TRANSITION PROPRE A L OCCIDENT
La Femmr. Je conçois ainsi, mon père, la nature et la succession des trois grandes phases propres à la transition nécessaire qui nous sépare des temps homériques. Mais j*aurais besoin de mieux comprendre leur marche et leur enchaînement, en commençant par révolution grecque.
Le Prêtre. Son immortel éclat ne doit pas vous empêcher, ma fille, de déplorer son contraste général envers révolution romaine, quant à leur influence respective sur les populations correspondantes. Â Rome, il s'agit d'une construction collective, à laquelle tous les hommes libres doivent toujours participer activement, sous peine d'un avortement radical. En Grèce, la population reste essentiellement passive, et forme une sorte de piédestal à quelques penseurs vraiment éminents, dont le nombre total, pour Tart, la philosophie, et la science ne dépasse pas cent, depuis Homère et Hésiode jusqu'à Ptolémée et Galien. D'un côté, la haute activité commune procure à la nation une noblesse universelle,
dont les vestiges sont encore apprécîabtes. Mais, de l'autre, la monstrueuse prépondérance accordée à la spéculation sur Taction aboutit à la dégradation^ trop sensible aujourd'hui, d'unepopulation sacrifiée qui Unit par mettre au-dessus de tout les talents d'expression. La conquête romaine préserva seule les cités grecques de tomber chacune sous la vile tyrannie de quelque rhéteur.
Ces peuplades trop vantées ne comportèrent vraiment qu'une belle phase sociale, à peine prolongée pendant deux siècles, et même interrompue souvent par leurs misérables contestations. Elle résulta de leur admirable lutte, d'abord défensive, puis offensive, contre la violente oppression dont la théocratie persane menaçait ce précieux noyau de libres penseurs, alors chargé des destinées intellectuelles de l'Humanité. Mais, là même, c'est surtout à quelques citoyens. incomparables que sont dus les succès principaux : car chaque population s'y montre souvent disposée à sacrifier la défense commune aux rivalités mutuelles.
Dans cette longue élaboration mentale, il faut distinguer trois phases inégales, fidèlement caractérisées au tableau concret. Le mouvement commence par l'art, dont Homère est l'éternel représentant. Il fallait bien que la poésie, à la fois plus indépendante et plus gênée, se détachât la première du tronc théocra tique, de manière a commencer l'émancipation occidentale. Elle prépare l'avènement de la philosophie qui, d'abord ébauchée par Thaïes et Pythagore, se personnifie enfin dans Tincomparable Âristote, tellement supérieur à son
temps qu'il ne put être apprécié. qu'au moyen âge. Sous son éternelle élaboration, ce second essor devient assez caractérisé pour faire bientôt sentir aux vrais penseurs Timpossibilité de le dépasser sans un long préambule scientifique qui pût assez développer sa première base posUive. Alors la science réelle, admirablement représentée par Archimède, devint, à. son tour, l'objet prin* cipal du génie grec, dont l'aptitude esthétique et la puissance philosophique se trouvaient irrévocablement épuisées.
La Femme. Quant à la préparation romaine^ je l'ai toujours trouvée, mon père, beaucoup mieux appréciable, d'après le caractère homogène et tranché qui diS: tingue cette admirable ascension graduelle vers la -domination universelle. Le principal ouvrage de Bossuet contient, à cet égard, d'éminents aperçus, que je connais depuis longtemps. Ce système politique est tellement saisissable qu'il put être assez déflni par quelques vers incomparables, qui me furent expliqués jadis. Quoiqu'ils n'indiquent que la destination extérieure, ils font sentircombien la constitution intérieure s'y trouvait intimement liée.
Le Prêtre. Vous n'avez plus, ma fille, qu'à compléter un tel ensemble en distinguant ses deux phases essentielles. Tant que l'incorporation romaine n'embrassa point la majeure partie de l'Occident, l'activité guerrière dut être dirigée par la caste sénatoriale, forte de son ascendant théocratique, d*après lequel l'essor commun contenait suffisamment les jalousies plébéiennes. Mais cette constitution militaire dut changer quand la
dominatiop fut assez étendue et consolidée pour ne plus absorber la sollicitude du peuple, dont les empereurs devinrent les vrais représentants contre la tyrannie patricienne. Virgile caractérisa la politique romaine, personnifiée dans Tincomparable César, au temps même où ce système éprouvait, à Tinsu du tendre poète, cette transformation décisive, premier symptôme de son déclin nécessaire.
Ces deux phases presque égales, Tune éminemment progressive, Tautre essentiellement conservatrice, ont eu chacune beaucoup d'efficacité sociale pour Tensemble de la préparation occidentale. Si nous devons à la première la salutaire domination qui comprima partout des guerres stériles et pourtant continues, nous sommes redevables à Tautre des bienfaits civils de cette incorporation politique, d'après Tuniforme propagation de révolution grecque. En conquérant la Grèce, Rome lui rendit toujours un digne hommage, et consacra son influence à répandre des résultats esthétiques, philosophiques et scientifiques, dont la principale destination exigeait une telle dissémination.
Quand les derniers mouvements, Tun intellectuel, Tautre social, propres à Tantiquité, se furent ainsi combinés irrévocablement, la préparation humaine tendit aussitôt vers sa dernière phase nécessaire. Le développement, théorique et pratique, de nos principales forces ne tarda point à faire profondément seotir le besoin de les régler. Car la discipline spontanée qui résultait d*un but temporaire se trouva radicalement dissoute dès qu'il fut assez atteint. Alors Tesprit et le
cœur se livrèrent à des dérèglements sans exemples, où tous nos trésors intellectuels et matériels se dissipaient en ignobles satisfactions d'un égoïsme effréné. En même temps que la régénération devenait indispensable, Tensemble des antécédents gréco-romains paraissait lui fournir une base systématique, d'après la prépondérance intellectuelle du monothéisme, combinée avec la tendance sociale vers une religion universelle.
