‹ Catéchisme positiviste ou, Sommaire exposition de la religion universelle, en onze entretiens systématiques entre une femme et un Prêtre de l'humanitéChapitre 64 sur 110 · EXPLICATION DU CULTE · texte numérisé non relu

EXPLICATION DU CULTE

cinquième La Femme. Pendant toute l'exposition du dogme,

KXTiiETlEN. j'ai du, mon père, rester envers vous essentiellement

— passive, soit d'après l'embarras naturellement résulté

imm> du mite. d » une étude aussi neuye et aussl difficile, soit même

parce que je ne pouvais encore être assez convaincue. Mais nos précédents entretiens m'ont déjà rendue positiviste, en me dégageant irrévocablement de la situation contradictoire où je flottais entre l'impulsion catholique et la tendance voltairienne. Je viens donc vous demander désormais de m'apprendre directement à mieux aimer pour mieux servir Tin comparable Déesse que vous m'avez révélée , et à laquelle j'espère mériter d'être finalement incorporée. Dès lors, mon attitude change spontanément, et nos conférences prennent davantage le caractère de véritables entretiens. Au lieu de vous soumettre

des doutes essentiels, exigeant de longues explications, je ne vous interromprai qu'afin d'éclaircir ou de développer quelques indications insuffisantes. J'espère même, envers le culte, devenir assez active pour vous seconder, en devançant certaines explications , de manière à rendre votre exposition plus rapide, sans qu'elle soit moins complète. Nous entrons ici dans le domaine du sentiment, où l'inspiration féminine, quoique toujours empirique, peut vraiment assister la construction sacerdotale.

Le Prêtre* Je compte beaucoup, ma fille, sur cette coopération spontanée, pour rendre la seconde partie de notre catéchisme moins étendue que la première. Mais, afin de mieux utiliser votre disposition actuelle, ce nouvel entretien, qui concerne seulement l'ensemble du culte , doit commencer en systématisant le plan général de la religion , quoiqu'il vous soit déjà familier.

Toute combinaison , même physique , et surtout logique, devant être toujours binaire, comme l'indique assez Tétymologie , cette règle s'étend nécessairement aux décompositions quelconques. La division fondamentale de la religion y satisfait naturellement, en répartissant le domaine religieux entre l'amour et la foi. Dans toute évolution normale, individuelle ou collective, l'amour nous conduit d'abord à la foi, tant que l'essor demeure

spoutané. Mais, quand il devient systématique, on construit la foi pour régler l'amour. Tel est le point où notre catéchisme se trouve parvenu : d'après la foi dont vous êtes maintenant pénétrée , je dois vous apprendre a consolider et développer l'amour qui vous inspira toujours. Cette division principale de la religion équivaut à la vraie distinction générale entre la théorie et la pratique. Nous avons assez étudié le domaine théorique de la religion positive. Maintenant nous passons à son domaine pratique.

Or, celui-ci se décompose nécessairement en deux, d'après la distinction naturelle entre les sentiments et les actes. La partie théorique de la religion ne correspond qu'à l'intelligence, seule base possible de la foi. Mais sa partie pratique embrasse tout le reste de notre existence , aussi bien nos sentiments que nos actes eux-mêmes. L'usage universel et spontané, qui constitue le meilleur régulateur du langage , consacre directement une telle appréciation , en qualifiant de pratiques religieuses les habitudes relatives au culte, autant, sinon davantage, que celles dont le régime est l'objet propre. Cette apparente confusion repose sur une sagesse profonde quoique empirique, qui, de bonne heure , apprit au public, surtout féminin , comme au sacerdoce, que le perfectionnement de nos sentiments surpasse, en im-

portance et en difficulté, l'amélioration mimédiate de nos actions. Notre amour ne devenant jamais mystique, le culte positif appartient normalement au Aomaine pratique de la vraie religion : nous ahiious davantage afin de mieux servir. Mais, d'un antre côté, nos actes comportent toujours, au véritable point de vue religieux , un caractère esseuliellement altruiste; puisque la religion doit surtout nous disposer et nous enseigner à vivre pour autrui. Inspirées par l'amour, nos actions tendent, réciproquement, à le développer. Directement évidente envers le perfectionnement intellectuel, quand il est bien dirigé, cette aptitude naturelle s'étend même an progrès matériel , pourvu qu'il soit institué convenablement. Voilà pourquoi le régime, apprécié religieusement, appartient, autaut que le culte, au domaine de l'amour.

Ce double principe, qui rend pratique noire cuite et affectif notre régime, sans pourtant les confondre jamais, ne pouvait surgir tant que la religion resta théologique. Alors le culte et le régime étaient radicalement hétérogènes, l'un ^adressant à Dieu, l'autre concernant l'homme. Le culte ne dominait le régime que d'après la subordination nécessaire du second être an premier. Tous deux avaient un caractère essentiellement égoïste, suivant la constitution, profondément individuelle, d'une foi qui fut toujours in-

compatible avec l'existence naturelle des penchants bienveillants, consacrée seulement par le positivisme. Alors la division entre le régime et le culte se trouvait aussi tranchée que celle qui sépare le culte du dogme , de manière à rendre inintelligible le plan général de la religion , d'après notre juste répugnance aux combinaisons ternaires.

Dans l'état final, les distinctions religieuses deviennent, au contraire, non moins favorables à la raison qu'au sentiment. Le dogme y diffère du culte et du régime beaucoup plus que ceux-ci l'un de l'autre. C'est ainsi que la constitution usuelle de la religion redevient ternaire, mais d'après une division toujours binaire, en y complétant la distinction principale par une seule subdivision , qui lui était ^rationnellement comparée jusqu'alors. L'ensembl ede ces trois parties essentielles forme finalement une progression normale, vu l'homogénéité naturelle de ses divers éléments. Elle conduit sans effort de l'amour à la foi , ou réciproquement ; selon qu'on y suit la voie subjective ou la marche objective, aux deux âges principaux de l'initiation religieuse, respectivement dirigée par la femme ou le prêtre. Mais, dans ces deux sens également usuels, le culte occupe toujours la même place , comme résultat du dogme ou source du régime ; ce qui suffit pour expliquer son aptitude journalière à représenter toute la religion.

La Femme. Un empressement très-naturel à commencer directement l'étude de notre culte , me faisait d'abord franchir , mon père , le préambule général que vous venez de m' exposer. Je sens maintenant combien il m'était nécessaire pour concevoir nettement le plan de la religion , dont je n'avais pas assez coordonné jusqu'alors les trois parties. Toutefois, ce précieux éclaircissement me paraît tellement accompli que j'espère étudier immédiatement l'ensemble du culte propre à notre Déesse.

Le Prêtre. Nous ne l'adorons pas comme l'ancien Dieu, pour la complimenter, ma fille, mais afin de la mieux servir, en nous améliorant. Il importe de rappeller ici cette destination normale du cuite positif, afin d'y prévenir ou corriger la dégénération mystique à laquelle expose toujours une attention trop exclusive envers les sentiments, en disposant à négliger, ou même oublier, les actes qu'ils doivent régir. Mon caractère plus systématique m'entraînerait davantage que vous vers un tel abus , dont les ravages pratiques seraient bientôt signalés par votre sagesse spontanée , qui saurait même les compenser assez d'après une heureuse inconséquence théorique. Il m'importe surtout d'éviter cette déviation dans le présent entretien, qui, plus abstrait et plus général, la rend à la fois plus imminente et plus grave. Vos

CATÉCHISME POSITIVISIK.

rectifications empiriques flairaient , sans doute, par me ramener toujours , mais souvent trop tard ; de manière à réimposer quelquefois de laborieuses réparations.

Sous cette précaution continue , coucevons l'ensemble du culte comme destiné systématiquement à lier le régime au dogme, en les idéalisant tous deux, suivant l'indication finale de l'entretien précédent. En tant qu'émané du dogme , il le complète et le résume , en nous rendant à la fois plus familière et plus imposante la notion de l'Humanité, d'après une représentation idéale. Mais, comme type du régime, le cuite doit tendre directement à l'amélioration de nos sentiments ; en ayant toujours égard aux modifications que leur impriment habituellement les trois degrés de la vie humaine, personnelle, domestique, et sociale. Quoique ces deux manières générales de concevoir et d'instituer le culte puissent d'abord sembler inconciliables, leur concordance naturelle résulte de l'aptitude nécessaire d'une digne idéalisation du Grand-Être à consolider et développer l'amour sur lequel repose toute son existence. Dès lors, ce contraste primitif ne tend nullement à décomposer le culte en deux domaines séparables , dont l'un appartiendrait exclusivement à l'intelligence et l'autre au sentiment. Une telle division serait autant impraticable ordinairement que la distinc-

lion générale entre le calcul algébrique et le calcul arithmétique, qui ne peuvent vraiment s'isoler que dans des cas fort simples , la plupart même artiiiciels ; quoique ces deux calculs se mêlent toujours sans se confondre jamais. Cette comparaison donne une juste idée de l'intime connexité qui lie naturellement les deux aspects, intellectuel et moral, ou théorique et pratique, propre, soit à l'ensemble du culte positif , soit à chacune de ses parties. Mais , malgré la spontanéité de leur liaison d'après la nature du système religieux auquel tous deux se rapportent , leur sage combinaison suscite réellement la principale difficulté que puisse offrir l'institution de notre culte. Car le culte se trouve exposé , comme le dogme , et même davantage, à dégénérer en mysticisme ou en empirisme, suivant l'excès ou le défaut de généralisation et d'abstraction. Or, ces deux abus contraires produisent moralement des ravages équivalents; puisque l'efficacité sociale des sentiments humains s'altère également quand ils deviennent trop subtils ou trop grossiers.

