Le mariao^e
2. Pour Au^. Comte, l'établissement de la monogamie est le principal résultat de la trausition occidentale entre la théocratie et la sociocratie. Or la monogamie exclue les secondes jocces, lesquelles rétablissent subjectivement la polygamie.
CULTE PRIVÉ 2i7
Le Prêtre. Toutefois, ma fille, il faut d'abord fixer Fâge normal du principal sacrement social. Puisque le mariage doit suivre, et non précéder, la destination spéciale, Thomme n'y peut être admis religieusement avant d'avoir accompli sa vingt-huitième année. Le sacerdoce conseillera même au gouvernement d'étendre jusqu'à trente ans le veto légal du chef de famille, afin de mieux prévenir toute précipitation envers le plus important de tous nos actes privés. Quant aux femmes, le sacrement de la destination coïncide nécessairement avec celui de l'admission, d'après l'heureuse uniformité de leur vocation toujours connue. Elles sont donc aptes au mariage dès l'âge de vingt et un an, ce qui d'ailleurs garantit mieux l'harmonie conjugale. Ces limites inférieures ne peuvent s'abaisser, chez l'un et l'autre sexe, que pour des motifs très exceptionnels, mûrement appréciés par le sacerdoce, sous sa responsabilité morale. Mais il ne faut fixer, en général, aucunes limites supérieures, quoique les femmes doivent presque toujours se marier avant vingt-huit ans et les hommes avant trente-cinq, quand la vie conjugale sera dignement instituée.
La Femme. Le premier des sacrements qui suivent le mariage me semble, mon père, suffisamment expliqué par sa seule définition. Vous m'aviez déjà fait remarquer la coïncidence ordinaire du plein développement organique de l homme avec son entière préparation sociale, vers l'âge de quarante-deux ans. Je ne pense ici qu'à votre sexe, puisque le sacrement de la maturité lui appartient exclusivement. La vocation féminine est à la fois trop uniforme et trop fixe pour comporter ^aucune des deux consécrations entre lesquelles «(^ trouve compris le mariage.
Lb Prètrb. Quoique vous ayez, ma fillo, saisi spon- (ancinent la vraie nature de notre sixième sacrement, v^us ne pourriez assez apprécier ainsi sa propre importance. Pendant les vingt et une années qui le séparent du septième, l'homme développe sa seconde vie objective, seule décisive envers son immortalité subjective. Jusque-là, notre existence, essentiellement préparatoire, avait naturellement suscité des déviations quelquefois graves, mais toujours réparables. Dès lors, au contraire, nos nouvelles fautes ne comportent presque jamais une suffisante compensation, soit extérieure, ou môme intérieure. Il importe donc d'imposer solenneliement au serviteur de rHumanilé riiiflexible responôabilité qui va commencer pour lui, en ayant spécialement égard à sa fonction propre, devenue pleinement; appréciable.
La Femme. Envers le sacrement suivant, je ne vois, naon père, d'autre destination que de marquer la terminaison normale de la grande phase d'activité com- | plète et directe ouverte par la sixième consécration.
Le Prêtre. Le sacrement de la retraite devient, au contraire, ma fille, l'un des plus augustes et des mieux caractérisés, quand on considère le dernier office fondamental que remplit alors chaque vrai serviteur de l'Humanité. Dans l'ordre positif, un fonctionnaire quelconque, surtout temporel, désigne toujours son successeur, sous la sanction de son supérieur, et sauf les cas exceptionnels d'indignité ou d'incapacité, comme je Yous l'expliquerai bientôt. Vous sentez déjà que c'est le «eul moyen de régulariser assez la continuité humaine. En venant, à soixante-trois ans, librement abdiquer une activité épuisée, pour développer désormais sa juste influence consultative, le citoyen exerce solennelle-
ment ce dernier acte de haute autorité, dès lors publiquement soumis au contrôle sacerdotal et populaire, qui pourra conduire à le modifier dignement. Chez les riches, cette transmission d'office se complète naturellement, d après les mêmes règles, par celle de la portion du capital humain qui sert d'instrument au fonctionnaire, quand il a prélevé ses provisions personnelles.
La Femme. Maintenant, mon père, je conçois toute la portée sociale de notre septième sacrement, où je ne voyais d'abord qu'une sorte de fête domestique.
Quant au suivant, la vraie religion m'est assez familière déjà pour que je comprenne spontanément en quoi il consiste. Il doit remplacer l'horrible cérémonie où le catholicisme, livré sans contrôle à son caractère antisocial, arrachait ouvertement le mourant à toutes les affections humaines, pour le transporter isolément au céleste tribunal. Dans notre transformation^ le sacerdoce, mêlant les regrets de la société aux larmes de la famille, apprécie dignement l'ensemble de Texistence qui s'achève. Après avoir obtenu les réparations possibles, il fait le plus souvent espérer l'incorporation [subjective, mais sans compromettre jamais un juge- ^Tient qui n'est pas encore mûr.
