‹ Catéchisme positiviste: ou, Sommaire exposition de la religion universelleChapitre 7 sur 136 · THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RELIGION

La Femme. Je me suis souvent demandé, mon cher père, pourquoi vous persistez à qualifier de religion votre doctrine universelle, quoiqu'elle rejette toute croyance surnaturelle. Mais, en y réfléchissant, j'ai considéré que ce titre s'applique communément à beaucoup de systèmes différents, et même incompatibles, dont chacun se Tapproprie exclusivement, sans qu'aucun d'eux ait jamais cessé de compter, chez l'ensemble de notre espèce, plus d'adversaires que d'adhérents. Cela m'a conduite à penser que ce terme fondamental doit avoir une acception générale, radicalement

indépendaDte de toute foi spéciale. Dès lors, j*ai présumé que, OQ vous attachant à cette significatioD essentielle, vous pouviez nommer ainsi le positivisme, malgré son contraste plus profond envers les doctrines antérieures, qui proclament leurs dissidences mutuelles comme non moins graves que leurs concordances. Toutefois, cette explication me semblant encoi^ confuse, je vous prie de commencer votre exposition par un éclaircissement direct et précis sur le sens radical du mot religion.

Le Prêtre. Ce nom, ma chère fille, n*offre en effet, d'après son étymologie, aucune solidarité nécessaire avec les opinions quelconques qu'on peut employer pour atteindre le but qu'il désigne. En lui-même, il indique rétat de complète unité ({m distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi, ce terme équivaudrait au mot synthèse, si celui-ci n'était point, non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de l'esprit, tandis que l'autre comprend l'ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités ; ce qui constitue seulement deux cas distincts d'un problème unique. Car, tout homme diffère successivement de lui-même autant qu'il diffère simultanément des autres ; en sorte que la fixité et la communauté suivent des lois identiques.

Une telle harmonie, individuelle ou collective, ne

pouvant jamais être pleinement réalisée dans une existence aussi compliquée que la nôtre, cette définition de la religion caractérise donc le type immuable vers lequel teud de plus en plus Tensemble des efforts bumains. Notre bonheur et notre mérite consistent surtout à nous rapprocher autant que possible de cette unité, dont Tessor graduel constitue la meilleure mesure du vrai perfectionnement, personnel ou social. Plus se développent les divers attributs humains, plus leur concours habituel acquiert d*importance ; mais il deviendrait aussi plus difRcile, si cette évolution ne tendait pas spontanément à nous rendre plus disciplinables, comme je vous Texpliquerai bientôt.

Le prix qu'on attacha toujours à cet état synthétique dut concentrer l'attention sur la manière de instituer. On fut ainsi conduit, en prenant le moyen pour le but, à transporter le nom de religion au système quelconque des opinions correspondantes. Mais, quelque inconciliables que semblent d*abord ces nombreuses croyances, le positivisme les combine essentiellement, en rapportant chacune à sa destination temporaire et locale. Il n'existe, au fond, qu'une seule religion, à la fois universelle et définitive, vers laquelle tendirent de plus en plus les synthèses partielles et provisoires, autant que le comportaient les situations correspondantes. A ces divers efforts empiriques succède maintenant le développement systématique de Tunité humaine, dont la constitution directe et complète est enfin devenue possible d'après Tensemble de nos préparations spontanées. C'est ainsi que le positivisme dissipe naturelle-

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ment rantagonisme mutael des diflërentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fond commun auquel toutes se rapportèrent insUnclivement. Sa doctrine ne pourrait pas devenir universelle, si, malgré ses principes antithéologiques, son esprit relatif ne lui procurait nécessairement des affinités essentielles avec chaque croyance capaUe de diriger passagèrement une portion quelconque de THumanité.

La Femme. Votre définition de la religion me satisfera complètement, si vous pouvez, mon père, assez éclaircir la grave difficulté qui me semble résulter de sa trop grande extension. Car, en caractérisant notre unité, vous y comprenez le physique comme le moral. Us sont, en effet, tellement liés^u*une véritable harmonie ne peut jamais s*établir quand on veut les séparer. Néanmoins, je ne saurais m'habituer à faire rentrer la santé dans la religion, de manière à prolonger jusqu'à la médecine le vrai domaine de la morale.