Le catholicisme surgit ainsi pour satisfaire cet immense besoin de discipline complète, sous l'impulsion trop méconnue de l'incomparable saint Paul, dont la sublime abnégation personnelle facilita l'essor de l'unité naissante, en laissant prévaloir un faux fondateur. Mais la nature profondément contradictoire d'une telle construction indiquait déjà cette dernière transition comme plus rapide et moins étendue que les préparations précédentes. Car le but principal n'y pouvait être atteint que d'après la séparation radicale des deux pouvoirs humains, spontanément émanée d'ailleurs d'une situation où le monothéisme grandissait lentement sous la domination politique du polythéisme. Néanmoins, une telle division restait toujours incompatible avec le génie nécessairement absolu du théologisme, qui, surtout dans sa concentration mouothéique, ne permet au sacerdoce de se borner au conseil qu'autant qu'il ne peut pas saisir le commandement.
Cette contradiction nécessaire se caractérise surtout par deux contrastes généraux, l'un social, l'autre intellectuel. On ne peut alors fonder la discipline humaine que sur la vie future, à laquelle le nouveau sacerdoce
procure une importance jusqu'alors inconnue, même en Judée, afin de s'en faire un domaine exclusif. Mais un tel mode devenait impropre à régler Texistence réelle, car il détournait de la société pour pousser chaque croyant à Tascétisme solitaire. D'une autre part, Tinlime discordance entre la théorie et la pratique, qui se trouvait dissimulée, et même compensée, tant que les deux pouvoirs restaient confondus, se manifesta complètement d'après leur séparation. La concentration monothéique développa surtout le contraste nécessaire entre les volontés arbitraires et les lois immuables. Car l'ingénieuse eoncfliation qu'Aristote leur avait préparée n'était destinée qu'à la phase ultérieure où l'esprit positif tendrait d'abord à son ascendant final sous la tutelle théologique.
D'après l'ensemble de ces oppositions, il faut peu s'étonner que le mouvement catholique ait été longtemps repoussé, comme une véritable rétrogradation, par les meilleurs types, théoriques ou pratiques, de l'empire romain. Ces chefs éminents se trouvaient graduellement disposés, depuis Scipion et César, à l'avènement direct du règne de l'Humanité, sous la prépondérance simultanée de l'esprit positif et delà vie industrielle. Mais ils n'avaient pas aperçu la nécessité d'une dernière préparation sociale, essentiellement relative au sentiment, pour amener le régime final par la double émancipation réservée au moyen âge envers les femmes et les travailleurs.
La Femme. Ce grand résultat me semble, mon père, n'être ici rapporté d'abord au catholicisme qu'afln de
mieux caractériser sa filiation historique, en le représentant comme pouvant émaner du régime ancien sous la nouvelle impulsion religieuse. Mais il fut secondé profondément, et même beaucoup accéléré, par l'influence féodale. Le catholicisme, qui jadis eut ma foi, doit toujours conserver ma vénération. Pourtant, je ne pus jamais m'empêcher de lui préférer secrètement la chevalerie, dont j'entends encore retentir, au xvi® siècle, le noble résumé : Fais ce que dois, advienne que pourra.
Le Prêtre. Je n'ai, ma fille, qu'à compléter votre juste appréciation en vous faisant sentir que l'état féodal, attribué mal à propos aux invasions germaniques, devint lui-même une suite nécessaire du régime romain, qui finit par y tendre spontanément. Car, l'extension de l'empire changea bientôt la conquête en défense» Or, les deux autres caractères politiques du moyen âge résultent nécessairement de cette transformation principale. D'une part, elle changea graduellement l'esclavage en servage, après avoir naturellement restreint la traite à l'intérieur du monde romain. En même temps, elle décomposa de plus en plus la domination centrale en autorités locales, chargées chacune d'une défense partielle, et dont la subordination hiérarchique constitua la féodalité proprement dite. Le catholicisme ne fit que sanctionner spontanément celte triple tendance politique, en recommandant la paix, l'émancipation et la soumission. Mais 11 fut alors le digne organe des sentiments inspirés par la situation occidentale, sans qu'on doive les rapporter à sa doc-
trine, qui souvent servit ensuite à consacrer des dispositions entièrement opposées, d'après son caractère vague et même antisocial. Il contribua beaucoup moins que la féodalité, soit à Tabolition, d*abord urbaine, puis rurale, de Tesclavage occidental ; soit à rémancipation féminine, où nous lui devons seulement la pureté préalable, mais nullement la tendresse finale, toujours chevaleresque. Dans toute TÉglise grecque, il consacre encore la réclusion des femmes et le servage des travailleurs, que les seuls tzars y modifient dignement.
La Femme. Suffisamment préparée, mon père, à cette appréciation générale du moyen âge, il ne me reste qu'à connaître la principale division de cette dernière transition organique.
Le Prêtre. Elle résulte, ma fille, du double système de guerres défensives qui dut alors absorber l'activité collective de l'Occident, tandis que s'y consommait graduellement la grande révolution sociale que je viens de caractériser. Une première phase, commençant au début du V® siècle et finissant avec le vii% s'y trouve remplie par l'établissement fondamental où surgissent, sous les invasions susceptibles de succès durable, tous les caractères propres au moyen âge, sauf la langue. Alors l'indépendance prévaut sur le concours. Dans une seconde phase de même durée, le besoin de concentration devient dominant, pour repousser les invasions perturbatrices des populations susceptibles d'incorporation occidentale d'après leur facile conversion du polythéisme au catholicisme. Cette activité collective de
rOccident se trouva dirigée surtout par la dictature de rincomparable Charlemagne, dignement complétée chez ses successeurs germaniques.
Ainsi se fonde la République Occidentale, où Tancienne communauté, due à l'incorporation forcée, se transforme en une association volontaire d'États indépendants, qui ne sont directement liés que par un même régime spirituel, condensé dans la papauté. Ce changement tend déjà, malgré les influences ecclésiastiques et les souvenirs politiques, à déplacer le centre social d'un tel système, en le transportant de Rome à Paris, où, dès la fin du moyen âge, il était irrévocablement fixé, comme plus conforme aux relations locales.
