SEPTIEME ENTRETIEN . CULTE PUBLIC
La Femme. En abordant Tétude directe de notre culte public, je dois vous soumettre, mon père, la réponse que j'ai déjà faite spontanément à des critiquée, superficielles mais sincères, dirigées contre l'ensemble de cette solennelle adoration. On dit que chaque positiviste se glorifie lui-même quand il lionore un être nécessairement composé de ses propres adorateurs. Ce reproche ne peut aucunement concerner notre culte privé : il se rapporte uniquement à l'adoration directe de ITIumanité, surtout par des hommages collectifs. Mais nous pouvons le repousser aisément d'après la vraie notion du Grand-Etre, dont la composition est principalement subjective. Ceux qui lui témoignent leur gratitude ne sont nullement assurés, en généra), > de s'y trouver enfin incorporés. Ils ont seulement l'espoir d'une telle récompense, parce qu'ils comptent la mériter, d'après une digne carrière, toujours appréciée par leurs successeurs.
Le Prêtre. Cette rectification est pleinement conforme, ma fille, au véritable esprit de notre culte pxkblic, où le présent glorifie le passé pour mieux préparer l'avenir, en s'eff'açant spontanément entre ces deux immensités. Loin d'exalter notre orgueil, ces effusions
solennelles tendent sans cesse à nous inspirer une sin- j cère humilité. Car elles nous font profondément sentir combien, malgré nos meilleurs efforts collectifs, nous sommes incapables de jamais rendre au Grand-Être plus qu'une minime partie de ce que nous en avons reçu.
L.\ Femmk. Avant de m*expliquer l'ensemble de cette adoration publique, je vous prie, mon père, de caractériser assez les temples où elle doit s'accomplir. Quant au sacerdoce qui la dirige, je sens que sa constitution essentielle sera suffisamment indiquée dans l'exposition du régime.
Le Prêtre. Nos temples, ma fille, ne sauraient maintenant être pleinement appréciables. Car, l'architecture étant le plus technique et le moins esthétique de tous les beaux-arts, chaque synthèse nouvelle y pénètre plus tardivement que dans aucun autre. 11 faudra que notre religion soit non seulement très développée, mais aussi beaucoup répandue, avant que les besoins publics puissent signaler la vraie nature des édifices qui lui conviennent. Nous devrons donc employer provisoirement les anciens temples, à mesure de leur désuétude, quoique ce préambule nécessaire doive moins durer pour nous qu'envers le catholicisme, réduit, pendant plusieurs siècles, aux constructions polythéistes. La seule indication générale qui puisse maintenant être proclamée à cet égard, concerne la situation et la direction, déjà déterminées par la nature du culte positif. Puisque l'Humanité se compose essentiellement des morts dignes de survivre, ses temples doivent se placer au milieu des tombes d'élite. D'une autre part, le principal attribut de la religion positive consiste dans son universalité nécessaire, Il faut donc que, sur
toutes les parties de la planète humaine, les temples du Grand-Etre soient dirigés vers la métropole générale, que l'ensemble du passé fixe, pour longtemps, à Paris ^ . Le positivisme utilise ainsi l'heureuse ébauche de l'islamisme envers une précieuse institution, qui, par la commune attitude de tous les vrais croyants, fait mieux ressortir la touchante solidarité de leurs libres hommages.
Voilà tout ce que je dois vous indiquer envers nos édifices sacrés. Quant à leur distribution intérieure, il n'y faut maintenant remarquer que le besoin d*y réserver le principal sanctuaire pour des femmes convenablement choisies, afin que les prêtres de l'Humanité s'y trouvent toujours entourés de ses meilleurs représentants.
La Femme. Cette dernière indication me conduit, mon père, à compléter ma question précédente, en vous demandant quels seront les symboles de notre Déesse. Leur détermination se rapportant à la peinture et à la sculpture, elle doit devenir mieux appréciable déjà que celle des temples, d'après la marche plus rapide des deux premiers arts de la forme comparés au troisième.