Le Prêtre. Cependant, ma fille, le schisme arbitraire que vous désirez maintenir serait directement contraire à notre unité. Il n'est dû réellement qu*à Tinsuffisance de la dernière religion provisoire, qui ne put discipliner rame qu*en abandonnant aux profanes le domaine du corps. Dans les antiques théocraties, qui constituèrent le mode le plus complet et le plus durable du régime surnaturel, cette vaine division n'existait pas; l'art hygiénique et médical y fut toujours une simple annexe du sacerdoce.

Tel est, en effet, l'ordre naturel, que le positivisme vient rétablir et consolider, en vertu de sa plénitude

caractéristique. L*art humain et la science humaine sont respectivement indivisibles, comme les divers aspects propres à leur commune destination, où tout se tient constamment. On ne peut plus traiter sainement ni le corps ni Fàme, par cela même que le médecin et le prêtre étudient exclusivement le physique ou le moral; sans parler du philosophe qui, pendant Fanarchie moderne, ravit au sacerdoce le domaine de l'esprit en lui laissant celui du cœur.

Les maladies cérébrales, et même beaucoup d'autres, montrent journellement Timpuissance de toute médication bornée aux plus grossiers organes. Il n*est pas moins facile de reconnaître Tinsuffisance de tout sacerdoce qui veut diriger Tâme en négligeant sa subordination au corps. Cette séparation doublement anarchique doit donc cesser irrévocablement, d'après une sage réintégration de la médecine au domaine sacerdotal, quand le clergé positif aura suffisamment rempli ses conditions encyclopédiques. Le point de vue moral est, en effet, le seul propre 9 faire activement prévaloir des prescriptions hygiéniques, tant privées que publiques. On le vérifie aisément d'après les vains efforts des médecins occidentaux pour régler notre alimentation habituelle, depuis qu'elle n'est plus dirigée par les anciens préceptes religieux. Aucune pratique gênante ne saurait être ordinairement admise au seul nom de la santé personnelle, qui laisse chacun juge de lui-même : car, on est souvent plus touché des inconvénients actuels et certains que des avantages lointains et douteux. Il faut invoquer upe autorité supérieure à toute individualité,

pour imposer, même envers les moindres cas, des règles vraiment efficaces, alors fondées sur une appréciation sociale qui ne comporte jamais d'indécision.

La Femme. Après avoir ainsi reconnu, dans toute sa plénitude, le domaine naturel de la religion, je voudrais savoir, mon père, en quoi consistent ses conditions générales. On me Ta souvent représentée comme ne dépendant que du cœur. Mais j'ai toujours pensé que Tesprit y participe aussi. Pourrais-je y concevoii nettement leurs attributions respectives?

Le Prêtre. Cette appréciation résulte, ma fllle, d'un examen approfondi du mot religion, le mieux composé peut-être de tous les termes humains. Il est construit de manière à caractériser une double liaison, dont la juste notion suffit pour résumer toute la théorie abstraite de notre unité. Afin de constituer une harmonie complète et durable, il faut, en effet, lier le dedans par Tamour et le relier au dehors par la foi. Telles sont, en général, les participations nécessaires du cœur et de Tesprit envers l'état synthétique, individuel ou collectif.

L'unité suppose, avant tout, un sentiment auquel nos divers penchants puissent se subordonner. Car, nos actions et nos pensées étant toujours dirigées par nos affections, Tharmonie humaine deviendrait impossible si celles-ci n'étaient point coordonnées sous un instinct prépondérant.

Mais cette condition intérieure de l'unité ne suffirait pas si Tintelligence ne nous faisait reconnaître, au dehors, une puissance supérieure, à laquelle notre existence doive toujours se soumettre, même en la modi-

fiant. C*est afin de mieux subir ce suprême empire que notre harmonie morale, individuelle ou collective, devient surtout indispensable. Réciproquement, cette prépondérance du dehors tend à régler le dedans, en favorisant Tascendont de l'instinct le plus conciliable avec une telle nécessité. Ainsi, les deux conditions générales de la religion sont naturellement connexes, surtout quand Tordre extérieur peut devenir Tobjet du sentimentirtérieur.

