurs études respectives deviennent dignement séparables. Le dogme et le régime ne seront assez systématisés que d'après cette élaboration spéciale, quand r.analyse objective aura complété la synthèse subjective, qui pouvait seule la guider. Néanmoins, leur ébauche générale s-uffit pour permettre ici la construction directe de la prinoi-

(1) Tome IV du Système de politique positive. Chapitre I»*", théorie fondamentale du Grand-Être, ou tableau simultané de la religion universelle et de l'existence normale. — P. L.

pafe partie de la religion, où la conception et le sentiment de Punité se développent le mieux. Bientôt le positivisme rectifiera partout les habitudes provisoires résultées de la situation, orgueilleusement révolutionnaire, qui pousse la raison individuelle à construire la synthèse universelle indépendamment de toute préparation collective. »

II. Le second pas capital accompli par Auguste Comte, depuis la publication du Catéchisme positiviste, est l'institution de la philosophie première. C'est un perfectionnement considérable du dogme, qui apporte un grand développement à la hiérarchie des conceptions abstraites. De même que la morale a constitué le couronnement de cette hiérarchie, la philosophie première lui a donné une base puissante.

Sa conception résulte de cette considération qu'il y a des lois communes aux divers ordres de phénomènes, par suite vraiment universelles, puisqu'elles sont indépendantes de la nature même des phénomènes. Auguste Comte avait déjà, en 1842, à la fin du 6« volume de la Philosophie positive (cinquante-neuvième leçon. — Appréciation philosophique de Tensemble des résultats propres à Pélaboration préliminaire de la doctrine positive, pages 786-839), indiqué quelquesunes de ces lois universelles, et en avait fait apprécier toute l'importance. Il en a, depuis, par de nouvelles méditations, augmenté le nombre, et enfin il a, de leur ensemble, constitué la philosophie première. Grâce à une nouvelle application de son principe de classification par ordre d'abstraction et de généralité décroissantes, il a fait de cette construction la base et le premier terme du dogme positif. Les considérations qui lui sont propres se trouvent dans le 4® volume de la Politique positive (pages 173 à 181).

lie reproduis ici le tableau des lois de la philosophie première, ce qui donnera une idée suffisante de cette immense élaboration. (Voir le tableau E. ci-après, p. 390.)

Il faut de plus remarquer que cette institution d'Auguste Comte dégage d'une manière explicite, des conceptions implici-

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tement contenues dans la Philosophie positive et que divers écrivains avaient signalées, faute d'avoir su les y trouver, comme manquant au dogme positif.

Dès le début de ma direction du positivisme, j'ai compris la nécessité de compléter le dogme positiviste dont Auguste Comte avait posé toutes les bases; mais la mort Tavait empêché de terminer sa grande construction. Des parties capitales restaient purement ébauchées; \di philosophie première, la Morale positive^ et la philosophie troisième.

Mes premiers travaux portèrent sur la philosophie première. J'ai effectué, dans un enseignement particulier, le cours de philosophie première, en 1858 et 1859. — De 1869 à 1870, j'ai fait ce même cours, public et gratuit, 10, rueMonsieurle-Prince, où il a été repris de 1873 à 1874. Enfin j*ai de nouveau exposé la philosophie première dans le même local, de 1877 à 1878. J*ai entrepris ensuite la publication de ce cours dans la Revue occidentale. Le premier volume, contenant la théorie générale de V entendement^ a été publié en 1889 (1) ; et je publierai en 1891 le second volume, qui contiendra les lois universelles du monde,

La base indispensable du dogme positiviste est ainsi solidement établie. Cette publication a en outre l'avantage d'établir des rapports nécessaires avec le monde philosophique, en montrant l'aptitude du positivisme à s'emparer enfin d'une manière pleinement scientifique d'un domaine où la métaphysique s'était exclusivement cantonnée.

III. De la conception de Vespace. Auguste Comte a exposé dans l'introduction de la Synthèse subjective un nouveau pas capital accompli dans l'élaboration de sa vaste construction ; c'est r incorporation du fétichisme à la religion universelle. Il faut exposer ici cette grande théorie, qui a donné lieu à des appréciations en général aussi irrationnelles que malveillantes.

