PROPRIÉTÉ
DOCTRIiXE CHRETIENNE.
Bfuricmc partie.
{Gr. Cat. l'-^^ q.)
Explication. Nous devons croire tout ce que Dieu nous a révélé; c'est ce qui nous a été enseigné dans la première partie de notre catéchisme; toutefois, pour parvenir' au salut éternel, il ne suifit pas de croire ; nous (levons encore observer les commandements de Bien et de rEglise. C'est-à-dire, toute la loi ; en effet, on n'est Chrétien que de nom, quand on croit sans vivre conformément à sa croyance, je veux dire, sans accomplir la loi de Dieu; hors de cet accomplissement il n'y a pas de salut, car le salut n'a été promis qu'à ceux qui font la volonté de Dieu, selon ces paroles de Jésus-Christ: « Ceux qui me disent: Seigneur! Seigneur! n'entreront pas tous dans le royaume des cieux; mais celui-là seulement y entrera, qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » {S.Matth.l,1\.) La foi sans la pratique des commandements, est comme une lampe sans huile.
L'observation des commandements est indispensable au salut.
Un jour un jeune homme s'approcha du divin Sauveur, ot lui dit: « Bon maître, quel bien faut-il que je fasse pour
CATÉC. PRATIQUE. T. U. l
DES COMM.\M)EMr..MS.
acquérir la vie éternelle? » Jésus lui répondit: « Pourquoi ni'appelez-vous bon? Il n'y a quo Dieu seul qui soit bon. Si vous voulez entrer dans la vie éternelle, gardez les commandements. i> [Malth. 19, IG.)
L' unique chemin da ciel.
« Pour les riches comme pour les pauvres, » dit un docteur chrétien, « il n'y a d'autre chemin pour arriver au ciel que celui de robservaliun des commandements de Dieu. Si vous croyez y arriver par quelqu'autre chemin, et si, pour cette raison, vous continuez à vous endormir paisiblement dans les liens honteux du péché, vous vous trompez grossièrement; semblable à Jacob, vous voyez en songe l'échelle qui conduit au ciel, et vous restez étendu avec lui sur une pierre, ^''oubliez jamais cette grave parole du Seigneur: « Voulezvous entrer dans la vie éternelle, gardez mes commandements. » Alors les portes du ci«l vous seront ouvertes, et les anges du Seigneur, lorsque vous quitterez la terre, viendront à votre riMicontre avec des palmes éternelles. » (Munch.)
Comparaison.
Aussi longtemps qu'un ruisseau coule dans le lit qui lui a été creusé par la nature, l'eau est claire et limpide, au point qu'on peut voir jusqu'au fond ; mais si l'eau sort de son lit, elle se mêle bientôt à la terre, devient trouble, impure et n'est plus potable, il en est de même de l'âme et de son état spirituel; aussi longtemps que l'iumime marche dans le chemin qui lui a été tracé par les commandements de Dieu, comme dans le lit d'un ruisseau, il reste pur et exempt de tout péché; mais s'il se mêle aux affaires du monde, son âme se souille, perd sa beauté intérieure et devient sans prix aux yeux de celui qui la créée. (Louis de Grenade.)
{Gr. Cat. 2«-3« g.) Explication. Qu'on ne dise pas qu'il nous est impossible d'observer les commandements de Dieu; il est certain que Dieu ne nous impose pas un fardeau insupportable, lui qui ne nous éprouve pas au-delà de 7ios forces.
D;:S CÜMMA.NÜhMtNTS. 3
N'a-t-il pas dit lui-même: « Mon joug est doux et mon fardeau est léger? » {S. Matth. H, 30.) Dans l'ancien Testament déjà, voici ce que Dieu disait au peuple d'Israël: {Dent. 30, M.) « Le commandement que je vous prescris aujourd'hui, n'est ni au-dessus devons, ni loin de vous. Il n'est point dans le ciel, pour vous donner lieu de dire que vous ne pourriez y atteindre. Il n'est point au-delà de la mer, pour que vous ne vous excusiez pas en disant: qui de nous passera la mer? Mais il est près de vous, dans votre bouche et dans votre cœur; il est approprié à vos forces soutenues par ma grâce. »Nous sommes donc en état d'observer les commandements de Dieu:
1) Parce que c'est un Dieu sage, bon et juste qui nous les a donnés. En effet, serait-ce bien conforme Si&i\ sagesse et à sa bonté, de nous avoir donné des commandemenls que personne ne pourrait observer? Puis, avec quelle sévérité Dieu ne punit-il pas celui qui transgresse ses commandements! Or ce serait manifestement contraire à h justice de Dieu, si l'homme n'était pas en état de garder les commandements divins. Voilà pouiquoi S' Augustin dit: « nous condamnons le blasphème de ceux (jui disent que Dieu ordonne quehjue chose d'impossible, et que personne ne peut observer ses commandements. iSymb. ad Damas.) Le saint concile de Trente confirme également ces paroles de S' Augustin. {Sess. 6. Cap. 11.)
i2) Parce que Dieu a promis sa grâce à tous ceux qui la lui demandent; or, avec la grâce de Dieu « ses commandements ne sont pas difficiles, » (i. Jean. 5, 3.) et « nous pouvons tout en celui que nous fortifie. » « Dieu n'ordonne rien d'impossible, » dit encore S^ Augustin, (Lib. denat. etgrat. cap. 44.) « s'il vous ordonne quel- (|ue chose, il vous engage à faire ce que vous pouvez, et à le prier pour ce que vous ne pouvez pas; alors iL
VOUS aide afin que vous puissiez le faire. « (Comparez leConc. de Trente, Sess. G. cap. 11.)
3") Parce que les Saints, bien qu'ils fussent des hommes comme nous, les observaient toujours fidèlement. Depuis la eréation du monde jusqu'à ce jour il n'y a pas eu d'époque sans qu'une foule de personnes n'aient marché dans la voie des commandements de Dieu. Des riches, des pauvres, des nohles, des roturiers, des princes et des souverains y ont marché. Pourquoi ne pourrions-nous pas garder également ces commandements? Eux aussi étaient de chair comme nous, d'une complexion délicate comme nous; (pielques-uns étaient même plus faihles que nous; pourquoi ne pourrionsnous pas suivre leur exemple?
Les fidèles observateurs des commandements divins dans Vancien
Testament.
Dans l'ancien Teslanionl nous trouvons une foule d'hommes pieux qui gardèrent fidèlement les commandements de Dieu. « Souvenez-vous » disait, sur son lit de mort, Matathias à son fils, « souvenez-vous des œuvres qu'ont faites vos ancêtres, chacun dans leur temps: Abraham n'a-t-il pas été trouvé fidèle dans la tentation? Joseph a gardé les commandements de Dieu pendant le temps de son affliction, et il est devenu le maître de toute l'Egypte. Phinées, notre père, brûlait de zèle pour la gloire de Dieu./oswé accomplissait la parole du Seigneur, David, par sa douceur s'est acquis pour jamais le trône du royaume éternel. — Ainsi considérez tout ce qui s'est passé de race en race. » — Il est également écrit de Zacharie et d'Elisabeth: « Ils marchaient dans tous les commandements et toutes les ordonnances du Seigneur d'une manière irrépréhensible. » [Luc. 1. G.)
Jésus-Christ, le modèle le plus parfait dans l'observation des commandements de Dieu.
« Jésus nous a précédés par son propre exemple, » écrit
S' Chrysostûme, « et il a accompli lui-même ce qu'il nous a ordonné de faire, afin que nous devenions participants du royaume éternel ; et ainsi il nous a prouvé que ses commandements peuvent être observés. Celui qui doit s'engager dans un chemin difficile, s'y résout avec plus d'empressement et décourage qunnd il voit un autre qui le précède; il en est de même dc^. ».ommandements (1 • Dieu. On s'y sounni plus aisément quand on en voit d'autres qui les ont accomplis avant nous. Or, afin que les hommes suivissent plus facilement notre Seigneur dans le chemin du ciel, il s'est revêtu de la nature humaine, a parcouru d'abord lui-même ce chemin, et gardé lui-même les commandements. »
Tous les Saints ont gardé fidèlement les commandements de
Dieu.
Rien n'était capable de rebuter les Saints dans l'observation des commandements de Dieu, ni les menaces, ni les flatteries, ni les tourments, ni les souffrances. Ils ne redoutaient pas les peines qui sont attachées à cette observation, et c'est ainsi que le joug des commandements divins leur devint peu à peu léger, même doux et agréable. C'est ce que nous voyons particulièrement dans S' Augustin. D'abord il fut un zélé partisan du monde et du vice, un ennemi de la vertu; regardant comme impossible l'observation des commandements divins, il se plongeait dans la fange du péché. Mais lorsque plus tard, ayant abandonné le chemin de l'impiété et de la perdition, il' fut revenu à Dieu, il vit clairement combien il est facile et doux de garder, avec la grâce de Dieu, les commandements divins. « Je m'abandonne à vous, ô mon Dieu, » s'écriait il, {Conf. chap. I.) « voire grâce sera mon espoir et ma force. Exercez votre puissance sur moi, prescrivez-moi vos saintes ordonnances, commandez-moi tout ce qui est opposé à mon amour-propre, à mes inclinations et à mes goûts, afin que par le secours de votre grâce rien ne me soit dur et pénible. Mais que dis-je, dur et pénible? Je dois l'avouer à votre gloire et à la justification de votre divine loi, » continue le saint docteur
b DKS tOMMA.NDKMfcNTS.
dans ses confessions, « tout me devient léger, doux et agréuble. Et en vérité! avec quelle facilité, soutenu par votre grâce, je courbais la tète sous le joug si léger de votre loi et je m'arrachais aux honteux plaisirs dont je subissais l'avifissant esclavage! La chasteté m'avait paru chose tout à fait impossible; il me semblait que je ne pourrais vivre sans les grossiers plaisirs des sens; mais combien il m'est doux liiauueiiant d'en être privé! quellesaintepaix.quellesdélices j'éprouve de rejeter aujourd'hui loin de moi tout ce que j'avais tant redouté de perdre! »
Comparaisons.
Puisque la loi divine est un joug, elle ne saurait être douce et agréable, disent les partisans du monde, elle doit être pesante et incommode. « Vous êtes dans l'erreur, » répond S' Augustin. « Il est vrai qu'il y a des fardeaux qui pèsent à ceux qui les portent, et tels sont les fardeaux du inonde: mais il n'en est pas de même du fardeau de la loi divine; celle-ci est plutôt un fardeau qui élève et exalte celui qui s'en charge. Les premiers sont incommodes, celui-ci semble avoir des plumes et des ailes. Avez-vous observé les oiseaux? Ils ont des ailes et des plumes qui ne leur sont pas à charge; au contraire, elles leur donnent la faculté de voler, et plus les plumes sont grandes, plus elles rendent le vul puissant. Essayez de couper quelque peu les ailes de l'oiseau; vous lui ôtez le fardeau qu'il portait, mais en même temps vous lui enlevez les moyens de voler encore, et il retombe à terre. Attendez que ses plumes soient revenues et le chargent de nouveau, vous le verrez s'élever et reprendre son vol vers les cieux.Ilen est de même de ceux qui observent parfaitement la loi de Jésus-Christ. Elle leur sert, en guise d'ailes, pour s'élever plus facilement vers Dieu. C'est cet aimable fardeau de la loi divine dont les hommes sont chargés ; puissent-ils ne pas montrer de la lâcheté à le porter! ils éprouveront par la pratique combien il est léger, agréable, consolant, comme il détache facilement les hommes (le la terre pour les élever au ciel. — Voyez les chas-
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scurs;ilsse mettent en marche à la pointe du jour, au moment où le sommeil est le plus paisible. Quel froid n'ondurent-ils pas en hiver, quelle chaleur en été? Ils sautent les fossés, passent les ruisseaux, s'exposent à des chutes et à toute espèce de dangers. Et pourquoi supportent-ils tout cela? Afin d'atteindre un cerf, un lièvre, un oiseau rare ou quelqu'autre giijuji'. So plaignent-ü- de tant de fatigues? Au contraire, ils s'en réjouissent, ils les regardent comme un plaisir. Or n'est-ce pas une indignité que, de trouver douces toutes les fatigues quand il s'agit de tuer un lièvre ou un oiseau ; tandis que, quand il s'agit d'observer la loi divine au moyen de laquelle on peut gagner le paradis et Dieu lui-même, on répond qu'on ne le saurait pas, que ce sont des choses trop pénibles et trop difficiles! » [S. Aug. Serm. \0 de Vcrb. Dom.)
Du premier et du plus grand des commandements. (Gr. Cat. 4«-5« q.) Explication. Dieu nous a donné des commandemenls dont l'observation est indispensable pour parvenir au cic\. Mâhlejdus fjrand et le premier de tous les commandements qui renferme tous les autres, c'est celui de Vamour de Dieu et du prochain: « Vous aimerez Dieu au-dessus de tout, et votre prochain comme vousmême. »
Le divin Sauveur et le docteur de la loi.
Un jour un Pharisien, docteurde la loi, vint faire au divin Sauveur cette (jueslion, pour le tenter : « Maître, quel est le plus grand commandement de la loi? » Jésus lui répondit: « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. C'est là le plus grand et le premier des commandements. Et voici le second qui est semblable à celui-là: vous aimerez votre prochain comme vous-même. Toute la loi et les prophètes sont renfermés dans ces deux commandements. » {S. Matth. 22, 7,5-40.)
ÎS DES COMMANDEMENTS.
L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont étroitement unis.
A ce sujet, voici un exemple que rapporte César Cœlina et qui ne viendra pas mal à propos ici, bien que le fait en lui-même ne doive pas être rangé au nombre des événements remarquables ou tragiques. — Une femme d'un esprit distingué ft qu'il nomme Sylvie, avait tellement exalté ses facultés à la manière des extatiques et des visionnaires, qu'à chaque instant on entendait sortir de sa bouche des exclamations telles que celles-ci: « Mon Dieu et mon tout! — Dieu seul me suffit! » Se croyant donc entièrement abîmée et ravie en Dieu, il était naturel qu'elle voulût aussi régner avec Dieu, et regardât cette méprisable terre comme un marche-pied. Son cœur semblait dépouillé de tout sentiment, vide d'amour et plein de mépris pour ses semblables. Aussi faisait-elle entendre tous les jours qu'elle n'avait aucune estime pour les hommes, et son beau-père, sa bellemère, son mari, ses autres parents aussi bien que les gens de la maison et les domestiques n'avaient pas plus l'un que l'autre, de l'importance à ses yeux; rien de terrestre ne pouvait occuper son cœur. « Mon Dieu me suffit, » répétait-elle, « et je ne me soucie guères des hommes. » Cependant il arriva un jour qu'au milieu de ses chimériques extases, elle tomba dans un profond étang situé au milieu du jardin, de sorte qu'elle eut de l'eau jusqu'aux épaules. Aux cris qu'elle poussa, sa belle-mère accourut d'abord; toutefois, elle s'arrêta près de l'étang. La regardant sans la moindre émotion, elle lui dit : « Courage, ma fille! je sais que tu n'as besoin de personne ; Dieu t'aidera bien. » Après celle-ci, vinrent quelques-uns de ses parents qui s'informaient de ses désirs, uniquement pour pouvoir lui répondre: « Ce serait nous moquer de toi, si nous venions à ton secours; car tu n'as jamais compté sur nos services. » — Son mari se présenta également pour apporter à sa femme en détresse des consolations du même genre: « Vénérable dame, » lui dit-il, « toi qu'un malheureux sort a enchaînée à un pauvre pécheur comme moi, sois sans crainte; car
qu'est-ce qui pourrait t'aftliger, âme céleste ! Tu n'as pas besoin de secours humain! » Enfin parut le vieux beau-père qui s'écria: « Allons, ma fille, sors de là! » — « Comment le pourrais-je, » répondit-elle vivement, « puisque personne ne veut m'aider? — Ah, reprit le vieillard, qui de nous pourrait t'aider, puisque nous sommes tous au-dessous de toi ! » — Lorsque cette espèce de leçon eut paru assez longue, tout le monde s'approcha de nouveau pour l'aider à sortir et lui donner les soins nécessaires; mais ce ne fut pas sans devoir entendre encore de la bouche du vieux père une verte leçon dont voici la substance: «Vois, ma fille, Dieu seul est la vie de notre vie; mais par le mépris de nos semblables nous l'offensons aussi. Dieu seul est notre refuge et notre aide; mais dans le cours ordinaire des choses il ne l'est que par l'intermédiaire d'autres personnes. Dieu seul veut être aimé de tout cœur et par-dessus tout; cependant il ordonne aussi que nous aimions et honorions notre prochain. » — Cette leçon produisit un excellent effet, et l'étang dans lequel elle était tombée par distraction, devint aussi pour elle la source de notions plus saines. {Comparez Emm. Veith. La Samaritaine.)
Aimer Dieu et le prochain n'est pas un commandement difficile à observer. « Pour se dispenser d'autres bonnes œuvres, on pourrait, à la vérité, apporter une excuse; mais personne ne peut s'excuser qu'il n'est pas en état d'obtenir l'amour. Tu peux dire: Je ne puis jeûner ; peux-tu aussi dire: je ne puis aimer? — Tu peux dire : je ne puis vivre dans le célibat; je ne puis distribuer mes biens aux pauvres ; peux-tu dire aussi : Je ne puis aimer? Tu ne peux faire des miracles, ni ressusciter des morts: oses-tu dire: je ne puis aimer? (S. Jérôme.)
10 DE^ COMJUNKEMKNÏS.
,§ 1. üF. l'amour de dieu.
{Gr. Cat. 6" q.)
Motion de l'amour de Dieu. — Explication. La première partie du premier commandement traite de lamour de Dieu. Or, aimer Dieu, signifie lui être dévoué de cœur et d\sprit, de sorte qu'on ne craint tant que de Tofifenser, et qu'on ne désire rien plus ardemment que de lui complaire en toute chose et d'être réuni à lui ; ou bien, comme dit le catéchisme: « L'amour de Dieu est une vertu qu'il nous accorde, et pariaquelle nous nous donnons de tout cœur à lui, le souverain bien, afin que, par raccomplissement (le sa volonté, nous lui plaisions et nous i)arvenions à nous unira lui. »
Comparaison.
« L'amour de Dieu est un feu inextinguible quibrûlecontinuellement l'âme aimante, l'éclairé, la détache de la terre et la ravit au ciel, au point qu'elle méprise tout ce qui est terrestre, et qu'elle aime Dieu seul dans la contemplation duquel elle s'abîme. » [St Ephrem.) — Le cœur qui est le siège de cet amour divin attire à lui toutes les vertus et produit l'arbre de vie qui porte des fruits célestes pour le temps et pour l'éternité.
L'amour de Dieu est l'arbre de la vie.
S'"^ Térèse disait: « L'amour de Dieu est l'arbre de la vie; il a, comme tous les arbres, six parties essentielles, savoir: (es racines, le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits. Gardons dans nos cœurs cet arbre pourvu de toutes ses parties ! »
La même sainte décrit alors cet arbre d'une manière aussi intéressante qu'instructive: a Les racmes, » dit-elle, « sont les vertus au moyen desquelles on parvient àl amour divin.
11 y en a neuf principales: 1) La sincère pénitence, et le fréquent usage des sacrements; â) l'observation des com-
§ 1. DE l'aMOI'U de dieu. 11
mandements et des règles ; 3) la crainte de Dieu ; 4) la mortification des passions et des convoitises; 5) la crainte et la fuite des mauvaises occasions; G) l'examen de conscience ; 7) l'obéissance; 8) la modestie ; 9) la charité envers le prochain. — Le tronc de l'arbre est la con/ormitè de notre volonté à la volonté divine. — Les différentes branches sont : 1) une foi vive, qui nous fait voir de près le soleil de justice sans en être aveuglés; 2) une grande confiance dans le secours divin, qui nous préserve du découragement dans les adversités; 3) un désir ardent, une ferme résolution et d'autres actes intérieurs qui sont le chemin du véritable amour; 4) la persévérance, qui fait qu'on se repose sous cet arbre. — Les feuilles sont les grâces qui nous son», spécialement accordées pour garder et défendre les vertus énumérées plus haut. Elles donnent en même temps des joies et des consolations intérieures. On les appelle feuilles, parce qu'elles servent «l'ornements à l'arbre et qu'ellesabritentles fruits. En hiver, c'est-à-dire, à l'époque de l'aridité et de l'affliction sf)iritueles, les feuilles tombent souvent, j'entends par là qu'on n'éprouve pas de joies spirituelles ; mais l'amour divin reste dans nos cœurs. — Lesßeurs sont les œuvres et les vertus que l'âme enflammée d'amour produit au jour. — Les fruits sont les souffrances , les afflictions, les persécutions, que l'âme supporte avec patience, quand Dieu permet qu'elle eil soit assaillie, et que plus d'une fois elle provoque d'elle-même, afin de pouvoir mieux servir Dieu et imiter Jésus-Christ dans sa passion. » Voilà donc l'arbre que, d'après le vœu de S'*= Térèse, nous planterons dans notre CŒ'ur.
{Gr. Cat. 7«-10« 7.) Qualités de Vamour de Dieu. — Explication. L'amour df. Dieu doit avoir les qualités suivantes : il doit être \)surnaturel, 2) souverain et 3) a(jissant. — L'amour de Dieu <ioit être: \) surnaturel, c'est-à-dire, nous devons aiu)er, au moyen de la grâce. Dieu, non-seulement tel que nous le connaissons par la raison, comme l'auteur et le dispensateur de tous les biens et des dons naturels, mais
42 I>I^S COMMANDEMtNïS.
encore tel que la foi nous le représente, comme l'auteur et le dispensateur de toutes les grâces et des bienfaits surnaturels. «Car la fin du commandementest l'amour.... qui |trocède d'une foi sincère. » (1. Tim. 1. 5.)