La Femme. Dans cette théorie abstraite de noire unité, je trouve, mon père, une difficulté radicale, envers Tinfluence morale. En considérant Tharmonie intérieure, vous me semblez oublier que nos instincts personnels sont malheureusement plus énergiques que nos penchants sympathiques. Or, leur prépondérance, qui parait devoir les ériger en centres naturels de toute Texistence morale, rendrait, d'un autre côté, Tunité personnelle presque inconciliable avec Tunité sociale. Puisqu'on a néanmoins concilié ces deux harmonies, j*ai besoin qu'un nouvel éclaircissement me les représente enfin comme pleinement compatibles.

Le Prêtre. Vous avez ainsi, ma fille, soulevé directement le principal problème humain, qui consiste, en effet, à faire graduellement prévaloir la sociabilité sur la personnalité, quoique celle-ci soit spontanément prépondérante. Pour en mieux comprendre la possibilité, il faut d'abord comparer les deux modes opposés que semble naturellement comporter l'unité morale, suivant que sa base intérieure serait égoïste ou altruiste. . Les expressions multiples que vous venez d'employer

envers la personnalité témoignent involontairement son impuissance radicale à constituer aucune harmonie réelle et durable, même chez un être isole. Car, cette monstrueuse unité n'exigerait pas seulement l'absence de toute impulsion sympathique, mais aussi la prépondérance d'un seul égoïsme. Or, cela n'existe que chez les derniers animaux, où tout se rapporte à l'instinct nutritif, surtout quand les sexes ne sont pas séparés. xMais, partout ailleurs, et principalement dans notre espèce, la satisfaction de ce besoin fondamental laisse successivement prévaloir plusieurs autres penchants personnels, dont les énergies presque égales annuleraient leurs prétentions opposées à dominer l'ensemble de l'existence morale. Si tous ne se subordonnaient point à des affections extérieures, le cœur serait sans cesse agité d'intimes conflits entre les impulsions sensuelles et les stimulations de l'orgueil ou de la vanité, etc., quand la cupidité proprement dite cesserait de régner avec les besoins purement corporels. L'unité morale reste donc impossible, même dans l'existence solitaire, chez tout être exclusivement dominé par des affections personnelles, qui l'empêchent de vivre pour autrui. Tels sont beaucoup d'animaux féroces que l'on voit, sauf pendant quelques rapprochements passagers, flotter ordinairement entre une activité déréglée et une ignoble torpeur, faute de trouver au dehors les principaux mobiles de leur conduite.

La Femme. Je comprends ainsi, mon père, la coïncidence naturelle entre les vraies conditions morales de l'harmonie individuelle et celle de Tharmonie collective.

INTRODUCTION. 5t

Mais j'éprouve toujours le même embarras à concevoir rabaégatioD habituelle des instincts les plus énergiques»

Le Prêtre. Cette difficulté sera, ma fille, aisément dissipée quand vous remarquerez que Tunité altruiste n*exige point, comme Tunité égoïste, l'entier sacrifice des penchants contraires à son principe, mais seulement leur sage subordination à TafTection prépondérante. En condensant toute la saine morale dans la loi Vivre pour autrui, le positivisme consacre la juste satisfaction permanente des divers instincts personnels, en tant qu'indispensable à notre existence matérielle, sur laquelle reposent toujours nos attributs supérieurs. Dès lors, il blâme, quoique souvent inspirées par des motifs respectables, les pratiques trop austères qui, diminuant nos forces, nous rendent moins propres au service d'autrui. La destination sociale au nom de laquelle il recommande les soins personnels doit à la fois les ennoblir et les régler; en évitant également une préoccupation exagérée et une vicieuse négligence.

La Femme. Mais, mon père, cette consécration même des penchants égoïstes, constamment excités d*ailleurs par nos besoins corporels, me semble encore incompatible avec une prépondérance habituelle de nos faibles affections sympathiques.