Mais, pendant cette seconde phase, l'Orient subit un vaste ébranlement qui bientôt réagit profondément sur l'ensemble de l'Occident, d'abord en y prolongeant le régime catholico-féodal, puis en commençant son irréparable dissolution.
Le besoin d'une religion vraiment universelle était, depuis longtemps, senti chez la majeure partie de la race blanche, y compris même la portion qui, quoique adjacente à l'empire romain, avait évité sa domination. Or, cette universalité, dont l'invocation caractérise à la fois le principal mérite et la meilleure critique du catholicisme, ne peut aucunement appartenir au théologisme, et se trouve exclusivement réservée au positivisme. Néanmoins, le monothéisme en approche davantage que le polythéisme. Celui-ci fut toujours une religion essentiellement nationale, mais très conciliable
avec l'îDcorporatioQ militaire. Au contraire, le monoiliéisme peut rallier des peuples vraiment indépendants^ quoique cette aptitude ne se soit assez réalisée que dans rOccident au moyen ège. L'Orient devait donc tendre aussi vers une foi monothéique, mais profondément incompatible avec-Ia croyaoee occidentale, d'après la diversité des destinations sociales.
En effet, Tislamisme dirigeait surtout Tessor militaire ^*une autre noble partie de la race blanche, aspirant, à son tour, à devenir le principal noyau du vrai Grand- Être. C*est pourquoi Tantique confusion des deux pouvoirs y fut nécessairement conservée, et même développée, d'après la concentration monothéique. Ainsi devenu plus conforme au génie naturel du théoiogisme, le monothéisme put, et même dut, acquérir, en Orient, une simplicité dogmatique qu'il ne comportait pas en Occident. Car, parmi nous, la séparation factice des <iaux puissances avait forcé le vrai fondateur du catholicisme à compliquer le dogme, en complétant la révélation, indispensable à tout monothéisme, par la divinisation du fondateur supposé. De là résultèrent d'autres complications secondaires, que l'islamisme s'honora d'écarter aussi, pour mieux assurer la prépondérance du caractère militaire contre la dégénération sacerdotale du chef suprême. L'indépendance du clergé fournit, en effet, le motif essentiel de ces subtilités catholiques, qui méritent historiquement la vénération des philosophes, quelque répugnance qu'elles doivent inspirer à notre raison.
Dès le début de cette lutte entre deux monothéismes
inconciliables, un libre penseur aurait pu prévoir qu'elle aboutirail bientôt à les discréditer également, en montrant Tinanité radicale de leurs communes prétentions à Tuniversalité. Cet immense conflit remplit la dernière phase du moyen ège, commençant avec le XI® siècle et se terminant à la fin du xni®. Alors s*établit d'abord la féodalité proprement dite, où rindépendanco et le concours, qui tour à tour prévalurent, se trouvaient enfin combinés dignement, dé manière, à faire déjà pressentir la sociocratie finale. Cette. admirable institution devint, au xu"* siècle, là base générale de ces héroïques expéditions où la République^Occidentale, consolidée et développée par factivité collective, dissipa finalement toutes les inquiétudes d'invasion musulmane. Dès le siècle suivant, les croisades, essentiellement dépourvues de destination sociale, furent bientôt dénaturées et discréditées. L'ensemble du monde romain se trouva partagé dès lors entre deux monothéismes incompatibles, dont chacun tendit aussitôt vers son irrévocable déclin, qui ne fut retardé^ de part et d'autre, que d'après la difficulté d'y substituer un nouveau régime.
La Femme. Cette théorie générale du moyen âge me fait enfin comprendre, mon père, l'ensemble du catholicisme, intellectuel et social : j'en conçois l'avènement nécessaire, la mission temporaire, et l'irréparable décadence. Mais une telle appréciation indique mieux combien le catholicisme fut injuste envers l'élaboration grecque et l'incorporation romaine, dont la combinaison spontanée avait déterminé sa formation. Après
360 CATiÉCaiSME POSITIVISTE.
avoir maudit ses pères, il fut, à son tour, maudit par ses enfonts. Quoique le premier tort n'excuse pas le second, il Texpiique eu maoifestant la rupture de la continuité humaine.
Le PaiTRE. En effet, ma fille, cette continuité s'était trouvée respectée dans les révolutions précédentes. Le polythéisme avait d'abord remplacé le fétichisme d'une manière presque insensible, en se l'incorporant spontanément. Quand le régime militaire vint succéder à la théocratie initiale, ce fut encore sans rompre ses antécédents sociaux, qui restèrent toujours honorés. Il en est ainsi lorsque Rome absorbe la Grèce, en se glorifiant de prolonger son évolution. Mais l'avènement du catholicisme offre, au contraire, un caractère anarchique. L'avenir et le présent s'y trouvent conçus et dirigés comme si le passé gréco-romain n'eût jamais existé. Même l'Injustice chrétienne s'étend jusqu'aux antécédents juifs, malgré la vicieuse importance qu'on leur attribuait.
Cette brutale discontinuité, que l'islamisme s'efforça d'éviter, altéra beaucoup le sentiment général du progrès social, dont le catholicisme fit spontanément surgir la première ébauche, d'après la supériorité réelle de son régime sur le précédent. Il importe de bien apprécier une telle rupture des liens historiques. Elle explique d'abord l'intime contradiction, intellectuelle et morale, où se trouva bientôt placé une doctrine qui, surgie de la discussion, voulut ensuite l'interdire, et qui réclama de ses enfants le respect qu'elle refusait à ses pères. Mais il y faut surtout saisir la véritable origine
CONCLU SIOIN. 361
de la plus grave disposition propre à l'anarchie moderne. Le sentiment et Tesprit antihistoriques, dont la prépondérance constitue main tenant le principal obstacle à la réorganisation occidentale, remontent ainsi jusqu'à l'avènement du catholicisme. Cette immense difficulté ne peut être surmontée que par le positivisme, seul capable de rendre également justice à toutes les phases, sociales ou mentales, de l'évolution humaine.