5' Bernard.
Enflammé de cet amour surnaturel, S' Bernard s'écriait un jour: «Seigneur, colui qui se montre ingrat à votre égard, pour le bienfait de la création, el qui ne vous aime pas pour cela, mérite l'enfer; mais celui qui ne vous aime pas, parce que vous l'avez sauvé, mérite qu'un nouvel enfer soit créé pour lui ! »
2) Vamour de Dieu doit être souverain ou au-dessus de tout, c'est-à-dire: nous devons aimer Dieu plus que toute autre chose. « Non-seulement, » dit S' François de Sales, « nous devons préférer Dieu à toutes les autres choses, mais nous ne devons porter à aucune créature autant d'amour qu'à Dieu. Car il aime Dieu trop peu celui qui, à côté de Dieu, aime encore (juelqu'autre chose; à moins (|u'il nelaime pour l'amour de Dieu. » Et S^\mbroise écrit: « On dit bien que toute chose a §on temps, l'amour comme la haine; mais Dieu doit être aimé en tout temps ei yar-dessus tout, » — Aimer Dieu par-dessus tout signiiie: l'aimer de tout notre cœur, en dirigeant vers lui toutes les inclinations, les volontés, les sentiments, les désirs de notre cœur; de toute notre (hne,en eniployant toutes les facultés et les connaissances de notre âme à glorifier Dieu, à le bénir, à lui renvoyer la gloire detout ce quenous sommes etde ce (jue nous avons; de toutes nos forces, en faisant tout pour Dieu, ahn de lui jdaire et d'accomplir son adorable volonté; en dirigeant de ce côté toutes nos démarches, toutes nos actions, toute notre conduite. Aimer Dieu 2)ar-dessus tout signifie enfin: L'aimer plus que toute
§ I. DE i/amolu uk m eu. 13
autre chose, tellement que nous préférions perdre tout plutôt que de nous séparer de lui par un péché.
Comparaisons.
Les comparaisons suivantes nous rendront plus clair ce que l'on entend par aimer Dieu au-dessus de tout. « Voyez un avare qui aime éperdument son argent; il ne pense qu'à ses richesses, il ne désire que ses richesses, il emploie tous ses talents et toutes les facultés de son âme, tous ses soins, tous ses travaux uniquement pour augmenter ses richesses. Hélas! c'est qu'il fait son Dieu de ses trésors. S'il aimait ainsi le bon Dieu, il l'aimerait bien. — Voyez un amant passionné ; il ne pense qu'à l'objet de son amour, il en rêve nuit et jour; il n'a de désir, d'affection, de volonté que pour la personne qu'il chérit; il n'est voyages, démarches, travaux, peines, intrigues, etc. qu'il n'emploie pour la voir et la posséder. Ah, si nous aimions ainsi notre Dieu, combien nous l'aimerions! La mesure de cet amour, dit S' Bernard, c'est de l'aimer sans mesure, c'est tout dire. Telle est l'expression d'une âme toute de feu pour son Dieu; c'est ainsi que l'ai* mait S"^ Bernard, et que l'ont aimé tous ses véritables serviteurs. » [Couturier.)
Exemples tirés de l'Ecriture.
Joseph, le fds de Jacob, et la chaste Susanne aimaient Dieu par-dessus tout ; en effet ils étaient prêts à souffrir les plus grands tourments, et la mort même, plutôt que d'offenser Dieu par un seul péché. S"- Paul aimait également Dieu par-dessus tout; voilà pourquoi il s'écriait: « Ni la vie, ni la mort,^ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu, qui est en Jésus-Christ, notre Seigneur. » [Epît. auxRom. 8, 38-39.)
L'amour de S. François de Sales pour Dieu.
S. François de Sales était pénétré d'un amour tout particulier pour Dieu ; il aimait véritablement Dieu par-dessus
14 DFS COMiUNDEMKNTS.
tout, de sorte qu'il pouvait dire : « Si je savais que dans mon cœur il y eût seulement l'onilire d'une inclination qui ne fût de Dieu ou pour Dieu, je me tuerais à l'instant même. Car j'aimerais mieux ne pas vivre que de ne pas appartenir tout entier à Dieu. »
Que signifie : Aimer Ifteu par-densus luul?
Aimer Dieu par-dessus tout, c'est le préférer à toutes les choses et à toutes les créatures. — Un homme pieux, Jacques d'Escobar, professeur dejurisprudence, avait une petite fille, appelée Marie. Cette enfant d'une humeur tranquille et douce, montra de bonne heure beaucoup d'esprit et fut élevée très-chrétiennement. A peine avait-elle trois ans, que déjà sa tante lui enseignait et lui expliquait les dix commandements de Dieu. L'enfant lui demanda un jour: « Que signifie donc, ma tante, aimer Dieu par-dessus tout? » Celle-ci répondit: « Cela signifie, aimer Dieu plus que son père, sa mère, sa tante, et toutes les autres choses. » L'enfant répéta ces paroles tant qu'elle les sût par cœur. Et depuis, bien des fois, dans la journée, elle s'écriait : « Mon Dieu ! je vous aime plus que mon père, ma mère, ma tante et toutes les autres choses; oui, oui, je n'aime rien tant que vous, et je veux vous chercher jusqu'à ce que je vous trouve. » — Mes chers amis ! devenons aussi comme celte enfant ; cherchons Dieu sincèrement et de tout cœur jusqu'à ce que nous le trouvions. Lui, l'amour parfait! Alors notre salut est assuré. {Sermons de Jansa.)
o) L'amour de Dieu doit être a(jissant,c esl-â-dïre il doit se manifester par robservation fidèle des commandements divins, seloncette parole de Jésus-Christ : (S. Jean. 14, 21.) « Celui qui a mes comniandenients, et qui les garde, c'est celui qui m'aime. »
Comparaison.
Un bon et fidèle domestique faitvoirqu'il aime son maître, si, au moindre signe, il le suit avec joie; et un véritable chrétien montre son amour pour Dieu s'il garde avec ponctualité
§ I. DK i.'amülh tiK Ulla. \o
et avec joie tous ses commandements; « Car c'est en ceci que consiste notre amour pour Dieu; » écrit St Jean [Ep. I. 5, 3.) « que nous gardions ses commandements. » (Drexélius)
(Gr. Cal. 11« g.)
Motifs qui nous engagent à aimer Dieu. — Explication. Qui n'aimerait Dieu surnaturellement, par-dessus tout et d'une manière agissante, quand tant de motifs nous y engagent!
\) Il est en effet, le bien souverain et le plus parfait; car « Personne n'est bon, si ce n'est Dieu seul. » [Matth. 19, 17.) « Celui qui n'aime point Dieu ne connaît pas Dieu. » {Jean. Ep. I. 4. 8.)
Motifs qui poussaient S. Augustin à l'amour de Dieu.
S.Augustin s'excitait à l'amour de Dieu quand il parlait ainsi à son âme; « Qu'est-ce qui pourrait te plaire dans le monde, au point d'avoir quelque droit à ton amour? De tous côtés tu vois le ciel et la terre ; mais si tu trouves, soit dans Je ciel, soit sur la terre des choses dignes de ton amour, quel amour ne mérite pas alors Celui qui a fait ces choses que lu aimes ? Demande quel est leur auteur, et ainje le maître dont tu admires l'œuvre! N'aime pas la créature, qui est imparfaite, au point d'oublier pour elle le créateur, le bien souverain et le plus parfait! 0 mon Dieu! Vous êtes digne d'être aimé infiniment plus que tout ce qui (^t sur la terre et dans le ciel ! Je renonce à tout ce qui est périssable, de crainte de perdre voire amour! » Et ailleurs il s'écrie: « 0 Seigneur, mon Dieu! qu'aimé-je, quand je vous aime? Ce n'est ni la régularité d'une figure, ni une beauté temporelle, ni l'éclat de la lumière, qui plaît à mes yeux, ni une douce médecine, ni le précieux parfum des fleurs, ni la manne et le miel. — Ce n'est pas tout cela que j'aime, quand j'aime mon Dieu, quand je vous aime, vous qui avez accordé toute beauté à ce qui est beau, toute douceur à ce qui est doux, tout parfum à ce qui est parfumé, vous le seul souverain bien, mon Dieu et mon tout! »
10 DES COMMANDEMI-NTS.
2) Dieu nous a aimés le premier et nous a accordé d'innombrables bienfaits pour Je corps et pour l'âme. « Aimons-le, » nous crie S. Jean, {Epît. 4, 19.) « puisqu'il nous a aimés le premier. » Et le divin Sauveur lui-même décrit la grandeur du divin amour à notre égard dans les termes suivants : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, » etc. (S. Jean. 3, 16.) Quel puissant motif d'aimer Dieu !
Les chrétiens au Japon.
On raconte des Japonais, que lorsqu'on leur annonçait l'Evangile, qu'on les instruisait des grandeurs, des beautés, des amabilités infinies de Dieu, quand surtout on leur apprenait les grands mystères de la'religion, tout ce que Dieu a fait pour les hommes; un Dieu naissant, un Dieu souffrant, un Dieu mourant pour leur amour et pour leur salut : « Oh! qu'il est grand, s'écriaient-ils dans leurs doux transports, qu'il est bon et aimable ce Dieu des chrétiens! » Mais quand ensuite on ajoutait qu'il y avait une loi expresse d'aimer Dieu, et des menaces si on ne l'aime pas, ils étaient surpris et ne pouvaient revenir de leur étonnement. « Hé quoi ! » disaient-ils, a quoi! à des hommes raisonnables un précepte d'aimer Dieu qui nous a tant aimés! Et n'est-ce pas le plus grand des bonheurs de l'aimer, et le plus grand des malheurs de ne l'aimer pas? Quoi! les chrétiens ne sont-ils pas toujours au pieds des autels de leur Dieu, tout pénétrés de ses bontés, tout enflammésde son saint amour? » Mais lorsqu'ils venaient d'apprendre qu'il y avait des chrétiens qui, nonseulement n'aiment pas Dieu, mais qui l'offensaient et l'outragaient, ils s'écriaient avec indignation : « 0 peuple injuste! ô cœurs ingrats, barbares! Est-il donc possible que des chrétiens soient capables de ces horreurs! Dans quelle terre maudite demeurent donc ces hommes sans cœur et sans sentiment? »
Chrétiens, nous ne méritons que trop ces reproches fondés, et un jour ces peuples éloignés de nous, ces nations
§ I. DE k'aMOIK DK DiEr. \~
étrangères appelées en témoignage contre nous, nous accuseront, nous condamneront devant Dieu. {Nouv. Pensez-y bien.)
Egide et l'homme mondain.
Egide le compagnon de S. François d'Assises, cherchant à gagner à l'amour de Dieu un homme mondain lui amena un malheureux qui n'avait ni yeux ni mains. Il demanda à celui-ci : « S'il y avait un homme qui pût vous rendre vos yeux et vos mains, l'aimeriez-vous? » — « Bien plus, » répondit l'infortuné, « je me condamnerais pour lui aux travaux les plus serviles. » — Alors Egide se tournant vers l'homme mondain lui dit : « Quelqu'un vous a donné tous vos membres, et en outre, des biens immenses, — que ferez-vous pour lui? Ne devriez-vous pas l'aimer par-dessus tout, et lui donner votre corps et votre âme? Mais hélas! vous êtes si froid et si insensible à l'égard de votre Dieu votre bienfaiteur! »
3) Enfin Dieu lui-même notis a ordonné de Vaimer, et nous a promis, comme récompense, la vie éternelle. Un jour, un scribe s'approcha du divin Sauveur, comme nous l'avons vu plus haut, et lui demanda : « Maître! que faut-il que je fasse pour obtenir la vie éternelle? » Et celui-ci répondit : « Qu'est-ce qui est écrit dans la loi? qu'y lis-tu? » L'autre répondit : w Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit; et votre prochain comme vous-même. » Jésus dit : « Tu as bien répondu; fais ainsi, et tu vivras. »
S. Philippe de Néri.
Ce fidèle serviteur de Dieu brûlait d'amour pour Dieu : « Comment est-il possible, » disait-il souvent, « que celui qui croit en Dieu puisse aimer autre chose que Dieu! » S'il sentait parfois que son amour pour Dieu refroidissait quelque peu, il s'en plaignait de la manière suivante : « 0 mon Dieu!
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Vous êtes si aimable et vous m'ordonnez île vous aimer. Pourquoi ne m'avez-vous donné qu'un seul cœur, et encore un cœur si petit? »
{Gr. Cal. W^-iZ'-q.)
Deux sortes d'amour de Dieu. — Explication. L'amour de Dieu est — parfait ou imparfait; il est parfait quand nous aimons Dieii;;ow?' lui-même, en dehors de tout intérêt personnel ; c'est-à-dire pour ses perfections infinies, et non parce qu'il peut nous punir et nous récompenser. Il est au contraire imparfait, quand nous aimons Dieu plutôt pour nous que pour lui-même. C'est-à-dire à cause du bien qu'il nous fait, de la vie, de la nourriture qu'il nous accorde, etc. — L'amour parfait aussi bien que l'amour imj)arfait sont néanmoins un véritable amour envers Dieu; seulement le premier représente un degré plus élevé et c'est de celui-là que S. Jean a dit {Ep. \, 4, 16-17.) : « Celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu, et Dieu en lui, » et : « Celui qui aime, est né de Dieu. »
Exemples tirés de l'Ecriture.
Nous rencontrons l'exemple d'un amour parfait envers Dieu, dans S. Madeleine pénitente. Voici ce que rapporte d'elle l'Ecriture sainte : {Luc. 7.) « Le divin Sauveur fut un jour invité à dîner chez un Pharisien appelé Simon. Pendant le repas se présenta Madeleine, qui dans la ville passait pour une femme de mauvaise vie, et elle apporta un vase d'albâtre plein de parfums. Et se tenant derrière lui à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait, et les oignait de cette huile parfumée. Or, Simon murmura en lui-même parce que le divin Sauveur s'occupait tant d'une pécheresse. Mais Jésus prenant la parole lui dit : « Simon, j'ai quelque chose à te dire. Un créancier avait deux débiteurs : l'un lui devait cinq cents deniers et l'autre cinquante; et comme ils n'avaient pas de quoi payer, il remit la dette à l'un et à l'autre. Dis donc,
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lequel des deux l'aime le plus? » Et Simon répondit : « J'estime que c'est celui à qui il a remis davantage. » Et Jésus lui dit : « Tu as fort bien jugé, » Alors, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas donné d'eau pour laver mes pieds; celle-ci a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis que je suis entré, n'a cessé de baiser mes pieds. Tu n'as point arrosé matête d'huile; mais elle a arrosé mes pieds de parfums. C'est pourquoi je te dis que ses péchés qui sont grands, lui sont pardonnes ; car elle a beaucoup aimé ; or celui à qui il est moins pardonné, aime moins. » Puis il dit à la femme : « Vos péchés sont tous pardonnes. »
Nous trouvons un exemple de l'amour imparfait enver.s Dieu dans Venfant prodigue. Au milieu de sa misère il pensait aux jours si beaux et si tranquilles qu'il avait passés dans la maison paternelle, et il se dit à lui-même: « Combien y a-l-il chez mon père de mercenaires qui ont du pain en abondance; et moi je meurs ici de faim ! Je me lèverai et j'irai vers mon père. » (Luc. 15, 17-18.) Ce n'était donc pas par pur amour pour son père qu'il se leva et retourna vers lui, mais parce qu'il avait reçu de son père tant de bienfaits. Son amour était donc imparfait.
La femme chrétienne à Alexandrie.
un jour se présenta à la grand'place d'Alexandrie une femme animée d'un amour parfait pour Dieu. D'une main elle tenait un vase d'eau, de l'autre une torche enflammée; et comme on lui demandait ce qu'elle voulait, elle répondit: « Avec cette torche je voudrais incendier le ciel, et avec cette eau éteindre le feu de l'enfer, afin que dorénavant on n'aimât plus Dieu par espoir d'une récompense ou par crainte d'un châtiment, mais uniquement pour lui-même et pour son adorable perfection. »
L'amour parfait pour Dieu de S. François Xavier.
S. François Xavier portail aussi dans son cœur un amour
i!() DES COMMANDEMENTS.
parfait envers Dieu; il aimait Dieu uniquement pour luimême; voilà pourquoi il lui disait souvent: « 0 mon Dieu ! je vous aime de tout mon cœur: non pas, afin que vous me sauviez dans votre miséricorde, ni, parce que vous punissez du feu éternel ceux qui ne vous aiment pas. 0 Jésus ! vous m'avez embrassé étroitement à la croix ; vous avez souffert les blessures des clous et de la lance, supporté les affronts, les douleurs et des tourments sans nombre, une sueur de sang et enfin la mort; c'est pour moi, misérable pécheur, que vous avez endure tout cela. Et comment alors, ô Jésus, qui m'aimiez tant, ne pas vous aimer? Non parceque vous m'avez un jour sauvé, et arraché aux tourments de l'enfer, ni parce que vous me récompenserez largement; non, de la manière dont vous m'avez aimé je vous aime et veux vous aimer, uniquement parce que vous êtes mon roi, uniquement parce que vous êtes mon Dieu. »
{Gr. Cat. U'-lo-^ q.) Moyens d'avancer dans Vamour de Dieu, et obstacles à cet amour. — Explications. L'amour envers Dieu forme la première partie du premier commandement; sans lui l'édifice des vertus n'est pas possible, sans lui il tombe en ruines. De même qu'une gerbe se défait quand le lien est détaché, de même toutes les vertus s'évanouissent quand l'amour de Dieu se retire, parceque lui seul donne à toutes les vertus de la valeur et de la consistance. Voilà pourquoi il est de la plus haute importance d'apprendre à connaître les ?noî/en5 par lesquels nous pouvons conserver et perfectionner en nous l'amour divin, ainsi que les obstacles qu'il rencontre et qui le refroidissent ou le détruisent, afin que nous employions fidèlement les uns et que nous écartions soigneusement les autres. Or, les moyens d'avancer dans l'amour de Dieu sont surtout les suivants: La digne fréquentation des Sacrements; la pieuse méditation de la grandeur et de la bonté de Dieu, et surtout de la passion et de la mort du
§ I. DE 1,'amolk de dieu. 2!
Sauveur; le renoncement à soi-même et la résignation dans les afflictions; enfin la pratique des bonnes œuvres. Les obstacles sont : d'un côté le péché mortel qui chasse entièrement de notre cœur l'amour de Dieu; de l'autre le péché véniel qui affaiblit jîlus ou moins cet amour en nous.
Comment l'amour de Dieu s'accroît et se perfectionne en nous.
Saint Antoine l'ermite nous en fournit un exemple frappant. A mesure qu'il s'exerçait avec plus de zèle au renoncement de soi-même, à la patience, aux pieuses méditations, et qu'il recevait plus souvent son Seigneur et son Dieu dans le saint Sacrement, à mesure aussi son amour pour Dieu devenait plus ardent; il éprouvait tant de bonheur dans cet amour, qu'un jour il s'écria : « Seigneur, vous m'avez trompé! Je croyais, en effet, en vous suivant, devoir supporter de grandes souffrances ; je ne voyais devant moi que des jours de pénitence et d'atffiction, mais maintenant j'éprouve la joie la plus vive, les consolations les plus douces. Vous m'avez donc trompé! » Nous pourrions dire la même chose de tous les saints; car ils prenaient le même chemin pour arriver à l'amour de Dieu.
Comment Vamour de Dieu s'affaiblit et s'éteint dans notre cœur.
S"" Térèse fut, dès sa plus tendre jeunesse, un modèle de vertu et de piété. Les parents firent tout ce qui était en leur pouvoir afin de l'élever pour Dieu, et elle fil réellement de grands progrès dans la perfection chrétienne et dans l'amour de Dieu ; mais lorsqu'elle eut atteint sa douzième année, la mort lui ravit sa pieuse mère, et dès lors sa vie prit une tout autre direction. En effet, il lui tomba sous la main toute espèce de livres. Poussée par sa curiosité, elle lut tout, et de préférence les ronians, comme elle le disait ellemême. Dès ce moment l'amour de Dieu s'affaiblit bien rapidement dans son cœur, tandis que l'amour du monde s'y accrut de jour en jour; elle eut dès lors un penchant pour
S2 DKS (.O.MMAM>LMKVTS.
la vanité et l'amour-propre; le désir lui vint de voir et d'être vue, puis elle se livra au goût de la parure et aux amusements. Engagée sur cette pente fatale, elleallaitinfailliblement se perdre, si Dieu n'avait eu pitié d'elle et ne l'avait ramenée du chemin de la perdition. — Voilà comment le péché éloigne les hommes de plus en plus de l'amour de Dieu. — C'est pourquoi S. Jean nous donne cet avertissement: ( EpU. i. ;2, lo. ) « N'aimez ni le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour tlu Père n'est point en lui. »
Pratique. Que peut-il donc y avoir de plus naturel, 6 chrétien ! que d'éviter soigneusement le péché, de pratiquer avec zèle les bonnes œuvres ainsi que les vertus d'abnégation et de patience, de recevoir souvent et dignement les Sacrements, de méditer sérieusement sur la bonté de Dieu, si vous voulez faire des progrès dans l'amour de Dieu ; car de même qu'en étudiant, on acquiert l'amour de l'étude, qu'en parlant en s'exerce à la parole, qu'en travaillant on se rend le travail familier, de même aussi, en aimant on ap|)rend à aimer. Retenez ceci et agissez en conséquence; alors vous croîtrez et vous avancerez de jour en jour dans l'amour de Di<'u en même temps que dans toutes les vertus.