La Femme. Pour mieux apprécier cette difficulté générale, je crois pouvoir, mon père, la réduire à bien instituer la vie subjective , sur laquelle repose nécessairement l'ensemble du culte positif , soit qu'on l'envisage intellectuellement ou moralement. Notre Grand-Être se compose beaucoup plus de morts

d'abord, puis de personnes à naître, que de vivants, dont la plupart ne sont même que ses serviteurs , sans pouvoir actuellement devenir ses organes. Il existe très-peu d'hommes, et encore moins de femmes, qui soient, à cet égard, pleinement jugeables avant d'avoir achevé leur carrière objective. Pendant la majeure partie de sa vie directe, chacun pourrait ordinairement compenser, et même fort au delà, le bien qu'il fit par le mal qu'il ferait. Ainsi , la population humaine se compose surtout de deux sortes d'éléments subjectifs, les uns déterminés, les autres indéterminés, entre lesquels son élément objectif, quoique de plus en plus minime, institue seul une liaison immédiate et complète. Je conçois dès lors que, pour nous représenter le vrai Grand-Être, le culte positif doit beaucoup développer, chez chacun de nous, la vie subjective : ce qui, d'ailleurs, le rendra , ce me semble . éminemment poétique. En même temps, de tels exercices, où la pensée s'opère surtout à laide d'images, deviennent très-propres à cultiver directement nos meilleurs sentiments.

La condition intellectuelle et le but moral me paraissent donc pleinement conciliables , suivant le principe que vous venez de me fournir. Mais ce moyen nécessaire me semble lui-même susciter une nouvelle difficulté générale. Car je ne conçois guère comment on pourra constituer, et surtout rendre

unanime, cet essor journalier, tant privé que public, de la vie subjective, dont la pratique universelle devient pourtant indispensable à notre religion. Sans doute, la régénération totale de l'éducation humaine doit, à cet égard, procurer d'immenses res- ^wrces , qu'on peut difficilement mesurer aujourd'hui. Je crains néanmoins qu'elles ne restent toujours insuffisantes pour surmonter une telle difficulté, envers laquelle le passé ne me paraît fournir, au moins directement, aucun motif d'espoir général.

Le Prêtre. Au contraire, ma fille, j'espère dissiper bientôt vos inquiétudes, d'ailleurs très-naturelles, d'après une saine appréciation de cette longue initiation, dont la construction même de ce catéchisme constate déjà la terminaison décisive. On ne peut, en efTet, méconnaître l'aptitude, naturelle et unanime, de notre espèce à vivre subjectivement, quand on y voit, pendant quarante siècles, prévaloir, sous diverses formes, une telle existence. Les esprits émancipés savent aujourd'hui que, durant cette immense épreuve, tous les cerveaux humains furent habituellement dominés par des êtres purement imaginaires, quoiqu'on leur attribuât une réalité extérieure. Mais les divers théologistes sont presque autant convaincus à cet égard; puisque chaque foi juge ainsi toutes les autres, dont les partisans réunis

lui opposèrent toujours une forte majorité, surtout d'après la dispersion actuelle des croyances surnaturelles. Chacun n'excepte de l'illusion que sa propre fable.

Nous sommes tellement euclins a la vie subjective qu'elle prévaut davantage à mesure qu'on remonte vers l'âge naïf de la pleine spontanéité, individuelle ou collective. La principale force de notre raison consiste, au contraire, à subordonner assez le subjectif a l'objectif, pour que nos opérations intérieures puissent représenter le monde extérieur, autant que l'exigent nos relations, actives et passives, avec son immuable prépondérance. Ce résultat normal ne s'obtient, chez l'individu comme dans l'espèce, qu'au temps de la vraie maturité, dont il devient le meilleur signe. Quoiqu'une telle transformation tende maintenant à changer radicalement le régime de l'entendement humain, elle ne nous empêchera jamais de développer la vie subjective , au delà même de tous les besoins du culte positif. Ine certaine discipline nous restera toujours nécessaire pour contenir assez notre disposition spon-

tanée à trop substituer le dedans au dehors. Vous ne devez donc concevoir, h cet égard, aucune inquiétude sérieuse; à moins de juger l'homme futur d'après la tendance actuelle des spécialités scientifiques, à éteindre l'imagination comme à desaé-

cher le cœur; ce qui ne constitue que l'un des symptômes naturels de l'anarchie moderne.

La seule différence essentielle entre la nouvelle subjectivité et l'ancienne, doit consister en ce qu'elle sera pleinement sentie et avouée, sans que personne la confonde jamais avec l'objectivité. Nos contemplations religieuses s'accompliront sciemment au dedans; tandis que nos prédécesseurs s'efforçaient vainement de voir au dehors ce qui n'existait qu'en eux-mêmes ; sauf à rejeter sur là vie future la réalisation finale de leurs visions. Ce contraste général se résume aisément d'après une opposition décisive entre les deux manières de concevoir la principale subdivision intellectuelle. Dans l'existence normale, la contemplation, même intérieure, est plus facile et moins éminente que la méditation ; puisque notre intelligence y demeure presque passive. En un mot , nous contemplons pour méditer, parce que nos études essentielles concernent toujours le dehors. Au contraire, la méditation devait sembler aux théo- Jogistes moins difficile et plus vulgaire que la contemplation, érigée alors en principal effort de notre entendement. Ils ne méditaient qu'afin de pouvoir contempler des êtres qui leur échappaient sans cesse. Un signe familier indiquera bientôt cette distinction envers la majeure partie du culte privé. Car le positiviste ferme les yeux pendant ses effusions se-

crêtes, afin de mieux voir l'image intérieure ; taudis que le théologiste les ouvrait pour apercevoir au dehors un objet chimérique.

La Femme. Quoique cet éclaircissement décisif dissipe déjà mes précédentes inquiétudes, je persiste, mon père, à regarder l'institution de la vie subjective comme la principale difficulté du culte positif. Seulement, la nouvelle subjectivité me semble maintenant pouvoir toujours se concilier assez avec la profonde réalité qui distingue notre foi. Mais cette concordance me parait devoir exiger sans cesse des efforts spéciaux.

Le Prêtre. Vous avez saisi convenablement, ma fille, la condition essentielle que je dois ici remplir. Car le meilleur contraste entre le culte et le régime consiste surtout à leur assigner pour domaines respectifs la vie subjective et la vie objective. Quoique chacun d'eux se rapporte simultanément à toutes deux, la première domine évidemment envers le culte, et la seconde envers le régime. Rien n'est plus propre à caractériser la dignité supérieure dit culte comparé au régime; d'après la prépondérance nécessaire de la subjectivité sur l'objectivité dans l'ensemble de l'existence humaine, même individuelle, et surtout collective.

La Femme. Cette sanction systématique de mon inspiration spontanée me conduit, mon père, à vous

demander maintenant en quoi consiste la vraie théorie de la vie subjective. Quoiqu'une telle doctrine ne puisse être ici qu'ébauchée, son principe fondamental m'y semble directement indispensable. Aucun positiviste ne peut, à cet égard , se passer d'une explication générale, dont son culte, public ou privé, exigera l'usage presque journalier, afin d'y prévenir toute dégénération mystique ou empirique.

Le Prêtre. Pour satisfaire votre juste désir, concevez, m:i fille, la loi fondamentale de la vie subjective comme consistant toujours dans sa digne subordination à la vie objective. Le dehors ne cesse jamais de régler essentiellement le dedans, tandis qu'il l'alimente et l'excite; aussi bien quant à notre vie cérébrale qu'envers notre vie corporelle. Nos conceptions les plus fantastiques portent toujours l'empreinte appréciable de cet empire involontaire, quoiquil y devienne moins pur, et même moins complet, à mesure qu'il est plus indirect. Tout cela résulte nécessairement du principe irrécusable que j'ai donné pour base à l'ensemble de notre théorie intellectuelle, tant dynamique que statique, ainsi rattachée au système fondamental des notions biologiques.

L'ordre artificiel ne pouvant jamais consister qu'à perfectionner l'ordre naturel, surtout en le développant, on sent ici, comme partout ailleurs, et même

loi) CATÉCHISME POSITIVISTE.

davantage, que notre vraie lilierté résulte essentiellement d'une digne soumission . Mais, pour étendre convenablement à la vie subjective cette règle générale de la vie objective, il faut d'abord examiner, sous ce nouvel aspect, la constitution naturelle de Tordre universel. Car toutes les lois qw je composent sont loin de convenir également à la vie subjective. Afin de mieux fixer vos idées, je ne spécifierai que le cas le plus simple , et aussi le plus usuel , quand on applique le culte subjectif à faire dignement revivre un être chéri. Sans cette détermination précise, où le cœur seconde l'esprit, on s'égarerait aisément dans l'étude d'un tel domaine. Mais toutes

les notions ainsi construites envers le culte le plus intime et le mieux appréciable, pourront aisément s'étendre, avec les modifications convenables, aux autres cas sociolatriques.

La Femme. Je vous remercie, mon père, d'un tel ménagement, que je sens indispensable pour moi. Cette doctrine est aussi neuve que difficile, puisque ce doux problème ne put pas même être posé, tant que prévalurent les croyances surnaturelles, qui nous interdisaient de nous représenter nos morts autrement que dans une situation mystérieuse, et communément indéterminée. Un tel état ne leur permettait aucune analogie essentielle avec nous. Quand nos inquiétudes envers leur sort final auraient été dis-

sipées, os ne pouvait jamais instituer pour eux une vie subjective oui rendait chacun sacrilège en détournant vers la créature l'affection due au Créateur. Mais, si cette touchante question est nécessairement propre au positivisme, sa solution générale ne lui appartient pas moins, comme ayant seul dévoilé les vraies lois de notre intelligence. Je conçois donc à la fois 1 institution générale du cotte subjectif çt sou fondement normal, qui cooTertit cette existence idéale en un simple prolongement de l'existence réelle. Mais je vous prie de m'expliquer directement les modifications que comporte une telle extension.

