‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 224 sur 235 · DE LA RAISON BT · texte numérisé non relu

DE LA RAISON BT

vons rendez ; mais cela passé, tous reparaissez yigoureax , droit et altier comme s'il ne vous était rien arrivé: c'est un esprit de cette espèce que j'appelle élastique. Répondez, Théodore , aux raisons du colonel , car cette matière est très-grave ; ainsi elle n'est pas pour moi.

Théod. Déjà vous m'avez accordé^ mon, ami , que les lois militaires sont utiles , et par conséquent les civiles; dites-moi à présent pourquoi sont-elles utiles?

Z« col. Pour empêcher les désordres, pour contenir les malfaiteurs par la crainte des punitions , pour réprimer les malintentionnés, afin qu'il laissent vivre les hommes .en paix , etc.

Théod. On lic peut mieux raisonner.

Mais dites-moi , qui doit contenir les malveillants et les méchants dans le cœur, afin qu'ils ne commettent pas de délits occultes? car il 7 a des délits qui, par l'astuce bien méditée des coupabfes , ont un sauf-conduit contre les châtiments , et même contre les reproches des autres hommes. La haine , la trahison secrète , les intrigues d'amour , que de moyens inopinés et que d'idées neuves elles inventent pour que personne ne sache i^i ne soupçonne le délit, ou du moins le délinquant? Celui qui s'exerce au mal corrige, à la seconde ou a la troisième fois , le peu de précaution qu'il a eu à la première ; en sorte que le méchant peut dire ce qu'un homme pervers et coupable disait dans une occasion ou le roi faisait faire des recherches rigoureuses pour le connaître : il écrivit au coin d'une rue : Ne te fatique point, sot, fêtais seul. Qui pourra empêcher par les lois civiles les délits qu'un méchant commet étant seul et avec l'assurance qu'il n'y aura ni témoins ni accusateurs? il n'y a que la crainte de Dieu et sa religion cfui pourraient y mettre un frein. Et quoiaueil soit vrai que souvent on parvient à découvrir les délits les plus occultes, combien de fois ne se cachent-ils

6 as, de manière qu'ils ne sont connus que de ieu, qui les voit I

Le col. L'expérience, qui montre qu'ils peuvent se découvrir, suffit pour réprimer tout homme prudent, et l'émpêchér de s'exposer.

Théod. Homme prudent l et quelle prudence supposez-vous dans un homme pervers, exercé aux crimes, et qui n'a jamais été découvert? D'ailleurs, il n'y a point eu d'homme si fou , qui forgeant dans sa tête les moyens de commettre un délit en secret ne se persuadât qu'il réussirait à le cacher : tous espèrent qù on ne le saura pas. Tons ceux-là ne peuvent être réprimés et contenus que par la religion et la crainte de Dieu , parce que toujours ils se promettent d'avoir l'adresse de se soustraire aux lois civiles. Ce n'est point assez pour contenir, que la vue de ceux qui ont été convaincus et punis, qnand ils pensaient qu'on ne découvrirait point leurs délits , parce que ceux qui se déterminent ou se préparent à commettre les crimes dont ils ont la fantaisie ne condamnent point ceux que d'autres ont commis ,

DE LA RELIGION ^i^^

maïs le peii de précaution qu'ils ont eue ; et cette réflexion ne les arrête pas ; seulement elle les porte à inventer de nouvelles ruses pour se mieux cacher; et ainsi il n'est que la crainte de Dieu , à qui rien n'est caché, qui soit un frein sulTisant pour contenir la malice des hommes.

L a bar. Supposez, mon colonel , que vous êtes dans un endroit où l'on craint seulement les lois civiles pour s'abstenir des crimes manifestes, mais où, en cachette, tous peuvent faire ce qu'ils veulent, surtout s'ils suivent votre philosophie, que tout ce qui convient à leur intérêt leur est permis. Dîtesmoi sincèrement : Vivriez-vous en sûreté au milieu de tant d'ennemis occultes ? Parlez comme un homme de bien , vivriez-^vons tranquille?

Le col. J'avoue que non.

La bar. Supposez au contraire Mn peuple ou tous craignent Dieu et suivent la vraie religion; ny vivriez-vous pas plus en sûreté? Prenez garde que c'eàt moi qui vous fais la question. .

£e col. J'avoue , madame , que je vivrais parmi ces gens-là avec beaucoup plus de repos. • '^

La bar. Tirez, Théodore, les conséquences de ces propositions qu'accorde le co*lonel.