Le miroir du couvent.
La vénérable mère Jeanne Françoise de Chantai avait imaginé un excellent moyen d'accroître l'amour de Dieu dans le cœur des religieuses qui vivaient sous sa direction. Voulant que toutes les actions des religieuses se fissent en vue de l'amour de Dieu, elle ordonna de tracer sur les murs du cloître les propriétés que S' Paul attribue à cette vertu sublime « La charité est patiente, indulgente, sans jalousie, sans ambition, sans égoïsme, sans malice; elle croit tout, espère tout, supporte tout. » S'il arrivait qu'une sœur manquât sous le rapport de la charité, la supérieure l'envoyait lire cette maxime qu'elle appelait le miroir du Couvent.
,^ 11. DE l'aMOL'K ÜL PHOCllAIN. 23
— Elle-même la lisait souvent en présence des sœurs, après quoi se retournant de leur côté, elle s'écriait, le visage enflammé: « Quand je parlerais la langue des Anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien ; quand même je livrerais mon corps pour être brûlé, tout cela me servira de rien, si je n'ai pas la charité? {Dans sa vie.)
L'adieu.
S"' Rose de Lima voulait également faire toutes ses actions pour l'amour de Dieu ; quand elle s'était entretenue avec une personne, au moment de se séparer d'elle, voici quelle était sa dernière parole :« 0 chère âme ! je vous offre ce dernier bijou: .lime:; Dieu sérieusement et constamment. »
§ 2. DE l'amour nu prochain.
{Gr. Cat. 16'-18^ q.) Nécessité de Vamoiir du prochain et motifs qui nous y engagent. — Explication. Mais après Dieu nous devons encore aimer notre prochain, c'est-à-dire tous les hommes sans exception; car voici comment s'exprime le premier commandement : « vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, etc. C'est là le plus grand et le premier commandement. Et voici le second qui est semblable à celui-là: vousaimei'ez votre prochain comme vous-même. « {Matth. 22, 37-40.) S^ Jean le confirme par les paroles suivantes: « Si quelqu'un dit: j'aime Dieu, et ne laisse |)as de haïr son frère, c'est un menteur. Car comment celui qui n'aime par son frère qu'il voit, peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas? » {Ep. I. 4, 20-21.) Oui, l'amour de Dieu et l'amour du prochain se tiennent étroitement unis. S' Augustin l'expose fort bien dans la comparaison suivante: « Il vous faut deux pieds pour marcher, et si vous voulez aller au ciel et parvenir à Dieu, vous vous servez encore de deux pieds. Et quels sont-ils? L'ama«;' de Dieu et rameur du
prochain. Si l'un de ces pieds fait défaut, vous boiterez, et vous n'atteindrez pas le hut de votre pèlerinage. »
Nous ne manquons pas de motifs (|ui nous engagent à aimer notre prochain; les principaux sont les trois suivants:
1) Jésus-Christ lui-même nous a souvent et expressément recommandé d'aimer notre prochain, en ajoutant que c'était à cela qu'il reconnaîtrait ses vrais disciples.
Exemples tirés de l'Ecriture.
Lorsque le divin Sauveur assista à la dernière cène, il répéta à ses disciples la recommandation de s'aimer de tout cœur et fidèlement, avec sincérité et en vérité. Il leur dit ces paroles expressives : « Je vous fais un commandement nouveau, qui est que vous vous aimiez les uns les autres, et que vous vous entr'aimiez comme je vous ai aimés. C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. » (S. Jean, 13, o4-oo.) — S' Jean, de son côté, ne pouvait assez insister sur l'amour du prochain. Etant fort avancé en âge et ne pouvant par conséquent plus faire de longs sermons aux fidèles, il ne cessait de leur répéter: « Mes petits enfants! aimez-vous les uns les autres! » Et quand on lui demandait pourquoi il répétait toujours les mêmes paroles, il répondait: « J'ai reçu moi-même ce commandement du Seigneur, et si vous l'observez, cela suffit. »
Comparaison.
Considérez la bonté de Dieu qui veut que l'amour de l'homme pour l'homme soit aussi grand que l'amour de l'homme pour lui-même, et l'amour de Dieu doit servir de modèle à l'amour des hommes. Lorsque nous voulons recommander l'un de nos amis à une tierce personne qui nous est chère, nous avons l'habitude de dire: « Si vous m'aimez, aimez celui-ci; » Notre Seigneur en disant: « Voici le second commandement qui est semblable au premier » — a également voulu dire: « Si vous m'aimez, aimez aussi votre prochain; » et il dit encore à S. Pierre: « Si vous
.^ II. DE L A.MOIR DU PHÛCIIAIN. -p}
m'aimez, paissez mes brebis; car par h\ je saurai que vous m'aimez. » (S. Chrysoslôme.)
2) Le divin Sauveur nous a enseigné V amour du prochain par son exemple, pendant sa vie et à sa mort. Son amour pour le genre humain le fit descendre du ciel sur la terre; enflammé de cet amour, il donna même sa vie pour nous. Et que n'a-t-il par souffert par amour pour nous? Quel modèle sublime et ineffable d'amour du prochain 1 Voilà pourquoi S' Jean nous dit {Ep. I. 4,11.) :Mesbienaimés, si Dieu nous a aimés de la sorte, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. Et S' Paul écrit aux Ephésiens (5, 1-2): « Soyez les imitateurs de Dieu, comme étant ses enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour et la charité , comme Jésus-Christ nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous. »
3) Chaque homme est enfant de Dieu, 'créé à son image, racheté par le sang précieux de Jésus-Christ et appelé à la félicité éternelle. N'est-ce pas là un puissant motif d'aimer le prochain? combien ne devons-nous donc pas aimer nos frères ! ils sont créés à l'image et à la ressemblance de Dieu (1. Moï6fe 1, 27.); ils sont J'œuvre de Dieu et portent sur leur front la marque de^ la divinité. Comme tout cela doit rendre le prochain cher à nos yeux! Voilà pourquoi Dieu nous a dit ''autrefois par la bouche du pro[)hète Malachie (2, 10.): «N'avons-nous pas tous un même père ? Un seul Dieu ne nous a-t-il pas créés? Pourquoi donc parmi nous en est-il qui méprisent leurs frères? »
Comparaisons,
« Celui qui aime Dieu, doit aussi nécessairement ^aimer le prochain de même que celui qui aime le père, aime aussi ses enfants par amour du père. y>{Drexélius.)
« Nous devons même aimer le pécheur, puisque, comme homme, il est l'image de Dieu. Aimez dans Tiiomme, non
CATÉC. PRATIQUE. T. II. . 2
pas le vice, mais l'homme. Car celui-ci est l'œuvre de Dieu, le vice, au contraire, est l'œuvre de l'homme. Aimez ce que Dieu a fait, et non ce qu'a fait l'homme! » [S. Augustin.)
« Ce serait faire une grave insulte au roi, si quelqu'un allait outrager, injurier son image ou même la fouler aux pieds. Eh bien ! une insulte analogue est faite à Dieu quand nous refusons noire amour à un homme, qui est l'image de Dieu, ou que nous le traitons sans chariié. » {Lohner, hibl. Conc.)
S'° Catherine de Sienne s' entretenant avec Dieu.
Un jour S'<= Catherine de Sienne, dans une de ses pieuse» méditations parlait ainsi à Dieu: « 0 mon Dieu! vous m'ordonnez d'aimer mon prochain, et pourtant je ne puis aimer que vous seul. » Le divin Sauveur lui répondit: « Mafille! celui qui m'aime, aime aussi tout ce qui est aimé de moi. »
— Si quelqu'un par exemple aime une personne, il aime aussi ses parents, ses serviteurs, ses portraits et ses habits;
— et pourquoi cela? Parce que ces objets sont également aimés de la personne qui nous est chère. (S. Alphonse.)
{Gr. Cat. 19«- 25«^.)
Qualités de Vamour du prochain. — Explication. Le véritable amour du prochain doit avoir les trois qualités suivantes:
1) // doit être sincère et agissant, c'est-à-dire nous ne devons pas aimer notre prochain seulement en paroles et en api»arence, mais par des œuvres et en réalité comme l'écrit S^ Jean {Ep. î. 3, 18.): « Mes pelils enfants, n'aimons pas de parole, ni de langue, mais |)ar œuvres et en vérité; »en d'autres termes: nous devons l'aimer comme nous-mêmes, c'est-à-dire : nous devons agir à son égard de la même manière (|ue nous voudrions qu'il agît à notre égard. « Faites aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous lassent! » {Matth. 7, 12.) Et: « Ce que vous ne voulez pas qu'on vous
s 11. 1>E I, AMOUR DU PnOCHAIN. 27
fasse, ne îe faites pas non plus à autrui. » {Tob. 4, 16.) D'après cela, si notre prochain a besoin de secours, il faut que nous ne nous bornions pas à lui souhaiter du secours, mais que nous le lui accordions selon nos moyens.
Le je wie orphelin.
Une veuve mourut et laissa un fils en bas âge, privé de toute ressource. Le cerceuil même, dans lequel son corps fut mis, dût être payé par les dons charitables des voisins, et son inhumation fut faite gratuitement. Après l'inhumation le curé resta sur le cimetière, et rassembla autour de lui les villageois. « Faisons une bonne œuvre, » dit-il, « Nous ne pouvons laisser mendier le fils de la pauvre veuve que nous venons de mettre en terre. 11 vaut mieux que tour à tour nous lui donnions la table. » Aussitôt, quatorze braves paysans s'entendirent pour lui donner à tour de rôle la nourriture et le curé promit de lui procurer les habillements. H n'y avait que le logement sur lequel tous se montraient difficiles. Or, le fossoyeur trancha la question, en disant : « Monsieur le curé! j'ai fait gratuitement la dernière demeure de la mère, donnez-moi maintenant aussi le fils pour qu'il demeure auprès de moi; c'est l'unique chose que je puisse faire pour lui. » Aussitôt ilconduisit le pauvre enfant dans sa maison et eut soin de son éducation. — Ces gens ont montré leur charité d'une manière sincère et agissante. (Kiendle.)
2) Il doit être désintéressé, c'est-à-dire, nous devons aimer notre prochain, non en vue de nos propres intérêts, mais en vue de Dieu ; il ne faut pas que nous lui fassions du bien pour être louéset récompensés, maispour l'amour de Dieu. « Lorsque vous donnerez à diner ou à souper )> dit le divin Sauveur, « n'y conviez ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos voisins qui sont riches; de peur qu'ils ne vous invitent ensuite à leur tour, et qu'ainsi ils ne vous rendent ce qu'ils avaient reçu de
28 DES l.OMMA.NÜEMENTS.
VOUS. Mais, lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles; et vous serez heureux de ce qu'ils n'auront pas le moyen »le vous le rendre, car cela vous sera rendu dans la résurrection des justes. » {Luc, 14, 12-14.)
Jean le disciple et le vieillard infirme.
Le père du désert Jean de Thèbes, un disciple d'Amon, servit pendant douze ans, comme on peut le lire dans le Pré spirituel, un vieillard infirme. Bien qu'il fît son devoir d'une manière aussi assidue qu'irréprochable et que tous les jours il s'imposât des sacrifices extraordinaires, il n'entendait jamais sortir de la boucliedu vieillard une parole aimable ou obligeante, mais, au contraire, il fut consianimenl traité avec dureté. Néanmoins Jean ne tint aucun compte de cette conduite ; car il ne rendait ces services et n'agissait que pour l'amour de Dieu. Lorsque le vieillard vit sa dernière heure s'approcher et rangés autour de lui un grand nombre d'anachorètes, qui étaient venus le voir, il appela auprès de lui son modeste et patient disciple, et lui prenant la main, il lui ré[)éta trois fois : « Restez auprès de Dieu. )^ Cela signifie : « Faites encore désormais toutes les œuvres de charité pour l'amour de Dieu et ne cherchez votre consolation que dans son amour, et non chez les hommes. » Après cela, il le recommanda aux pères comme un homme d'une patience exemplaire et le leur confia comme un fils, en disant : « Ce n'est pas un homme, mais un ange;car, bien que, pendantlesdouze ans qu'il m'a soigné dans ma maladie, il n'ait entendu de ma bouche aucune parole affable, néanmoins il n'a cesié de me servir tout le temps de bon cœur et avec un zèle plein de dévouement. »
Le juif gelé et le chaudronnier.
Un chaudronnier ambulant qui traversait la campagne par une froide journée d'hiver, trouva sur la route un juif gelé. A côté de lui se trouvait un petit panier renfermant quelques mouchoirs et des rubans dont il faisait le colportage. Le
!^ 11. m-: i.'amoik m prochain. 20
chaudronnier se disait : « Peut-être que le pauvre juif vit encore; quelques soins peuvent le remettre sur pied. Bien que ce soit un juif, c'est cependant un homme; il est mon prochain, je dois fc secourir. » L?i-dessus, ayant enfoui ses effets et ceux du colporteur sous la neige, il le prit sur ses épaules, le transporta dans le village voisin, l'y fit frictionner avec de l'eau de vie et réchaufl'ci' peu à peu. A sa grandu joie il vit le juif revenir à la vie et ouvrir les yeux. « Dieu merci! » s'écria-t-il, « mon secours n'a pas été inutile. » Il donna ensuite à l'aubergiste quelque argent, pour qu'il eût soin du juif et retourna en hâte rechercher sous la neige les effets qu'il y avait cachés. Lorsqu'il fut de retour avec sa charge, le fils d'Abraham se jeta à son cou, le remercia cordialement de l'avoir sauvé et le pria d'accepter en reconnaissance de ce service le petit panier qui renfermait toute sa fortune. Mais le charitable chaudronnier ne voulut rien accepter. Le juif, revenant à la charge, supplia, les larmes aux yeux, son bienfaiteur, de recevoir au moins un petit présent; mais ce dernier ne le laissa pas même achever; il rassembla ses effets, et pressa la main au colporteur, en disant : « Ce que j'ai fait n'était que mon devoir; c'est ce que tout homme doit à son semblable. Que Dieu nous soit en aide et nous conduise f)lus loin. » Là-dessus il partit. — Ce brave homme, en sauvant le juif, avait non-seulement fait une très-bonne action, mais il l'avait encore embellie en refusant de recevoir en retour la moindre récompense. Sa charité était donc désintéressée.
Comparaison.
Un savant aime l'étude, et voilà pourquoi enfermé seul dans son cabinet, il s'alambique le cerveau, pâlit sur ses papiers et ses livres, se détruit la vue et la santé par ses lectures continuelles; mais comme il aime l'élude en vue de la science dont il est passionné, c'est plutôt l'amour de cette science que celui de l'étude. Un chasseur aime les fatigues, les dangers et les incommodités de la chasse, et c'est pourquoi il s'expose de gaîté de cœur aux feux d'un soleil brû-
îiU DES COMMANDEMENTS.
lanl,àlapluie,aux vents et aux frimats.D'un pied infatigable il franchit les montagnes et les collines, les bois, les rochers et les précipices. Il refuse à ses yeux le sommeil, à sa faim la nourriture, à sa soif la boisson. Mais comme il affectionne ces dangers et ces fatigues en vue de la proie qu'il poursuit avidement, il est certain qu'il préfère de beaucoup la proie î;vx inrommodités et aux privations qu'il s'impose.
Ainsi quand nous aimons le prochain en vue de Dieu, par cet acte nous aimons Dieu bien plus que le prochain. Car l'amour du prochain en vue de Dieu est lui-même un amour de Dieu. {ScaramelU. 1. S. 17.)
3) // doit être universel, c'est-à-dire : nous ne pouvons exclure de notre amour aucun homme, à quelqu'état, à quelque religion (|u'il appartienne, qu'il soit notre ami ou notre ennemi. « Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? » — dit le divin Sauveur. {Matth. 5, 4G-47.) « Les publicains ne le font-ils pas aussi? Et si vous ne saluez (jue vos frères, que faites-vous en cela de plus que les autres? Les païens ne le font-ils pas aussi ?» — En même temps il nous dépeint la charité véritable et universelle dans cette belle parabole.
Le charitable Samaritain.
Un jour un docteur de la lui s'approcha du divin Sauveur, et lui dit pour le tenter : « Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle? » Et Jésus l'exhorta à pratiquer sincèrement le commandement relatif à l'amour de Dieu et du prochain. Mais le docteur de la loi voulant passer pour juste, dit f\ Jésus : « Et qui est mon prochain? » Et Jésus répondit : « Un homme, qui descendait de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent; et après qu'ils l'eurent couvert de plaies, ils s'en allèrent, le laissant à demi-mort. Or il arriva ensuite qu'un prêtre descendait par le même chemin, et quand il l'eût aperçu, il passa outre. Un lévite, qui était près de là, le
§ H. DE 1."AM01'R Dl' mOCIIAIN. 31
voyant, passa de même. Mais un Samaritain qui voyageait, vint vers cet endroit, et l'ayant vu, il fut touché de compassion. Et s'approchanl de lui, il versa de l'huile et du vin sur les plaies, et les banda; puis, l'ayant mis sur son cheval, il le conduisit dans une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira ('fux deniers qu'il donna à l'hôte, et dit : « Ayez soin de cet homme; et tout ce que vous dépensera, de plus, je vous le rendrai à mon retour. » Lequel de ces trois vous semble le prochain de celui qui tomba entre les mains des voleurs? Le docteur de la loi lui répondit : « Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Allez donc, lui dit Jésus, et faites de même. » {Luc. 10.)
L'évêque charitable et philantrope.
Monseigneur de Villeneuve, qui occupait le siège de Montpellier vers le milieu du dernier siècle, et dont la mémoire est encore en vénération dans tous les «liocèses qu'il gouverna, se tit admirer par toutes les venus qui caractérisent les bons évêques. Modèle de ses ouailles par sa piété, il en était l'apôtre par son zèle. On le voyait tous les ans, h la tête d'une troupe d'ouvriers évangéliques, aller pendant l'hiver distribuer le pain de la parole divine dans les bourgs vt dans les villages et ne se distinguer des autres missionnaires que par son empressement à remplir les fonctions les plus pénibles de l'apostolat. Mais la vertu qui brilla le plus en lui fut la charité; il se regardait moins comme le chef de son diocèse que comme le père de ses diocésains; et, en cette qualité, il ne croyait jamais pouvoir ré])an(lre assez de bienfaits sur ceux qui étaient dans l'indigence et dans le besoin. Chaque année il donnait 15,000 livres de ses revenus à l'hôpital général de Montpellier, et ce n'était là que la moindre partie des aumônes qu'il distribuait soit à la ville, soit à la campagne. Tous ceux qui étaient en proie aux rigueurs de la pauvreté y avaient un droit assuré; et quelque fût leur état, ou même leur religion, il leur suffisait d'être malheureux pour en obtenir des secours. C'est ce qui parut surtout dans la circonstance dont je vais parler. Un protestant, qu'un revers de for-
tune avait entièrement ruiné, vint un jour se présenter au palais de l'évêque, disant qu'il avait une affaire importante à lui communiquer. Admis à son audience, il fait la peinture la plus touchante de l'état de détresse où l'a réduit l'infortune. Le charitable prélat en est attendri; et, empressé d'y remédier, il sonne pour appeler son valet de chambre. Dès <jn'il l'^t arrive, il le tire à part et lui ordonne d'aller prendre un rouleau de vingt-cinq louis dans le tiroir de son secrétaire. Le valet de chambre vit bien à quoi cette somme était destinée; et comme il connaissait celui à qui son maître devait la donner, il crut devoir lui dire avant d'obéir : « Monseigneur, c'est un protestant. » — « Et quand ce serait un turc, reprit le prélat avec un tonde vivacité qui ne lui était pas ordinaire, ne sufFit-il pas qu'il soit homme et malheureux? Allez-donc, et faites ce que je vous ai dit. » Il le fit en effet. Le protestant reçut les vingt-cinq louis, et se retira en bénissant intérieurement la charité de l'évêque que sa haine pour l'erreur n'empêchait pas d'aimer et de secourir ceux qu'elle avait séduits. [Nouv. Anecdotes chrétiennes.)
La charité commence par la famille, par le lieu où l'on demeure. Elle se répand sur les connus et les inconnus, sur les indigènes et les étrangers, sur ceux qui professent un autre culte, sur les bons et les méchants, oui, sur tout le monde, de même que le soleil au firmament verse ses rayons bienfaisants sur tous les hommes. [Munch.)
[Gr. Cat. 24''-26'^ q.)
Amour envers nos ennemis; ses motifs et ses qualités. — Explication. Puisque l'amour de notre prochain doit être universel, comme nous venons de le voir, nous devons donc aussi aimer nos ennemis; nous le devons:
1) Parce que Dieu lui-même Vexige de nous. Nous le trouvons exprimé dans l'ancien comme dans le nouveau Testament. Dieu dit au peuple d'Israël parla bouche de Moïse [Lév. 19, 17-18.): « Tu ne haïras point ton frère
5) 11. DE i/amoit, du prochain. 33
en ton cœur.... Tu n'useras point de vengeance, et tu ne garderas point rancune aux enfants de ton peui^le! » Dans le nouveau Testament l'amour envers les ennemis est recommandé d'une manière bien plus absolue.
Le divin Sauveur et le Pharisien.
Les Scribes et les Pharisiens avaient l'air d'être rigides sur l'article de la vertu et de l'observation des commandements. Mais au fond c'étaient des hommes ambitieux, vindicatifs et haineux. Afin donc de justifier chez eux l'absence de charité, ils donnaient au précepte de l'amour du prochain un sens arbitraire, en disant {Malth. 5, 4, 3.) : « Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi ! » Comme si notre ennemi n'était pas notre prochain. Mais Jésus alla au-devant de cette explication arbitraire et dit: a Vous avez appris qu'il a été dit: Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennetiii. Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient; afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les deux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi? hJt si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous en cela de plus que les autres? Les païens ne le font-ils pas aussi? » (Matt h. 5, 43 48.) Tel est le commandement exprès de notre Seigneur et divin législateur.