Le Prêtre. Elles consistent, ma fille, à supprimer, ou du moins négliger, toutes les lois inférieures, pour laisser mieux prévaloir les lois supérieures. Pendant la vie objective, la domination de Tordre extérieur sur l'ordre humain est autant directe que continue. Mais dans la vie subjective, Tordre extérieur devient purement passif, et ne prévaut plus que d'une manière indirecte, comme première source des images que nous voulons cultiver. Nos morts chéris ne sont plus dominés par les lois rigoureuses de Tordre matériel, ni même de Tordre vital. Au contraire, les lois propres à Tordre humain, surtout moral, mais aussi social, régissent, mieux que pendant la vie, l'existence que chacun d'eux conserve dans nos cerveaux. Cette existence, dès lors purement

i0'2 CATÉCHISME POSITIVISTE.

intellectuelle et affective; consiste essentiellement en images, qui raniment à la fois les sentiments qu'inspire l'être ravi et les pensées qu'il suscita. L'objet du culte subjectif se réduit donc à une sorte d'évocation intérieure, résultée graduellement d'un exercice cérébral dirigé suivant les lois correspondantes. L'image reste toujours moins nette et moins vive que l'objet, d'après la loi fondamentale de notre intelligence. Mais, puisque l'inverse a souvent lieu dans les maladies cérébrales, une heureuse culture peut rapprocher l'état normal de cette limite nécessaire, fort au delà de ce que Ton a dû croire jusqu'ici, tant que ce beau domaine resta vague et ténébreux.

Afin de mieux préciser cette subordination générale, notez que l'évocation subjective de l'être chéri se rapporte toujours aux dernières impressions objectives qu'il nous laissa. Gela devient surtout sensible envers l'âge, que la mort soustrait à toute augmentation. Nos pertes prématurées se trouvent ainsi procurer une éternelle jeunesse aux objets de nos affections. De l'adorateur primitif, cette loi s'étend nécessairement à ses plus lointains adhérents. Personne ne pourra jamais se représenter, d'après Dante, sa suave Béatrice, autrement qu'à l'âge de vingt cinq ans. Quoique nous puissions la concevoir plus jeune, nous ne saurions l'imaginer plus âgée.

Le contraste fondamental entre la vie objective et la vie subjective, consiste donc en ce que la première est directement dominée par les lois physiques, et la seconde par les lois morales : les lois intellectuelles conviennent également à toutes deux. Une telle distinction devient moins tranchée, quand on reconnaît que , dans les deux cas, l'ordre le plus général prévaut toujours sur le plus spécial. Car la différence se réduit alors au mode d'appréciation de la généralité , mesurée d'abord euvers les phénomènes, et ensuite quant à nos conceptions , suivant

une remarque expliquée pendant notre étude du dogme.

Quoi qu'il en soit, cette prépondérance nécessaire des lois morales pour la vie subjective se trouve tellement conforme à notre nature qu'elle fut , nonseulement respectée involontairement, mais sciemment appréciée, dès le premier essor de l'intelligence humaine. Vous savez, en effet, que l'ébauche empirique des grandes lois morales précéda longtemps tout essor décisif des moindres lois physiques. Tandis que nos fictions poétiques violaient sans scrupule les conditions générales de l'ordre matériel, et même de Tordre vital, elles se conformaient, avec une admirable exactitude, aux notions principales de Tordre social et surtout , de l'ordre moral. On admettait aisément des héros invulnérables, et des

16è CATÉCHISME POSITIVISTE.

dieux qui se transformaient à leur gré. Mais l'instinct du public, comme le génie du poëte, aurait aussitôt repoussé toute incohérence morale ; si, par exemple, on eût osé supposer, chez un avare ou un lâche, une conduite libérale ou courageuse.

La Femme. D'après vos explications, je conçois, mon père, que, dans le culte subjectif, nous puissions dédaigner les lois physiques, pour nous mieux attacher aux lois morales, dont la vraie connaissance doit tant perfectionner ce nouvel ordre d'institutions. Notre imagination s'affranchit aisément des conditions les plus générales, même envers l'espace et le temps, pourvu que les convenances humaines soient toujours respectées. Mais je voudrais savoir comment nous devons user d'une telle liberté, afin de faciliter darantage le but essentiel du culte subjectif, c'està-dire l'évocation cérébrale des êtres chéris.

Le Prêtre. Ainsi posée, ma fille, votre question se résout aisément, d'après la remarque évidente que. pour mieux concentrer nos forces vers cette sainte destination, il n'en faut rien distraire en modifications superflues de Tordre vital, ni même de l'ordre matériel. Conservez donc avec soin toutes les relation* exlérieures qui furent habituelles à l'être adoré. Employez-les même à mieux ranimer son image.

Vous trouverez, à cet égard, (tons le Système de politique positive, une importante remarque. « Nos sou-

» venirs intimes deviennent à la fois pins nets et plus y> fixes, quand on détermine assez le milieu inerte » ayant d'y placer la vivante image. » Je vous conseille même, en général, de décomposer cette détermination extérieure dans ses trois parties essentielles, en procédant toujours du dehors au dedans, suivant notre principe hiérarchique. Cette règle de culte consiste à préciser d'abord le lieu, puis le siège ou l'attitude, et enfin le costume, propres h chaque cas spécial. Quoique le ccenr puisse if abord s'impatienter d'un tel retard , il en reconnaît bientôt l intime efficacité, quand il voit l'image chérie acquérir ainsi graduellement une force et une netteté qui semblaient d'abord impossibles.

Ces opérations essentiellement esthétiques se conçoivent mieux en les rapprochant des opérations scientifiques, d'après Fidentité nécessaire de leurs lois principales. Au fond, la science, qui nous indique d'avance un avenir souvent lointain, tente un effort encore plus hardi que celui de l'art qui veut évoquer un souvenir chéri. Nos éclatants succès dans le premier cas, où l'esprit est pourtant secondé beaucoup moins par le cœur, nous autorisent à espérer des résultats plus satisfaisants envers l'autre, qui seul nous offre toujours la certitude d'une solution quelconque. Elle repose, à la vérité, tout entière sur la connaissance des lois cérébrales, qui sont encore si

confusément appréciées. Au contraire, nos prévisions astronomiques dépendent surtout des lois extérieures les plus simples et les mieux connues. Mais, quoique cette distinction suffise pour expliquer la présente disparité des deux succès, elle nous la montre comme purement provisoire.

Quand les lois supérieures seront assez connues, le sacerdoce positif y puisera des résultats plus précieux, et même plus réguliers, que ceux de la meilleure astronomie. Car les prévisions de celles-ci deviennent incertaines , et souvent impossibles , aus sitôt que les cas planétaires s'y compliquent beaucoup, comme on le voit presque toujours envers les comètes. Sans être justement taxée d'une présomption chimérique , la providence humaine peut et doit aspirer à régler davantage Tordre qu'elle modifie le mieux que ne saurait l'être, envers la plupart des événements, celui qui n'est gouverné que par une aveugle fatalité. La complication supérieure des phénomènes cédera finalement, pour ces cas sublimes, à la sagesse prépondérante de l'agent modificateur, quanl l'ordre humain sera suffisamment connu.

La Femme, Je sens, mon père, que la subordination du subjectif à l'objectif constitue à la fois l'obligation constante et la principale ressource du culte positif. Vous m'avez fait assez comprendre que, loin de nous soustraire à ce joug nécessaire, nous devons

l'accepter volontairement, même quand il nous est permis de le négliger. Car cette pleine soumission facilite beaucoup notre vie subjective, tout en économisant mieux l'ensemble de nos forces les plus précieuses. Mais je ne vois plus en quoi consiste dès lors notre propre activité dans cette existence intérieure, qui pourtant doit, ce me semble, devenir, à sa manière, encore moins passive que l'existence extérieure.

Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, à idéaliser presque toujours par soustraction, et rarement par addition, même quand on y pratique tous les ménagements convenables. L'idéalité doit améliorer la réalité, sous peine d'insuffisance morale : c'est la compensation normale de sa netteté et de sa vivacité beaucoup moindres. Mais il faut qu'elle s'y subordonne toujours, sans quoi la représentation ne serait plus assez fidèle, et le culte deviendrait mystique ; tandis qu'il resterait empirique si la réalité s'y trouvait servilement respectée. Notre règle évite également ces deux déviations opposées. Elle est naturellement indiquée par notre tendance à oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualités.

Ainsi conçue, n'y voyez qu'une déduction spéciale du dogme de l'Humanité. Car si notre déesse ne s'incorpore que les morts vraiment dignes, elle

écarte aussi de chacun d'eux les imperfections qui

r.MÉCHlSME POSITIVISTE.

ternirent toujours leur vie objective. Dante arait, à sa manière, pressenti cette loi, quand il construisit si belle fiction où, pouT se préparer à la béatitude, ob s'abreuve d'abord au fleuve de roubli, et ensuite dans 1 Eunoë, qui rend seulement le souvenir du bien. N'ajoutez donc à vos types extérieurs que dès perfectionnements très-secondaires, qui ne puissent jamais altérer leur vrai caractère, même physique, et surtout moral. Mais développez beaucoup, quoique toujours sagement, votre disposition spontanée à les purger de leurs divers défauts.

La Femmt. Ainsi , mon père , la vraie théorie 4e 1 a vie subjective conduit finalement notre culte à laisser Tordre extérieur tel qui! est, afin de mieux concentrer sur l'ordre humain nos principaux efforts d'intime perfectionnement. La noble existence qui nous perpétue dans autrui devient alors le digne prolongement de celte qui nous mérita cette immortalité; le progrès moral de l'intftvkiu et de l'espèce constitue toujours la principale destination des deux vies. TSos morts sont affranchis des nécessités matérielles et vitales, dont ils ne nous laissent le souvenir que pour nous les mieux représenter tels que nous les connûmes Mais ils ne cessent pas d'aimer, et même de penser, en nous et par nous. Le doux échange de sentiments et d'idées que nous entretenions avec eux, pendant leur objectivité, devient à

SfeCONDE PARTIE. 169

la fois plus intime et plus continu quand ils sont dégagés de l'existence corporeUe. Quoique la vie de chacun d'eux se trouve dès lors mêlée profondément avec la nôtre, son originalité morale et mentale n'en est aucunement altérée, lorsque son caractère fut vraiment distinct. On peut même dire que les principales différences deviennent plus prononcées, à mesure que ce commerce intime se développe mieux.