Le fétichisme s'est toujours spontanément conservé dans

(1) E. Bouillon, éditeur, 67, rue Richelieu, 1 volume in-8o.

la raison concrète^ qui apprécie les êtres, quelles que fussent les doctrines dominant la raison abstraite^ qui recherche les lois des phénomènes. De là un profond défaut d'harmonie dans la mentalité humaine.

A partir du milieu du xviii® siècle et au moment de Tépuisement final du théologisme en Occident, un mouvement croissant de retour vers le fétichisme s'est manifesté dans les esprits cultivés.

Ce mouvement a été d'abord apparent dans la langue elle-même, qui est devenue de plus en plus fétichique; cela est surtout caractéristique dans Diderot ; et malgré les observations des critiques, des expressions vraiment fétichistes ont été universellement adoptées (!)• J.-J. Rousseau a donné à ce mouvement une forte impulsion, qui constitue le principal titre de ce célèbre sophiste. A partir du commencement du XIX* siècle ce mouvement s'est accentué; Chateaubriand, V. Hugo, Lamartine, etc., en ont été les représentants. Cette évolution n'a pas été spéciale à la France; l'Angleterre y a fortement participé, et les lakistes en offrent un éminent spécimen j l'Allemagne y a contribué à sa manière. Enûn, tous les autres arts ont été entraînés dans cette évolution, et l'admirable école de nos grands paysagistes en est un monument remarquable. Il y a plus, la philosophie ellemême n'a pas été étrangère à cette révolution, et sous le

(i) Un. critique du xviii» siècle reproche à Diderot d'introduire dans la langue française des expressions telles que celles-ci : écrire des lignes pénibles, tristes et froides.,, éti^e sous le charme ^ etc. Au commencement du xix« siècle, on a reproché à Chateaubriand d'introduire les expressions suivantes : le désert qui déroule devant les fugitifs ses solitudes démesurées; la patine absente; des savanes qui se déroulent à perte de vue ; la grande voix du fleuve; le vieux fleuve; etc., etc.; la lune répand dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes. — Un travail intéressant et utile pourrait étudier cette fétichtsation graduelle; et l'on pourrait sans doute constater, en outre, que dans les langues occidentales la poésie est restée plus fétichique que la prose.

nom de panthéisme, le fétichisme a pénétré dans le domaine des spéculations les plus abstraites. Ainsi donc, au moment oii Auguste Comte était amené à compléter sa Synthèse uni" verselle, voici quelle était la situation : le fétichisme conservait dans la raison concrète une place capitale, et depuis un siècle avait conquis dans la raison abstraite une importance croissante dans les œuvres des poètes, des peintres et des musiciens, et jusque dans les spéculations des philosophes.

Était-ce donc là une aberration persistante de la raison humaine, ou bien une nécessité de notre nature ?

Auguste Comte a cru, avec raison, qu'un tel état de choses représentait, par sa persistance même, une condition fatale de notre nature, et, suivant le véritable esprit scientifique, il a régularisé le phénomène au lieu de le nier.

Il a donc opéré l'incorporation du fétichisme au positivisme, en subordonnant les volontés aux lois. Il y a d'immenses avantages moraux et intellectuels à céder à cet entraînement qui nous pousse à animer toutes choses ; et il n'y a là nul inconvénient, pour des esprits vraiment positifs, qui savent que la conduite réelle des choses repose, en définitive, sur la connaissance des lois de similitude et de succession. Ce serait supprimer l'art et les plus admirables excitants des plus nobles sentiments que de repousser cette incorporalion.

Un peuple sera bien bas le jour où [le sol de la patrie ne sera plus vraiment aimé par lui, et lorsque les dépouilles de nos pères ne seront plus à ses yeux que de simples détritus chimiques. Nos soldats républicains, qui ne croyaient pas en Dieu, n'en mouraient pas moins pour défendre le drapeau, signe sacré de la Patrie.