Comparaison.
« Les soldats du roi David se gardèrent bien de toucher à Absalon suspendu par les cheveux à un chêne, parce que le roi leur avait commandé d'épargner son fils Absalon. (2. Les Rois. 18,5.) — Vous aussi, ô chrétiens! vous avez reçu de votre Seigneur Jésus-Christ l'ordre d'aimer vos ennemis, et vous voulez les persécuter!
2) Parce que Jésus-Christ lui-même nous a donné V exemple le plus sublime de l'amour envers les ennemis. Ne fit-
3i LL3 COMMANDEMENTS.
il pas l'accueil le plus affectueux à celui qui devait le trahir lorsqu'il lui dit: « Mon ami ! qu'ètes-vous venu faire ici? » {Mattli.'iß, 50.) En expirant sur la croix n'a-t-il pas prié pour ses ennemis et ses bourreaux, lorsqu'il s'écria: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » (Luc. 23, 24.) C'est en méditant ces exemples admirables de notre divin Sauveur, que beaucoup de pieux chrétiens ont été portés et encouragés à aimer leurs ennemis.
Pie VI sur son Ut de mort.
Lorsque ce pieux pape fut sur le point de recevoir le saint Viatique il se fit revêtir de ses habits sacerdotaux, et, pour honorer Jésus-Christ, descendre du lit dans un fauteuil. Le cardinal de Spina, archevêque de Corinthe, s'approcha les larmes aux yeux, pour servir le saint Père, et lui demanda, en présence de Jésus-Christ, s'il pardonnait à ses ennemis. A cette demande Pie VI éleva les yeux au ciel, puis les laissant tomber sur le crucifix qu'il tenait constamment entre les mains il dit : « De tout cœur, de tout cœur. » Il avait béni ses ennemis en entrant en France, et il leur pardonna encore en quittant cette vallée de larmes. Bien quil ne puisse plus convertir maintenant les fidèles par ses paroles, il leur laissa néanmoins par son exemple une leçon aussi frappante qu'efficace.
Les étrennes de iVoël.
Un prince assez illustre de l'ancienne maison d'Esté, Ercole II, duc de Ferrare, ayant été banni par ses beauxfrères, rentra après leur mort dans la possession légitime de ses biens. Le fils de l'un de ces indignes frères, Nicolo, à qui cet héritage avait été promis, s'entendit avec un grand nombre de jeunes nobles qui comptaient sur lui pour vivre avec plus de liberté dans leurs dérèglements; et après avoir rassemblé à la hâte quelques milliers de soldats il attaqua pendant la nuit la ville de Ferrare durant l'absence d'Ercole; mais il fut courageusement repoussé, et de plus il perdit la
§ II. DE I-'aMOüR Üi; PROCHAIN. 35
vie. Lorsqu'Ercole fut de retour il ne donna aucune suite à cette affaire et se conduisit comme s'il ne connaissait aucun des traîtres. Toutefois cette manière d'agir donna le change à l'un de ses conseillers secrets qui l'attribuait à ce que le prince ignorait l'événement ; il voulut donc lui rendre un grand service, et altendit pour cela le malin de la fête de Noël. — Lorsque ce jour fut arrivé, il s'approcha du duc et lui dit: « Dans notre pays, il est d'usage, qu'en ce jour les petits reçoivent des grands des éirennes de iNoël, et les serviteurs de leurs maîtres; celte fois, cependant, les rôles seront renversés; aujourd'hui c'est votre serviteur qui vous olîre un grand et précieux présent. Je vous apporte en effet les noms des complices de Nicoio ; c'est-à-dire de plus des deux tiers de la jeune noblesse, de plus de quatre cents individus riches, afin que vous puissiez purger l'état de ces criminels et enrichir considérablement votre trésor par la confiscation de leurs biens.» — «Ces noms, où sont-ils? »demanda le duc, « où se trouvent ces criminels? » — « Dans ce livret, » répondit le secrétaire trop serviable; « j'y ai annoté exactement leurs noms et leur fortune. » — « Est-ce que réellement, » demanda de nouveau Eicole, « ils ont encouru la perte de la vie et de la fortune? En ce cas, nous allons les anéantir! » Et en parlant ainsi, il jeta, sans examiner un seul nom, le livre au feu qui flambait d;ins la cheminée. De plus il enjoignit au conseiller, sous peine de graves châtiments, de brûler tous les renseignements analogues, après quoi il le démit de sa charge.
Quel aveuglement d'esprit chez cet homme qui s'oublie au point de nommer étrennes de Noël une chose qui ne s'accordait pas plus avec la douceur et l'amour du Sauveur nouveau-né, avec le but de son avènement miséricordieux, que la nuit ne s'accorde avec le jour! Et d'autre part, ce furent de véritables étrennes de Noël que le noble prince accorda à ses sujets! Cette action généreuse fut à peine connue dans la ville et dans les environs, que la plupart des mécontents et des rebelles, vaincus partant de bonté, se montrèrent prêts à donner leur sang et leur vie pour Ercole, comme
3G 1> s COMMANDEMHNTS.
pour leur souverain légitime et leur bienfaiteur. Alors seulement leur esprit vit assez clair pour reconnaître leur injustice, et dès ce jour ils se montrèrent soumis à l'ordre et obéissants à leur prince.
Le païen Valère Maxime avait déjà quelque connaissance de cette charité. « Il est beaucoup plus beau, » remarque-t-il, « de vaincre les offenses par des bienfaits que de les payer par une haine opiniâtre et réciproque. » (Veith. Serm. pour les fêtes, p. 68-80.)
3) Parce que nous devons pardonner à nos ennemis si nous voulons espérer que Dieu nous pardonne. En effet, notre Seigneur Jésus-Christ parle ainsi: « Si vous ne pardonnez point, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos péchés, » {Marc. H, i2b.) et en nous apprenant à prier il a dit Lien expressément: « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Celui donc qui ne pardonne pas, dit, pour sa propre perte, cette l»rière qui sans cela est si salutaire; oui, malheur à celui qui ne pardonne pas! Car « un jugement sévère frappera celui qui ne fait pas miséricorde, » il aura le même sort que l'abeille. Lorsque celle-ci, pour se venger, lance son aiguillon, elle doit mourir.
Pardonne, si tu veux que Dieu te pardonne.
« Comme homme tu pèches toujours, » dit S* Chrysostôme, « et tu veux qu'on te pardonne; c'est pourquoi pardonne aussi toi-même. Car autant tu pardonnes, autant il tf sera pardonné. Sache que si tu pardonnes aux autres, tu obtiens le pardon pour toi-même, et si tu ne pardonnes pas, » ajoute S' Athanase, « et que néanmoins tu pries pour demander le pardon, tu ne fais pas une prière, mais plutôt tu attires sur toi la malédiction, pendant que tu dis: « Père céleste! pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés! » Et S' Augustin écrit: « Aucun remède ne peut guérir la blessure, tant que le fer
§ II. DE I.'aMOLU VI l'KOCIIAIN. 37
y reste: de même aucune prière ne profile au chrétien tant que la haine réside dans son cœur. »
Parabole du serviteur impitoyable.
Pour nous montrer clairement, comme dans un tableau, cette vérité, que nous n'avons à attendre de Dieu aucun pardon si nous ne pardonnons également à nos ennemis, le divin Sauveur raconta un jour la parabole suivante: « Le royaume des cieux, dit-il, a été comparé à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs; et ayant commencé à le faire, on lui présenta l'un d'eux qui lui devait dix mille talents. Mais comme il n'avait pas de quoi les lui rendre, son maîtrecommanda qu'on le vendît, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu'il avait, pour acquitter sa dette. Or ce serviteur, se jetant à ses pieds, le conjurait, en lui disant : Seigneur, ayez un peu de patience, je vous rendrai tout. Alors le maître, étant touché de compassion, le laissa aller, et lui remit sa dette. Riais ce serviteur ne fut pas plutôt sorti, que trouvant un de ses compagnons qui lui devait cent deniers, il le prit à la gorge et l'étouffait presque, en lui disant: Ronds-moice que lu me dois. Et son compagnon, se jetant à ses pieds, le conjurait, en lui disant : Ayez un peu de patience, je vous rendrai tout. Mais il ne voulut point l'écouter; et il s'en alla, et le fit mettre en prison, pour l'y tenir jusqu'à ce qu'il lui rendît ce qu'il lui devait. Les autres serviteurs, ses compagnons, voyant ce qui se passait, en furent extrêmement atîligés, et avertirent leur maître de tout ce qui était arrivé. Alors son maître, l'ayant fait venir, lui dit: Méchant serviteur, je vous avais remis tout ce que vous me deviez, parce que vous m'enaviez prié ; ne fallait-il donc pas que vous eussiez aussi piliéde voire compagnon, comme j'avais eu pitié de vous? Et son maîtreirrilé le livra au bourreau, jusqu'à ce qu'il payât toute sa dette. C'est ainsi que mon Père, qui est dans le ciel, vous traitera, si chacun de vous ne pardonne, du fond de son cœur, à son frère, les fautes qu'il aura commises contre lui. {S. Malth. 18. 23-35.)
38 DES coMMA^^F,MF,^Tr'.
Sort malheureux de celui gui se venge au lieu de pardonner.
Sanison que les Philistins avaient rendu aveugle et lié à une colonne de leur temple, tira, en mourant, vengeance de ses ennemis rassemblés dans le temple de Dagon. Ayant prié Dieu de lui rendre sa première force, il secoua avec tant de violence les colonnes qui soutenaienttoutl'édifice que celuici s'écroula et ensevelit sous ses ruines les principaux ennemis de Samson avec le héros israëlite lui-même. {Les Juges, 16, 48.)
Explication. Jusqu'à présent nous avons considéré les mollis qui doivent nous engager à aimer nos ennemis; nous allons voir maintenant comment nous devons aimer nos ennemis. A cette question, notre divin Sauveur a répondu lui-même, quand il a dit: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père(|ui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » (S. Mat th. 5, 44-45.)
C'est de cette manière, comme le prescrit Jésus-Christ, que de tout temps les vrais Chrétiens ont aimé leurs ennemis. Je veux le prouver par quelques beaux exemples, et parmi lesquels S' Etienne occupe la première place.
S* Etienne et ses ennemis.
Voyez de quelle manière St Etienne aime ses ennemis. A l'exemple de son Sauveur il s'afïligeabien plus de la méchanceté et du funeste aveuglement de ses persécuteurs qui le lapidèrent, lui l'intrépide apôtre et confesseur de Jésus le crucifié, que des souffrances qu'il endura; — et comme preuve de cette compassion sincère, il s'agenouilla afin de prier pour eux. En priant pour lui-même, il resta debout, et en priant pour ses ennemis il se jeta à genoux, parce que, comme dit S' Augustin, « leur opiniâtre animosité exigeait
§ 11. DE i/amoip, du prochain. 30
le remède d'une prière énergique et fervente. » — Si donc lesSainls savaient pardonner si généreusement à leurs ennemis, quoiqu'ils ne fussent que des hommes, pourquoi ne sauriez-vous pas faire ce qu'ils ont fait? — Peut-être allezvous m'objecter que ce furent des Saints et que vous ne possédez pas une telle force; je vous réponds avec S^ Amhroise: « Si vous n'avez pas encore cette force, demandez-la à Dieu qui vous l'accordera certainement. »
Le pauvre Nègre et son ennemi.
Un pauvre Nègre acheté sur les côtes de l'Afrique, avait été transporté dans les Indes Occidentales. 11 y embrassa le Christianisme dont il adopta les principes; et comme, par sa conduite régulière, il avait gagné les bonnes grâces deson maître, celui-ci lui accorda sa confiance etle chargea de travaux assez importants. — Un jour le planteur voulut acheter une vingtained'esclaves. Il se rendit donc au marché avec son fidèle Tom. Les malheureux y étaient exposés en vente, et il lui ordonna de choisir ceux qui lui paraissaient propres à devenir de bons ouvriers, — A son grand étonnement ïom lui présenta aussi, à côté d'autres esclaves, un vieillard caduc, et l'engagea à l'acheter. Le maître s'y refusa, et le vieux Nègre n'aurait pas été pris si le marchand d'esclaves n'avait promis de le donner par-dessus le marché, pourvu que l'on achetât vingt autres esclaves; sa proposition fut agréée et le marché conclu. Lorsqu'on fut arrivé dans les plantations, Tom ne cessa de prodiguer au vieillard les soins les plus tendres. Il le logea dans sa cabane et le fit manger à sa table; s'il avait froid, Tom le conduisait au soleil; s'il se plaignait de la chaleur, il le faisait asseoir à l'ombre des cocotiers. En un mot, il faisait tout ce qu'un fils dévoué aurait jamais pu faire pour le meilleur des pères. Etonné de cet attachement extraordinaire que Tome portait à son subordonné, le maître voulut en connaître la raison: — « Est-ce ton père? » lui demanda-t-il? — « Non, maître, ce n'est pas mon père. » — «Est-ce donc un frère plus âgé que toi? » — « Non, ce n'est pas mon frère. » — « Est-ce peut-
40 DES commandement;-.
être ton oncle ou un autre de tes parents? Car il n'est pas possible que tu prennes en si grande amitié un homme qui t'est tout ^ fait étranger. » — « Non maître! il n'est pas de mes parents, il n'est pas même mon ami! » — « Expliquemoi donc pourquoi tu te montres si plein d'égards pour lui?» — « // est mon ennemi! •» répondit l'esclave, « Il m'a vendu aux hommes blancs sur les cotes de l'Afrique ; mais je ne puis le haïr; car le Père missionnaire m'a dit: o Si Ion ennet7ii a faim, donne-lui à manger, s'il a soif, donne-lui à boire. {Rom. 12, 20.) {Recueil d'Anecdotes de Hungari, p. 23o.)
Trait de générosité.
un riche fabricant de la ville d'Ajaccio en Corse, nommé Bordano, avait honteusement chassé de son service, sur un soupçon mal fondé, son concierge Benedetto ïorcelli avec sa femme et ses enfants. Ce pauvre homme, que tout le monde estimait, tomba dès lors dans la misère et se vit réduit avec sa famille à la mendicité. Un jour qu'il errait dans les montagnes pour ramasser du bois mort, il rencontra son ancien maître qui se trouvait à la chasse; s'étant jeté à ses pieds, il implora son pardon, en protestant de son innocence, et le conjura d'avoir pitié de lui et des siens ; mais il fut grossièrement repoussé par Bordano qui, dans sa colère, alla jusqu'à menacer son ancien serviteur d'un coup de fusil. Benedetto s'éloigna tristementet gravit la pente escarpée delà montagne pour y continuer son ingrat labeur. Bordano qui en ce jour n'avait pas eu de chance à la chasse, était encore plus mal disposé qu'auparavant; une heure plus tard il était déjà en route pour retourner chez lui, lorsqu'il vit s'élever, à portée de fusil, un superbe coq de bruyère. Il le visa et l'abattit; mais l'oiseau tomba dans un précipice au milieu des broussailles et le chasseur, s'élançant avec précipitation à la recherche de sa proie, fit céder les pierres sous ses pieds, et roula le long de la pente rapide du rocher jusque dans l'abîme; il y resta étendu sans mouvement ayant les bras et les jambes brisés. Quelques heures après, un homme qui passait par là, l'ayant découvert,se sentit ému
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de compassion et descendit jusqu'à lui; il banda tant bien que mal ses membres meurtris, le chargea sur ses épaules et après avoir porté ou plutôt péniblement traîné le blessé jusque dans la ville qui était à une assez grande distance, il le déposa devant sa maison. En ce moment, Bordano reprenant connaissance ouvrit les yeux: « Ciel! » s'écria-t-il, «où suisje?» — «Devant la maison de Pietro Bordano.» — «Et vous, mon sauveur, qui étes-vous? » — «Benedelto Torcelli.» — «Vous, que j'ai si gravement offensé, mon ennemi mortel? » — « Je l'étais, mais votre malheur m'a réconcilié avec vous, » Quel magnifique trait de générosité ! que cette puissance de la compassion et de la charité chrétienne est admirable! Si le pauvre corse, traité avec tant de cruauté, n'avait écouté que la vengeance qui bouillonnait dans son cœur, il aurait pu abandonner son insolent persécuteur à son malheureux sort et en repaître ses yeux avec une joie sauvage; mais obéissant à la voix de la piété, il lui sauva la vie et amassa des charbons ardents sur la tête de son ennemi qui devint dès lors son ami le plus dévoué. {Veith.)
Pardonnez à vos ennemis, et faites-vous en des amis.
Les anciens ennemis des Romains, les Samniles, avaient un jour cerné de toutes parts l'armée romaine et l'avaient acculéedans un défilé, de sorte qu'elle paraissait entièrement à leur discrétion. Ils envoyèrent des messagers à un vieillard de leur nation, renommé par sa sagesse et appelé Hérennius, pour lui demander ce qu'ils devaient faire dans cette circonstance. Hérennius ré[)ondii : « Qu'on laisse les Romains aller en paix ! » Cet expédient parut étrange aux généraux Samniles, car ils n'y comprenaient rien ; ils supposaient que les conseillers ou les messagers avaient mal compris; en conséquence ils envoyèrent une seconde députation pour renouveler la demande. Cette fois il leur fit dire : « Exterminez les Romains, homme par homme, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un seul ! » — Cette fois les généraux étaient encore plus étonnés, et ne virent d'autre ressource que d'envoyer demander conseil pour la troisième fois,
parce que la eontrarliction entre la première réponse et la seconde paraissait trop flagrante. Mais Hérennius répondit : a Si vous massacrez tous vos ennemis, vous les aurez sans doute vaincus; mais si au contraire, vous leur accordez la vie et la liberté, vous les aurez également vaincus, mais d'une façon bien préférable; car alors vous n'aurez pas à redouter de nouveaux ennemis, vengeurs de ceux qui sont morts; vous avez acquis une véritable gloire et vous aurez changé vos ennemis en amis. {Veilh.)
Comparaison.
Pardonnez de bon cœur à celui qui vous a offensé! Soyez semblable à l'arbre qui prête son ombre rafraîchissante et ses fruits à celui qui, un moment auparavant, lui avait lancé des pierres. (Munch.)
[Gr. Cat. 27«-28« q.) Explication. La réconciliation est donc l'une des principales vertus du vrai chrétien. Ne laissons jamais le soleil se coucher sur notre colère. Si nous avons offensé quelqu'un, allons le trouver et réconcilions-nous avec lui ; car voici comment parle le divin Sauveur: « Si donc, lorsque vous présentez votre offrande à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quel(|ue chose contre vous, laissez là votre don devant l'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère, et puis vous reviendrez offrir votre don. » (S. Matth. 5, 23-24.) Si au contraire, nous avons été offensés par quelqu'un, allons de bon cœur lui offrir la main en signe de réconciliation et de paix, et souffrons l'injustice plutôt que de rendre le mal pour le mal. Voilà |)ourquoi S' Paul écrivit aux Romains (12, 17-19.): « Ne rendez à personne le mal pour le mal ; vivez en paix, si cela se peut, et autant qu'il est en vous, avec toutes sortes de personnes; ne vous vengez point vous-mêmes, mes chers frères, car il est écrit: c'est à moi que la vengeance est réservée, et c'est moi qui
§ II. Ï)E 1,'aMOUR du PnOCHAIN. 43
la ferai, dit le Seigneur. « Et dans S. Matthieu (5, 39-41.) nous trouvons: «Et moi, je vous dis de ne point résister au mal que l'on veut vous faire, mais si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre. Si quelqu'un veut plaider contre vous pour vous prendre votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. »
Exemples tirés de la Bible.
Le patriarche Jacob donna un fort bel extmiple de réconcialiation. Esaü, comme on sait, avait vendu son droit d'aînesse à son frère Jacob et dès ce moment il lui voua une haine irréconciliable, de sorte que Jacob, pour se soustraire à sa colère, dût se rc^fugier à Haran, chez son oncle Laban. La bénédiction de Dieu y descendit visiblement sur lui : car ses troupeaux et ses richesses augmentèrent de jour en jour. Mais précisément à cause de cela il devint un objet d'envie et de haine pour Laban et ses fils; il se vit donc obligé de retourner dans sa patrie. Comme il y redoutait la colère d'Esaü, il lui envoya des messagers chargés d'annoncer son arrivée et de demander son pardon et sa réconciliation; en même temps il lui fit offrir des présents. Esaü alla au devant de lui avec quatre cents hommes, et lorsque les deux frères se rencontrèrent, Jacob se prosterna en terre par sept fois. Mais Esaü courut au devant de son frère, l'embrassa et, s(^ jetant à. son cou, le baisa et pleura. [Gen. 32 et 33.) - David donna un exemple tout aussi beau. Il trouva un jour le roi Saül qui en voulait à sa vie, endormi dans une caverne; il eut pu le tuer ; mais il préféra lui pardonner. (1. Rois, '24, 4-8.)
Les deux voisins réconciliés.