Cette conception positive de la vie future est certainement plus noble que celle des théologistes quelconques, en même temps que seule vraie. Pendant que j'étais catholique, ma plus grande ferveur ne m'empêcha jamais de me sentir profondément choquée en étudiant le puéril développement de la béatitude chez un docteur aussi recommandable, de cœur et d'esprit, que saint Augustin. J'étais presque indignée en le voyant espérer d'être un jour affranchi de la pesanteur, et même de tout besoin nutritif, quoique, par une grossière contradiction, il se réservât la faculté de manger à son gré, sans craindre d'ailleurs de grossir indéfiniment. De telles comparaisons sont très-propres à faire sentir combien le positivisme perfecUonne l'immortalité, enmême temps qu'il la consolide, quand il la transforme d'objective en subjective. Mais cette évidente supériorité ne m'empêche point de regretter, dans l'ancien culte,

la grande institution de la prière, qui ne me semble pas compatible avec la nouvelle foi.

Le Prêtre. Une telle lacune serait extrêmement grave, ma fille, si elle était réelle ; puisque l'exercice régulier de la prière, privée ou publique, constitue la principale condition d'un culte quelconque. Loin d'y manquer, le positivisme y satisfait mieux que le catholicisme : car il épure cette institution en même temps qu'il la développe. Votre méprise, à cet égard, résulte de la notion grossière qu'on se forme encore de la prière, quand on la fait surtout consister en demandes, trop souvent matérielles, suivant la nature profondément égoïste de tout culte théologique. Pour nous, au contraire, la prière devient l'idéal de la vie. Car prier, c'est à la fois aimer, penser, et même agir; puisque l'expression constitue toujours une véritable action. Jamais les trois aspects de l'existence humaine ne peuvent être aussi profondément unis que dans ces admirables épanchements de reconnaissance et d'amour envers notre grande déesse ou ses dignes représentants et organes. Aucun motif intéressé ne vient plus souiller la pureté de nos effusions.

Toutefois , comme leur pratique journalière améliore beaucoup notre cœur, et même notre esprit, nous y pouvons avoir légitimement en vue ce précieux résultat, sans craindre qu'une telle personnalité nous dégrade jamais. Quoique le positiviste prie

surtout pour épancher ses meilleures affections, il peut aussi demander, mais seulement de nobles progrès, ainsi presque assurés. Souhaiter avec ferveur de devenir plus tendre, plus vénérant, ou même plus courageux, c'est déjà réaliser, à quelque degré, 1 amélioration désirée; au moins par un sincère aveu de notre imperfection actuelle, première condition du prochain perfectionnement. Cette sainte réaction peut d'ailleurs s'étendre jusqu'à l'intelligence, ne fût-ce qu'en nous inspirant de nouveaux efforts pour penser mieux. Demander, au contraire, un accroissement de richesse ou de pouvoir, constituerait, dans notre culte, une pratique non moins absurde qu'ignoble. \ous n'envions pas aux théologistes l'empire illimité qu'ils espèrent obtenir ainsi sur l'ordre extérieur. Tous nos efforts subjectifs se bornent à perfectionner autant que possible l'ordre humain, à la fois plus noble et plus modifiable. En un mot, la prière positiviste s'empare essentiellement du suprême domaine réservé jadis à la grâce surnaturelle. Notre sanctification systématise surtout les progrès qui jusqu'alors furent conçus comme étrangers à toutes lois invariables, quoique leur prééminence fût déjà sentie.

La Femme. D'après cette explication décisive , je vous prie, mon père, de m'indiquer maintenant la marche générale qui convient à la prière positiviste.

Le Prêtre. Pour cela , ma fdle, il faut y distinguer

deux parties successives, Tune passive, l'autre active, qui concernent respectivement le passé et l'avenir unis par le présent. Notre culte exprime toujours un amour motivé et développé d'après une reconnaissance croissante. Chaque prière, privée ou publique, doit donc nous préparer à l'effusion par la commémoration, dont la durée sera communément double. Quand une heureuse combinaison de signes et d'images a suffisamment ranimé nos sentiments envers l'être adoré, nous les épanchons avec une réritable ferveur, qui tend bientôt à les augmenter encore , et dès lors a nous mieux rapprocher de l'évocation finale.

La Femme. Cette indication pouvant me suffire, je vous prié, mon père, de compléter votre appréciation générale de notre culte en caractérisant directement ses réactions fondamentales sur notre principal perfectionnement. Quoique je les sente profondément, je ne pourrais pas les définir assez pour les faire convenablement juger. C'est pourquoi je vous demande, à cet égard, une explication sys témalique, qui dirigera d'abord ma propre pratique et ensuite mon digne prosélytisme.

Le Prêtre, Quoique notre culte perfectionne à la fols le cœur et l'esprit, il importe, ma fille, d'apprécier séparément sa réaction morale et £on influence intellectuelle.

La première résulte nécessairement de la principale lai d'animalité. Car le cuHe constitue toujours un véritable exercice, et même plus normal qu'aucun antre; comme l'indique le langage usuel , tableau constamment fidèle de l'existence humaine. Une telle apptécialion est surtout in contestable quand hi prière devient complète, c'est-à-dire orale en même lemps que mentale En effet, on» emploie les mêmes muscles pour exprimer , soit par les sons, soit par les gestes ou attitudes, que quand on veut directement agir. Ainsi, toute digne expressiun de nos sentiments tend à les fortifier et développer, de la même manière qu'en accomplissant les actes qu'ils nous inspirent.

Je dois cependant prévenir, à cet égard, une dangereuse exagération , en vous invitant à ne jamais confondre ces deux grandes réactions morales. Malgré la similitude de leurs lois essentielles, on ne saurait tes regarder, en aucuu cas, comme équivalentes. Suivant l'expérience universelle, pleinement sanctionnée par notre théorie cérébrale, les œuvres auront toujours plus de poids que les effusions, non-seulement dans les résultats extérieurs , mais aussi pour l'amélioration intérieure. Néanmoins, après la pratique des bonnes actions., rien n'est plus propre à tortitter et développer nos meilleurs sentiments que leur digne expansion, pourvu qu'elle devienne assez habituelle. Or, ce moyen général d'amélioration nous

est ordinairement mieux accessible que l'action ellemême, qui souvent exige des matériaux ou des circonstances hors de notre portée , de manière à nous réduire quelquefois à de stériles souhaits. C'est en vertu d une telle disponibilité que les pratiques du culte deviennent, pour notre progrès moral, un précieux supplément de l'existence réelle, qui d'ailleurs se concilie pleinement avec elles, d'après la parfaite homogénéité de la religion positive.

La Femme. Ayant ainsi compris la réaction morale de notre culte, j'aurais besoin, mon père, d'explications plus développées envers son influence intellectuelle, qui ne m'est point, à beaucoup près, aussi sensible.

Le Prêtre. Distinguez-y, ma fille, deux cas essentiels, suivant que l'efficacité reste esthétique ou devient scientifique.

Sous le premier aspect, la puissance mentale du culte positif est directe et saillante , d'abord envers l'art général, et même ensuite sur les deux arts spéciaux du son ou de la forme, La poésie constitue l'Ame du culte, comme la science celle du dogme, et l'industrie celle du régime. Toute prière, tant privée que publique, devient, dans le positivisme, une véritable œuvre d'art, puisqu'elle exprime nos meilleurs sentiments. Rien n'y pouvant dispenser d'une constante spontanéité , chaque positiviste doit

èlre, à quelques égards, une sorte depoëte, au moins pour son culte intime. Quoique les formules y doivent devenir fixes afin d'obtenir plus de régularité , elles auront d'abord été composées toujours par celui qui les emploie, sous peine de ne comporter aucune grande efficacité. D'ailleurs, cette fixité n'est jamais complète, puisqu'elle concerne seulement les signes artificiels, dont l'uniformité fait mieux ressortir les variations spontanées du langage naturel, soit musical, soit mimique, toujours plus esthétique que l'autre.

Cette originalité poétique se développera beaucoup quand l'éducation régénérée aura suffisamment exercé tous les positivistes aux appréciations, et même aux compositions, correspondantes, comme je vous l'indiquerai dans la troisième partie du catéchisme. Alors l'art général se trouvera toujours assisté convenablement par les arts spéciaux ; puisque chacun sera devenu familier avec le chant, base essentielle de la musique, et le dessin, source générale du triple art de la forme, peinte, sculptée, ou construite. Enfin, chaque élaboration du culte sera le plus souvent ornée de suppléments spéciaux, heureusement choisis dans le trésor esthétique de l'humanité. Quoiqu'une telle addition semble bornée au culte public, lu culte privé en admet une application utile et fréquente, pourvu que les emprunts y soient faits avec discernement et modération. Les vrais poètes ayant

toujours exprimé les principaux sentiments de notre immuable nature, leurs productions comportent souvent une suffisante analogie avec nos propres émotions. Lorsque cette coïncidence, sans être complète, en approche beaucoup, ces emprunts poétiques ne nous offrent pas seulement le mérite intellectuel d'une expression plus parfaite. Nous y trouvons surtout le charme moral d'une sympathie personnelle. Plus ces ornements sont anciens, mieux ils nous conviennent, en sanctionnant nos propres affections par cet accord spontané , non-seulement chez leur éminent auteur, mais aussi parmi toutes les générations dont il a successivement assisté les effusions Mais ce précieux secours ne devient pleinement efficace qu'a la condition de toujours rester purement accessoire, quoique sa participation proportionnelle doive varier suivant les cas, comme je vous l'indiquerai bientôt.

La Femme. Avant que vous m'expliquiez l'influence scientifique du cuite positif, je vous prie, mon père, d'éclaircir une grave difficulté , naturellement aascitée par l'exposition précédente. Le culte et la poésie me paraissent , dans notre religion , se confondre tellement, que leur commun essor semble exiger une classe sacerdotale entièrement distincte de celle qui développe et enseigne le dogme. Je sens que cette séparation deviendrait extrêmement dangereuse en constituant uno intraitable rivalité entre ces deux

corporation, pour décider à laquelle appartiendrait finalement la. direction du régime , qui pourrait également convenir à toutes deux. Ce conflit me parait tellement grave qu'il faut nécessairement le résoudre, sous peine de compromettre radicalement l'organisation générale de notre sacerdoce, dès lors incapable de présider à la vie privée, et surtout à la vie publique. Mais, d'une autre part, je ne conçois pas que nous puissions l'éviter assez,, puisque la culture poétique et l'étude philosophique semblent exiger des régimes inconciliables.