Le Prêtre. Aussi, ma fille, ce perfectionnement moral constituera-t-il toujours le principal objet de l'art humain, dont les efforts continus, individuels et collectifs, nous en rapprochent de plus en plus, sans pouvoir jamais le réaliser complètement. Cette solution crois-

sanle repose uniquement sur Texistence sociale,d'après la loi naturelle qui développe ou comprime nos fonctions et nos organes suivant leur exercice ou l^ur désuétude. En effet, les relations domestiques et civiques tendent à contenir les instincts personnels, d'après les conflits qu'ils suscitent entre les divers individus. Au contraire, elles favorisent Tessor des inclinations bienveillantes, seules susceptibles chez tousd*un développement simultané, naturellement continu d'après ces excitations mutuelles, quoique nécessairement limité par Tensemble de nos conditions matérielles.

Voilà pourquoi la véritable unité morale ne peutassez surgir que dans notre espèce, le progrès social devant exclusivement appartenir à la mieux organisée des races sociables, à moins que d'autres ne s'y joignent comme libres auxiliaires. Mais, sans qu'une telle harmonie puisse ailleurs se développer, son principe est aisément appréciable chez beaucoup d'animaux supérieurs, qui fournirent même les premières preuves scientifiques de l'existence naturelle des affections désintéressées. Si cette grande notion, toujours pressentie par l'empirisme universel, n'avait pas été systématisée aussi tardivement, personne aujourd'hui ne taxerait d'affectation sentimentale une doctrine directement .vérifiable parmi tant d'espèces inférieures à ta nôtre.

La Femme. Cette suffisante explication ne me Iai§^, mon père, à désirer qu'un dernier éclaircissement général, envers la condition intellectuelle de la religion. A travers l'incohérence des diverses croyances spéciales, je ne saisis pas nettement en quoi consiste le domaine

fondamental de la foi, qui doit pourtant comporter une appréciation commune a tous les systèmes.

Le Prêtre. En effet, ma fille, notre foi n'eut jamais qu'un même objet essentiel : concevoir l'ordre universel qui domine l'existence humaine, pour déterminer notre relation générale envers lui. Soit qu'on assignât ses causes fictives, ou qu'on étudiât ses lois réelles, on voulait toujours apprécier cet ordre indépendant de nous, afin de le mieux subir et de le modifier davantage. Toute doctrine religieuse repose nécessairement sur une explication quelconque du monde et de l'homme, double objet continu de nos pensées théoriques et pratiques.

La foi positive expose directement les lois effectives des divers phénomènes observables, tant intérieurs qu'extérieurs; c'est-à-dire, leurs relations constantes de succession et de similitude, qui nous permettent de les prévoir les uns d'après les autres. Elle écarte, comme radicalement inaccessible et profondément oiseuse, toute recherche sur les câJî^^^ proprement dites, premières ou finales, des événements quelconques. Dans ses conceptions théoriques, elle explique toujours comment et \hmd\^ pourquoi. Mais, quand elle indique tes moyens de diriger notre activité, elle fait, au (îbntraire, prévaloir constamment la considération du but; puisque alors l'effet pratique émane certainement d'une volonté intelligente.

Toutefois, la poursuite des causes, quoique directement vaine, fut d'abord indispensable autant qu'inévitable, comme je vous l'expliquerai spécialement, pour

remplaeer et préparer la connaissance des lois, qui suppose un long préambule. En cherchant le pourquoi qu'on ne pouvait trouver, on finissait alors par découvrir le ^(^m^^;^^, dont rétude n'était pas immédiatement instituée. Il ne faut vraiment blâmer que la puérile persistance, si commune encore chez nos lettrés, à pénétrer les causes quand les lois sont connues. Car, notre conduite ne se rapportant jamais qu*à celles-ci, la recherche de celles-là ne devient pas moins inutile que

, chimérique.