Il y avait dans une ville deux marchands voisins et jaloux l'un de l'autre, qui vivaient dans une inimitié scandaleuse; l'un d'eux, rentrant en lui-même, écouta la voix de la religion, qui condamnait ses sentiments ; il consulta une personne de piété, qui avait sa confiance, et lui demanda comment il fallait qu'il s'y prît pour se réconcilier : « Le meilleur moyen, répondit-elle, est celui que je vais vous indiquer :
'j 1 DES COMMANDEMENTS.
lorsque des personnes vienrlront à votre boutique pour acheter, et que vous n'aurez pas ce qui leur convient, conseillezleur d'aller chez votre voisin, » et il le fil. L'autre marchand, instruit d'où lui venaient ces acheteurs, fut sensible aux bons offices d'un homme qu'il regardait comme son ennemi; il alla chez lui pour l'en remercier, lui demanda pardon de la haine qu'il lui avait portée, et le conjura de le recevoir au nombre de ses meilleurs amis. Sa prière fut exaucée, et la religion unit étroitement ceux que l'intérêt et la jalousie avaient divisés. {Lect. chrétiennes.)
Tendez la main en signe de réconciliation.
Aristippe vivait en amitié avec Eschine; mais voilà que tout à coup ils deviennent des ennemis mortels. Quelqu'un demanda au premier : « Où est votre amitié d'aulrcfuis? » — « Elle dort, » répondit-il, « mais je veux la réveiller, » etil alla trouver Eschine. « Me trouvez-vous donc si malheureux et si incurable, » dit-il, « que je ne mérite pas que vous m'adressiez le moindre avis ou la moindre parole? » Eschine lui répondit : « Rien d'étonnant que vous qui me surpassez en talents, me vainquiez aussi en cette circonstance. » Et dès ce moment ilsdevinrent de nouveau lesmeilleursamis. {Richter.)
Comparaison.
« Quelque grandes que soient la haine et l'aversion de votre ennemi, en lui montrant constamment de bons procédés, vous le vaincrez cependant à la longue. La glace qui enchaîne le cours des rivières, si épaisse qu'elle soit, se fond cependant à la fin sous la douce chaleur du printemps. Oui, par une seule bonne parole, par une seule explication de part et d'autre, bien des haines ont été maintes fois étouffées dans leur germe, comme une étincelle de feu l'est instantanément par une seule goutte d'eau. » (Munch.)
{Gr. Cat. '29'-'50'q.) Sii7' qui doit s'étendre spécialement notre charité. — Explication. L'Ecriture sainte nous recommande tout spécialement d'étendre notre charité sur les ;;aMt;r^5, les
§ II. DE l'amour Dû PUOCHAIN. io
veuves et les orphelins, et en général sur tous ceux qui sont dans le besoin corporel ou spirituel. A tous ceux-là nous devons avec empressement venir en aide par les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles ; car « bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. » {Matth. 5. 7.) « Aimer votre prochain en Dieu, » dit S. François de Sales, «c'est lui venir en aidedanslous ses besoins, pour autant que nous le pouvons. » Quelques beaux traits nous montrent en général comment nous devons assister les pauvres, les veuves et les orphelins.
Jean Matthieu de Saldarriaga.
Le 15 juin de l'année 1840 mourut à Caracas, dans l'Amérique du Sud, Joan Matthieu de Saldarriaga, Né à Lecoroz, villede Navarre en Es|)agne,ilvint, tout jeuneencore, à Caracas où il s'établit comme commerçant, s'acquit un grand crédit par son zèle et son intelligence et passa pour un modèle de probité et de bientaisauce. C'est au point que celui qui avait joui pendant sa vie d'immenses richesses, ne laissa après sa mort pour toute fortune, qu'une réputation intacte et l'exemple des vertus chrétiennes. Les pauvres le pleurèrent longtemps ; en effet il ne cessait jamais de s'occuper d'eux et tellement, qu'on l'aurait plutôt pris pour un employé chargé de procéder à la distribution des fonds d'un legs [lieux, que pour un particulier qui distribuait des aumônes de sa firopre fortune. Pendant bien longtemps les hôpitaux de Caracas surtout regrettèrent sa perte. Le sort des malheureux qui vont de porte en porte mendier un morceau de pain ne |)eut êire comparé, on le sait, à celui des pauvres malades couchés sur un lit de douleurs. Aussi s'écriait-on tristement: « Qui désormais leur procurera, comme Saldarriaga, des literies, des habillements, des aliments et des remèdes? Qui voudra désormais, comme lui, engager tous ses amis à contribuer à ces œuvres de bienfaisance par des cotisations? Sa maison ressemblait souvent à un aie-
40 DtS COMMANDFMENTS.
lier, car on y confectionnait des draps de lit, des chemises et d'autres objets à l'usage des pauvres malades; à cet effet ses gens allaient lui chercher des étotfes, toute sa famille les coupait, puis on les donnait à coudre aux pauvres pour épargner les salaires. Saldarriaga décidait fréquemment ses amis avec une espèce d'autorité religieuse, à contribuer à ces frais, parce que les fonds ordinaires n'y suffisaient pas. Voilà les litres et les lettres de recommandation avec lesquelles il quitta ce monde, et ces bonnes œuvres auront déjà été inscrites au grand livre par le juste Juge qui les paie dans l'autre monde. {Bibl. de la jeunesse.)
Les orphelins recueillis.
Un honnête père de famille, ouvrier serrurier, nommé François Gérard, demeurant rue de Charonne à Paris,' mourut, laissant orphelins trois petits enfants qui avaient déjà perdu leur mère. Lescamarades d'atelier de ce brave homme, au nombre d'une vingtaine, adoptèrent immédiatement les enfants du défunt, au profil desquels ils firent chaque semain, une retenue sur leur paie. Les ouvriers garçons demandèrent eux-mêmes à contribuer pour une plus forte somme que leurs camarades mariés. Nous devons ajouter que le patron M. C... s'associa spontanément à cette bonne œuvre, et prit en outre, au nom de chacun des enfants, un livret de oO fiancs de la caisse d'épargne, dont les intérêts doivent se capitaliser jusquà la majorité. {Journal des Faits, 1851.)
L'empereur Ferdinand, l'ami des pauvres.
^Un jour l'un des conseillers auliques de l'empereur Ferdinand fit observer à celui-ci qu'il n'avait pas besoin de perdre son temps à parcourir les pétitions des pauvres et des gens sans im|)orlance, vu qu'il pouvait facilement laisser cette occupation à l'un de ses conseillers. L'empereur lui répondit: « Je ne trouve rien de pénible, au contraire, je trouve mon plaisir à venir en aide aux pauvres. C'est à cela que je suis appelé par Dieu ; nous gagnons le ciel en examinant leurs pétitions et leurs demandes. Je ne sais s'il en est ainsi, lorsque
,^ 11. DE l'aMOUU du PKÜC11AIN. 47
nous nous occupons des requêtes des grands et des princes. » {Habshurg II. S. 116.)
Les vignerons et leur camarade.
Un pauvre vigneron, marié et père de plusieurs enfants, était atteint depuis quelque temps d'une fièvre typhoïde qui faisait désespérer de ses jours. Voyant se prolonger la maladie de ce malheureux, tous les vignerons de la localité allèrent d'eux-mêmes, etuniquementpousséspar un sentiment charitable, faire le travail de la vigne que cultivait le malade. Ils achevèrent, dans l'espace d'une journée, en travaillant tous ensemble, la besogne à laquelle un seul aurait employé plusieurs semaines. {Le droit commun de Bourges.)
JW«'^ d'Aviaii, archevêque de Vienne, le père des pauvres.
Ce saint prélat était la providence visible, à laquelle tout malheureux avait le droit de venir demander son pain, son vêtement, son toit. Oui, la maison du saint archevêque était un temple ouvert à toutes les infortunes ; toute âmesoutfrante était sûre d'y trouver consolation et secours. M^'' d'Aviau n'était avare que pour lui. De tant de pauvres qu'embrassait sa paternelle sollicitude, il était le seul auquel il ne songeait jamais, lui le plus pauvre de tous ; et pour fournir à ses besoins, plus d'une fois on fut réduit à lui demander l'aumône pour lui-même. « Monseigneur, » vint lui dire un jour cet ange de charité, dont le nom est encore cher aux amis de Me^^ d'Aviau, « Monseigneur, un pauvre gentilhomme est dans le plus grand dénûment ; vous ne refuserez pas de lui venir en aide. » Et le prélat de donner aussitôt sa bourse. Le lendemain il trouve dans son appartement des vêtements neufs; il s'en étonne. « Monseigneur, lui dit la bonne sœur, nem'avez-vous pas donné votre bourse pour un pauvre gentilhomme? Ce pauvre gentilhomme, c'est vous. »
Chez Mß' d'Aviau, c'était le cœur qui donnait encore plus que la main. On l'a vu, ce bon vieillard, se mettre à deux genoux sur le pavé de la rue et chercher, en tâtonnant, une pièce de monnaie tombée de la main d'un pauvre à qui il
venait de faire l'aumône. Durant l'hiver, une des salles du palais épiscopal était constamment ouverte aux pauvres gens du quartier, qui venaient y prendre du feu. Un jour Mf^ d'Aviau était là, seul, près du foyer, une pauvre femme entre, presque aveugle. Ne reconnaissant pas le prélat, elle le prie de lui garder son réchaud. Le bon archevêque se met aussitôt à l'œuvre. « Est-ce assez^? » dit-il. — « Vous pourriez bien en mettre un peu plus, » répond la bonne femme. M^'^ d'Aviau tourmente de nouveau le feu et cherche d'autres charbons dans le foyer épuisé. Survient quelqu'un. Grand scandale! La pauvre femme est grondée, et l'archevêque aussi, peu s'en faut. « Eh! ne puis-je pas, dit le prélat, donner du feu comme un autre? (i) »
(Gr. Cat. Zi'^ g.)
Les œuvres de miséricorde corporelles. — Explication. La manière d'exercer noire charité à l'égard du prochain dans ses besoins corporels, est exposée dans ce qu'on appelle les sept œuvres corporelles de miséricorde. Nous allons les passer successivement en revue.
\) Donner à r:ianger à ceux qui ont faim, c'est-à-dire nous devons ou procurer des aliments aux pauvres, aux malheureux et à ceux (pii ont faim, ou les soutenir par des dons charitables, ou leur fournir des denrées, des vivres, etc. à un prix modéré.
Les pierreries changées en pain.
Le duc de Bourgogne, petit-tils de Louis XIV, roi de France, donna tout jeune encore des preuves éclatantes de sa bonté. — Un jour il alla se promener dans les rues de Versailles ; or la récolte avait généralement manqué cette année, et le peuple était exposé à de dures privations. Il se vit bientôt entouré de tous côtés de tant de nécessiteux qu'il eut
(1) Voyez plus loin l'exemple : T.rèse la mère des pauvres et la consolatrice des affligés.
§ II. üE i/amoiii du rnociiAiN. 19
vite épuisé sa bourse. Toutefois il en restait encore un grand ]iombre qui avaient besoin d'un morceau de pain. Touché à la vue de tant de misères, et pressé par son cœur compatissant, d'accorder des secours aussi longtemps qu'il aurait des moyens à sa disposition, il saisit le collier de l'ordre qu'il portait en ce moment, et, après, en avoir arraché quelques pierres fines, il les donna à l'un des courtisans de sa suite en lui disant : « Vendez cela, et faites en sorte que ces pierres deviennent du pain ! » {Recueil d'anecdotes de Hungari.)
Exemples tirés de la Bible.
L'Ecriture-Sainte nous exhorte fréquemment à la pratique de cette première œuvre de miséricorde. Le prophète Isaïe nous adresse ces paroles : (458,7.) « Partage Ion pain avec ceux qui ont faim ! » et dans le livre de l'Ecclésiastique (4,2,) nous trouvons : « Ne méprisez pas celui qui a faim. » Fidèle à cette exhortation , Job nourrissait ceux qui avaient faim; c'est pourquoi parlant de lui-même il dit : « Ai-je mangé seul mon pain et l'orphelin ne l'a-t-il point partagé? » (31,17.) Tobie, durant sa captivité, allait à la recherche de ses frères qui avaient faim et les nourrissait. (1,20.) La veuve de Sarepta donna à manger au prophète Elie qui était affamé, et Dieu bénit cet acte charitable en faisant durer sa farine et son huile, puis en ressuscitant son fils par l'intermédiaire du prophète. (3. les Rois, 17.) — Jésus- Christ lui-même pratiqua plus d'une fois cette œuvre de miséricorde. 11 eut pitié du peuple qui, désireux d'entendre sa doctrine, le suivait partout et n'avait plus rien mangé depuis plusieurs jours. Il lui arriva donc de nourrir un jour cinq mille personnes et une autre fois quatre mille avec quelques pains.
2) Donner à boire à ceux qui ont soif, c'est-à-dire, nous devons présenter les rafraîchissements nécessaires aux voyageurs harassés et altérés, aux pauvres et aux malades ; en effet « La soif brûle. » Voilà pourquoi le divin Sauveur lui-même, cet agneau toujours si patient et si
CATÉC. PKATIQUE. T. M. 3
résigné, s'écria, en proie à des douleurs cuisantes; c< J'ai soif »(St Jean. 19. 28.); or à tous ceux qui prati- (pjent cette œuvre de miséricorde, il a promis une magnifique récompense en ces termes : « Quiconque aura donné seulement à boire un verre d'eau froide à l'un de ces petits, comme étant de mes disciples, je vous dis, en vérité, qu'il ne perdra point sa récompense. » {S. Matth. 10, 42.)
Rebecca l'avait éprouvé. Ayant rencontré Eliézer, le fidèle serviteur d'Abraham, qui était fatigué d'un long voynge, elle lui donna à boire, à lui et à ses chameaux. C'est pourquoi elle fut destinée par Dieu à devenir l'épouse du pieux patriarche Jacob.
Riche récompense accordée à un verre d'eau.
Léon Majoranus fut béni d'uiïe manière admirable pour avoir procuré un peu d'eau à un homme altéré. Un jour il rencontra dans le désert un pauvre mendiant aveugle qui avait penlu son chemin et qui se plaignait de ce qu'il mourait de soif. Léon, ému de pitié, alla aussitôt à la recherche d'un peu d'eau, et réussit à en apporter au mendiant qu'il remit ensuite dans le droit chemin. Cette action fut tellement agréable à Dieu, qu'il fit entendre à Léon une voix qui lui assura que, pour cette œuvre de miséricorde, il obtiendrait la couronne impériale, ce qui arriva en effet. {Manuel de Schuster.)
Donnez à boire à ceux qui ont soif.
Il se présente bien souvent des occasions de pratiquer des œuvres de charité et bien que ne coiilant rien, elles n'en sont pas moins méritoires. C'est ce que prouve l'histoire suivante. Dans un village du Tyrol une pauvre servante, atteinte d'une maladie de foie, gardait depuis plusieurs semaines le lit. Heureusement il s'y trouvait quelques jeunes filles qui s'étaient concertées pour consacrer leurs heures de loisir spécialement au service des pauvres malades.
La servante fut donc visitée, consolée et pourvue de tout
§ 11. DE LAMOIK DU I'KÜCHAIN. oï
ce qu'exigeait son état. L'art du médecin parvint enfin à triompher de cette longue maladie. Toutefois la guérison et le rétablissement de sa constitution si fortement afl'aiblie, marchaient à pas très-lents. Un soir que ces pieuses filles auxquelles, dans le village, on avait donné le beau nom de sœurs de la miséricorde, étaient présentes, le médecin revint. « Il n'est pas possible, » dit-il entre autres, « que ma malade reprenne ses forces aussi vite qu'il serait à désirer, tant qu'elle boira de la mauvaise eau de nos puits de village. Si la source d'argent, que vous connaissez bien, n'était pas si loin d'ici, je vous assure que la faible Agathe, (ainsi se nommait la servante) en ne buvant de cette eau qu'un verre par jour, serait bien plus promptement sur pied. » A peine le médecin eut-il quitté la chambre, que les bonnes jeunes filles s'entendirent pour exécuter son conseil. Il fut donc résolu que tous les matins, à tour de rôle, l'une d'elles se lèverait une heure plutôt, et irait puiser une grande cruche d'eau à la source d'argent, qui jaillissait au fond d'une vallée, à une demi-lieue du village. Aussitôt faitque dit; chaque jour, de fort bon matin, on voyait l'une de ces bonnes filles se diriger vers la vallée et remplir la grande cruche à la source. Agathe but à souhait de cette excellente eau, et bientôt les roses revinrent sur ses joues et les forces dans ses membres. {Ibidem.)
Le verre de vin récompensé.
Sainte Christine (surnommée l'admirable) qui avait spontanément renoncé à tous les biens terrestres, se sentait intérieurement poussée à aborder les personnes riches etadonnées au faste, pour leur demander l'aumône; elle ne le faisait pas dans l'intention de garder pour elle le léger secours qu'elle recevait, mais uniquement afin de leur donner l'occasion de pratiquer une bonne œuvre qui les rendît plus dignes de la grâce de Dieu. C'est ainsi qu'il lui arriva un jour de se sentir prise d'une soif étrange et dévorante, qui toutefois n'était pas un mystère pour elle; sans se gêner, elle entra dans la splendide salle à manger d'un fameux libertin, s'approcha
52 DES CO.MMAKDEMEMS.
de la table richement servie et demanda à boire. A la grande surprise de tous les convives, le fier seigneur se leva, et après avoir rempli de ses propres mains un verre d'un vin exquis, il le lui présenta avec toutes les marques d'un profond respect; mais elle l'effleura seulement du bout des lèvres et partit, en exprimant sa gratitude. Peu de temps après ce débauché tomba malade et mourut; Christine, qui était douée d'une vue surnaturelle, assura qu'avant sa mort il avait eu un vif repentir de ses fautes et qu'en conséquence il avait été réveillé à la vie de la grâce. {Veith.)
3) Donner des vêtements à ceux qui en manquent. C'est-à-dire, nous devons procurer les vêtements indispensables aux pauvres et aux nécessiteux qui n'ont pas les moyens de se les acheter ; suivant le précepte de l'Ecriture-Sainte : « Quand tu vois un homme nu, couvrele. » {Isaïe, 58. 7.)
Job gardait si bien ce commandement qu'il pouvait dire : « Ai-je vu un homme périr faute d'être vêtu, et un pauvre faute de couverture ? Ses reins ne m'ont-ils point béni, et n'a-t-il pas été réchauffé de la laine de mes agneaux? » {Job, 31, 19-20.) L'Ecriture sainte dit pareillement de Tobie: « Il nourrissait ceux qui avaient faim et habillait ceux qui étaient sans vêtements »(1.20); elle rapporte aussi que Tabitha était riche en bonnes œuvres et en aumônes, qu'entr'autres elle confectionnait des robes et des habits pour les pauvres veuves, et qu'après sa mort celles-ci entourèrent son corps en pleurant et se plaignirent de la perte qu'elles venaient de faire à St Pierre, qui aussitôt rappela à la vie la mère des pauvres. (Actes des Ap. 9.)
Le charitable vicaire-général de Nantes, ou les tapisseries.
.lacquesEveillon, né à Angers, était en 1645 vicaire-général du chapitre de la cathédrale de Nantes. Sa simplicité et sa charité allaient si loin qu'il bannissait de sa maison nonseulement toute dépense de luxe, mais encore les commodités
§ II. DE l'amour ou PnOCHATN. 53
les plus ordinaires de la vie, uniquement afin de pouvoir donner davantage aux pauvres. « Comment? » lui dit un jour quelqu'un avec surprise, « vous n'avez pas même de tapisseries dans votre appartement? » — « Lorsque je rentre chez moi, » répondit-il, « les murs ne me disent pas qu'ils ont froid ; mais je rencontre à ma porte des pauvres privés de tout et tremblants de froid qui me demandent des habits. »
Le pauvre habillé à neuf.
Le comte Leopold de Berchthold avait consacré toute son existence de la manière la plus désintéressée et la plus généreuse à la plus noble des occupations, à savoir : celle d'augmenter le bien-être et de diminuer la misère des hommes. Malheureusement il devint en l'an 1809 la victime de ses travaux charitables.
Se trouvant avec son régiment en garnison à Brunn, capitale de la Moravie, il apprit que la foudre avait frappé, dans un petit bois voisin, un pauvre ouvrier ; aussitôt il sauta à cheval et se rendit sur les lieux, au moment où on était entrain de ramener l'infortuné dans son village. Le pouls lui battait encore. Le comte retourna au galop à la ville et un quart d'heure après il revint avec le chirurgien du régiment. Celui-ci fit prendre une potion au malade qui peu à peu reprit connaissance. Le chirurgien dut le visiter tous les jours, et le bienfaiteur fit de même. Après son dîner il quittait régulièrement la société et partait à cheval pour le village. Un jour, l'un de ses amis le surprit au moment où il présentait au malade une assiette de bouillon que la femme était chargée de procurer chaque jour à son mari. Un autre jour on le trouva assis devant le lit de son protégé, occupé à chasser les mouches, pendant que la femme avait soin de la cuisine. Le malade guérit enfin ; mais ses habits étaient à moitié consumés par la foudre. Le comte l'ayant fait venir à l'hôtel des officiers vers l'heure du dîner : « Voyons, Messieurs, » leur dit-il, au moment où le convalescent entra, « ne ferions-nous pas bien, au lieu de jouer aujourd'hui, d'acheter à ce pauvre homme un nouvel habit à la place de son
habit brûlé? » Le comte ouvrit la quête ; les autres suivirent son exemple, et le pauvre artisan fut habillé. « Bienheureux sont les miséricordieux ; car ils obtiendront miséricorde. »
4) Exercer rhospitalité, c'est-à-dire qu'aux passants et aux voyageurs égarés qui ne peuvent trouver de logement ou le payer, nous devons charitablement offrir l\io£i ilàlité dans notre maison, puisque le Seigneur nous a dit autrefois par la voix du prophète Isaïe (58, 7.) : « Recevez sous. votre toit ceux qui n'ont pas d'asile! » Et le divin Sauveur dit : « Si quelqu'un reçoit le moindre des miens, c'est moi-même qu'il reçoit. » {S. Matth. 18, 5.)