Le Prêtre. Cette erreur , qu'il importe beaucoup de rectifier, constitue, ma fille, l'un des principaux résultats de l'anarchie moderne , qui tend partout à disperser nos forces par une déplorable spécialité , non moins absurde qu'immorale. Il n'y a de vraiment spéciaux, dans l'état normal, que les travaux pratiques puisque nul ne saurait tout faire. Mais chacun devant tout concevoir , la culture tbéorique doit , au contraire, rester toujours indivisible» Sa décomposition fournit le premier signe de i'anarcbie. C'est ainsi que pensait l'antiquité Ibéocratique, seule pleinement organisée jusqu'ici. Lorsque les poëtes s'y séparèrent du sacerdoce, sa décadence commença.

Quoique le génie philosophique et le génie poétique ne puissent jamais trouver simultanément de

hautes destinations, leur nature intellectuelle est complètement identique. Arislote pouvait devenir un grand poëte et Dante un éminent philosophe , si la situation historique avait été moins scientifique chez l'un et moins esthétique pour l'autre. Toutes ces distinctions scolastiques furent imaginées et soutenues par des pédants qui, n'ayant aucune sorte de génie, ne savaient pas même l'apprécier ailleurs. La supériorité mentale est toujours semblable entre les différentes carrières humaines : le choix de chacun s'y trouve fixé par sa situation, surtout historique; car l'espèce domine sans cesse l'individu.

Il n'existe réellement d'autre différence essentielle à cet égard que celle résultée de la continuité naturelle du service philosophique opposée à l'intermittence nécessaire du service poétique. Les grands poëtes sont seuls efficaces, même intellectuellement, et surtout moralement; tous les autres font beaucoup plus de mal que de bien : tandis que les moindres philosophes peuvent être vraiment utilisés, quand ils sont assez honnêtes, sensés, et courageux. Puisque l'art doit surtout développer en nous le sentiment de la perfection , il ne supporte jamais la médiocrité : le vrai goût suppose toujours un vif dégoût. Depuis Homère jusqu'à Walter Scott, il n'existe en Occident que treize poëtes véritablement grands , deux anciens , onze modernes , y compris même trois

écrivains en prose. Parmi tous les autres , on n'en citerait pas plus de sept dont la lecture puisse ou doive devenir journalière. Quant au reste, on le détruira sans doute presque entièrement, comme aussi nuisible à l'esprit qu'au cœur , lorsque l'éducation régénérée aura permis d'en extraire tous les documents utiles, surtout historiques. Il n'y a donc pas lieu , dans la sociocratie encore moins que dans la théocratie, à constituer une classe fixe, exclusivement occupée de la culture poétique. Mais les prêtres, habituellement philosophes, deviendront momentanément poëtes quand notre déesse aura besoin de nouvelles effusions générales, qui suffisent eusuite , pendant plusieurs siècles, au culte public et privé. Les compositions secondaires, naturellement plus fréquentes, seront livrées, d'ordinaire, à la spontanéité féminine ou prolétaire. Quant aux deux arts spéciaux, l'apprentissage prolongé qu'ils exigent, surtout envers la forme, obligera , sans doute, à leur consacrer quelques maîtres choisis , que l'éducation positive indiquera spontanément au sacerdoce directeur. Ils y deviendront de véritables membres, ou resteront de simples pensionnaires, suivant leur nature plus ou moins synthétique.

La Femme, Un tel éclaircissement vous permet, mon père , de passer immédiatement à votre dernière explication générale sur l'efficacité de notre

180 CATfcfilHSn POSITIVISTE.

culte. Sou aptitude esthétique me semble évidente. Mais je ne sens pas en quoi peut consister son influence scientifique.

Lt Prêtre. A mieux développe? partout , ma fille , la logique universelle , toujours fondée sur un digne concours des signes, des images, et des sentiments pour assister l'élaboration mentale. La logique des sentiments est plus directe et plus énergique qu'aucune autre ; mais ses moyens sont trop vagues et trop inflexibles. Éminemment disponibles , et suffisamment multipliés, les signes artrficïete compensent, par cette double propriété, la moindre efficacité logique résultée de leur liaison faible et indirecte avec nos pensées. lUais les images doivent compléter un tel ensemble de secours intellectuels , et peuvent même seules l'instituer assez, d'après Nr nature intermédiaire Or , c'est surtout envers ce lien normal de notre vraie logique que le culte doit être efficace, quoiqu'il en développe aussi les deux autres éléments. A cet égard , l'enfant qui prie dignement exerce mieux son appareil méditatif que l'orgueilleux algébriste qui , faute de tendresse et d'imagination , ne cultive , au fond , que l'organe du langage , d'après un jargon spécial , dont le juste usage est très4x>rné.

Cette indication fait assez entrevoir le princîpal * résultat scientifique du culte positif. Il ne concerne

SECONDE PARTIE. i 81

ainsi que ia méthode proprement dite, et fortpen la doctrine ; sauf les notions morales , e* même intellectuelles, que procurent spontanément nos pratiques religieuses. Mais la première aura toujours plus de prix que la seconde , comme les sentiments envers les actes, et la morale comparée à la politique. La plupart des travaux théoriques accumulés jusqu'ïei n'ont guère qu'une valeur logique ; souvent ils ne nous apprennent qne des notions oiseuses , et quelquefois nuisibles. Quoique ce contraste provisoire doive beaucoup diminuer, quand la discipline encyclopédique nous aura délivrés du fatras académique , la vraie logique ne cessera jamais de prévaloir sut la science proprement dite, surtout pour le public, et môme chez le sacerdoce.

La Femme. Il ne me reste , mon père , qu'à vous demander quelle doit être la destination spéciale des deux autres entretiens que vous m'avez promis sur le culte positif. Quoique je sente bien que nous n'avons pas assez exploré ce beau domaine, je ne vois pas vers quoi nous devons encore y diriger nos efforts.

Le Prêtre. Vous le comprendrez, ma fille , en considérant que notre culte doit être , sous peine d'avortement radical, d'abord privé, puis public. Tels seront les objets respectifs des deux entretiens suivants. Mais, avant d*y procéder, votre attention

CATÉCHISME P0S1TIVISTF.

générale a besoin d'apprécier directement cette grande subordination, d'où dépend, au fond, la principale efficacité de la religion positive.

Afin de la mieux saisir, concevez ces deux cultes comme s' adressant respectivement, le premier à la Femme , le second à l'Humanité. Vous sentirez alors que notre déesse ne comporte d'adorateurs sincères que ceux qui se sont préparés à son culte auguste par une digne pratique des secrets hommages journellement dus à ses meilleurs organes, surtout subjectifs, et même objectifs. En un mot, la véritable Église a toujours pour base primitive la simple Famille , encore plus dans Tordre moral que sous le pur aspect social Le cœur ne peut pas davantage éviter un tel début , ensuite conservé comme stimulant habituel , que l'esprit ne peut dédaigner les moindres degrés encyclopédiques pour monter aux plus élevés, qui lui font toujours sentir le besoin de se retremper à la source.

C'est surtout la pratique assidue du culte privé qui distinguera finalement les vrais positivistes d'avec les faux frères dont nous allons être encombrés aussitôt que la vraie religion prévaudra. Sans un tel signe . une facile hypocrisie usurperait bientôt la considération due seulement aux adorateurs sincères de l'Humanité. Entre elle et la famille , il faudra môme développer l'entremise normale résultée des senti-

ments ualurels, aujourd'hui vagues el impuissants, qui nous rattachent spécialement à la Patrie proprement dite. L'impossibilité de bien cultiver ces affections intermédiaires ailleurs que dans des associations assez restreintes , fournira toujours le meilleur motif de la réduction, précédemment expliquée, de grands États actuels à de simples cités convenablement escortées.

La Femme. Le culte privé me semble , mon père , siiième devoir être composé , comme l'existence correspon- EKTRET,E!>i dante,de deux parties bien distinctes, Tune per-

Culte privé.

sonnelle , l'autre domestique , dont la séparation me parait indispensable à son explication.

Le Prêtre. Cette division naturelle, que je n'avais pas dû mêler h la principale décomposition du culte , détermine, en effet, ma fille , le plan de notre entretien actuel. Deux grandes institutions sociolatriquns, l'une relative aux vrais anges gardiens, l'autre aux neuf sacrements sociaux, vont y caractériser respectivement, d'abord le culte personnel, puis le culte domestique. Les motifs qui font dépendre celui-ci de celui-là sont, à de moindres degrés , essentiellement semblables à ceux qui représentent l'ensemble du culte privé comme Tunique base solide du culte public. Plus intime qu'aucun autre , le culte personnel peut seul développer assez des habitudes

décisives d'une sincère adoration, sans lesquelles nos cérémonies domestiques, et à pins forte raison, nos solennités publiques , manqueraient d'efficacité morale. La sociolatrîe institue ainsi, pour chaque cœur, une progression naturelle, où les effusions individuelles préparent dignement les célébrations collectives, par l'entremise normale des consécrations domestiques.

La Femme. Puisque le culte intime devient ainsi la première base de toutes nos pratiques sacrées, je vous prie, mon père , de m'en expliquer directement ta vraie nature.

Le Prêtre. Elle consiste , ma fille dans l'adoration journalière des meilleures personnifications que nous puissions assigner à l'Humanité , d'après l'ensemble de nos relations privées.

Toute l'existence de PÊtre-Suprême étant fondée sur l'amour , qui seul réunit volontairement ses éléments séparabies , le sexe affectif constHue naturellement son représentant le plus parfait, en même temps que son principal ministre. Jamais l'art ne pourra figurer dignement F Humanité autrement que sous la forme féminine. Mais la providence morale de notre déesse ne s'exerce pas seulement par l'action collective de votre sexe sur le mien. Cet office fondamental résulte surtout dfc Fiirfluence personnelle que chaque dfgne femme développe sans

cesse au sein de sa propre famille. Du sanctuaire domestique émane continuellement cette sainte impulsion qui peut seule nous préserver de la corruption morale à laquelle nous dispose toujours l'existence pratique ou théorique. Sans de telles racines privées , l'action collective de la femme sur l'homme ne comporterait d'ailleurs aucune efficacité permanente. C'est aussi dans la fanrille que s'accomplit une suffisante appréciation du sexe affectif, dont chacun ne peut réellement connaître que les types avec lesquels il vit intimement .