Le Prêtre. Puisque vous avez, ma fille, convenablement caractérisé le dernier sacrement objectif, je dois frous expliquer maintenant la consécration finale.
Sept ans après la mort, quand toutes les passions perturbatrices sont assez éteintes, sans que les meilleurs documents spéciaux soient déjà perdus, un jugenient solennel, dont la sociocratie emprunte le germe
la théocratie, vient irrévocablement fixer le sort de Ihacun. Le sacerdoce ayant prononcé V incorporation^
il préside au pompeux transport des restes sanctifiés qui, jusqu'alors déposés au champ civique, viennent, occuper leur place éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de THumanité, Chaque tombe s trouve ornée d'une simple inscription, d'un buste, ou d'une statue, suivant le degré de la glorification obtenue.
Quant aux cas exceptionnels d'indignité caractériser la flétrissure se manifeste en transportant convenu blement le funeste fardeau au désert des réprouvés, parmi les suppliciés, les suicidés et les duellistes.
La Femme. Cette suffisante indication des neuf sacrements sociaux me laisse, mon père, un regret général envers mon sexe, qui ne m'y semble pas assez apprécié. Toutefois, je ne réclame nullement contre notre exclusion naturelle de trois de ces consécrations, puisqu'elle est fondée sur les motifs les plus honorables pour les femmes, dont la vie moins troublée n'exige pas autant de soins religieux. Mais je ne saurais concevoir que le paradis subjectif n'admît point celles que notre religion proclame les plus aptes à le mériter. Pourtant, je ne vois pas comment nous participerions, en général, à rincorporation personnelle, qui ne me semble pouvoir résulter que d'une vie publique justement interdite à mon sexe, sauf des cas très personnels.
Le Prêtre. Vous comblerez, ma fille, cette grave lacune, en considérant que l'incorporation masculine doit embrasser aussi tous les dignes auxilliaires de chaque vrai serviteur de l'Humanité, sans même excepter nos adjoints animaux.
Le principal office des femmes consistant à former et perfectionner des hommes, il serait autant absurde qu'injuste de glorifier un bon citoyen, si l'on négligeait
d'honorer la mère,répouse, etc., auxquelles son succès I fut surtout dû. Autour, et quelquefois au dedans de chaque tombe sacrée, le sacerdoce devra donc réunir, au nom du Grand-Etre, toutes les personnalités qui concourent dignement aux services qu'elles récompense. Quoique votre sexe, mieux organisé que le mien, goûte davantage la pure félicité que procurent aussitôt l'essor et l'exercice des bons sentiments, il ne doit jamais renoncer aux justes éloges, ni surtout à l'immor- 1 talité subjective qu'il apprécie si bien.
La Femme. D'après cette explication complémentaire, il ne me reste, mon père, qu'à vous demander en quoi consiste l'obligation personnelle de recevoir nos divers sacrements.
Le Prêtre. Ils doivent, ma fille, toujours rester légalement facultatifs, sans jamais imposer au delà d'un simple devoir moral, démontré dans l'éducation, et sanctionné par l'opinion.
Pour mieux conserver ce caractère purement spirituel, principale condition de leur efficacité, nos consécrations doivent même être accompagnées d'institutions parallèles, établies et maintenues par le pouvoir temporel, comme seules exigibles en chaque cas. Son appréciation, plus grossière et moins sévère, dispensera des rites sacrés les natures qu'ils pourraient effrayer, et dont les services sociaux ne doivent pas cependant rester perdus ou compromis.
Il ne faut point, par exemple, regarder comme anarchique, malgré son origine révolutionnaire, l'institution du mariage civil, comme préambule nécessaire du mariage religieux, dont il peut légalement dispenser. L'usage opposé résultait d'une usurpation catholique, que le positivisme n'imitera jamais. Ceuxqui répugnent
à la loi du veuvage, sans laquelle pourtant aucun mariage positiviste ne doit s'accomplir, ont besoin de contracter une union civile qui les préserve du vice et garantisse Tétat légal de leurs enfants. Il en est de même, à de moindres degrés, envers la plupart des autres sacrements sociaux, surtout l'admission et la destination. Le sacerdoce devrait, au besoin, solliciter, auprès du gouvernement, Finstitution des règles légales destinées à tempérer la juste sévérité de nos prescriptions religieuses, dont Tobservance toujours libre ne sera jamais récompensée que par la conscience et Topinion.