Mais il fallait faire un pas de plus et systématiser cette incorporation d'abord spontanée ; c'est ce qu'a fait Auguste Comte (1).

(1) Synthèse subjective, Paris, 4856.

La Terrie, siège nécessaire de rHumanité, a élé conçue par lui, d'après une fiction aussi morale qu'esthétique, comme à la fois active et bienveillante; elle sera, comme la Patrie, Tobjet sacré de notre affection.

Ce n'était pas encore assez.

La systématisation finale de THumanité repose tout entière sur la connaissance des lois abstraites. Or, les lois relatives au monde inorganique manquent de siège. De là, une cause nécessaire de faiblesse dans les méditations abstraites, indispensables à Tétat normal, et privées ainsi de Texcitant fétichique*

Auguste Comte a remédié à cet inconvénient par une puissante construction logique qui n*est que la généralisation de rinstitution de Vespace^ qui sert de base à la géométrie et à la mécanique.

Pour pouvoir penser aux formes et aux mouvements^ indépendamment des corps (condition de toute science abstraite), les géomètres ont imaginé r espace.

Cela revient à concevoir le milieu aérien comme réduit à un minimum de densité tel, qu'on puisse lui donner toutes les formes possibles et y concevoir tous les mouvements imaginables.

Or, au lieu de regarder Vespace comme le siège unique des formes et des mouvements, on doit, d'après A. Comte, le considérer comme le siège de toutes les lois abstraites relatives au monde inorganique, et même comme le siège des formes des êtres, végétaux et animaux.

Mais ceux qui comprennent la difficulté et l'importance croissante de la raison abstraite, concevront comment Auguste Comte a dû étendre jusque-là l'incorporation fétichique^ afin de prêter à la méditation abstraite le puissant appui du sentiment.

Aussi a-t-il complété la construction logique de Vespace en le douant de la couleur positiviste, et y figurant des empreintes vertes sur un fond blanc. Enfin, il a conçu le siège immobile de la raison abstraite comme bienveillant.

de manière à nous permettre envers lui ce profond sentiment d'affection qui donne une si haute valeur morale à Tamour sacré du sol natal.

Telle est Pimmense construction par laquelle Auguste Comte a coordonné un mouvement naturel et nécessaire de la nature humaine.

Par là môme se trouvent réfutées les imputations d'esprits prévenus ou malveillants, auquel, du reste, il a déjà été ré« pondu (1).

Mais notre appréciation historique fait voir que le fondateur du positivisme, dans ce cas, comme dans tous les autres, fidèle à la vraie méthode scientifique, n*a fait que coordonner un mouvement naturel, et qu'il est arrivé ainsi à une synthèse vraiment universelle, la seule qui puisse être réelle et efficace, en tenant compte de tous les aspects de notre nature dans sa coordination systématique.

IV. La Morale positive, Auguste Comte avait d*abord confondu la Morale dans la Sociologie. A partir de 1848, dans son Discours sur Vensemhle du Positivisme, il opère cette séparation nécessaire, qu'il accomplit définitivement dans son Système de politique positive 11851-1854).

La Sociologie étudie la structure et l'évolution des êtres collectifs formés par l'homme. La Morale étudie, au contraire, Thomme individuel, en tant que développé pour et par les êtres collectifs : Famille, Patrie, Humanité.

Auguste Comte n'eut pas le temps de construire son Traité de Morale, qu'il était en train d'élaborer, lorsqu'une mort prématurée l'enleva en 1857, mais il avait laissé manuscrit le plan de ce traité de morale, que M. le D' Robinet a

(1) De V unité de la vie et de la doctrine d^ Auguste Comte ^ réponse aux critiques des derniers écrits de Comte, adressée à J. S. Mill, par J. H. Bridges, traduit de l'anglais par M. Debergue* Paris, 1867,

reproduit dans sa Notice sur la vie et sur l'œuvre d* Auguste

Comte. Le voici (1) :

Paris (10, rue Mon8iear-le-Prince),le dimanche 4 Homère 69 (!•' février 1857).

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