Exemples tirés de la Bible.
Cette œuvre de miséricorde fut fidèlement pratiquée par plusieurs serviteurs de Dieu, dans l'ancienne loi et dans la nouvelle; nous trouvons par exemple: Job, qui a pu dire de lui-même : « L'étranger n'a point passé la nuit dehors, j'ai ouvert ma porte au passant ; » (51, 52) la Sunamite qui recevait Elisée dans sa maison, chaque fois qu'il venait à Sunam et qui lui donnait l'hospitalité (4, liv. des Rois. 4 ); Marie et Marthe qui rendirent le même service au divin Sauveur, quand il n'avait pas où reposer sa tête; Lydie qui dit à Paul et à ses compagnons de voyage : « Si vous me croyez fidèle au Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y! » {Actes des Ap. 16, 14, lo.) mais surtout Abraham qui recueillit trois étrangers dans sa tente, leur servit un repas copieux et leur lava les pieds. En retour il reçut de ses hôtes, qui étaient des anges sous la forme humaine, la promesse que dans le courant de l'année il lui naîtrait un fils, et qu'en lui tous les peuples de la terre seraient bénis; nous trouvons encore Lolh qui pressa les deux anges qu'il rencontra à la porte de Sodome sans les connaître, d'entrer chez lui, leur servit à manger, les logea pendant la nuit, et qui pour prix de son hospitalité fut conduit par ses hôtes hors de la ville embrasée. S. Paul fait à ce sujet la recommandation suivante :
§ II. DE l/AMOi:n DU PROCHAIN. 55
« N'oubliez pointl'hospitalité ; car par elle quelques unsont logé des anges sans le savoir. » {Hebr. 13, 2.)
La maison des pèlerins à Rome.
S. Philippe de Nëri voulant procurer un logement aux nombreux pèlerins qui affluent à Rome, fonda une confrérie particulière. Il commença dans ce but, à louer une petite maison; mais bientôt aile prit les proportions d'un grand édifice qui reçut, pendant le jubilé de 157r>, donné par le pape Grégoire XIII, au-delà de trois cent mille hommes de toutes les nations du monde. Ce nombre fut bien plus considérable pendant le jubilé de l'an 1600, sousClément VIII; alors on vit des seigneurs et des nobles dames servir les pèlerins et les pèlerines : bien plus, le pape lui-même vint fréquemment laver les pieds aux pèlerins et dire les prières à table. — De semblables hospices furent fondés çà et là en Terre Sainte. Déjeunes personnes nobles, dont quelques-unes appartenaient à une famille princière, servaient de leurs propres mains des rafraîchissements aux pèlerins afin de les aider à atteindre le terme de leur pieux voyage.
5) Délivrer les captifs, c'est-à-dire nous devons racheter ceux qui sont injustement emprisonnés, qui gémissent dans les fers pourla foi, la vérité et la justice, ou qui ont été faussement accusés; ou, au moins, nous devons tâcher de leur procurer la liberté d'une manière honnête, chrétienne, i)ar exemple en faisant des démarches en leur faveur, en fournissant caution, etc. « Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, » dit S. Paul {Hebr. 13, 3.), « comme si vous étiez vous-mêmes enchaînés avec eux. » Et Isaïe s'écrie (58, 6-8.) : « Rompez les liens de l'iniquité et brisez les liens des captifs! Alors votre lumière brillera comme l'aurore et vous serez environnés de la gloire du Seigneur. »
Exemples tirés de la Bible.
Daniel travailla avec le plus grand zèle en faveur de la
oO l>ES COMMANDEMENTS.
chaste Susanne, qui avait été injustement emprisonnée. Dieu h son tour ne l'abandonna pas lorsqu'il fut jeté dans la fosse aux lions, malgré son innocence. — Ruben eut pitié de son frère Joseph, qu'on avait descendu dans une citerne, et chercha à le délivrer. — Les fidèles de Damas sauvèrent S. Paul de la prison en le descendant, par la muraille, dans un i^av\er f Actes des Ap.9.); le geôlier Jules le traita avec beaucoup de bonté et lui accorda une grande liberté. (Actes des Ap. 46, 55.)
Conduite admirable de plusieurs enfants.
A l'une des époques les plus désastreuses de la révolution française, tous les prêtres du département de Seine-et-Oise sont arrêtés, entassés sur des chariots et conduits à Versailles. L'innocence est condamnée à habiter le séjour du crime, et CCS infortunés, sans argent, ne verront devant eux que la mort. Mais celui dont ils prêchent la doctrine sainte et dont la Providence nourrit les oiseaux du ciel, celui qui descendit avec Daniel dans la fosse pour y calmer la fureur des lions, entrera avec les confesseurs de la foi dans leurs prisons, inspirera à toutes les âmes fidèles de Versailles la charité qui crée les ressources. Eh! quels seront les plus touchants ministres de cette Providence, nourrice du juste dans les fers? Ce sera vous, pieux enfants! Ils se distinguent par leurs soins empressés, par leur tendre sollicitude; ils redeman- <lent à grands cris ceux qui les instruisaient, ceux qui, depuis quelque temps, les préparaient à leur première communion; on les voit partager leur pain avec leurs Pèresspirituels; leur distribuer les assignats qui sont à leur disposition. Une jeune fille de dix à onze ans, n'ayant rien à offrir, imagine une ressource qui doit lui fournir le moyen de ne se laisser vaincre en charité par aucune de ses compagnes. Elle a de très-beaux cheveux; suivant le premier mouvement de son cœur, elle entre chez un perruquier, et lui propose de les lui vendre; celui-ci est moins frappé de la beauté de sescheveux et de l'avantage d'un pareil marché, que du sacrifice que veut en faire cette jeune personne : « Votre mère, lui
§ II. DE i/amoiu du prochain. 37
'dit-il, approuvera-t-elle un si généreux dessein? » — « Ces cheveux sont ma propriété, n'ayez aucun scrupule, ma mère est si bonne !... L'œuvre à laquelle j'en destine le prix m'obtiendra mon pardon.... » A ces mots, le perruquier n'insiste plus, les cheveux sont coupés; la jeune personne court aussitôt à la prison, toute glorieuse d'employer à cette œuvre de charité ce que tant d'autres jeunes personnes consacrent tous les jours au luxe et à la vanité. {De l'Education, par l'abbé Carron.)
Le saint évéque Cyprien libérateur des captifs.
Les Numides qui habitaient le fond de l'Afrique, faisaient de fréquentes incursions et saccageaient beaucoup de villes soumises à la domination romaine. Ils emmenaient en captivité des troupeaux entiers de chrétiens des deux sexes. S. Cyprien, évéque de Carthage, ayant appris, non sans terreur, le danger dans lequel se trouvaient principalement les vierges chrétiennes, se concerta avec les fidèles de son diocèse, qui s'imposèrent des sacrifices considérables, et envoya 7500 livres d'argent aux sauvages Numides afin de racheter ces captifs. {BérauU-Bercastel. Ilist. de l'Egl. 2" P. p. 148.)
^)Visiter les malades, c'est-à-dire, nous devons visiter les malades paresprit de charité chrétienne, les consoler et les exhorter à la patience, tâcher de leur procurer les consolations de la sainte religion, et, s'ils sont i)auvres et abandonnés, de les soigner ou au moins de leur venir en aide en leur procurant les secours de la médecine ou des aliments et des boissons propres à les reconforter. « Soulagez les malades, » nous dit S. Paul (1 Thess. 5, 14.), (c et soyez patients envers tous ! » Le sage Sirach dit également (7, 39.) : « Ne sois point paresseux à visiter les malades car tu t'affermiras ainsi dans la charité. »
Exemples tirés de la Bible.
La parabole du charitable Samaritain nous montre ce que
28 DKS COMMANDEMENTS.
nous devons aux malades. S'étant approché de l'Israélite qui était demi-mort, il versa de l'huile et du vin dans ses plaies et les banda; et après l'avoir mis sur son cheval, il le conduisit dans l'hûtellerie et eut soin de lui. Le lendemain il tira deux deniers qu'il donna à l'hôte, en lui disant : Ayez bien soin de cet homme; et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour {Luc. 10.). Nous trouvons encore comme exemples, dignes d'être mentionnés, le Cenlenier de Capharnailm, si inquiet sur le sort de son serviteur malade, et qui, voyant l'inutilité de tous les autres secours, vint chercher la guérison auprès du Sauveur; puis Marie et Marthe dont le frère Lazare était atteint de maladie, et qui envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que vous aimez est malade! » 3Iais le modèle le plus achevé est Jésus lui-même qui allait partout à la recherche des malades et leur donnait des secours spirituels et corporels.
La garde-malade.
Un étranger, appartenant au culte protestant, visita un jour l'Hôtel-Dieu à Paris. Parmi les centaines de malheureux que celte maison renfermait, il y avait alors un malade dont l'état était des plus pitoyables. Presque idiot, et accablé d'iniirmités depuis sa naissance, ce malheureux avait en outre perdu ses bras et ses jambes par la gangrène. Le visage défiguré, ressemblant plutôt à un ver qu'à un homme, cet être disgracié était couché dans un baquet en bois, sans matelas, parce qu'il n'en pouvait pas supporter la chaleur. L'idiotisme et la souffrance avaient allumé la colère dans son cœur et pour le plus léger motif, il poussait des cris sauvages. Cette vue épouvanta l'étranger ; mais son épouvante se changea en admiration lorsqu'à côté du baquet il vit agenouillée une religieuse de l'ordre des Sœurs de la Charité qui soignait le malade avec l'attention la plus ingénieuse. « Ma sœur! » — demanda l'étranger — « Comment pouvez-vous restez si tranquille et si gaie auprèsde ce monstre dont la vue est si affreuse? » — « C'est l'enfant gâté de la maison, » — répondit la bonne sœur; « car, monsieur, par
§ II. DE i/amour du prochain. 89
là-niôme que cet homme est si malheureux, nous l'aimons toutes et plus que les autres malades; nous calmons sa colère par des chants et des prières; nous lui avons même appris à prier, et nous ne le laissons jamais seul, ni le jour, ni la nuit! » — Après ces paroles la sœur s'agenouilla de nouveau devant la couche de l'infortuné dont la figure s'épanouit, sous le doux et bienveillant regard de sa dévouée gardemalade. — L'étranger étonné d'une charité qui ne connaissait pas de bornes, rentra en lui-même et devint bientôt après un enfant de cette église, qui seule a le pouvoir d'inspirer une si sublime abnégation, un si saint dévouement. {PhUothea, \Q^ année.)
Monseigneur de Quélen et le choléra.
En 1852, le choléra, plus terrible que la peste, puisque sa cause est encore un mystère, et que tous les efforts de l'art se sont brisés contre lui ; le choléra, trompant toutes les prévisions, déjouant tous les calculs, apparut tout à coup au milieu de nous, par une tiède journée de printemps. En peu de jours le nombre des victimes fut immense. Le deuil entra dans toutes les familles; les hôpitaux regorgèrent de malades; les rues furent encombrées de corbillards. Alors un prélat, qui vivait obscur, caché, pour ainsi dire proscrit, ignoré de tout le monde excepté des pauvres, ce prélat sortit de sa retraite et s'avança vers les murailles de l'Hôlel-Dieu. Comme les Borromée et les Belzunce, il obéit au cri de ses entrailles et à la voix de la religion. Il entra dans la salle des malades, et, à cette époque, on ne savait pas encore si le choléra était une contagion ou une épidémie. Il s'approcha du lit des moribonds, et leur dit de ces paroles consolantes et douces qui détachent de la vie et qui font espérer dans la mort. Parmi ceux auxquels il prodiguait ses soins évangéliques, plusieurs avaient contribué à le chasser de son palais; plusieurs avaient demandé sa tête avec des hurlements de cannibales; plusieurs avaient démoli sa maison derrière Notre-Dame et sa maison deConflans. Mais lui, s'il se souvenait de cemoment d'épreuve, c'était pour êtreplus affectueux,
<Î0 l'i-S COMMANüt.MKNTS.
encore auprès de ceux qui lui avaient valu de si mauvais jours. Il leur disait: « Espérez, mes fils; » et puis il leur montrait le crucifix où le Sauveur des hommes avait souffert tant de tortures; et quand il se retira, au milieu d'un concert de bénédictions, au milieu d'un déluge de larmes, les médecins qui l'avaient suivi, les infirmiers qui avaient reçu ses largesses, tout le monde disait: « Est-ce là cet homme sur la tête duquel les partis ont assumé tant de haines? Qui donc a donné à ses paroles tant d'onction et de douceur? Les orages politiques l'ont fait presque pauvre: où donc a-t-il trouvé tant d'aumônes qu'il nous a faites ? »
A dater de ce jour, jusqu'à la fin de l'épidémie, la vie de ce prélat fut une suite d'oeuvres évangéliques. A plusieurs reprises, tous les hôpitaux de Paris furent visités par lui, et chacune de ses visites était marquée par des aumônes nouvelles; et chaque fois qu'il sortait d'une salle de malades, il y en avait qui répétaient en pleurant ses paroles, et qui bénissaient les consolations puissantes de la religion. On fut obligé d'élever des hôpitaux provisoires, des ambulances; aussitôt il écrivit aux ministres et mit à leur disposition les couvents, les séminaires de Paris et sa maison de campagne de Conflans à peine relevée. Cet exemple fut suivi par le clergé de tout son diocèse. Les séminaristes de Saint-Sulpicc, les prêtres de Saint-Lazare, s'ott'rirent pour être infirmiers des malades; enfin le génie de la religion chrétienne se montra, comme autrefois, de tous les côtés, sous toutes ses formes, avec toute son abnégation, tout son oubli des injures, toute son inépuisable charité. {Dict. d'Anecdotes chrétiennes, p. 1174.)
Le malade qui s intéresse aux malades.
Leopold, grand-duc de Bade, au milieu des souffrances que lui causait sa maladie, demanda une nuit au médecin qui veillait à son chevet; a Dites-moi, mon cher Docteur, y a-t-il encore des gensqui souffrent autant que moi? » — «Oui, Altesse, » répondit le médecin, « je traite encore à Carlsruhe
§ 11. DE l'aMOL'K dl: PKOCHAIN. Gl
un homme qui est atteint de la même maladie que vous, et il est couché sur de la paille. » — «Sur de la paille! » s'écria le grand-duc. D'une main tremblante il saisit la sonnette et l'agita: à cet appel accourut un serviteur auquel il ordonna d'aller porter au malade, dont le médecin indique la demeure, le meilleur lit du château ainsi que tous les objets nécessaires. (Gaz. de Bavière, 1852.)
L'impératrice visitant les malades.
La noble impératrice Marie-Térèse montra une condescendance réellement touchante h l'égard d'une pauvre vieille femme, plus que centenaire. Celle-ci lui fit savoir qu'elle ne pouvait plus se trouver au lavement des pieds, ni jouir de la vue de son illustre souveraine, et que cette privation la faisait mourir de douleur. L'impératrice se rendit aussitôt dans la cabane de la pauvre malade atteinte de paralysie, et lui dit: « Console-toi, ma bonne femme, puisque tu ne peux plus venir à moi, je viens à toi. » — Et assurément cette gracieuseté fut plus consolante pour celte pauvre vieille que l'honneur auquel elle avait participé pendant les années antérieures lorsqu'elle était invitée à la cérémonie. [Veilh.)
7) Enterrer les morts ; c'est-à-dire nous devons veiller à ce que les pauvres aient une inhunialion décente, et au besoin, par esprit de charité chrétienne, nous y donnerons la main ; nous pourrons également accompagner le corps à sa dernière demeure en priant, faire dire une messe à l'intention des défunts indigents, etc. « Mon fils, » dit l'Ecclésiastique (38, 16.), « répandez vos larmes sur les morts et ne négligez pas leur sépulture. »
Exemples tirés de l' Ecriture.
Cette septième œuvre de miséricorde fut pratiquée avec un zèle tout particulier par le sage Tobie, qui, au péril de sa vie, enterrait pendant la nuit ses compatriotes égorgés qu'on laissait dans les rues sans sépulture, comme des chiens. Cette œuvre de charité fut amplement récompensée de Dieu ;
(i'2 DES COMMANDEMENTS.
car Raphaël dit à Tobie: « Lorsque vous priiez Dieu avec larmes, que vous ensevelissiez les morts, que vous quittiez même votre dîner pour les ensevelir et que vous cachiez les morts dans votre maison durant le jour pour les ensevelir durant la nuit, j'ai présenté vos prières au Seigneur. » {Tob. d2, 12.) — Lorsque David apprit que les habitants de Jabès en Galaad avaient enseveli Saiil, il y envoya ses gens pour leur dire: «Soyez bénis du Seigneur, de ce que vous avez usé d'humanité envers Saiil votre Seigneur et que vous l'avez enseveli. Dieu vous le rendra bientôt selon sa miséricorde et sa fidélité. » (2 Rois, o.) — Nicodème et Joseph d'Arimathie ensevelirent le corps de Jésus, et les saintes femmes avec Jean l'accompagnèrent jusqu'au lieu de sa sépulture. Ils furent tous récompensés pour cette œuvre de charité, car la grâce et l'amitié de Dieu furent visiblement avec eux.
Ensevelissez les morts !
Parmi les Saints qui se sont le plus distingués par la pratique de cette œuvre de miséricorde, l'on doit citer S'« Praxède et S'^Eutychien.La première, jeune romaine de qualité, fit souvent, à grands frais et au mépris des dangers, rechercher nuitamment à Rome et hors de Rome, les corps des saints martyrs qu'elle cachait dans sa maison; elle les recherchait elle-même dans les rues, les champs et les prairies, recueillait dévotement leur sang dans des fioles, les lavait et les portait devant la porte salarienne où elle les déposait dans les catacombes de Priscille, sa sainte aïeule, avec les fioles remplies de sang, témoins constants et irrécusables de leur martyre. S' Eutychien, pape, ensevelit de ses propres mains, d'après le martyrologe romain, trois cent quarante-deux cadavres de saints martyrs.
Cèles Une Détrimont.
Au commencement de l'année 182o, dans la commune de Saint-Remi-Bosrecourt , arrondissement de Dieppe, en France, une maladie epidemifjue, contagieuse, ayant tous les caractères du typhus, s'était introduite, on ignore de quelle manière, dans une maison qu'habitait une pauvre famille,
§ II. DE l'amour Dl' PROCHAIN. 63
composée de onze personnes. En six jours, la grand'mère et deux de ses petits enfants avaient succombé. Un mois après la mère mourut, et deux autres de ses enfants la suivirent à sept ou huit jours d'intervalle. Jacques Vasselin, chef de celte famille infortunée, restait seul avec quatre enfants et ils étaient tous les cinq attaqués du mal, qui avait déjà frappé six victimes sous leurs yeux,
Eftrayés de tant de morts si promptes et qui s'étaient succédées si rapidement, les parents, les amis, les voisins n'osaient approcher de Vasselin et de ses enfants ; abandonnés de tous, ils semblaient condamnés à périrsans espoir de secours. « Nous ne voulons pas aller chercher la mort. » Telle était la réponse de tous ceux que l'autorité du bien pressait de porter quelque soulagement, quelque soin à ces malheureux. Mademoiselle Célestine Détrimont, habitante d'une commune voisine, informée de ces faits par la voix publique, vint s'offrir au maire de Saint-Remi , pour donner aux restes de celte famille infortunée les secours qui leur étaient refusés de toutes parts. Le maire accepte avec attendrissement son offre, mais il ne croit pas devoir lui cacher le danger qu'elle allait courir. « Je sais à quoi je m'expose, répondit-elle, mais je ne puis laisser périr cinq malheureux aussi abandonnés : quand on sert Dieu et ses parents, on ne craint pas la mort. » Et après avoir consenti à peine à se munir de quelques préservatifs, elle alla s'enfermer dans une maison infectée, où gisaient entassés Vasselin et ses quatre enfants. Un de ces enfants mourut. Mademoiselle Détrimont l'ensevelit elle-même et porta son corps dans la cour de la maison, seul endroit d'où l'on osât approcher. Enfin ses soins actifs et constants secondant reff"et des médicaments qui lui furent envoyés, elle eut le bonheur d'arracher à une mort qui paraissait certaine, Vasselin et les trois enfants qui lui restaient. Cette belle action n'est pas un fait unique dans la vie de mademoiselle Détrimont. Nombre d'actions semblables, qui n'étaient connues que du ciel et des infortunés qu'elle secourait, ont été tirées de l'obscurité où elle aimait à les cacher. Plus d'une fois elle accompagna elle-même à
leur dernière demeure et fit ensevelir à ses frais des malheureux que ses soins n'avaient pu arracher à la mort. L'académie lui décerna, en 1826, le prix de quatre mille francs.
{Dicl. des anecdotes chrétiennes .)
Le solitaire de Cuziba.
Voici encore un exemple tiré de l'histoire de l'ermite de Cuziba. Sophronius raconte de lui qu'il aimait à pratiquer toutes les œuvres de charité et en particulier la dernière œuvre de miséricorde corporelle. A l'époque où il travaillait aux champs il arrangeait secrètement pendant la nuit la terre des pauvres qui manquaient de semences. Comme ermite, il suivait plusieurs fois par semaine le chemin que fréquentaient les pèlerins de Jérusalem et qui passaient par Jéricho, y restaurant avec du pain et de l'eau dont il s'était pourvu, les forces de ceux qui étaient exténués, ôtant à ceux qui étaient trop faibles leur charge pour s'en charger luimême, portant sur ses épaules les enfants fatigués ; il avait aussi avec lui les outils nécessaires pour réparer à l'instant même sur la route les souliers et les sandales des pèlerins, et lorsqu'il trouvait un cadavre, il l'ensevelissait en chantant les prières d'usage. [Veith.)