' Le dogme fondamental de la religion universelle conr siste donc dans Texistence constatée d*un ordre immuable auquel sont soumis les événements de tous genres. Cet ordre est à la fois objectif eX subjectif: en d'autres termes, il concerne également V objet contemplé et le sujet contemplateur. Des lois physiques supposent, en effet, des lois logiques, et réciproquement. Si notre entendement ne suivait spontanément aucune règle, il ne pourrait jamais apprécier Tharmonie extérieure. Le monde étant plus simple et plus puissant que l'homme, la régularité de celui-ci serait encore moins conciliable avec le désordre de celui-là. Toute foi positive repose donc sur cette double harmonie entre robjet et le sujet.

Un tel ordre ne peut être que constaté, jamais expliqué. Il fournit, au contraire, Tunique source possible de toute explication raisonnable, qui consiste toujours à faire rentrer dans les lois générales chaque événement particulier, dès lors susceptible d'une prévision systématique, seul but caractéristique de la véritable

science. Aussi Tordre universel fut-il longtemps méconnu, tant que prévalurent les volontés arbitraires auxquelles on dut d'abord attribuer les principaux phénomènes de toute sorte. Mais une expérience souvent réitérée et jamais .démentie le fit enfin reconnaître, malgré les opinions contraires, envers les plus simples événements, d'où la même appréciation s'étendit graduellement jusqu'aux plus complexes. C'est seulement de nos jours que cette extension a pénétré dans son dernier domaine, en représentant aussi les plus éminents phénomènes de l'intelligence et de la sociabilité comme toujours assujettis à des lois invariables, que nient encore beaucoup d'esprits cultivés. Le positivisme résulta directement de cette découverte finale, qui, complétant notre longue initiation scientifique, termina nécessairement le r%ime préliminaire de la raison humaine.

La Femme. Mon père, la foi positive^ d'après ce premier aperçu, me semble très satisfaisante pour l'intelligence, mais trop peu favorable à l'activité, qu'elle parait subordonner à d'inflexibles destinées. Cependant, puisque l'esprit positif, comme vous le dites souvent, surgit partout de l'existence pratique, il ne -saurait lui être contraire. Je voudrais concevoir nettement leur accord général.

Le Prêtre. Pour y parvenir, ma fille, il suffit de rectifier l'appréciation spontanée qui vous fait regarderies lois réelles comme immodifiables. Tant que les phénomènes furent attribués à des volontés arbitraires, la conception d'uuB fatalité absolue devint le correctif

nécessaire d'une hypothèse directement incompatible avec tout ordre effectif. La découverte des lois naturelles tendit ensuite à maintenir cette disposition générale, parce qu'elle concerna d'abord les événements célestes, entièrement soustraits à Tintervenlion humaine. Mais à mesure que s*est développée la connaissance de Tordre réel, on Ta regardé comme essentiellement modifiable, même par nous. Il le devient d'autant plus que les phénomènes s'y compliquent davantage, ainsi que je vous l'expliquerai bientôt. Cette notion s'étend aujourd'hui jusqu'à l'ordre céleste, dont la simplicité supérieure nous permet de mieux imaginer l'amélioration, afin de corriger un aveugle respect, quoique nos faibles moyens physiques ne puissent jamais la réaliser.

Envers des événements quelconques, sans excepter les plus complexes, les conditions fondamentales sont toujours immuables; mais partout au«si, y compris les plus simples cas, les dispositions secondaires peuvent être modifiées, et le plus souvent par notre intervention. Ces modifications n'altèrent aucunement l'invariabilité des lois réelles, parce qu'elles ne deviennent jamais arbitraires. Leur nature et leur étendue suivent toujours des règles propres, qui complètent notre domaine scientiflque. L'immobilité totale serait tellement contraire à la notion même de loi^ que celle-ci caractérise partout la constance aperçue au milieu de la variété.

Ainsi l'ordre naturel constitue toujours une fatalité modifiable, qui devient la base nécessaire de l'ordre ar-

tiQciel. Notre vraie destinée se compose donc de résignalion et d'activité. Cette seconde condition, loin d*être incompatible avec la première, repose directement sur elle. Une judicieuse soumission aux lois fondamentales peut seule, en effet, prévenir le vague et Finstabililé de nos desseins quelconques, de manière à nous permettre d'instituer, d*après les règles secondaires, une sage intervention. Voilà comment le dogme positif consacre directement notre activité, qu^aucune synthèse tbéologique ne pouvait embrasser. Cet essor pratique y devient même le principal régulateur de nos travaux théoriques envers Tordre universel et ses diverses modifications.

