THÉORIE DE L^HUMANITÉ
La Femme. D'après notre entretien préliminaire, je me sens effrayée, mon père, de ma profonde insuffisance envers la haute exposition que vous allez commencer. Puisque le dogme de la religion universelle consiste dans la philosophie positive, mon intelligence me semble trop faible, ou du moins trop peu préparée, pour en comprendre assez l'explication, quelque simple que vous puissiez la rendre. Je n'apporte ici qu'une pleine confiance, un respect sincère, et une active sympathie envers la doctrine qui parait, après tant de vaines tentatives, propre à surmonter enfin l'anarchie moderne. Mais je crains que ces dispositions morales ne suffisent pas pour me permettre d'aborder avec succès une étude aussi difficile.
Le Prêtre. VosinquiétudÊâ exigent, ma fille, quelques réflexions préalables, qui, j'espère, vous rassureront bientôt. Il ne s'agit ici que d'accomplir, envers la religion nouvelle, une exposition générale équivalente à celle qui vous initia jadis au catholicisme. La nature
mteux intelligible d'une doctrine toujours démontrable doit même, outre la présente maturité de votre raison, vous rendre cette seconde opération plus facile que la première. Rappelez-vous d'ailleurs l'admirable maxime que notre grand Molière fit proclamer par l'homme de goût de son dernier chef-d'œuvre :
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout ;
et notez aussi que le Je consens d'alors deviendrait maintenant II convient.
Au fond, le domaine intellectuel du sacerdoce fut toujours le même que celui du public, sauf la diversité de culture, systématique d'un côté, purement spontanée deTautre. Cette identité essentielle, sans laquelle on ne concevrait aucune harmonie religieuse, devient à la fois plus directe et plus complète dans le positivisme qu'elle ne put jamais l'être sous le théologisme. Le véritable esprit philosophique consiste, en effet, comme le simple bon sens, à connaître ce qui est, pour prévoir ce qui sera, afin de l'améliorer autant que possible. Un des meilleurs préceptes positivistes proclame même vicieuse, ou du moins prématurée, toute systématisation qui n'est point précédée et préparée par un suffisant essor spontané. Celte règle résulte aussitôt du vers dogmatique d'après lequel le positivisme caractérise l'ensemble de notre existence :
Agir par affection, et penser pour agir.
Le premier hémistiche correspond à la spontanéité, et
te second à la systématisation consécutive. Quelques inconvénients que suscite l'activité irréfléchie, elle seule peut ordinairement fournir les premiers matériaux d'une méditation efficace, qui permettra de mieux agir. ,
Considérez enfin qu'aucun esprit ne saurait s'abstenir d'une opinion quelconque sur l'ordre universel, soit extérieur, soit humain. Vous savez maintenant que le dogme religieux eut toujours le même objet essentiel, avec cette seule différence générale que la connaissance des lois y remplace désormais la recherche des causes. Or, des hypothèses chimériques envers celles-ci ne sauraient vous sembler plus intelligibles que des notions réelles sur celles-là.
Les femmes et les prolétaires, que cette exposition a principalement en vue, ne peuvent ni ne doivent deve-\ nir des docteurs, pas plus qu'ils ne le veulent. Mais ^ tous ont besoin de comprendre assez l'esprit et la marche de la doctrine universelle, pour imposer à leurs chefs spirituels une suffisante préparation scientifique et logique, sur laquelle repose nécessairement l'office systématique du sacerdoce. Or, cette discipline intellectuelle est aujourd'hui tellement contraire aux habitudes émanées de l'anarchie moderne, qu^elle ne saurait jamais prévaloir si le public des deux sexes ne t'impose point à ceux qui prétendent diriger ses opinions. Cette condition sociale rendra toujours précieuse la propagation générale de l'instruction religieuse, outre sa destination propre pour guider chaque existence, individuelle ou collective. Mais un tel service acquiert maintenant une importance capitale, afin de mettre un
terme décisif à Tanarchie occidentale, principalement caractérisée par la révolte intellectuelle. Si ce catéchisme pouvait convaincre les femmes et les prolétaires que leurs prétendus guides spirituels sont radicalement incompétents envers les hautes élaborations qu'on leur confie aveuglément, il contribuerait beaucoup à pacifier rOccident. Or, cette conviction unanime ne peut résulter aujourd'hui que d'une suffisante appréciation du dogme final, propre à rendre incontestables les condiditions générales de sa culture systématique.
Quant aux difficultés que vous redoutez maintenant dans cette étude indispensable, vous faites trop peu de cas, pour les surmonter, de vos excellentes dispositions morales. Aucune académie actuelle n'hésiterait à proclamer doctoralement que l'esprit pense toujours comme si le cœur n'existait pas. Mais les femmes et les prolétaires n'ont jamais méconnu l'intime réaction du sentiment sur l'intelligence, expliquée enfin par la philosophie positive. Votre sexe surtout, dont le doux office involontaire nous transmit, autant que possible, les admirables mœurs du moyen âge à travers l'anarchie moderne, juge journellement l'hérésie métaphysique qui sépare ces deux grands attributs. Puisque, suivant la belle maxime de Vauvenargues, le cœur est nécessaire aux principales inspirations de l'esprit, il doit aussi servir à comprendre leurs résultats. Cette puissante assistance convient surtout aux conceptions inorales et sociales, envers lesquelles l'instinct sympathique peut mieux seconder l'esprit synthétique, donl les plus grands efTorts ne sauraient, sans un tel secours,
surmonter leurs diffleultés. Hais elle peut aussi s*appliquer aux théories inférieures, d'après la connexité nécessaire de toutes nos spéculations réelles.