Voilà comment, dans l'état normal , chaque homme trouve autour de lui de véritables anges gardiens , à la fois ministres et représentants du Grand-Être. Leur secrète adoration , consolidant et développant leur influence continue, tend directement à nous rendre toujours meilleurs et plus heureux, en faisant graduellement prévaloir l'altruisme sur l'égoïsme, d'après l'expansion de l'un et la compression de l'autre. Notre juste gratitude pour les bienfaits déjà reçus devient ainsi la source naturelle de nouveaux progrès. L'heureuse ambiguïté du mot patron caractérise assez cette double efficacité du culte intime, où chaque ange doit être également invoqué comme protecteur et comme modèle.

La Femme. Ce premier aperçu me laisse, mon père, trop (Tindécision sur la nature du type person-

nel, qui me semblerait pouvoir également émaner de chacune des grandes relations domestiques.

Le Prêtre. Il faut, en effet, ma fille, combiner diguement trois d'entre elles pour que le culte angélique comporte une pleine efficacité. Cette multiplicité se trouve dogmativement indiquée par celle de nos instincts sympathiques,** chacun desquels correspond spécialement Tune des principales influences féminimes. La mère, l'épouse, et la fille doivent, dans notre culte , comme dans l'existence qu'il idéalise , développer en nous respectivement la vénération, l'attachement, et la bonté. Quant à la sœur, son impulsion propre reste trop peu distincte, et peut successivement se rattacher à chacun des trois types essentiels. Leur ensemble nous représente les trois modes naturels de la continuité humaine, envers le passé, le présent, et l'avenir; comme aussi les trois degrés de la solidarité qui nous lie aux supérieurs, aux égaux, et aux inférieurs. Mais leur harmonie spontanée ne peut être assez maintenue que d'après leur subordination naturelle, qui doit faire habituellement prévaloir l'ange maternel, sans que sa douce présidence altère jamais les deux autres impulsions

Pour la principale destination de ce culte intime, qui se rapporte ordinairement à l'âge mûr de chaque adorateur, l'un des trois types féminins est le plus souvent devenu subjectif, tandis qu'un autre reste

encore objectif. Ce mélange normal augmente l'efficacité de tels hommages, où la force et la netteté des images se trouvent ainsi combinées davantage avec la consistance et la pureté des sentiments.

La Femme. Quoique cette explication me semble très-satisfaisante, j'y sens, mon père , une grande lacune envers mon propre sexe , dont les besoins moraux m'y paraissent négligés. Notre tendresse spéciale ne saurait pourtant nous dispenser d'une telle culture habituelle.

Le Prêtre. La pluralité des types angéliques fournit aisément, ma fille, la solution normale de cette grave difficulté , qui serait autrement insurmontable. En effet , l'ange principal doit seul être commun aux deux sexes, dont chacun doit emprunter à l'autre les deux anges complémentaires. Car la mère a pour tous deux une égale prépondérance, non-seulement comme source essentielle de notre existence, même physique, mais surtout d'après sa présidence normale envers l'ensemble de notre éducation. A cette commune adoration , votre sexe joint le culte de l'époux et du fils, d'après les motifs ci-dessus indiqués pour le mien quant à l'épouse et la fille. Ce seul contraste suffit pour correspondre aux besoins respectifs, qui demandent un patronage propre à développer spécialement, d'une part l'énergie, de l'autre la tendresse.

La Femme. Malgré l'attrait que m'inspire déjà cette

sainte institution, j'y trouve encore, mon père, deux imperfections générales, soit comme n'utilisant pas toutes les relations privées, soit comme n'ayant point assez prévu l'insuffisance trop fréquente des types naturels.

Le Prêtre. Ce double embarras se dissipe, ma fille, en ayant égard aux divers types accessoires qui se rattachent spontanément à chacun do nos trois types principaux, d'après la conformité des sentiments et la similitude des liens. Autour de la mère se groupent naturellement d'abord le père, et quelquefois la sœur, puis le maître et le protecteur, outre les relations analogues qui peuvent se multiplier beaucoup dans la famille et surtout au dehors. En étendant la même appréciation aux deux autres types, on institue une suite d'adorations, de moins en moins intimes, mais de plus en plus générales, d'où résuite une transition presque insensible du culte privé au culte public Ce développement normal permet aussi de combler, autant que possible, les lacunes exceptionnelles „ en remplaçant, au besoin, l'un des types essentiels par son meilleur adjoint. On peut ainsi renouveler subjectivement les familles mal corn* posées.

La Femme. D'après cet éclaircissement complémentaire, il ne me reste , mon père, qu'à vous demander des explications plus précises sur l'institution géné-

raie des prières qui correspondent à ce culte fonda-

mental.

Le Prêtre. 11 exige, ma fille, trois prières quotidiennes : au lever, à l'approche du sommeil, et au milieu des occupations pratiques ou théoriques. La première, plus étendue et plus efficace que les deux autres, fait commencer chaque journée humaine par une digne invocation angélique, seule capable de nous disposer habituellement au bon emploi de nos forces quelconques. Dans la dernière , on exprime la gratitude due à cette protection quotidienne , de manière à prolonger son efficacité pendant le sommeil. t;elle du milieu doit nous dégager momentanément des impulsions théoriques et pratiques , pour y faire mieux pénétrer l'influence affective dont elles tendent toujours à nous écarter.

Une telle destination indique aussitôt les époques respectives des tross prières positivistes, et même leurs modes d'accomplissement. La première aura lieu , avant toute occupation , à. l'autel domestique institué d'après nos meilleurs souvenirs, et dans l'attitudede la vénération. Nais la dernière doit s'accomplir au lit et se prolonger, autant que possible, jusqu'à l'invasion du sommeil , a&u de mieux assurer le calme cérébral , quand nous sommes le moins garantis contre les tendances vicieuse* Quoique l'heure de la prière moyenne ne puisse pas être autantdé*

terminée, puisqu'elle doit varier suivant les convenances individuelles , il importe que chacun lui procure, à sa manière, une rigoureuse fixité, qui facilitera les dispositions qu'elle exige.

La durée respective de nos trois prières quotidiennes est pareillement indiquée par leur propre destination. Il convient, en général, que celle du matin dure deux fois plus, et celle du milieu deux fois moins, que celle du soir. Quand le culte intime est pleinement développé, la principale prière absorbe spontanément toute la première heure de chaque journée. Cela tient surtout à la décomposition de sa phase initiale en deux parties de même durée que sa phase finale; en faisant précéder la commémoration commune à tous les jours de la semaine par celle qui devient propre à chacun d'eux. De là résulte la division usuelle de la prière du matin en trois temps égaux, où pré valent respectivement, d'abord les images, puis les signes, et enfin les sentiments. Les deux autres prières ne comportent point la même proportion entre la commomération et l'effusion. Tandis que celle-ci dure, en tout , deux fois moins que celle-là le matin , le rapport devient inverse le soir, et l'égalité distingue le milieu. Vous expliquerez aisément ces diversités secondaires. Mais je vous invite à remarquer que, d'api As l'ensemble de ces indications, la durée totale de notre culte quotidien s'élève seulement à deux

heures, même chez ceux qui sont conduits à repro duire pendant la nuit la prière propre au milieu du jour.

Chaque positiviste consacrera donc à son intime amélioration journalière moins de temps que n'eu absorbent maintenant les lectures vicieuses et les diversions inutiles ou funestes. Là seulement s'accomplit l'essor décisif de la vie subjective, d'après notre identification croissante avec l'être adoré, dont l'image graduellement épurée devient plus vive et plus nette à chaque nouvelle année du cuite. Par ces pratiques secrètes, chacun se prépare à subir dignement l'excitation sympathique qui résultera de la publicité propre à nos autres rites sacrés. Un tel ensemble d'aptitudes morales permettra, j'espère, à nos règles sociola triques de surmonter, chez l'élite des deux sexes , la présente grossièreté des mœurs occidentales. Les âmes vulgaires et incultes regardent encore comme perdu tout le temps que ne remplit pas le travail matériel. Dans les classes cultivées, on reconnaît déjà la valeur propre à l'exercice purement intellectuel. Mais, depuis la fin du moyen âge, l'homme a partout oublié le prix direct et supérieur de la culture morale proprement dite. Il rougirait presque d'y consacrer autant de temps que lui en accordait journellement le grand Alfred, sans altérer aucunement son admirable activé

Pour compléter celte théorie spéciale des prières quotidiennes, je dois vous y signaler l'inégale participation des ornements, toujours accessoires, empruntés sagement au trésor esthétique de l'humanité. Ils sont naturellement plus propres à seconder l'effusion que la commémoration. Dès lors, leur assistance convient davantage au soir qu'au matin. Mais elle est surtout destinée à nous dispenser de la spontanéité dont nous sommes ordinairement détournés envers la prière moyenne, où l'effusion finale peut s'accomplir presque entièrement d'après un heureux choix de passages poétiques. Quand le chant et le dessin seront partout devenus aussi familiers que la parole et l'écriture, cette participation extérieure suffira davantage a nos besoins intérieurs, pendant ces langueurs trop fréquentes de nos meilleures émolions.

Lu Fannie. Ayant assez compris notre culte personnel, je m'efforce, mon père, de pressentir en quoi doit consister le culte domestique proprement dit. Mais je ne puis encore m'en former spontanément une idée satisfaisante. Je vois bien que, comme le culte intime, il peut instituer une adoration assidue envers ïes types communs à toute la famille. De même, il peut reproduire, pour cette association élémentaire, les invocations collectives que le culte public adresse directement à l'Humanité. Ces deux

ordres de pratiques religieuses, sous le sacerdoce spontané du chef de famille, comportent, sans doute, une haute efficacité morale. Néanmoins, cela ne suffit point pour imprimer à notre culte domestique un caractère vraiment distinct, qui ne le confonde avec aucun de ceux dont il doit constituer l'intermédiaire. Le Prêtre. L'institution des sacrements sociaux

remplit, ma fille, cette condition nécessaire. C'est par là que le culte domestique se distingue profondément des deux autres, tout en leur procurant une transition naturelle. Elle consiste à consacrer toutes les phases successives de l'existence privée en liant chacune d'elles à la vie publique. De là résultent nos neuf sacrements sociaux : la présentation, Y initiation, Y admission, la destination, le mariage, la maturité, \& retraite, la transformation, et enfin Y incorporation. Leur invariable succession constitue une suite de préparations d'après lesquelles, pendant l'ensemble de sa vie objective, chaque digne serviteur de l'Humanité tend graduellement vers l'éternité subjective qui doit finalement l'ériger en organe propre de la déesse.