La Femme. Après une telle explication, il me reste, mon père, à concevoir comment la foi positive se concilie pleinement avec le sentiment, auquel sa nature me semble radicalement contraire. Je comprends toutefois que son dogme fondamental fournit doublement une forte base de discipline morale, soit en subordonnant nos penchants personnels à une puissance extérieure, soit en excitant nos instincts sympathiques pour mieux subir ou modifier la fatalité commune. Mais malgré ces précieux attributs, le positivisme ne m'offre pas encore une stimulation assez directe des saintes affections qui paraissent devoir former le principal domaine de la religion.

Le Prêtre. Je reconnais, ma fille, que Tesprit positif présenta jusqu'ici les deux inconvénients moraux propres à la ^science, enfler et dessécher, en développant l'orgueil .et détournant de l'amour. Cette double

teadance s'y conservera toujours assez pour exiger habituellement des précautions systématiques dont je vous entretiendrai plus tard. Néanmoins votre principal reproche résulte, à cet égard, d'une insuffisante appré* dation du positivisme, que vous considérez uniquement dans l'état incomplet qu'il offre encore chez la plupart de ses adhérents. Dss'y bornent à la conceplion philosophique émanée de la préparation scientifique^ sans aller jusqu'à la conclusion religieuse qui seule résume l'ensemble de cette philosophie. Mais en complétant l'étude réelle de l'ordre universel, on voit le dogme positif se concentrer finalement autour d'une conception synthétique, aussi favorable au cœur qu'à l'esprit.

Les êtres chimériques qu'employa provisoirement la religion inspirèrent directement de vives affections humaines, qui furent même plus puissantes sous les fictions les moins élaborées. Cette précieuse aptitude dut longtemps sembler étrangère au positivisme, d'après son immense préambule scientifique. Tant que l'initiation philosophique embrassa seulement l'ordre matériel, et même l'ordre vital, elle ne put que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans nous fournir aucun objet direct d'affection permanente et commune. Mais il n'en est plus ainsi depuis que cette préparation graduelle se trouve enfin complétée par l'étude propre de l'ordre humain, individuel et collectif.

Cette appréciation finale condense l'ensemble des conceptions positives dans la seule notion d'un être immense et éternel, l'Humanité, dont les destinées sociologiques se développent toujours sous la prépondérance

nécessaire des fatalités biologiques et cosmologiques. Autour de ce vrai Grand-Être, moteur immédiat de chaque existence individuelle ou collective, nos affec* tiens se concentrent aussi spontanément que nos pensées et nos actions. Sa seule idée inspire directement la formule sacrée du positivisme : V Amour pour principe^ TOrdre pour base, et le Progrès pour but. Toujours fondée sur un libre concours de volontés indépendantes, son existence composée, que toute discorde tend à dissoudre, consacre aussitôt la prépondérance continue du cœur sur l'esprit comme Tunique base de notre véritable unité. C*est ainsi que Tordre universel se résume désormais dans Têtre qui Tétudie et le perfectionne sans cesse. La lutte croissante de THumanité contre Tensemble des fatalités qui la dominent présente, au cœur comme t Tesprit, un meilleur spectacle que la toute-puissance, nécessairement capricieuse, de son précurseur théologique. Mieux accessible à nos sentiments comme à nos conceptions, d'après une identité de nature qui n'empêche point sa supériorité sur tous ses serviteurs, un tel Étre-Suprême excite profondément une activité destinée à le conserver et l'améliorer. La Femme. Toutefois, mon père, le travail matériel imposé sans cesse par nos besoins corporels me semble directement contraire à cette tendance affective de la religion positive. Car une telle activité me parait devoir toujours conserver un caractère essentiellement égoïste, qui s'étend même jusqu'aux efforts théoriques qu'elle suscite. Or cela suffirait pour empêcher la prépondérance réelle de Tamour universel.