Toutefois, il faut ici, comme partout ailleurs, reconnaître que l'éminente sagesse du sacerdoce catholique neutralisa longtemps les principaux vices de sa déplorable doctrine. En s'appropriant la langue de Rome, quand elle cessa de prévaloir, il conserva spontanément tous les trésors intellectuels de l'antiquité, même sa belle théologie. La touchante légende, si dignement immortalisée par Dante, sur l'heureuse intercession d'un saint pape envers Trajan, suffirait pour indiquer combien les nobles âmes calhohques regrettaient que Jeur aveugle doctrine les empêchât d'honorer leurs meilleurs ancêtres. Mais le respect général des antécédents grecs et romains fut développé surtout chez les chefs temporels, malgré leur fréquente ignorance.
On retrouve partout un pareil contraste. Une admirable discipline s'établit alors dans l'ensemble des sentiments humains, quoiqu'elle repose sur un immense égoïsme, dont la prépondérance pouvait seule maîtriser d'abord la personnalité vulgaire. La tendresse chevaleresque se trouve préparée et sanctionnée par la foi la plus antiféminine qui régnât jamais. D'après l'institution du célibat ecclésiastique, qui détruit toute hérédité
862 CATÉCttîSME t>OSITlVlSTÊ.
sacerdotale^ ratteinte la plus décisive portée, en Occident, au régime des castes émane d'une doctrine naturellement favorable à la théocratie, objet final de la papauté dégénérée. Le monothéisme, qui devint enfin profondément hostile à tous les progrès intellectuels, prépara leur essor général, en achevant d'élaborer la logique humaine. Fondée par le fétichisme sur les sentiments, elle dut au polythéisme remploi des images. Mais son essor spontané ne se compléta que sous le monothéisme, d'après l'assistance usuelle des signes. Ce résultat, essentiellement commun à l'islamisme et au catholicisme, appartient davantage à celui-ci, vu la discussion habituelle qu'y suscitait, chez toutes les classes, la division des deux pouvoirs.
Toutes ces oppositions doivent augmenter beaucoup l'admiration et le respect des vrais philosophes pour ces belles natures pontificales qui, pendant quelques siècles, retirèrent tant d'efficacité d'une foi radicalement vicieuse, quoique seule adaptée à cette transition. Néanmoins, n'oublions jamais que les progrès quelconques du moyen âge furent toujours dus au concours nécessaire entre les deux éléments hétérogènes qu'il faut sans cesse y combiner, le catholicisme et la féodalité.
Outre ces services immédiats, cette admirable transition fit irrévocablement surgir tous les germes essentiels du régime final. Elle ébaucha même, sous chaque grand aspect, le véritable ordre humain, à la fois temporel et spirituel, autant que le permettaient alors la doctrine et la situation. Aussi le positivisme n'a-t-il
Conclusion. ut
maiDienant qu'à reprendre Tensemble de son pix)gramme pour le réaliser dignement, d'après une meilleure ibi combinée avec une activité plus favorable. Mais rinfluence féodale, qui n'a pas aujourd'hui de défenseurs spéciaux, se trouve injustement sacrifiée, dans ces appréciations historiques, à la participation catholique, seule étudiée par l'école rétrograde. Un examen approfondi montre pourtant la réaction chevaleresque jusque sur les modifications trop méconnues que subit alors la dernière foi provisoire. Après avoir admirablement ébauché le culte de la Femme, prélude nécessaire à la Religion de l'Humanité, le sentiment féodal détermina réellement, au siècle des croisades, Taltération qu'éprouva le monothéisme occidental, quand la Vierge y tendit à remplacer Dieu.
Mais en rapportant les résultats du moyen âge à leurs véritables auteurs, on sent mieux, la nature profondément précaire du régime catholico-féodal, dernier mode du système théologique et militaire. Si le sacerdoce compensa seul l'imperfection de sa doctrine, cette apti* tude ne pouvait durer qu'autant que sa destination morale et sociale lui conservait un caractère progressif. Or, l'accomplissement même d'une telle mission poussa l'Occident vers des progrès incompatibles avec la foi catholique, et contraires à la constitution finale de son clergé devenu rétrograde ; comme le montre l'admirable tentative de régénération avortée au XIII® siècle. En un mot, tous les résultats du moyen âge nécessitèrent un régime nouveau, dès que l'islamisme etle catholicisme se furent irrévocablement neutralisés.
Par exemple, rémancipation théologique, longtemps bornée à quelques types individuels, se répandit beaucoup d'après les croisades, sous Timpulsion des Templiers, mieux exposés aux contacts musulmans.
Le début du xiv« siècle ouvre ainsi l'immense révolution occidentale que le positivisme vient aujourd'hui terminer. Alors Tensemble du mouvement humain devient profondément hostile à l'ordre antérieur, quoique le nouveau régime ne puisse encore être aucunement aperçu. Car, après le catholicisme, nulle organisation théologique n'était possible ; comme le système militaire ne pouvait plus se modifier au delà de sa constitution iéodale. L'Occident commençait à réaliser les pressentiments trop précoces de César et de Trsgan sur sa tendance directe à faire irrévocablement prévaloir une foi positive et une activité pacifique. Mais ce but exigeait encore que la science, l'industrie et même l'art, subissent une longue élaboration, qui dut être essentiellement spéciale et dispersive, de manière à dissimuler sa tendance sociale. De là résulte ce double caractère de la dernière transition humaine, de plus en plus anarchique envers l'ensemble, quoique aussi de plus en plus organique quant aux éléments.
La Femme. Puisque c'est ainsi, mon père, que le présent se noue directement au passé, j'ai besoin de connaître la marche générale de ce mouvement, pour y suivre assez les progrès simultaaés de l'anarchie et de la rénovation.