La Femme. Quoique les limites normales de ce catéchisme vous interdisent, mon père, une explication vraiment complète de tous nos sacrements, j'espère que vous pourrez ici caractériser assez chacun d'eux.

i9£l CATÉCHISME POSITIVISTE.

Le Prêtre. Par le premier, ma fille, la religion finale consacre systématiquement chaque naissance , comme le firent spontanément toutes les religions préliminaires. La mère et le père du nouveau rejeton de l'Humanité viennent le présenter au sacerdoce, qui reçoit leur engagement solennel de le préparer convenablement au service de la déesse. Cette garantie naturelle se trouve complétée par une double institution, dont le positivisme s'honore d'avoir emprunté le germe au catholicisme, en le développant sous l'inspiration sociale. Un couple artificiel, au choix des parents, mais avec l'approbation du sacerdoce, procure librement au futur serviteur du Grand- Être une uouvellc protection, surtout spirituelle, et au besoin temporelle, à laquelle se joignent tous les témoins spéciaux. Il reçoit aussi de ses deux familles, deux patrons particuliers, l'un théorique , l'autre pratique, qu'il complétera, lors de son émancipation, en s'imposant lui-môme un troisième prénom, pareillement émané des représentants sacrés de l'Humanité.

Dans la civilisation ancienne , ce premier sacrement était souvent refusé, surtout aux êtres jugés incapables de l'activité destructive qui prévalait alors. Mais, la sociabilité moderne utilisant de plus en plus toutes les natures, la présentation sera presque toujours acceptée par le sacerdoce, sauf des cas

trop exceptionnels pour qu'on doive les prévoir.

Le second sacrement est qualifié d'initiation, comme marquant le premier essor de la vie publique, quand l'enfant passe, à quatorze ans, de l'éducation spontanée, que dirigeait sa mère, à l'éducation systématique émanée du sacerdoce. Jusqu'alors les conseils du prêtre s'adressaient seulement aux parents naturels et artificiels, pour leur rappeler leurs devoirs essentiels pendant la première enfance. Mais ici le nouvel être reçoit directement des avis religieux, destinés surtout à prémunir son cœur contre les vicieuses réactions trop souvent inhérentes à la culture théorique qu'il va subir. Ce second sacrement est susceptible d'ajournement, et quelquefois de refus, quoique très- rarement, si l'éducation domestique n'a point assez réussi.

Sept ans après, le jeune adepte , d'abord présenté, puis initié , obtient , d'après l'ensemble de ses préparations, le sacrement de Yadmission, qui l'autorise a servir librement l'Humanité, dont jusqu'alors il reçut tout sans lui rendre rien. Toutes les législations temporelles ont reconnu la nécessité d'ajour ner, et même de refuser, une telle émancipation aux êtres qu'une organisation trop imparfaite , mal rectifiée par l'éducation, condamne à une éternelle enfance. Une appréciation plus exacte conduira davantage le sacerdoce à des sévérités analogues, dont les

résultats directs se borneront toujours au domaine spirituel.

Ce troisième sacrement érige l'enfant en serviteur , mais sans pouvoir encore spécifier sa propre carrière , souvent différente de celle qu'on lui supposa pendant l'apprentissage pratique qui dut coexister avec son éducation théorique. Il peut seul décider convenablement, à cet égard, d'après des essais librement tentés et suffisamment prolongés. De là résulte l'institution d'un quatrième sacrement social qui vient , à vingt-huit ans , sauf demande ou prescription d'ajournement, consacrer la destination ainsi choisie. Le culte ancien n'en offrait l'ébauche qu'envers les plus hautes fonctions, par l'ordination des prêtres et le sacre des rois. Mais la religion positive doit toujours instituer socialement toutes les professions utiles , sans distinction de publiques ou privées. Les moindres serviteurs du Grand- Être viendront, dans son temple , recevoir solennellement de son sacerdoce la consécration initiale de leurs coopérations quelconques. C'est le seul sacrement susceptible d'un vrai renouvellement, toujours exceptionnel.

La Femme. Je comprends , mon père , celte série des consécrations antérieures au mariage , qui sera suivi de nos quatre autres sacrements. Quant à ce sacrement principal, qui seul complète l'ensemble des

préparations humaines , je connais déjà la doctrine essentielle du positivisme. Surtout je suis profondément touchée de la grande institution du veuvage éternel, depuis longtemps attendue par tous les cœurs vraiment féminins. Outre son importance domestique , et même chique , elle peut seule développer assez la vie subjective pour élever nos âmes jusqu'à la représentation familière du Grand-Être, d'après une digne personnification Toutes ces précieuses notions m'étaient presque devenues propres avant que je fusse votre catéchumène. Je sais d'ailleurs que vous y reviendrez , sous un autre aspect , en expliquant le régime. Nous pouvons donc commencer la dernière série de nos consécrations.

Ijt Prêtre. Toutefois, ma tille, il faut d'abord fixer l'âge normal du principal sacrement social. Puisque le mariage doit suivre, et non précéder, la destination spéciale , l'homme n'y peut être admis religieusement avant d'avoir accompli sa vingthuitième année. Le sacerdoce conseillera même au gouvernement d'étendre jusqu'à trente ans le véto légal du chef de famille, afin de mieux prévenir to«te précipitation envers le plus important de tous nos actes privés. Quant aux femmes, le sacrement de la destination coïncide nécessairement avec celui de l'admission , d'après l'heureuse uniformité de leur vocation toujours connue. Elles sont donc aptes au

mariage dès 1 âge de vingt et un ans, ce qui d'ailleurs garantit mieux l'harmonie conjugale. Ces limites inférieures ne peuvent s'abaisser, chez l'un et l'autre sexe, que pour des motifs très-exceptionnels, mûrement appréciés par le sacerdoce , sous sa responsabilité morale. Mais il ne faut fixer, en général, aucunes limites supérieures, quoique les femmes doivent presque toujours se marier avant vingt-huit ans et les hommes avant trente cinq , quand la vie conjugale sera dignement instituée.

La Femme. Le premier des sacrements qui suivent le mariage me semble , mon père , suffisamment expliqué par sa seule définition. Vous m'aviez déjà fait remarquer la coïncidence ordinaire du plein développement organique de l'homme avec son entière préparation sociale, vers l'âge de quarante-deux ans. Je ne pense ici qu'à votre sexe, puisque le sacre* ment de la maturité lui appartient exclusivement. La vocation féminine est à la fois trop uniforme et trop fixe pour comporter aucune des deux consécrations entre lesquelles se trouve compris le mariage.

Le Prêtre. Quoique vous ayez, ma fille, saisi spontanément la vraie nature de notre sixième sacrement, vous ne pourriez assez apprécier ainsi sa propre importance. Pendant les vingt et une années qui le séparent du septième , l'homme développe sa seconde vie objective, seule décisive envers son im-

SECONDE PÀIU1E.

mortalité subjective. Jusque-là, notre existence , essentiellement préparatoire , avait naturellement suscité des déviations quelquefois graves, mais toujours réparables. Dès lors, au contai re, nos nouvelles fautes ne comportent presque jamais une suffisante compensation , soit extérieure , ou même intérieure. Il importe donc d'imposer solennellement au serviteur de l'Humanité l'inflexible responsabilité qui va commencer pour lui, en ayant spécialement égard à sa fonction propre , devenue pleinement appré • ciable.

La Femme. Envers le sacrement suivant , je ne vois, mon père, d'autre destination que de marquer . la terminaison normale de la grande phase d'activité complète et directe ouverte par la sixième consécration.

Le Prêtre. Le sacrement de la retraite devient, au contraire, ma fille, l'un des plus augustes et des mieux caractérisés, quand on considère le dernier office fondamental que remplit alors chaque vrai serviteur de l'Humanité. Dans Tordre positif, un fonctionnaire quelconque , surtout temporel , désigne toujours son successeur, sous la sanction de son supérieur, et sauf les cas exceptionnels d'indignité ou d'incapacité, .comme je vous l'expliquerai bientôt. Vous sentez déjà que c'est le seul moyen de régulariser assez la continuité humaine. En venant , à soixante-

trois ans, librement abdiquer une activité épuisée , pour développer désormais sa juste influence consultative , le citoyen exerce solennellement ce dernier acte de haute autorité , dès lors publiquement soumis au contrôle sacerdotal et populaire, qui pourra conduire à le modifier dignement. Chez les riches , cette transmission d'office se complète naturellement , d'après les mêmes règles, par celle de la portion du capital humain qui sert d'instrument au fonctionnaire, quand il a prélevé ses provisions personnelles.

La Femme. Maintenant, mon père, je conçois toute la portée sociale de notre septième sacrement , où je ne voyais d'abord qu'une sorte de fête domestique.

Quant au suivant, la vraie religion m'est asset familière déjà pour que je comprenne spontanément on quoi il consiste. Il doit remplacer l'horrible céré monie où le catholicisme, livré sans contrôle à son caractère antisocial , arrachait ouvertement le mourant à toutes les affections humaines , pour le transporter isolément au céleste tribunal. Dans notre transformation , le sacerdoce , mêlant les regrets de la société aux larmes de la famille , apprécie dignement l'ensemble de l'existence qui s'achève. Après avoir obtenu les réparations possibles , il fait le plus souvent espérer l'incorporation subjective , mais sans com-

promettre jamais mi jugement qui n'est pas encore mûr.

Le Prêtre. Puisque vous avez, ma fille » convenablement caractérisé le dernier sacrement objectif, je dois vous expliquer maintenant la consécration finale.