Le Prêtre. J'espère, ma fille, vous faire bienlôt reconnaître la possibilité de transformer radicalement cette personnalité primitive des travaux humains. Amesure que Tactivité matérielle devient de plus en plus collective, elle tend davantage vers le caractère altruiste, quoique Timpulsion égoïste doive toujours rester indispensable à son premier essor. Car, chacun travaillant habituellement pour autrui, cette existence développe nécessairement les affections sympathiques, quand elle est assez appréciée. Il ne manque donc à ces laborieux serviteurs de THumanité qu*un sentiment complet et familier de leur existence réelle. Or cela doit naturellement résulter d'une suffisante extension de l'éducation positive. Vous pourriez déjà constater cette tendance si l'activité pacifique, encore dépourvue de toute discipline systématique, était autant réglée que la vie guerrière, seule organisée jusqu'ici. Mais les grands résultats moraux obtenus jadis envers celle-ci, et qui restent même sensibles sous sa dégradation actuelle, indiquent assez ceux que comporte l'autre. Il faut même attendre de l'instinct constructeur des réactions sympathiques plus directes et plus complètes que celles de l'instinct destructeur.

La Femme. D'après cette dernière indication, je commence, mon père, à saisir l'harmonie générale du positivisme. J'y conçois déjà comment l'activité, naturellement subordonnée à la foi, peut aussi se soumettre à l'amour, qu'elle semble d'abord repousser. Dès lors votre doctrine me parait enfin remplir toutes les conditions essentielles de la religion, telle que vous l'avez

définie, puisqu'elle convient également aux trois grandes parties de notre existence, aimer, penser, agir, qui ne furent jamais autant combinées.

Le Prêtre. Plus vous étudierez la synthèse positive, mieux vous sentirez, ma fille, combien sa réalité la rend plus complète et plus efficace qu'aucune autre. La prépondérance habituelle de Taltruisme sur l'égoïsme, où réside le grand problème humain, y résulte directement d'un concours continu de tous nos travaux, théoriques et pratiques, avec nos meilleures inclinations. Cette vie active, que le catholicisme représentait comme opposée à notre intime perfectionnement, en devient, pour le positivisme, la principale garantie. Vous concevez maintenant un tel contraste entre deux systèmes dont l'un admet et l'autre nie l'existence naturelle des affections désintéressées. Les besoins corporels, qui semblaient devoir nous séparer toujours, peuvent désormais tendre davantage à nous unir que si nous en étions dispensés. Car l'amour se développe mieux d'après des actes que par des vœux; et d'ailleurs, quels souhaits formerait-on envers ceux qui ne manqueraient de rien ? On peut aussi reconnaître que le type d'existence réelle propre aux positivistes surpasse nécessairement, même quant au sentiment, la vie chimérique promise aux théologistes.

La Femme. Afin de compléter cet entretien préliminaire, je vous prie, mon père, de m'expliquer brièvement la division générale de la religion, dont vous m'exposerez ensuite chaque partie essentielle. Le Prêtre. Cette décomposition résulte, ma fille.

d'une juste appréciation de Texislence totale que la religion doit diriger. Le culte, le dogme, et le régime concerneut respectivement nos sentiments, nos pensées et nos actes. Il faut commencer l'initiation religieuse par le culte qui, en nous révélant synthétiquement l'Humanité, développe les sentiments propres à l'existence qu'elle nous prescrit. Puis, dans le dogme, on expose l'élaboration théorique destinée à nous faire connaître Tordre fondamental et le Grand-Être qui le modifie. Enfin, par le régime, nous réglons directement chaque conduite humaine.

Voilà comment la religion positive embrasse à la fois nos trois grandes constructions continues, la poésie, la philosophie, et la politique. Mais la morale y domine toujours, soit l'essor de nos sentiments, soit le développement de nos connaissances, soit le cours de nos actions, de manière à diriger sans cesse notre triple recherche du beau, du vrai, et du bon.

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