Des deux conditions fondamentales de la religion, amour et foi, la première doit certainement prévaloir. Car, quoique la foi soit très propre à consolider Tamour, Taction inverse est plus puissante comme plus directe. Non seulement le sentiment préside aux inspirations spontanées qu'exige d'abord toute élaboration systématique : mais il eonsacre et seconde celle-ci, quand il en a reconnu l'importance. Aucune femme expérimentée n'ignore l'insuffisance trop fréquente des meilleures affections qui ne sont point assistées de convictions inébranlables. Ce mot convaincre suffirait, d'après son origine, poul» rappeler l'aptitude des croyances profondep à consoliderje, dedans en le liant au dehors.
L'insuffisance théorique qui vous effraye ici repose enfin sur la confusion ordinaire entre l'instruction et Tintelligence. Votre admiration familière pour l'incomparable Molière ne vous a point préservée, à cet égard, de l'erreur vulgaire, soigneusement entretenue par nos Trissotins de toutes robes. On devrait pourtant rougir d'être aujourd'hui moins avancé qu'au moyen âge, où tous savaient apprécier le profond mérite intellectuel de personnages fort illettrés. N'avez-vous pas quelquefois trouvé, chez de tels esprits, plus de véritable aptitude que chez la plupart des docteurs? Aujourd'hui plus que jamais, l'instruction n'est vraiment indispensable que pour construire et développer la science, dont l'ensemble doit toujours être institué de manière
à devenir directement accessible à toutes les saines intelligences. Sans cela, nos meilleures doctrines dégénéreraient bientôt en mystifications dangereuses : cette déviation propre aux théoriciens quelconques ne peut s'y contenir assez que d'après une digne surveillance du public dos deux sexes.
La Femme. Encouragée par votre préambule, je vous prie, mon père, de commencer l'exposition systématique du dogme positif par une explication plus directe et plus complète de son principe universel. J'ai déjà compris que votre conception du vrai Grand-Être résume nécessairement l'ensemble de l'ordre réel, non seulement humain, mais aussi extérieur. C'est pourquoi j'éprouve le besoin d'une détermination plus nette et plus précise envers cette unité fondamentale du positivisme.
Le Prêtre. Pour y parvenir, vous devez, ma fille, définir d'abord l'Humanité comme Yensemble des êtres humains, passés, futurs et présents. Ce mot ensemble vous indique assez qu'il n'y faut pas comprendre tous les hommes, mais ceux-là seuls qui sont réellement assimilables, d'après une vraie coopération à l'existence commune. Quoique tous naissent nécessairement enfants de l'Humanité, tous ne deviennent pas ses serviteurs, et beaucoup restent à l'état parasite qui ne fut excusable que pendant leur éducation. Les temps anarchiques font surtout pulluler, et trop souvent fleurir, ces tristes fardeaux du véritable Grand-Être. Plus d'un vous a rappelé l'énergique flétrissure d'Arioste après Horace :
Venuto al mondo sol per far letame ; et, mieux encore, l'admirable réprobation de Dante : Gbe visser senza inlamia e senza lodo.
Cacciarli i ciel per non esser men belli, Ne lo piofondo infemo 11 riceve, Ch'alcuna gloria i rei avrebber d'eUi.
Non ragioniam di lor, ma gnarda e passa.
Vous voyez ainsi que, à cet égard comme à tout autre, l'inspiration poétique devança beaucoup la systématisation philosophique. JÎUûi qull en soit, si ces producteurs de fumier ne font vraiment point partie de THumanité, une juste compensation vous prescrit de joindre au nouvel Ètre-Suprême tous ses dignes auxiliaires animaux. Toute utile coopération habituelle aux destinées humaines, quand elle s'exerce volontairement, érige Têlre correspondant en élément réel de cette existence composée, avec un degré d'importance proportionné à la dignité de l'espèce et à Tefflcacité de l'individu. Pour apprécier cet indispensable complément, nous n'avons qu'à supposer qu'il nous manque. On n'hésite point alors à regarder tels chevaux, chiens, bœufs, etc., comme plus estimables que certains hommes.
Dans cette première conception du concours humain, l'attention concerne naturellement la solidarité, de préférence à la continuité. Mais, quoique celle-ci soit d'abord moins sentie, parce qu'elle exige un examen
plus profond, sa notion doit finalement prévaloir. Car, Tessor social ne tarde guère à dépendre davantage du temps que de l'espace. Ce n'est pas seulement aujourd'hui que chaque homme, en s'efforçant d'apprécier ce qu'il doit être aux autres, reconnaît une participation beaucoup plus grande chez l'ensemble de ses prédécesseurs que chez celui de ses contemporains. Une telle supériorité se manifeste, à de moindres degrés, aux époques les plus lointaines; comme l'indique le culte touchant qu'on y rendit toujours aux morts, suivant la belle remarque de Vico.