Sept ans après la mort, quand toutes les passions perturbatrices sont assez éteintes, sans que les meilleurs documents spéciaux soient déjà perdus, un jugement solennel , dont la sociocratie emprunte le germe à la théocratie , vient irrévocablement fixer le sort de chacun. Le sacerdoce ayant prononcé V incorporation, il préside au pompeux transport des restes sanctifiés, qui, jusqu'alors déposés au champ civique, viennent occuper leur place éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de l'Humanité. Chaque tombe s'y trouve ornée d'une simple inscription, d'un buste, ou d'une statue, suivant le degré de la glorification obtenue.

Quant aux cas exceptionnels d'indignité caractérisée , la flétrissure se manifeste en transportant convenablement le funeste fardeau au désert des réprouvés, parmi les suppliciés, les suicides, et les duellistes.

La Femme. Cette suffisante indication des neuf sacrements sociaux me laisse, mon père, un regret général envers mon sexe , qui ne m'y semble pas

assez apprécié. Toutefois, je ne réclame nullement conlre notre exclusion naturelle de trois de ces consécrations, puisqu'elle est fondée sur les motifs les plus honorables pour les femmes, dont la vie moins troublée n'exige pas autant de soins religieux. Mais je ne saurais concevoir que le paradis subjectif n'admit point celles que notre religion proclame les plus aptes à le mériter. Pourtant, je ne vols pas comment nous participerions, en général, à Y incorporation personnelle, qui ne me semble pouvoir résulter que d'une vie publique justement interdite à mon sexe, sauf des cas très-exceptionnels.

Le Prêtre. Yous comblerez , ma fille, cette grave lacune, en considérant que l'incorporation masculine doit embrasser aussi tous les dignes auxiliaires de cbaque vrai serviteur de l'Humanité, sans même excepter nos adjoints animaux.

Le principal office des femmes consistant à former et perfectionner des hommes, il serait autant absurde qu'injuste de glorifier un bon citoyen, si l'on négligeait d'honorer la mère, l'épouse, etc., auxquelles son succès fut surtout dû. Auteur, et quelquefois au dedans, de chaque tombe sacrée, le sacerdoce devra donc réunir, au nom du Grand-Être, toutes les personnalités qui concoururent dignement aux services qu'elle récompense. Quoique votre sexe , mieux organisé que le mien , goûte davantage la pure félicité

que procure aussitôt l'essor et l'exercice des bons sentiments, il ne doit jamais renoncer aux justes éloges, ni surtout à l'immortalité subjective qu'il apprécie si bien.

La Femme. D'après cette explication complémentaire, il ne me reste, mon père, qu'à vous demander en quoi consiste l'obligation personnelle de recevoir nos divers sacrements.

Le Prêtre. Ils doivent, ma fille, toujours rester légalement facultatifs, sans jamais imposer au delà d'un simple devoir moral , démontré dans l'éducation , et sanctionné par l'opinion.

Pour mieux conserver ce caractère purement spirituel , principale condition de leur efficacité , nos consécrations doivent même être accompagnées d'institutions parallèles , établies et maintenues par le pouvoir temporel, comme seules exigibles en chaque cas. Son appréciation , plus grossière et moins sévère^ dispensera des rites sacrés les natures qu'ils pourraient effrayer, et dont les services sociaux ne doivent pas cependant rester perdus ou compromis.

Il ne faut point , par exemple , regarder comme anarchique, malgré son origine révolutionnaire, l'institution du mariage civil , comme préambule nécessaire du mariage religieux , dont il peut légalement dispenser. L'usage opposé résultait d'une usurpation catholique, que le positivisme n'imitera jamais. Ceux

204 CATÉCHISMC POSITIVISTE.

qui répugnent à la loi du veuvage, sans laquelle pourtant aucun mariage positiviste ne doit s'accomplir, ont besoin de contracter une union civile qui les préserve du vice et garantisse l'état légal de leur enfants. Il en est de môme, à de moindres degrés, envers la plupart des autres sacrements sociaux , surtout l'admission et la destination. Le sacerdoce devrait, au besoin, solliciter, auprès du gouvernement , l'institution des règles légales destinées à tempérer la juste sévérité de nos prescriptions religieuses, dont l'observance toujours libre ne sera jamais récompensée que par la conscience et l'opinion.

septième La Femme. En abordant l'élude directe de notre ENTRETIEN, culte public, je dois vous soumettre, mon père, la — réponse que j'ai déjà faite spontanément à des cricuite pabiif tiques, superficielles mais sincères , dirigées contre l'ensemble de cette solennelle adoration. On dit que chaque positiviste se glorifie lui-même quand il honore un être nécessairement composé de ses propres adorateurs. Ce reproche ne peut aucunement concerner notre culte pmé : il se rapporte uniquement à l'adoration directe de l'Humanité, surtout par des hommages collectifs. Mais nous pouvons le repousser aisément d'après la vraie notion du Grand-Être, dont la composition est principalement subjective. Ceux qui lui témoignent leur gratitude ne sont nullement

assurés, en général , de s'y trouver enfin Incorporés. Us ont seulement l'espoir d'une telle récompense , parce qu'ils comptent la mériter, d'après une digne carrière, toujours appréciée par leurs successeurs.

Le Prêtre. Cette rectification est pleinement conforme, ma fille, au véritable esprit de notre culte public , où le présent glorifie le passé pour mieux préparer l'avenir, en s'effaçant spontanément entre ces deux immensités. Loin d'exalter notre orgueil , ces effasions solennelles tendent sans cesse à nous inspirer une sincère humilité. Car elles nous font profondément sentir combien, malgré nos meilleurs efforts collectifs, nous sommes incapables de jamais rendre au Grand-Être plus qu'une minime partie de ce que nous en avons reçu.

La Femme. Avant de m 'expliquer l'ensemble de cette adoration publique, je vous prie, mou père, de caractériser asseoies temples où elle doit s'accomplir. Quant au sacerdoce qui la dirige, je sens que sa constitution essentielle sera suffisamment indiquée dans l'exposition du régime.

Le Prêtre. Nos temples, ma fille, ne sauraient maintenant être pleinement appréciables. Gar, l'architecture étant le plus technique et le moins esthétique de tous les beaux-arts, chaque synthèse nouvelle y pénètre plus tardivement que dans aucun autre. Il faudra que notre religion soit non-seulement très-

206 CATÉCHISME IHJSITIUSTE.

développée , mais aussi beaucoup répandue , avant que les besoins publics puissent signaler la vraie nature des édifices qui lui conviennent. Nous devrons donc employer provisoirement les anciens temples» à mesure de leur désuétude; quoique ce préambule nécessaire doive moins durer pour nous qu'envers le catholicisme, réduit, pendant plusieurs siècles, aux constructions polythéistes.

La seule indication générale qui puisse maintenant être proclamée à cet égard, concerne la situation et la direction, déjà déterminées par la nature du culte positif. Puisque l'Humanité se compose essentiellement des morts dignes de survivre, ses temples doi- . vent se placer au milieu des tombes d'élite. D'une autre part, le principal attribut de la religion positive consiste dans son universalité nécessaire. Il faut donc que, sur toutes les parties de la planète humaine, les temples du Grand-Être soient dirigés vers la métropole générale, que l'ensemble du passé fixe, pour longtemps , à Paris. Le positivisme utilise ainsi l'heureuse ébauche de l'islamisme envers une précieuse institution, qui, par la commune attitude de tous les vrais croyants, fait mieux ressortir la touchante solidarité de leurs libres hommages.

Voilà tout ce que je dois vous indiquer envers nos édifices sacrés. Quant à leur distribution intérieure, il n'y faut maintenant remarquer que le besoin d'y

SECONDE PARTJE. 207

réserver le principal sanctuaire pour des femmes convenablement choisies; afin que les prêtres de lMuraanité s'y trouvent toujours entourés de ses meilleurs représentants.

La Femme. Cette dernière indication me conduit, mon père, à compléter ma question précédente, en

vous demandant quels seront les symboles de notre déesse. Leur détermination se rapportant à la peinture et à la sculpture, elle doit devenir mieux appréciable déjà que celle des temples, d'après la marche plus rapide des deux premiers arts de la forme comparés au troisième.

Le Prêtre. En effet, ma fille, la nature du Grand- Être ne laisse maintenant aucune indécision sur sa représentation plastique. Figurée ou sculptée, notre déesse aura toujours pour symbole une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras. La prééminence religieuse du sexe affectif doit caractériser un tel emblème, où le sexe actif doit rester placé sous sa sainte tutelle. Quoique des groupes plus composés pussent rendre la représentation plus complète, elle n'y serait point assez synthétique pour devenir vraiment usuelle.

Des deux modes propres à cette symbolisation normale, la sculpture convient à l'image fixe placée dans chaque temple, au milieu des fenimes d'élite, et derrière la tribune sacrée. Mais la peinture doit

prévaloir envers les bannières mobiles destinées à guider nos marches solennelles. Tandis que leur face

blanche contiendra la sainte image, la formule sacrée du positivisme remplira la face verte, tournée vers la procession.

La Femme. Pour terminer mes demandes préliminaires, je vous prie, mon père, de m' expliquer le signe usuel qui pourrait assez représenter cette formule caractéristique.

Le Prêtre. Il résulte, ma fille, de la théorie cérébrale, comme j'eus soin de vous le faire pressentir en achevant l'étude du dogme. On peut réciter notre formule fondamentale en posant la main successivement sur les trois principaux organes de l'amour, de l'ordre , et du progrès. Les deux premiers sont contigus, et le dernier n'en est séparé que par celui d> la vénération, ciment naturel d'un tel ensemble ; on sorte que le geste pourrait devenir continu. Quand l'habitude se trouve assez établie, on supprime bientôt la récitation, pouf se borner à l'expression mimique. Enfin, comme les rangs des orgaues cérébraux caractérisent pleinement leurs fonctions, le signe devient, au besoin, réductible à la simple succession des numéros correspondants du tableau cérébral C'est ainsi que, sans aucune institution arbitraire, le positivisme se trouve déjà pourvu de marques usuelles plus expressives que

tç S

Page 1