Le Prêtre. En effet, ma fille, la nature du Grand- Etre ne laisse maintenant aucune indécision sur sa représentation plastique. Figurée ou sculptée, notre
1. Les mots « pour longtemps » témoignent que, dans la pensée de Comte, Paris ne resterait pas toujours la capitale religieuse du monde. « La capitale définitive sera, pour toute la durée de notre espèce, Gonstantinople, que l'Islamisme garde en dépôt pour unir l'Orient à l'Occident, en fondant les théocraties dans la sociocratie » [Lettre inédite au D' Audiffrent, citée par M, Lagarrigue).
Déesse aura toujours pour symbole une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras. La prééminence religieuse du sexe affectif doit caractériser un tel emblème, où le sexe actif doit rester placé sous sa sainte tutelle. Quoique des groupes plus composés pussent rendre la représentation plus complète, elle n'y serait point assez synthétique pour devenir vraiment usuelle.
Des deux modes propres à cette symbolisation normale, la sculpture convient à Timage fixe placée dans chaque temple, au milieu des femmes d'élite, et derrière la tribune sacrée. Mais la peinture doit prévaloir envers les bannières mobiles destinées à guider nos marches solennelles. Tandis que leur face blanche contiendra la sainte image, la formule sacrée du positivisme remplira la face verte, tournée vers la procession.
La Femme. Pour terminer mes demandes préliminaires je vous prie, mon père, de m'expliquer le signe usuel qui pourrait assez représenter cette formule caractéristique.
Le Prêtre. 11 résulte, ma fille, de la théorie cérébrale, comme j'eus soins de vous le faire ressentir en achevant l'étude du dogme. On peut réciter notre formule fondamentale en posrmt la main successivement sur les trois principaux organes de l'amour, de Tordre et du progrès. Les deux premiers sontcontigus, et le dernier n'en est séparé que par celui de la vénération, ciment naturel d'un tel ensemble, en sorte que le geste pourrait devenir continu. Quand l'habitude se trouve assez établie, on supprime bientôt la récitation, pour se borner à l'expression mimique. Enfin, comme les rangs des organes cérébraux caractérisent pleinement leurs fonctions, le signe devient, au besoin, réductible à la
CULTE PUBLIC Hl
l simple succession des numéros correspondants du tableau cérébral ^ . C'est ainsi que, sans aucune instilV4tion arbitraire, le positivisme se trouve déjà pourvu de marques usuelles plus expressives que toutes celles au catholicisme et de Tislamisme.
La Femme. Maintenant, mon père, je ne dois pas retarder davantage votre explication directe de TensenîbJe du culte public.
Le Prêtre. Vous le trouverez, ma fille, pleinement caractérisé par le tableau que voici {Voyez le Tableau C ci-après). Le double objet de ce culte, comme de?; deux précédents, consiste à nous faire mieux comprendre et mieux accomplir l'existence correspondante. Nous devons donc idéaliser d'abord les liens fondamentaux qui la constituent, puis les préparations essentielles qu'elle exige, et enfin les fonctions normales dont elle se compose. Telles seront les destinations respectives des trois systèmes de fêtes mensuelles qui doivent remplir l'année positiviste, dès lors partagée en treize mois de quatre semaines, plus un jour complémentaire consacré à l'ensemble des morts.
Déjà vous connaissez les quatre classes fondamentales, affective, spéculative, patricienne et plébéienne, nécessairement propres à l'ordre normal. Quant aux états préparatoires, on ne saurait, sans confusion, les condenser davantage, vu les profondes différences, intellectuelles et sociales, qui doivent toujours distinguer le fétichisme, le polythéisme, et le monothéisme, même dans l'initiation spontanée de chaque positiviste. Envers les liens essentiels, il faut bien célébrer d'abord le plus universel, et glorifier ensuite chacune des affec-