Le Prêtre. Dans la progression négative, mieux caractérisée que l'autre, il faut, ma fille, distinguer sur-
tout deux phases nécessaires ; selon que la décomposition reste purement spontanée, ou devient de plus en plus systématique. La première comprend les xiv« et xv« siècles, et Tautre les trois suivants. Ces deux périodes présentent les mêmes différences envers le mouvement positif, quoique d'une manière moins prononcée. Tout rOccident participe à la décomposition spontanée; mais la négation systématique ne prévaut qu'au Nord. - Le mouvement révolutionnaire fut toujours dirigé, dès son début, par deux classes connexes, d'abord émanées, et bientôt rivales, des anciens pouvoirs. Ce sont les métaphysiciens et les légistes, qui constituent réiément spirituel et l'élément temporel de ce régime négatif, caractérisé, surtout en France, dans les universités et les parlements. Mais la seconde classe mérite plus d'estime que la première, parce que leur commun esprit s'y modifia sous l'heureuse impulsion des applications sociales. Tandis que les métaphysiciens ne furent jamais, envers la théologie, que d'inconséquents démolisseurs, les légistes, et surtout les juges, outre leurs services temporaires ou spéciaux, tendirent toujours à construire, sur les traces romaines, une morale purement humaine.
Pendant la première phase moderne, tout le régime du moyen âge se trouva radicalement décomposé d'après les intimes conflits de ses divers éléments, quoique ses doctrines restassent intactes. La lutte principale dut être celle des deux puissances spirituelle et temporelle, dont l'harmonie précaire avait flotté toujours entre la théocratie et l'empire. Aux vains efforts des papes du
xiii» siècle pour établir leur domination abâolae, succéda partout, et surtout en France, Theureuse rési&r tance des rois qui, dans le cours du siècle suivant, an^ nulèrent irrévocablement le pouvoir occidental de la papauté. Cette révolution décisive fut corAplétée, au xv« siècle, par la subordination de chaque clergé national envers l'autorité temporelle, en ne laissant qu'une influence illusoire au chef central, qui dès lors dégénère en prince italien. En perdant son indépendance, le saoerdoce perd aussi sa moralité, d'abord publique, puis même privée. Poiir conserver son existence matérielle, il met ses doctrines au service de lous les forts.
En même temps, se développe la lutte, commencée au moyen âge, entre l'élément local et l'élément central de la constitution temporelle. Partout le pouvoir qui fut d'abord inférieur finit par triompher, d'après Tassistance spontanée des classes surgies de l'abolition du servage. Dans le cas normal, la royauté prévaut sur Taristocratie. On doit regarder l'issue inverse comme une exception, dont Venise offrit le premier type, développé surtout en Angleterre.
Sous l'un ou l'autre mode, la combinaison de cette concenlralion politique avec l'abaissement du sacerdoce institue, chez chaque nation occidentale, une véritable dictature, qui pouvait seule contenir l'anarchie matérielle amenée par la désorganisation spirituelle. Le meilleur type de celle magistrature exceptionnelle fut réminent Louis XI, qui seul sentit dignement et dirigea sagement l'ensemble du mouvement moderne.
Quant à la progression positive, son principal aspect^ pendant cette première phase, consiste dans Tessor in^ dustriel. Préparé par la double organisation des classes laborieuses au moyen âge, il se développe alors d'après ti*ois impulsions décisives, dont Tavènement n'offre rien de foriult. D'abord l'invention de la poudre vient compléter l'institution transitoire des armées permanentes, pour dispenser les occidentaux d'Une éducation militaire contraire à leur nouvelle activité. Puis Timprimerie rattache la science à l'industrie, en permettant de satisfaire l'ardeur théoriquequi prévalait partout. Enflh, la découverte de l'Amérique et d'utie route maritime vers rinde fournit un vaste champ à l'extension décisive des relations industrielles, de manière à caractériser et consolider la nouvelle vie occidentale. Le mouvement intellectuel ne devient alors éminent qu'envers la poésie, ouvrant le xiv® siècle par une incomparable épopée, et produisant, au xv«, une admirable composition mystique. Mais l'essor scientifique se prépare d'après d^utiles matériaux de tous genres.
Ce progrès simultané de l'intelligence et de l'activité fait mieux ressortir le déplorable abandon du perfectionnement moral, qui constituait chez toutes les classes le principal mérite du moyen âge. La double ardeur qui prévaut alors en Occident repose essentiellement sur l'essor universel et désordonné de l'orgueil et de la vanité, lié souvent au plus ignoble égoïsme. Il est vrai que le développement esthétique, malgré sa tendance révolutionnaire, entretient spontanément de meilleurs sentiments. Mais la culture morale se concentre de plus
en plus chez le sexe affectif, qui, préservé de rentraînemenl théorique et pratiqué, transmet seul, à travers ranarchie moderne, les principaux résultats du moyen âge, malgré Taversion croissante qu'ils inspiraient. Cette sainte providence ne peut cependant empêcher que Taltération graduelle du vrai principe de toute discipline humaine ne coïncide avec le développement spécial des nouvelles forces, spirituelles et temporelles, propres à rétat final de rOccident.
La Femme. La phase initiale du double mouvement moderne étant assez caractérisée, je vous prie, mon père, d'apprécier pareillement sa période systématique.
Le Prêtre. Restées auparavant intactes, les doctrines du régime ancien furent alors, ma fille, directement attaquées par des principes purement négatifs. Celte extension de l'anarchie ne fut pas moins indispensable qu'inévitable, afin de manifester le besoin d'une vraie réorganisation, dissimulé sous l'apparence de vie que conservait un système dont toutes les bases sociales se trouvaient irrévocablement détruites. Mais, pour apprécier assez sa destination, il faut diviser une telle période en deux phases, dont la première, commençant avec le xvi« siècle, se termine à la rétrogradation de la royauté française, coïncidant avec le triomphe de l'aristocratie anglaise. La seconde conduit, un siècle après, jusqu'à l'avènement direct de la crise révolutionnaire dont l'Occident subit encore, après deux générations, les déplorables vicissitudes.