Ainsi, la vraie sociabilité consiste davantage dans la continuité successive que dans la solidarité actuelle. Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés nécessairement par les morts : telle est la loi fondamentale de Tordre humain.
Pour la mieux concevoir, il faut distinguer,' chez chaque vrai serviteur de l'Humanité, deux existences successive» : Tune, temporaire mais directe, constitue la vie proprement dite; l'autre, indirecte mais permanente, ne commence qu'après la mort. La première étant toujours corporelle, elle peut être qualifiée d'oijective; surtout par contraste envers la seconde, qui, ne laissant subsister chacun que dans le cœur et l'esprit d'autrui, mérite le nom de subjective. Telle est la noble immortalité, nécessairement immatérielle, que le positivisme reconnaît à notre âme^ en conservant ce terme précieux pour désigner l'ensemble des fonctions intellectuelles et morales, sans aucune allusion à l'entité correspondante.
D'après cette haute notion, la vraie population humaine se compose donc de deux masses toujours indispensables, dont la proportion varie sans cesse, en tendant à faire davantage prévaloir les morts sur les vivants dans chaque opération réelle. Si l'action et le résultat dépendent surtout de l'élément objectif, l'impulsion et la règle émanent principalement de l'élément subjectif. Libéralement dotés par nos prédécesseurs, nous transmettons gratuitement à nos successeurs l'ensemble du domaine humain, avec une extension de plus en plus faible en proportion de ce que nous reçûmes. Cette gratuité nécessaire trouve sa digne récompense dans l'incorporation subjective qui nous permettra de perpétuer nos services en les transformant.
Quoiqu'une telle théorie semble constituer aujourd'hui le dernier effort systématique de l'esprit humain, les plus lointaines évolutions en 'offrent toujours le germe spontané, déjà senti chez les plus anciens poètes. La moindre peuplade, et même chaque famille un peu considérable, se regarde bientôt comme la souche essentielle de cette existence composée et progressive qui ne comporte, dans l'espace et dans le temps, d'autres limites nécessaires que celles de l'état normal propre à sa planète. Quoique le Grand-Étre ne soit pas encore assez, formé, les plus intimes collisions ne cachèrent jamais son évolution graduelle, qui, systématiquement appréciée, fournit aujourd'hui la seule base possible de notre unité finale. Même sous l'égoïsme chrétien, qui dictait au dur saint Pierre la maxime ca-
iractéristique : Regardons-nous sur la terre comme des étrangers ou des exilés, on voit déjà Tadmirable saint Paul devancer, par le sentiment, la conception de THumanité, dans cette image touchante mais contradictoire : Nous sommes tous les membres les uns des autres. Le principe positiviste devait seul révéler le tronc unique auquel appartiennent nécessairement tous ces membres spontanément confus.
La Femme. Je ne puis m*empêcher, mon père, d'admettre cette conception fondamentale, quelques difficultés qu'elle m'offre encore. Mais je m'effraye de ma nullité personnelle envers une telle existence, dont l'immensité m'efface davantage que ne le fit jadis la majesté d'un Dieu avec lequel, quoique chétive, je me sentais une relation propre et directe. Après m'avoir dominée par la prépondérance croissante du nouvel Élre-Suprème, j'ai donc besoin que vous ranimiez en moi le juste sentiment de mon individualité.
Le Prêtre. Cela va résulter, ma fille, d'une appréciation plus complète du dogme positif. Il suffit de reconnaître que, quoique l'ensemble de l'Humanité constitue toujours le principal moteur de nos opérations quelconques, physiques, intellectuelles, ou morales, le Grand-Élre ne peut jamais agir que par des organes individuels. C'est pourquoi la population objective, malgré sa subordination croissante envers la population subjective, reste nécessairement indispensable à toute influence de celle-ci. Mais, en décomposant cette participation collective, on la voit finalement résulter d'un libre concours entre des efforts purement personnels.
Voilà ce qui doit relever chaque digue individualité en présence du nouvel Ètre-Suprême davantage qu'envers l'ancien. En eiïet, celui-ci n'avait réellement aucun besoin de nos services quelconques, sinon pour de vains éloges, dont la puérile avidité devait même le dégrader à nos yeux. Rappelez-vous ce vers décisif de T/wetation :
Je te suis nécessaire, et tu m'es inutile.
Peu d'hommes, sans doute, sont autorisés à se regarder comme réellement indispensables à l'Humanité : cela ne convient qu'aux vrais promoteurs de nos principaux progrès. Mais toute digne existence humaine peut et doit sentir habituellement l'utilité de sa coopération personnelle à cette immense évolution, qui cesserait nécessairement aussitôt que tous ses minimes cléments objectifs auraient à la fois disparu. Le développement, et même la conservation, du Grand-Étre. restent donc subordonnés toujours aux libres services de ses divers enfants, quoique l'inaction de chacun d'eux soit ordinairement susceptible d'une suffisante compensation.