(Gr. Cat. ô^^-oô^ q.) Obligation de pratiquer les œuvres de miséricorde corporelles et bénédictions réservées à cette pratique. — Explication. Gardons-nous ce])endanL de croire qu'il nous est libre de pratiquer ou non les œuvres de miséricorde corporelles. Le divin Sauveur nous en a fait une stricte obligation, de sorte qu'il condamne au feu éternel ceux qui ont été sans miséricorde. « Retirez-vous de moi, maudits ! « leur dira-t-il, « allez au feu éternel! car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire.... etc. » {Matth. 5o, 41-46.) Au contraire, unegrande récompense, des bénédictions temporelles et surtout des grâces spirituelles, telles que la rémission des péchés et la vie
§ II. DE 1,'aMOIIR t>U PROCHAIN. G5
éternelle sont promises à ceux qui, par esprit de charité chrétienne, répandent des aumônes et font en général les œuvres de miséricorde corporelles. « Celui qui donne au pauvre, «dit le S* Esprit (P7W. 28, 27.), « n'aura point de disette; mais celui qui méprise la prière des malheureux, amasse un trésor décolère.» — «N'oubliez pas d'exercer la charité et de faire part de vos biens, » écrit S* Paul [Hebr. 13, 16.); « car Dieu prend plaisir à de tels sacrifices. « Voici ce qu'on trouve dans l'Ecclés. (3, 33.) : « L'eau éteint le feu lorsqu'il est le plus ardent, et l'aumône résiste au péché. » Tobie {12, 9.) dépeint en ces termes les bénédictions et les grâces de l'aumône : « L'aumône délivre de la mort; c'est elle qui efface les péchés et qui fait trouver la miséricorde et la vie éternelle. »
Exemples tirés de la Bible.
Tobie fit beaucoup de bien ; et voilà pourquoi la bénédiction de Dieu descendit visiblement sur lui. — Zacbée qui donna la moitié de ses biens aux pauvres {Luc, 19, 8.) fut honoré de la visite de Jésus, et il reçut de la bouche du Sauveur ces paroles consolantes : « Aujourd'hui le salut est entré dans cette maison ; car le Fils de l'homme est venu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu. » L'Ecriture sainte rapporte du centenier Corneille qu'il était pieux, qu'il craignait Dieu avec toute sa maison et qu'il faisait beaucoup d'aumônes. Voilà pourquoi il reçut la grâce de la vraie foi ; il fut baptisé avec toute sa maison. {Act. des Apôtres, 10.)
L'aumône rendue.
Dans la ville de Nisibe, au rapport de Dauroult, vivait une femme fort pieuse qui se distinguait de la manière la plus louable par la pratique des bonnes œuvres. Son mari appartenait encore au paganisme et ne connaissait rien des vertus chrétiennes. Bien qu'il eût de la fortune, il cherchait à l'augmenter encore par l'usure. Mais un jour qu'il allait de
(H'i DES COMMANDEMENTS.
nouveau prêter cinquante pièces d'or à gros intérêts, sa pieuse épouse l'engagea à donner cet or, par les mains des pauvres, au Dieu tout-puissant des chrétiens, lui assurant que non-seulement il en retirerait un beau bénéfice, mais que le capital lui-même serait doublé.
Quelque temps après le malheur vint visiter sa maison ; l'aisance et le bien-être firent place à l'indigence et au besoin. Alors il dit à sa femme: « Ma chère, le Dieu des chrétiens, à ce que je vois, ne veut pas nous rendre une obole de l'argent que nous lui avons prêté, bien qu'en ce moment nous en ayons grand besoin. » Mais elle, pleine de foi et de confiance, lui répondit: «Je suis certainequ'il vous le paiera, allez à l'endroit où vous le lui avez prêté, et il vous le rendra de bien bon cœur. » Il dirigea donc ses pas vers la porte de l'église où quelque temps auparavant, à la prière de sa femme, il avait distribué l'argent entre les pauvres. Mais il y trouve de nouveau un grand nombre de mendiants, et pas un seul qui n'eût préféré recevoir que donner. Que va faire maintenant le pauvre homme? — Après avoir longtemps attendu, il s'en alla enfin, le cœur gros, pour exposer de nouveau sa détresse à sa pieux épouseet lui reprocher en même tempsde ce que les promesses si brillantes qu'elle lui avait faites, lorsqu'il distribua son aumône, ne se réalisaient point. Mais voilà que, tout en marchant, il voit luire à ses pieds une pièce d'or pareille à celles qu'il avait distribuée aux pauvres, et aussi neuve que si elle sortait de la monnaie. II la ramasse avec un certain effroi, retourne vite chez lui et raconte à sa femme ce qui vient de lui arriver. Elle lui répondit: « Cette pièce d'or vous a été donnée par le Dieu des chrétiens sans que vous l'ayez aperçu, et c'est ainsi que, par sa puissance invisible, il règle, dispose et gouverne tout ce qui est dans ce monde. — Allez maintenant acheter avec cet argent tout ce qui est aujourd'hui nécessaire à notre entretien. Dieu ne manquera pas de prendre ultérieurement soin de nous et de nous tirer de tout besoin, pourvu que nous ayons une ferme confiance en lui, que nous l'aimions par-dessus tout et que nous nous confiions en sa puissance et en sa bonté. »
§ II. DE l'amour du prochain. (il
Le mari partit donc et acheta du pain, du vin et un poisson qu'il apporta à sa femme pour le faire préparer. Or,celle-ci quand elle eut éventré le poisson, trouva dans ses intestins une pierre fine et brillante qu'elle apporta, tout surprise, à son mari, en l'engageant vivement à aller la vendre, afin d'en retirer un peu d'argent.
D'abord on lui présenta cinq pièces d'or et comme le bon homme s'étonnait en silence du prix inespéré de ce joyau, un autre lui en présenta dix, un troisième vingt, un autre quarante, de sorte qu'intérieurement il s'étonnait de plus en plus et craignait à la fin qu'avec sa pierre précieuse il ne fût la victime d'une plaisanterie. Il prit donc son parti et se tournant vers l'un des artisans il lui dit sérieusement: « Donnez-moi de cette pierre ce que vous semble qu'elle vaut raisonnablement; » et celui-ci finit par lui compter trois cents pièces d'or qne le pauvre homme plein de stupéfaction et de joie rapporta à la hâte à la maison.
« Vous voyez maintenant, lui dit sa femme non moins surprise, quel Dieu est le Dieu des chrétiens, combien il est bon, riche , puissant et impénétrable dans ses desseins, combien il se montre en quelque sorte reconnaissant pour le bien qu'on fait aux pauvres par amour pour lui. Vous lui avez réellement prêté cinquante pièces d'or dans la personne des pauvres, et non-seulement il vous les a rendues après si peu de temps, mais encore vous retrouvez six fois plus que vous ne lui avez donné. Cependant il y a d'autres richesses et d'autres joies infinies, incompréhensibles, qu'il donnera un jour au ciel à ceux qui le servent fidèlement ici-bas. Reconnaissez donc qu'il n'y a pas d'autre Dieu que lui ni au ciel ni sur la terre. »
Convaincu de la vérité de la foi chrétienne par ce miracle et par sa propre expérience, le mari païen embrassa bientôt le christianisme. {Philotée. 3^ année.)
La main généreuse.
S. Oswald, roi d'Angleterre, était un jour à table avecl'évéque Adrien, le dimanche de Pâques. Pendant le dîner un
serviteur vint dire au roi qu'une foule de pauvres se tenaient à la porte du château royal, demandant une aumône. Que fit le roi? Il prit une assiette d'argent qu'il remplit des mets qui se trouvaient devant lui, et ordonna de les donner aux pauvres, puis de couper l'assiette d'argent et d'en partager les mourceaux entre ces malheurex. L'évêque, à ce trait de charité, prit le roi par la main et lui dit: « Jamais cette main généreuse ne pourira. y — Le roi succomba plus tard dans une bataille; son corps devint la proie des vers, mais sa main resta intacte. {Anecd. de Hungari.)
Voyez comment les pauvres ^trient pour nous.
Le roi Louis XVI et son auguste épouse, peu de temps avant de montersurle trône, se promenaient dans le parc de Versailles, libres du faste important qui sans cesse assiège les grands: ils aperçurent une jeune enfant qui portait une écuelle avec quelques cuillères d'étain. « Que portes-tu là? y> dit la princesse. — « Madame, c'est la soupe pour mon père et ma mère qui travaillent là-bas aux champs. » — « Et avec quoi est-elle faite? » — « Avec de l'eau, madame, et des racines. » — « Quoi ! sans viande! » — « Oh! madame, bienheureux, quand nous avons du pain. » — «Eh bien! porte ce louis à ton père pour vous faire à tous de meilleure soupe. » Elle dit au prince: « Voyons ce qu'elle deviendra. » Ils la suivirent en effet, et, considérant de loin le bonhomme courbé sous le poids de son travail, qui, dès que sa fille lui a remis le louis et lui eut fait part de cette heureuse rencontre, tombe à genoux avec sa femme et ses enfants, et lève les mains vers le ciel. « Ah ! vois-tu, mon ami, s'écrie la princesse, ils prient pour nous. Quel plaisir on goûte à faire du bien! Ton cœur ne te dit-il rien à un pareil spectacle? — Mettez votre main là, dit le prince en portant à son cœur celle de son épouse. — Oh ! ton cœur bat bien fort! Va, tu es sensible, et je suis contente de toi. » {Morale en action. )
§ II. DE l'amouk dl' prochain. 69
Comparaisons.
Ecoutez ce que nous dit S* Augustin: si vous deviez transporter votre fortune dans un pays lointain et que vous eussiez tout à redouter des voleurs, ne seriez-vous pas charmé qu'un jeune homme de bonne famille vînt vous dire: « Mon père habile le pays où vous allez, il est très-riche, laissez-moi ici vos richesses, j'en ai besoin, je vous donnerai des lettres de change sur mon père, et vous en recevrez le montant à votre arrivée? — Eh bien! cet enfant de bonne maison, c'est le pauvre ; ce pays où vous allez c'est l'éternité ; cet homme riche c'est Dieu. Donnez donc aux pauvres afin que Dieu vous rende. Si vous demandez des garanties, le pauvre vous présente ses haillons; plus ils sont déchirés, plus vous êtes assuré que tout ce que vous lui donnez vous sera rendu. Le Saint ajoute: Vous dites, j'ai des enfants, à merveille; eh bien! comptez-en un de plus, et donnez quelque chose à Jésus-Christ. Enfin, le grand Docteur appelle les pauvres Laturarii, c'est-à-dire porteurs; porteurs de la fortune des riches dans le ciel, commis-voyageurs de la maison de Dieu. [Gaume, Catéch. depers. III. 443.)
« L'aumône est l'offrande proprement dite du chrétien; c'est elle qui apaise Dieu que nous avons outragé par nos péchés. Dieu a voulu qu'il y eût des pauvres en ce monde afin qu'au moyen des aumônes les riches pussent racheter leurs péchés. Vous faites une espèce de prêt mutuel ; ici vous donnez, là vous recevez en retour; ici vous donnez des choses périssables, et là vous en recevez d'éternelles. Le superflu des riches est le nécessaire des pauvres; celui qui reste en possession du superflu, retient la propriété d'autrui. » (S. Aug.)
« De même que la semence que jette le laboureur dans les sillons, porte des fruits et procure du profit, de même l'aumône jetée dans le sein du pauvre rapporte des fruits au centuple pour l'éternité. — L'aumône ressemble à la terre que cultivait Isaac et qui rapportait de fruits au centuple. » {S. Basile.)
70 DES COMMANUEMEMS.
(Gr. Cat. 54'^-37« q.)
Les œuvres de miséricorde spirituelles. — Explication. Outre les œuvres de miséricorde corporelles, nous sommes encore obligés de pratiquer les œuvres de miséricordespirituelles, \)our\u. que nous soyons assez instruits et que nous en ayons l'occasion; en effet, le bonheur spirituel de notre prochain ne nous doit-il pas être encore plus à cœur que son bonheur corporel? Heureux, si nous pratiquons avec zèle ces œuvres de miséricorde spirituelles. Dieu ne manquera pas de nous en récompenser. « Celui qui convertira un pécheur, » écrit S' Jacques, « et le retirera de son égarement, qu'il sache qu'il sauvera une âme de la mort et couvrira la multitude de ses péchés. » (5, 20.) — Ces œuvres de miséricorde spirituelles sont au nombre de sept:
1) Corriger les pécheurs, c'est-à-dire que nous devons tâcher d'arracher le pécheur au mal, et de l'exciter au bien. Le divin Sauveur lui-même nous y exhorte par les paroles suivantes: « Si ton frère a péché, va, et reprends-le! (3/rt^f/i. 18, io.) C'est ce que nous appelons parfois aussi correction fraternelle; celle-ci est un devoir pour nous tous, quand nous avons une connaissance positive et une conviction certaine au sujet des fautes du prochain, et lorsque nous pouvons espérer que la correction profitera. Mais elledoittoujourssefaireavec le plus de prudence, d'amour, de douceur et de modéralion possibles, suivant ces paroles de l'Apôtre {Gai. 6,1.): « Mes frères, si quelqu'un est tombé, par surprise, en quelque péché, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur. •'^ — Ce sont surtout les parents et les supérieurs qui sont obligés de corriger les pécheurs s'il s'en trouve parmi leurs enfants ou leurs subordonnés.
§ 11. DE l'amol'k uu prochain. 71
Le pécheur corrigé et converti.
Voici un exemple de grande charité, que renferme la vie de S"^ Bernard : Un jour quil se rendait pour affaires chez le landgrave Théobaid avec qui il était en relations intimes, il rencontra une foule de monde et vit qu'on conduisait à la mort un malfaiteur que le landgrave avait condamné au dernier supplice. Le saint profondément touché saisit la corde en disant à l'archer: « abandonnez-moi ce criminel, je vais l'exécuter de mes propres mains. » Le landgrave, ayant appris la présence de S' Bernard courut respectueusement à sa rencontre, mais frémit en voyant la corde entre les mains du saint Abbé. « Qu'allez-vous faire, révérend père Abbé? » lui dit-il; « Comment! voudriez-vous sauver cet infâme assassin qui tant de fois a mérité la mort et qui ne fera du bien qu'en mourant? » — «Je sais, illustre Seigneur, » répondit le saint, « que cet homme impie mérite tous les supplices, et ne croyez pas que j'aie l'intention de le soustraire au châtiment; au contraire je suis d'avis de le tourmenter plus longtemps et plus cruellement; car d'après votre sentence il devrait avoir terminé sa peine au bout de quelques heures ; mais moi, je veux le crucifier, et il restera attaché à la croix tant qu'il lui restera un souffle de vie. » — Le comte comprit le sens de ces paroles et se garda bien de contredire le Saint, qui prit le malfaiteur avec lui et changea le loup en agneau. Herbert qui rapporte cette histoire nous dit aussi que cet homme vécut encore au-delà de trente ans à Clairvaux, y mena une vie très-austère en mourut comme un saint.
Comment on peut corriger et rendre meilleur le pécheur au moyen de certains ménagements.
Alphonse, roi d'Arragon, nous a donné sous ce rapport une belle leçon, dans une occasion où la justice paraissait devoir exiger de lui une tout autre conduite. 11 était entré, en compagnie de quelques courtisans, dans le magasin d'un joaillier. A peine fut-il parti que le marchand courut après lui en se plaignant de ce qu'on lui avait volé un diamant
de grand prix. Que fait l'illustre monarque? Il retourne sur ses pas, va chez le marchand, et s'étant fait apporter un grand vase rempli de son, il ordonne h tous les assistants d'y mettre la main fermée et de la retirer ouverte. Lorsque cette cérémonie fut terminée, on vida le vase sur la table et on retrouva le diamant. Quelle humanité, quelle prudence dans ce prince poursauverl'honneurd'uncoupablequ'il pouvait connaître et punir selon toute la rigueur de la loi ; mais il pensait que cette manière d'agir si généreuse ferait sur ce malheureux une plus grande impression et le corrigerait. Le marchand n'aurait pas gagné davantage si le coupable avait été puni et celui-ci aurait perdu sa réputation, que la sagessedu prince lui donna l'occasion de sauver. — Lorsque S^François-Borgia savait qu'un membre de la Compagnie de Jésus, qu'il gouvernait comme supérieur général, était coupable de l'une ou de l'autre faute, il avait coutume de l'aborder avec bonté et de lui dire : Je prie le Seigneur qu'il vous pardonne. 0 si je pouvais avoir la joie de vous voir un saint homme! Ah, mon frère! comment avez-vous pu dire une telle parole! Comment avez-vous pu faire une telle chose! (In vi ta.)
Le divin Sauveur lui-même nous montre en termes clairs comment nous devons corriger les fautes avec douceur et avec certains ménagements. Il veut qu'en cela nous observions la gradation suivante: « Si ton frère a péché, va, reprends-le entre toi et lui seul. (Car, observe S' Augustin, si tu connais seul ses péchés et que tu le corriges en présence d'autres personnes, tu n'es pas un frère qui corrige, tu es un traître. Serm. 16. c. 4. de Verb. Dom.) S'il t'écoute tu as gagné ton frère; s'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes, afin que tout soit confirmé parl'aulorité de deux ou trois témoins. Que s'il ne daigne par les écouter dis-le à l'Eglise. » (Matth. d8, 13-18.) Cette première œuvre de miséricorde fut autrefois exercée par Nathan. Il reprit David de ses péchés et l'exhorta à la pénitence, en
vj 11. DE i/aMULK Db l'HUCUALN. 7:}
lui proposant la louchante comparaison de la seule brebis (jue possédait un pauvre. (:2. Rois. 12.) S' Jean-Baptiste corrigea d'une manière analogue le roi llérode. (S. Marc. C, 18.) Avec un courage intrépide il blâma son commerce illicite en lui disant : « il ne vous est pas permis d'avoir pour femme celle de votre frère! » (Matth. 44.) — S"^ Etienne aussi fit preuve d'un grand courage contre les juifs, en leur reprochant en termes énergiques leur désobéissance au Saint-Esprit et à sa grâce. — 'S' Paul réprimanda également le magicien Elimas à cause de ses blasphèmes. {Act. des Apôt.)
2) Instruire les igtiorants, c'esl-h-dive que nous devons enseigner par charité ceux qui ne sont pas suffisamment instruits dans les choses de la foi et du salut. C'est ce que recommandait déjà rEccI.(18, 13.) : « Celui qui a de la miséricorde enseigne et instruit co»nme un pasteur ses brebis. »
Exemples tirés de la Bible.
Cette œuvre fut particulièrement pratiquée par les prophètes qui, pleins d'un zèle infatigable, enseignaient la loi de Dieu au peuple plongé dans l'ignorance et l'impiété; par Jésus qui s'en allait partout enseignant et préchant, et qui pouvait dire de lui-même : « Je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » {Jean. 8, 12.) Par les apôtres qui, tidèles à ces paroles : « Allez par tout le monde et instruisez tous les peuples! » — parcoururent sans trêve ni repos les contrées païennes, dissipant partout la nuit de l'erreur et du péché. Ils ont pour imitateurs tous les prêtres et les prédicateurs zélés, tous les missionnaires, tous les maîtres et les parents soigneux qui instruisent avec joie et amour, dans tout ce qui a trait à la foi et au salut ceux qui leur sont confiés. k cette catégorie appartiennent surtout les Frères et les Sœurs de la Doctrine chrétienne.
CATÉC. PRATIQUE. T. II. l
Comparaison.
« En vërilé, vous retenez le bien du prochain, si, possédant la vertu et les connaissances nécessaires, par crainte, par indolence ou par une modestie déplacée, vous gardez pour vous seul, dans un silence inutile et condamnable, une parole salutaire qui eût pu tourner au profit d'une foule de personnes. » (5. Chrysost.)
3) Donner hou conseil, c'est-à-dire que nous devons venir en aide par de bons conseils à ceux qui hésitent dans le choix d'un état de vie, à ceux qui sont tourmentés de scrupules et de doutes dans les choses religieuses, etc. « Si vous avez de l'intelligence, » dit le saint Esprit, « répondez à votre prochain! » (Eccl. 5, 14.)
Exemples tirés de la Bible.
Pharaon ne savait comment détourner de son peuple la disette qui le menaçait; ce fut alors que Joseph lui vint en aide par ses bons conseils et sauva le peuple de la famine. (1. Moïse. 14, 33.) Loth ne sachant quel parti prendre après la destruction de Sodome et de Gomorrhe, les anges lui donnèrent ce conseil : « Si tu tiens à la vie, ne regarde point derrière toi, et ne t'arrête en aucun endroit de la plaine; sauve-toi sur la montagne, de peur que tu ne périsses. » (1. 3/oïse, 19, 15-18.) — Un jeune homme très-riche s'étant approché du divin Sauveur, et lui ayant demandé ce qu'il devait faire pour devenir parfait, reçut ce bon conseil : « Partez et vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres! Après quoi revenez et suivez-moi! » — Lorsque, après la fête de la Pentecôte, S. Pierre eut fait sa première prédication, ses auditeurs agités de remords lui demandèrent ainsi qu'aux autres apôtres : « Frères, que faut-il que nous fassions? » Et S. Pierre leur donna ce conseil : a Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé ! » {Actes des Ap. 2.) etc.
§ II. DE l'amour du l'KÜCHAIN. 7a
Le conseiller infatigable.