Cette distinction nécessaire résulte' surtout de la systématisation croissante qu'éprouve la doctrine néga-
tîve, qui d'abord semble compatible avec les conditions fondamentales du régime théologique, tandis qu'elle leur devient ensuite évidemment contraire. On doit caractériser ces deux degrés successifs du mouvement négatif par les qualifications respectives de protestant et déiste. Malgré l'infinie diversité des sectes protestantes, leur commune adhésion à la révélation chrétienne suffit pour les séparer toutes de l'émancipation plus avancée qui caractérise le déisme.
Dès le début de la seconde phase moderne, la doctrine négative pose directement son principe anarchique, en proclamant l'individualisme absolu, par cela même qu'elle attribue à chacun, sans aucune condition de compétence, la décision des questions quelconques. Alors toute autorité spirituelle se trouve radicalement dissoute. Les vivants s'insurgent complètement contre les morts ; comme le témoigne une aveugle réprobation envers l'ensemble du moyen âge, mal compensée par une irrationnelle admiration de l'antiquité. Ainsi s'aggrave, sous l'impulsion protestante, la fatale rupture que le catholicisme introduisit dans la continuité humaine.
. La Femme. Permettez, mon père, que je vous interrompe un moment pour vous témoigner la profonde répugnance que m'inspira toujours le protestantisme, qui prétendit réformer le monothéisme occidental en le dépouillant de ses meilleures institutions. Il supprime ainsi le dogme du purgatoire, le cult« de la Vierge et des saints, le régime de la confession, et dénature le mystérieux sacrement qui fournissait aux cœurs occi-
dentaux uq sublime résumé de toute leur religion. Aussi mon sexe, qui jadis avait tant secondé Tessor catholique, resta-t-il essentiellement passif dans une réformation où sa tendresse repoussée ne trouvait d*autre dédommagement que Tautorisation de com^ menter des livres inintelligibles et dangereux. Le protestantisme aurait profondément altéré l'institution du mariage occidental en rétablissant le divorce, si les mœurs modernes n'eussent toujours repoussé spontanément une telle rétrogradation, là même où elle prévalut officiellement.
Le Prêtre. Vos justes répugnances expliquent spontanément, ma fille, Tinlime discordance de l'Occident envers une doctrine purement négative, qui bientôt divisa les nations, les cités, et jusqu'aux familles. Il faut pourtant que son succès partiel ait alors satisfait d'importants besoins, intellectuels et sociaux. Malgré son caractère anarchique, le principe protestant seconda d'abord l'essor scientifique et le développement industriel, en stimulant les efforts personnels et brisant des règles oppressives. On lui doit les deux révolutions préliminaires dirigées, en Hollande, contre la tyrannie extérieure, et, en Angleterre, vers la régénération intérieure. Quoique la seconde, trop prématurée, dût avorter finalement, elle indiqua déjà, sous l'admirable dictature de Cromwel, la tendance nécessaire du mouvement occidental.
Alors les besoins, également impérieux, de l'ordre et du progrès devinrent profondément inconciliables, et lés occidentaux se partagèrent suivant qu'ils sentaient
davantage les uns ou les autres. L'oppression générale élail imminente si le protestantisme n'avait pu nulle part prévaloir, parce qu'un clergé rétrograde éveillait partout la sollicitude des anciens pouvoirs contre un mouvement dont là tendance n'était plus équivoque. Mais il faut se féliciter davantage que la majeure partie de rOccident ait été préservée de l'ascendant protestant. Car son universalité, qu'on eût généralement regardée comme l'issue normale de la commune révolution, aurait partout dissimulé profondément toutes les conditions essentielles de la régénération humaine, en proclamant l'éternelle confusion des deux pouvoirs. Par cette double appréciation, on se trouve conduit à sympathiser également avec les grandes âmes qui luttèrent dignement dans cet immense conflit, préambule nécessaire d'une vraie rénovation.
Malgré les entraves résultées de l'agitation protestante, la seconde phase moderne compléta la dictature temporelle émanée de la première. Son essor coïncide avec la formation des grandes nationalités, provisoirement résultées de la rupture du lien occidental propre au moyen âge. Mais cette anomalie politique n'offre réellement une haute efficacité sociale, d'ailleurs nécessairement passagère, qu'envers la population centrale. Ce plus en plus investie, depuis Charlemagne, de la direction générale du mouvement occidental, la France avait besoin de constituer une puissance très compacte, assez étendue pour imprimer une impulsion décisive et surmonter toute agression rétrograde. Partout ailleurs, une telle concentration ne devint qu'une aveugle et
daDgereose imitatkm de celte politique exceptioonelle.
Dans cette secoode phase, la progressioa positive développa sortoot SOD caractère sdeotifiqoeetsa tendance philosophique. La cosmologie prend un essor décisif en établissant la doctrine du mouvement de la terre, bientôt complétée par la systématisation de la géométrie céleste et la fondation de la mécanique céleste. Alors Tesprit scientifique devient radical^nent inconciliable avec tout esprit théologîque ou métaphysique. La tendance directe vers une philosophie pleinement positive se caractérise ouvertement, sous la double impulsion de Bacon et Descartes, qui signale déjà la préparation qu'exige une telle synthèse. Pendant ce mouvement décisif, l'art général et les arts spéciaux poursuivent dignement révolution que la phase précédente dut au moyen âge. Malgré l'absence de direction philosophique et de destination sociale, la poésie occidentale produisit, en cinq siècles, plus de vrais chefsd'œuvre que n'en fournit toute Tantiquité. Quant à l'essor industriel, son extension devient alors Tobjet croissant des sollicitudes publiques, quoiqu'elles la subordonnent encore à des intentions guerrières. Mais il manifeste déjà la tendance des entrepreneurs à se séparer des travailleurs, pour s'agréger à l'aristocratie dégénérée.
La Femme. Je voudrais, mon père, concevoir maintenant le caractère et la destination de la dernière phase moderne.
Le Prêtre. Elle fut nécessitée, ma fille, par le résultat général de la précédente. Renonçant à toute prépoo-
dérance universelle, le protestantisme et le catholicisme divisaient irrévocablement l'Occident, comme l'ensemble du monde romain se partagea jadis entre le Coran et la Bible. Dans les cas principaux, cette répartition occidentale coïncide naturellement avec la distinction, dès lors plus prononcée, entre les deux modes, aristocratique et monarchique, propres à la dictature temporelle résultée partout de la phase précédente.
Les deux régimes étaient devenus également hosliles à rémancipation radicale qui les menaçait pareillement. Progressive tant qu'elle eut à surmonter de fortes résistances, la royauté, surtout française, manifesta ses inclinations rétrogrades aussitôt qu'elle ne craignit plus aucune lutte. Dès la seconde moitié du règne de Louis XIV, elle rallia graduellement tous les débris de l'ordre ancien, pour contenir de concert un mouvement social qu'elle dut juger purement anarchique. Mais la dictature aristocratique et protestante devint alors, surtout en Angleterre, plus dangereusement hostile au mouvement occidental que la dictature monarchique et catholique, parce qu'elle fut mieux secondée par la population. Le protestantisme, qui, tant qu'il dut lutter, favorisa la liberté, s'efforça de comprimer l'émancipation aussitôt qu'il prévalut officiellement, suivant la tendance de toute doctrine qui repousse la division des deux pouvoirs humains. Il établit, en Angleterre, un système universel d'hypocrisie, plus habile et plus nuisible que celui qu'il reprochait au jésuitisme, dernier mode du catholicisme expirant. Mais la principale corruption émanée d'un tel régime consista dans le plein dévelop-
pernent du système d'égoîsme national que Venise avait pu seulement ébaucher, et qui, trop accueilli par toute la population britannique, tendit à Tisoler de TOccident.. Une telle situation rendit indispensable autant quUnévitable l'explosion négative qui caractérise le xviii® siècle, et sans laquelle on ne pouvait élaborer, ni même concevoir, un vraie réorganisation. Les dogmes critiques, surgis d*abord de leur principe fondamental sous les deux révolutions protestantes, étaient déjà suffisamment coordonnés par les successeurs métaphysiques de Bacon et Descaries. Ils furent alors propagés universellement d'après les efforts assidus d'une classe auparavant subalterne, les littérateurs proprement dit, remplaçant ainsi les docteurs dans la direction du mouvement révolutionnaire, où les avocats se substituèrent bientôt aux juges. Deux générations épuisèrent Tascendant préalable de ces écoles inconséquentes, qui voulurent détruiront l'autel en conservant le trône, ou réciproquement. Mais le xviii* siècle ne sera jamais représenté philosophiquement par de purs démolisseurs, comme Voltaire et Rousseau, presque oubliés aujourd'hui. Sa grande école, celle de Diderot et Hume, que Fontenelle prépare et Condorcet complète, n'embrasse l'ensemble de la destruction qu'afln de concevoir autant que possible la régénération finale, dont le grand Frédéric fut le précurseur pratique. Car, dès lors, les esprits sans portée pouvaient seuls espérer de suffire aux besoins de la rénovation moderne par des modifications quelconques du régime ancien.
Pendant cette phase finale, le mouvement positif compléta la cosmologie en fondant là chimie. Cet eiâsor décisif termine les services de l'esprit analytique et du régime académique, dont l'aveugle prépondérance devint aussitôt un obstacle croissant à des travaux qui devaient être essentiellement synthétiques. Dans la progression industrielle, on voit alors la classe des banquiers tendre directement vers son ascendant naturel, qui peut seul systématiser l'activité matérielle. En même temps, la guerre se met au service du travail, à l'occasion des luttes coloniales. L'extension décisive des machines achève de caractériser l'industrie moderne. Mais elle développe aussi la déplorable désertion des entrepreneurs envers les conditions sociales propres aux travailleurs, de plus en plusexploités au lieu d'être gouvernés.
On conçoit ainsi le caractère nécessairement orageux de l'immense crise à laquelle aboutit l'ensemble des cinq siècles qui nous séparent du moyen âge. Il résulte * d'une fatale discordance entre les deux progressions qui composent le mouvement occidental, où l'essor positif était incapable de satisfaire aux exigences organiques résultées de Tessor négatif. Tandis que celui-ci détruisait toutes les vues d'ensemble, celui-là n'y pouvait encore substituer que des conceptions de détail. La présidence de la régénération moderne, lors de sa principale difficulté, se trouvait échue à la classe la plus incapable, celle des purs écrivains, qui n'aspiraient qu'à la pédantocratie métaphysique rêvée par leurs maîtres grecs, pour concentrer chez eux tous les pouvoirs.
La Femmb. Quoique cette indicatioa m'explique asi^ez l'ensemble de la crise révolutionnaire, je voudrais, mon père, connaître sommairement sa marche générale, aflo de bien apprécier son étal actuel, dernier objet de cet entretien final.
. Le Prêtre. Il y faut, ma fille, remarquer d'abord l'abolition nécessaire de la royauté française, où s'était con^ dense tout le régime décomposé. Les funérailles de Louis XIV permettaient déjà de la prévoir, si dès lors, une vjéritable théorie historique les eût assez interprétées comme annonçant à la fois l'irréparable dégénération du gouvernement et l'antipathie radicale du peuple.
Après quelques années d'hésitation métaphysique, une secousse décisive renversa pour toujours celte institution rétrograde, dernier vestige du régime des castes, suivant la consécration théocratique que lui conféra la servilité du clergé moderne. Mais la glorieuse assemblée, seule populaire en France, qui dut ainsi préluder à la régénération sociale, ne pouvait suppléer aux lacunes intellectuelles du mouvement occidental. Dépourvue de toute doctrine vraiment organique, elle ne put, en dirigeant héroïquement la défense républi* çaine» que formuler vaguement le programme moderne à travers une métaphysique toujours incapable de rien construire.