Un vénérable vieillard tourmenté d'une foule do scrupules et de doutes, allait souvent demander conseil à l'abbé Jean, célèbre ermite; mais sa mémoire était si faible, qu'il oubliait à tout instant ce qu'il avait appris chez le solitaire, de sorte que ses doutes renaissaient toujours. Comme il était venu le trouver tant de fois sans pouvoir rien retenir de ses saintes instructions, il resta quelque temps sans retourner dans la cellule de Jean, — Le saint étant allé le visiter et lui ayant demandé la raison de son absence, il répondit : « J'ai craint de vous incommoder inutilement. » Le saint abbé voulut lui faire comprendre que la charité chrétienne est constante et infatigable dans ses sentiments, et lui dit : « Mon frère, allumez la lampe. » — Il obéit. — « Afaintenant allumez-y cette autre lampe. » — Il fit ainsi. — « La lumière de la première lampe, a-t-elle diminué en se communiquant à l'autre? » — Le vieillard répondit : « Je ne m'en aperçois pas. » — « Or, sachez, » continua Jean, « que, quand même tous les solitaires du désert de la Scythie viendraient dans ma cellule pour demander conseil, je ne perdrais rien par tout ce que je leur communiquerais, vu que je puise dans le cœur de Jésus; venez donc aussi souvent que vous croyez avoir besoin de mes conseils, et ne craignez jamais de m'inportuner. {Fleurs du désert.)
4) Consoler les affligés, c'est-à-dire que nous devons avoir compassion de ceux qui sont éprouvés par des malheurs temporels ou par des afflictions intérieures, et les consoler afin d'alléger le poids de leur douleur et d'adoucir leurs peines. — Avec quelle charité le divin Sauveur ne consolait-il pas la veuve de Naïm? {Luc. 7, 11-16.) Aussi S. Paul nous exhorte à pratiquer cette œuvre de miséricorde spirituelle, quand il écrit : « Consolez ceux qui ont l'esprit abattu! » (1. Thess. 5, 14.) Et le sage Sirach a dit (7, 38.) : « Ne laissez pas sans
consolation ceux qui sont dans la tristesse, et pleurez avec ceux qui pleurent! »
Le journalier consolé.
Chacun de nous, même le plus pauvre, est en état de pratiquer cette œuvre de miséricorde. — L'année 4847 fut dure pour un grand nombre de personnes. Les grains étant chers, le pain l'était aussi. Deux journaliers travaillaient ensemble. L'un était joyeux et chantait; l'autre était triste et abattu. Le premier ayant demandé à son compagnon la raison de son abattement, il répondit: « Hélas! j'ai cinq enfants, et le pain est si petit. Il n'y a plus moyen de vivre et je dois croire à la fin qu'il n'y a plus de Dieu au ciel. » — L'autre lui répondit : «Et moi donc? j'ai sept enfants et de plus une femme malade. Mais par ces temps si durs il y a une pensée qui me soutient : c'est que depuis dix-sept ans que je suis en ménage. Dieu m'a toujours secouru. » Son compagnon édifié et singulièrement consolé par ces paroles lui répliqua : « Si avec sept enfants vous ne désespérez pas, je ne veux pas désespérera mon tour. Dieu, j'en suis sûr, me viendra en aide. » — Vous voyez par là combien il est aisé de consoler les affligés. Allez et faites de même. Exhortez votre prochain à la foi et à la confiance en Dieu, à la persévérance, et vous aurez versé dans leur cœur le baume d'une grande consolation.
Térèse ou la mère des pauvres et la consolatrcie des • affligés.
En 1831, une négresse pauvre, mais pieuse et charitable, venait souvent chez un missionnaire qui lui donnait avec plaisir les choses dont il croyait qu'elle avait besoin. Toutes les fois qu'elle recevait quelque don, elle faisait mille remercîments et ne manquait point d'ajouter : Père, je prierai le bon Dieu pour vous... Cependant le missionnaire ayant appris que la bonne Térèse recevait aussi de ses confrères de la nourriture et divers objets, voulut savoir l'usage qu'elle en faisait. « Térèse, lui dit-il un jour qu'elle était venue, comme à son ordinaire, chercher quelques secours, que faites-vous
§ IT. DE i/AMOin ni: r-nocnviN. 77
lie ce que je vous donne et de tout ce que vous recevez des autres missionnaires? » A cette demande, la [»auvre Térèse demeure tout interdite..,. « Ah! Père!... » — « Parlez ma fille, parlez. » — '< Ah! Père, si vous saviez combien il y a de pauvres ! » Et une bonne grosse larme tombe de ses yeux... « Bonne Térèse, c'est donc pour les pauvres? » — « Vous savez. Père, que je suis toute seule, ot que je n'ai pas besoin de beaucoup de choses, des patate; no suffisent; mais ces pauvres malheureux qui demeurent à la case toute la journée, malades, sans pouvoir travailler.,.. Ah! Père, si vous les voyiez! » Le missionnaire, ne voulant pas qu'elle fût témoin de l'émotion qu'il ressentait et qu'il ne pouvait contenir, s'éloigna un peu d'elle, Térèse, croyant qu'il était mécontent, va aussitôt à lui, se jette à ses pieds : « Ah! Père, lui dit-elle les mains jointes, soyez bon toujours pour moi et pour les nègres malades; je vous en prie, Père, donnez-moi toujours quelque chose, et toujours je prierai pour vous. » Le missionnaire, attendri jusqu'aux larmes, lui exprima combien sa conduite l'édifiait et lui donnait de consolation. Dès ce moment, il lui donna encore plus abondamment.
Qu'elle était charitable en effet celte pauvre Négresse, âgée de soixante-dix ans, le corps couvert d'un mauvais camisa, marchant à l'aide d'un bâton, et portant un pagara, allant consoler les affligés et secourir les pauvres. La case où vous la voyez entrer est habitée par une pauvre veuve qui a trois petits enfants en bas âge, et qui n'ose pas mendier. Avec quelle joie ces petits enfants se pressent autour de la bonne Térèse ! Ils l'attendaient.
Que de pauvres secourus, que d'affligés consolés, que de malades assistés par elle! Mais ce qui donnait un nouveau mérite à ses actions, ce qui rendait sa charité plus sublime, c'est qu,'elle s'imposait les plus grandes privations afin de secourir ceux qui étaient dans le besoin; quelquefois même elle se privait du nécessaire. Mais Térèse, aussi admirable par sa piété que par sa charité, ne donnait point de soulagement au corps sans offrir quelque consolation à l'âme par
4^ t)KS COMMANDEMENTS.
des paroles qui inspiraient la résignation, la confiance et l'amour envers Dieu. {Trésor des noirs.)
5) Supporter les défauts LVaiitrui, c'est-à-dire que nous devons soulTrir avec patience, pour l'amour de Dieu, le mépris, les injures, les persécutions et les vexations de tout genre, conformément à ces paroles du sage Sirach: ft Perdez le souvenir de toutes les injures que vous avez reçues de votre prochain, et ne faites rien par la voie de la violence! » {Ecoles. 10, 6.) Et S' Augustin, {in Ps. 2.) pour nous exhorter à souffrir avec patience les injures qui nous sont faites, fait cette belle comparaison : « Les arbres, » dit-il, « souffrent beaucoup en hiver, à cause du froid, de la neige et des tempêtes; leurs feuilles tombent et leurs branches meurent; mais au printemps, réchauffés par les rayons du soleil, ils produisent de nouvelles feuilles, des fleurs et des fruits. Souffrez donc patiemment; la patience vous rapportera un jour des roses. »
Exemples tirés de la Bible.
L'Ecriture-Sainie abonde en exemples de patience. David supporta avec une noble résignation les persécutions et la haine injuste de Saiil son ennemi mortel. Joseph supporta patiemment les indignes traitements de ses frères; Moïse, les murmures et les injures imméritées de son peuple. — S' Paul souffrit beaucoup d'injustices pour l'amour du nom de Jésus; voilà pourquoi il a pu dire: « Agissant en toutes choses comme des ministres de Dieu, nous nous rendons recommandables par une grande patience dans les tribulations, dans les nécessités pressantes et dans les extrêmes afflictions, sous les coups, dans les prisons, etc. (2 Cor. 6, 4-0.) Mais le modèle le plus achevéde la patience fut le divin Sauveur.
Le père du désert el le scélérat.
Au milieu d'un profond désert vivait un religieux qui mar-
§ II. DE 1,'amour du prochain. 79
«liait dans les saintes voies du Seigneur et menait une vie trôs-austèremais laquellenelui enlevait rien desadouceurni de sa gaîté. Un mauvais sujet attablé dans un auberge l'apprit d'autres vauriens qui parlaient de l'incroyable patience du solitaire. En entendant leur récit il grinça des dents, et s'écria: « Je prétends que tout cela n'est que mensonge et je parie de confondre cet hypocrite! » — Le lendemain de bon matin il se mil en ro-.ite et arriva ;i !a demeure du solitair . Celui-ci avait un petit chien qui, pendant la nuit, l'avertissait de la présence des animaux sauvages, afin qu'ils n'endommageassent pas les légumes que Dieu faisait croître dans son jardin. Le petit chien, à l'arrivée du scélérat, courut à sa rencontre en aboyant, et aussitôt le solitaire sortit de sa cellule pour recevoir amicalement l'étranger. Mais celui-ci, afin d'exciter la colère du saint homme, saisit le fidèle animal et le tua. A cette vue, l'ermite tomba aux pieds du meurtrier et lui dit: « Mon ami, j'avais élevé moi-même ce petit chien; combien je regrette qu'il vous ait mis en colère! » — Lorsque le mauvais sujet vit qu'il n'avait pas atteint son but, il regarda autour de lui pour trouver à commettre une nouvelle méchanceté. Il aperçut dans le petit jardin déjeunes arbres en fleurs, que l'ermite avait plantés de ses propres mains. Il courut dans cette direction, les brisa et les hacha en pièces. Le père toutefois excusa encore cette fureur; en effet — n'avait-il pas planté ces arbres de ses propres mains? — Le brutal voyant de nouveau qu'il n'avait produit aucun effet sur sa victime fut transporté d'une fureur plus grande encore. Il monta sur le faîte de la cellule, et se mit à démolir le toit aussi loin qu'il put, après quoi il renversa tout l'ermitage et ne se donna pas de repos qu'il n'eût terminé son œuvre de destruction. Le bon solitaire ne s'en montra nullement irrité, mais éprouva plutôt de la pitié en le voyant se fatiguer de la sorte; ils'enallapleind'empressement, chercha une cruche, la remplit d'eau fraîche à la source voisine, et lui présenta amicalement à boire, de peur, disait-il, qu'il ne s'épuisât par ce travail trop fatigant. — Le scélérat ne s'était pas attendu à tant de patience et de douceur. — Tout à coup il sentit son
^0 KtS COM.MANDKMK.NTS.
cœur insensible touché de honte et de repentir. Il s'arrêta interdit, confessa ses torts avec beaucoup de larmes et dit au solitaire d'un air contrit: « Ah, mon père! pardonnez-moi le mal que j'ai commis à votre égard ! Je vois bien maintenant que Dieu est avec vous et que je suis un grand pécheur; car vous m'avez rendu le bien pour le mal, et vous ne le pouviez que — par Dieu! » Le solitaire lui répondit : « Mon frère ! si \. lis a\i.v-. une volonté sincère, Dieu vous fera grâce! » — Là-dessus il pria avec ferveur pour le salut de son âme. — Dès lors le scélérat fut entièrement converti et il demeura dans le même endroit pour changer de vie. De plus, il rebâtit la cellule du solitaire et planta d'autres arbres dans son jardin. (Hungari, recueil d'Anecd. p. ii6.)
Supporter les injures pour l'amour de Jésus, qu'est-ce?
Cette question se trouve résolue de la manière la plus simple dans l'exemple suivant. Sainte Madeleine de Pazzi, atteinte d'une maladie mortelle, était déjà à l'agonie et ne pouvait plus remuer aucun membre. Mais dès qu'elle eut appris qu'une de ses consœurs qui lui avait fait une grave offense, était tombée malade, elle se fit porter, malgré les plus vives douleurs, auprès d'elle et la consola par les paroles de la vie éternelle: — «Vous auriez bien pu vous en dispenser, » murmura une vieille sœur, a car elle vous a fait de la peine. Il suffisait de pardonner. Pourquoi vous faire encore transporter? » Madeleine répondit: « Je le fais avec plaisir, pour la remercier du bienfait qu'elle m'a accordé. Car je suis contente de ce que, avant ma mort, elle me donne encore l'occasion de souffrir quelque chose pour mon Sauveur. y> (Bède Weher.)
6) Pardonner les offenses, c'est-à-dire que non-seulement nous devons ne pas nous venger de nos ennemis et leur pardonner, mais encore leur faire du bien et prier pour eux, comme nous l'avons dit plus haut à propos de l'amour envers nos ennemis. Voici sur ce sujet encore deux exemples.
§ II. DE l/AMOUn nu PROCHAIN. SI
Le prêtre et l'ennemi des prêtres à V agonie.
Un vénérable ecclésiastique fut appelé auprès d'un vieillard pour lui administrer les derniers sacrements, A la vue du ministre de Dieu, le moribond se trouble et se met à trembler. « 0 mon père, s'écria-t-il, pouvez-vous supporter ma vue et m'entendre? Celte main, que le froid de la mort a déjà saisie, a tué autrefois trente de vos frères! » — a Soyez assuré, dit le généreux prêtre, qu'il en reste encore un pour vous consoler. » Qu'elle est admirable la religion qui inspire de tels sentiments!
Kosroës et Rustem.
Kosroës, roi de Perse, avait mis à la tête de son armée un général qui se distinguait autant par son courage et ses talents militaires que par sa grandeur d'âme. Il s'appelait Rustem. Après avoir longtemps servi avec fidélité son maître il fut accusé de vouloir le trahir. Puisque cet homme, qui est l'idole de mes soldats, pensait Kosroës, a l'audace de lever le drapeau de la révolte, quel guerrier assez habile et assez brave pourrais-je lui opposer? Le roi consulta ceux de ses ministres en qui il avait le plus de confiance. Tous furent d'accord qu'il fallait jeter le traître dans les fers; et il semblait que le roi allait se ranger de leur avis. Or, le lendemain il manda Rustem ; mais au lieu de le jeter dans les fers, il le combla de nouveaux bienfaits. La bonté et la confiance du monarque touchèrent Rustem et le fortifièrent dans sa fidélité. Là-dessus il convoqua ses ministres et leur dit: «J'ai suivi votre conseil et j'ai enchaîné Rustem avec les liens les plus solides: pour les mains et les pieds on a besoin de beaucoup de chaînes, mais pour le cœur il n'en faut qu'une seule. »
7) Prier pour les vivants et pour les morts, c'est-àdire, que nous devons offrir nos prières et nos supplications à Dieu aussi bien pour les vivants que pour les morts. « Priez les uns pour les autres, » nous dit S. Jac-
>ii DES COMMANDEMENTS.
ques{5, 16.) « afin que vous soyez sauvés. » De grandes grâces sont attachées à ces prières réciproques.
Exemples tirés de la Bible.
Elle demanda à Dieu de la pluie; et il plut, et la terre naguère tout desséchée redevint fertile. Moïse demanda souvent grâce et pardon pour son peuple; et sa prière fut exaucée. — Le divin Sauveur priait très-souvent pour ses disciples. (Jean. 17, 20.) Les Apôtres priaient pour les fidèles, et les fidèles pour les Apôtres. {Phil. 1, 3. et Act. desAp. 12, 3.) — Relativement à la prière pour les morts, nous trouvons déjà dans l'Ancien Testament les paroles suivantes ( 2. Machab. 12, 46.) : « C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. »
La messe du jour et la messe des morts.
Cette œuvre de miséricorde fut pratiquée d'une manière toute spéciale par l'empereur Lothaire. Tous les jours, quand cela se pouvait, il faisait dire, outre la messe du jour, une messe pour les fidèles trépassés; pendant la première il priait pour lui et pour les siens, pour la prospérité de son empire et pour le bien-être temporel et spirituel de ses sujets ; pendant la seconde, le cœur plein d'une sincère compassion, il se souvenait dans ses prières des pauvres âmes du purgatoire, et il les recommandait à la miséricorde divine par la passion et le sang de Jésus-Christ.
Une double oeuvre de miséricorde.
Du temps que S. Charles Borromée était Archevêque de Milan, la peste y régnait de la manière la plus terrible. Parmi le grand nombre des prêtres qui, avec un dévouement vraiment héroïque, donnèrent leurs soins aux malades et aux mourants, brilla surtout Léonard de Léonardis. — Passant vers l'heure de minuit, avec le saint Viatique, à côté d'une fosse dans laquelle, le soir même, les fossoyeurs avaient jeté un grand nombre de cadavres, il entendit s'élever du milieu d'eux un gémissement étouffé; aussitôt il ordonna au clerc
§ II. DE l'amour du prochain. 83
qui l'accompagnait de l'éclairer de sa lanterne, et ils découvrirent un homme, affreusement défiguré par la peste, qui se dégageait péniblement de dessous les cadavres et qui, en voyant le prêtre, demandait instamment à recevoir les derniers sacrements. Sans hésiter, Léonard descendit dans la fosse, et après avoir entendu, au milieu du râle de là mort, la confession pénible du pestiféré, il lui administra le S. Viatique et l'Extrême-Onction. A peine eut-il terminé, que le moribond s'affaisa sur les autres cadavres, et rendit le dernier soupir au milieu des exhortations du prêtre, avec la douce espérance d'une meilleure vie. — Léonard s'agenouilla encore pendant quelques instants sur le bord de la fosse et pria pour le repos de l'âme du défunt. — De cette manière ce fidèle serviteur de Dieu pratiqua deux œuvres de miséricorde, l'une corporelle et l'autre spirituelle: « Visiter les malades et prier pour les morts. »
Pratique. Nous venons d'exposer l'importante doctrine de la charité chrétienne. Puissiez-vo^'us, pieux lecteur, ne pas vous contenter decette exposition, mais pratiquer fidèlement ce qui vous a été enseigné. Soyez par conséquent;
4) Conciliant et charitable envers tout le monde, particulièrement envers vos frères et sœurs et envers vos proches parents. Dans l'exemple suivant vous pourrez trouvez un modèle à suivre.
Les deux Arabes.
Jérusalem était d'abord un champ possédé en commun par deux frères, et qui servit plus tard d'emplacement au temple. L'un de ces deux frères était marié et avait une nombreuse famille; l'autre vivait dans le célibat. Tous deux cultivaient ensemble cette terre que leur avait laissée leur mère en héritage. Lorsque le temps de la moisson fut arrivé, les deux frères lièrent leurs gerbes, les dressèrent en deux lignes et les laissèrent sécher en pleine campagne. Or, pendant la nuit celui qui n'était pas marié eut une singulière inspi-
84 Ltii t031MAMjEMt>TS.
ration. li se dit: « Mon frère a femme et enfants à nourrir; il n'est pas juste que ma part soit égale à la sienne ; je joindrai quelques-unes demes gerbesauxsiennes; il ne s'enapercevra pas et conséquemment il ne pourra pas refuser mon don. » Ainsi dit, ainsi fait. Or, la mime nuit, l'autre frère se réveilla aussi et fit observer à sa femme: « Mon frère est jeune et célibataire; il n'a personne qui l'aide dans son travail et le console dans 3on isolement. Il n'est pas juste que nous récoltions autant que lui sur cette terre; voici ce que nous ferons; nous prendrons en secret quelques-unes de nos gerbes pour les joindre aux siennes, sans qu'il s'en aperçoive, afin qu'il ne le refuse pas. » Ainsi dit, ainsi fait. Le lendemain matin les deux frères se rendirent au champ et ne furent pas peu surpris de trouver les tas égaux des deux côtés. ÎS'i l'un ni l'autre ne purent s'expliquer cette merveille. Ils continuèrent le même manège pendant plusiers nuits, et comme ils se donnaient toujours le même non)bre deger- Idcs ils résolurent enfin d'examiner pendant une nuit ce fait étrange, et voilà qu'ils se rencontrèrent tous deux portant des gerbes l'un à l'autre. Ce lieu où un amour fraternel aussi naif, aussi sincère, avait joué son rôle, dut plaire à Dieu, c'est pourquoi les hommes le sanctifièrent en y élevant un temple à Dieu.
^) Supportez avec patience les défauts et les faiblesses de votre prochain ; pardonnez volontiers, priez pour vos ennemis et ne rendez pas le mal pour le mal. En effet, aimer son ennemi est de toutes les œuvres de charité chrétienne la plus élevée, la plus grande et la plus riche en bénédictions. « Il y a, » dit S. Augustin {in Enchir.) « plusieurs espèces d'œuvres de charité et d'aumônes au moyen desquelles nous pouvons obtenir le pardon <le nos péchés {et la grâce de la conversion); mais il n'y en a pas de plus grande que de pardonner de bon cœur les offenses. » Plût à Dieu, âme chrétienne, que vous ])ussiez dire de vous ce qu'un jour S* Epiphane disait de lui-même.
§ m. DE LA CHAr.irÉ KNVEKS SOI-MÊME. 85
La meilleure règle.
S"^ Epiphane, ëvêque de Salamine en Chypre, invita un jour chez lui S' Hilarion, ermite, auquel il était étroitement uni par une vieille amitié, afin qu'ils pussent se voir encore une fois en cette vie. Hilarion répondit à l'invitation. — Au repas Epiphane présenta de la volaille à son ami qui s'excusa, en disant : « Depuis que je porte le frac d'ermite, je n'ai goûté de rien de ce qui a eu vie. » — « Et moi, » répondit Epiphane, « depuis que je porte ce vêtement, je n'ai jamais permis que quelqu'un s'endormît, ayant quelque chose contre moi, comme moi-même je n'ai jamais été dormir, ayant quelque chose contre un autre. » Alors Hilarion répliqua : « Mon père, votre règle est meilleure que la mienne. »
{Hungari, réc. (Vanecd.)