Les tendances profondément subversives que manifesta nécessairement le triomphe politique de cette doctrine négative déterminèrent bientôt une réaction rétrograde. Commencée par l'éphémère ascendant d'un déisme sanguinaire, elle se développa surtout d'après
la résurrection officielle du catholicisme, sous la tyrannie militaire. Mais les tendances fondamentales de la civilisation moderne y repoussèrent également le théologisme et la guerre. La stimulation sans exemple que reçurent alors tous les instincts égoïstes ne dispensa poiut Tesprit militaire de fonder son orgie finale sur un recrutement forcé, dont l'adoption universelle annonce la prochaine abolition des armées, remplacées par des forces de police. Aucun des artifices rétrogrades introduits ensuite afin d'empêcher une telle issue n*a pu ranimer davantage le cadavre de la guerre que celui du théologisme, même sous prétexte de progrès, et malgré Tabsence des convictions publiques qui devaient flétrir cette conduite. Envers le plus immoral de ces expédients, j'ose ici proclamer les vœux solennels que je forme, au nom des vrais positivistes, pour que les Arabes expulsent énergiquement les Français de TAlgérie, si ceux-ci ne savent pas la leur restituer dignement. Je m'honorerai toujours d'avoir, dans mon enfance, ardemment souhaité le succès de l'héroïque défense des Espagnols.
Cette rétrogradation, à laquelle îa guerre avait procuré seule une consistance apparente, se trouva radicalement avortée d'après Tirrévoçable avènement de la paix occidentale. Mais l'absence prolongée de toute doctrine organique conduisit alors l'empirisme métaphysique à tenter d'ériger finalement en solution universelle une vaine imitation du régime parlementaire propre à la transition anglaise. Sa domination officielle pendant une seule génération n'y servit réellement qu'à réaliser
DD6 déplorable suite d'oscillatioDs entre ranarchie et la rétrogradation, où Tunique mérite de chaque parti con* sistait à nous préserver de son rival.
Pendant cette longue fluctuation, qui constatait de plus en plus régale impuissance de toutes les doctrines en circulation, le désordre spirituel parvint à son comble, d'après le commun affaissement des convictions antérieures, tant révolutionnaires que rétrogrades. Aucune discipline partielle ne saurait être réelle et durable. Or, le seul principe de la discipline universelle, la prépondérance continue du cœur sur l'esprit, se trouvait de plus en plus discrédité depuis la Qn du moyen âge, malgré la sainte résistance des femmes, de moins en moins respectées par le délireoccidental. C'est pourquoi, même dans révolution scientifique. Tordre provisoire que Bacon et Descartes avaient tenté d'établir disparut bientôt sous l'essor empirique des spécialilés dispersives, qui repoussaient aveuglément toute règle philosophique. Au lieu de réduire chaque phase encyciopédique à ce qu'exigeait Tavènement de la suivante, on s'efforça de la développer indéfiniment, en Tisolant de plus en plus d'un ensemble de moins en moins aperçu. Cette tendance devint autant rétrograde qu'anarchique, en menaçant de détruire jusqu'aux principaux résultats des travaux antérieurs, sous la domination croissante des médiocrités académiques. Mais l'anarchie et la rétrogradation sont encore plus complètes dans Tart, dont la nature éminemment synthétique repoussait davantage l'empirisme analytique. Envers la poésie ellemême, la dégradation est devenue telle que les lettres
ne peuvent rien apprécier au deià chi style; aii point de placer soo\fent de vrais chefs-d'œuvre au-dessous de compositions taon moins médiocres qu'immorales.
La FBtHH^. Datas ce douloureux tableau, dont je ne puis contester Texaclitude, je ne vois pas, mon père, d^oii put provenir la solution finale expliquée par ce catéchisme.
Le PaÊtRË. Elle surgit, ma fille, d'un suffisant accomplissement de l'immense prélude objectif qui, coromenoatli à thaïes et Pythâgoi^, se poursuivit pendant t^tit le moyen âge, et ne cessa point d'avancer à travers rânarcbie moderne. Au début de l'explosion française^ il ne suffisait encore qu'en cosmologie, d'après le récent avènement de la ébimie. Mais l'essor décisif de la biologie, fondée par Bichàt et complétée par Gall, acheva bientôt de fournir une base scientifique pour la rénovation totale dé l'esprit philosophique. L'ensemble du mouvement posiiifaboutit alorsà l'avènement de la sociologie, qu'annonçait déjà la tenlalive, immortelle, quoique avorlée. Où Condorcet essaya de Subordonner systématiquement l'avenir au passé, au milieu des dispositions les plus antihistoriques.
Sous l'universelle prépondérance du point de vue humaita, une synthèse subjective put ainsi construire ènfita une philosophie vraiment inébraulable, qui conduisit à fonder la religion finale, aussitôt que l'essor moral eut complété la rénovation mentale. Dès lors, on admira le moyen âge, tout en appréciant mieux l'antiquité. La culture du sentiment fut radicalement conciliée avec celle de l'intelligence et de ractivilé.
Tous les nobles cœurs et tous les grands esprits, toujours convergents désormais, conçoivent ainsi terminée la longue et difficile initiation que dut subir THumanité, sous Tempire constamment décroissant du théologisme çl de la guerre. Le mouvement moderne cesse d'être radicalement disparate. Sa progression positive s'y montre enfin capable de satisfaire à toutes les exigences, intellectuelles et sociales, résultées de sa progression négative, non seulement envers l'avenir, mais aussi quant au présent, dont je n'ai paô dû m'occuper ici. Partout le relatif succède irrévocablement à l'absolu, et l'altruisme tend à dominer l'égoïsme, tandis (Qu'une marche systématique remplace une évolution spontanée. En un mot, l'Humanité se substitue définitivement à Dieu, sans oublier jamais ses services provisoires.
Voilà, ma très chère fille, la dernière explication que ie vous devais sur l'avènement décisif de la religion universelle, à laquelle aspirent, depuis tant de siècles, l'Occident et l'Orient. Quoiqu'il soit encore profondément entravé, surtout dans son centre, par les préjugés et les passions qui, sous diverses formes, repoussent toute vraie discipline, son efficacité sera bientôt sentie des femmes et des prolétaires, principalement au Midi. Mais sa meilleure recommandation doit résulter de l'aptitude exclusive du sacerdoce positif à rallier partout les âmes honnêtes et sensées, en acceptant dignement l'ensemble de la succession humaine.