Théod. La conséquente est : fyue la loi de la religion est la meilleure pour le bien de la société.

Le col. Qu'il y ait, à la bonne heure, une loi qui ordonne à tous les citoyens d'avoir de la religion ; mais que chacun soit libre de choisir celle qui lui plaira le plus , d'être païen , juif, mahpmétan , ou ce qu'il voudra,

La bar. Mais chrétien , non : car je remarque que vous ne l'avei pas nommé.

Le col. Madame , rien ne vous échappe.

La bar. En ce qui regarde notre vraie religion , vous avez suivi la maxime des nouveaux philosophes de nos jours, qui consentent toutes les religions et même l'athéisme ; mais ce n'est nullement la doctrine des vrais chrétiens.

Théod. Mais mon ami, quel avantage espérez-vous dans une société où l'un sera mahométan, l'autre idolâtre, celui-ci juif celui-là incrédule, et où chacun se formera une religion à sa guise? pourra- t-il y avoir de rharmouiè , de l'union , quand les uns regarderont comme licites les actions que les autres condamneront? belle source de discordes pour déchirer la société ?

Le col. Madame, laissons ce point.

5 XllI. — Dett obligations de l'homme envers les méchants et les scandaleux , et savoir si la vengeance est permise.

La bar. Actuellement, Théodore , appliquons les doctrines général/*s à quelqur.s articles en particulier, par exemple à la manière dont l'homme se doit comporter envers les méchants et les scandaleux; bien que la philosophie du colonel puisse nous dispenser de traiter ce point.

RARliOPIIB

L9 col. Pourquoi dite$-Y0ii8 qu'elle pourrait vous en dispenser?

La bar. Parce que , suivant yotre philosophie , il n'y a ni ne peui y avoir de méchants ni de coupables.

Le col. Le malheur est qu'il y en a ; et hier des voleurs blessèrent et volèrent un de mes domestiques, qui fut fort heureux de se sauver avec la vie ; mais malheur à eux , si je viens 4 savoir qui ils sont.

La bar. Pauvres malheureux 1 s'ils l'ont fait pour leur propre intérêt, ils ont trèsblett tait; et même vous devriez les louer d'après vos principes.

thiod. Ne vous souvient-il pas, mon ami, de ceqn'e9$eignent les docteurs que vous suives 7 La gatis faction dei pcusiom et Vinr^ térét personnel sont la base de toute justice (1). Ce principe est de votre grand maître ; «t un autre docteur semblable dit que le délit ^i nous ptiratt le plus horrible devient louable si la nécessité oblige à le commettre; en sorte

Îu*unjuge bien^ entendu doit punir parfois de onnes actions, si elles sont faites dans de emmMdses intentions, et récompenser celui ^ aurait fait de mauvaises actions avec un motif de vertu (2).

Le «>/. Et quel motif de vertu pouvaient avoir ces voleurs en volant et blessant mou domestique?

Mm bar. Moi je le trouve dans vos maximes : car elles disent que tout homme qui est capable d'aimer est vertueux (3) . Ceci est un de vos dogmes établi dans le Catéchisme de la fnlanterie, suivant ce que je vous ai entendu dire dans quelques conversations. Peut-être ces voleurs n'avaient-ils rien que ce qu'ils ont volé votre domestique, pour donner i quelque fille de leur ^oût : voilà un motif bien clair de vertu , puisque le vol a été TeÔét de l'amour. Ceci n'a point de réponse, mon ami.

Le coL Je déteste une semblable vertu.

La bar. Cela étant , vous détestes la doctrine de vos maîtres : prenes patience.

Le col. Quand elle ne bit pas mon compte, je ne la suis pas.

Théod. En cela même, vous montrez que la règle de votre philosophie est la propre commodité ; et qu'une doctrine est vraie si vous V trouvez votre compte, et que sinon elle est fausse. Il n*y a rien de plus commode pour vivre à sou aise. Si vous me promettez, mon ami , de détester toute la philosophie qui ne vous est point utile et commode , je me (ais fort que vous détesterez tous ces systèmes de la nouvelle philosophie, que jusque i cette heure vous avez vantés avec tant d'ardeur ; parce qu'il n'y a point de doctrine plus dangereuse ni plus nuisible pour ceu^ même qui la suivent spéculatrvement : car déjà vous voyez qu'elle sert à louer , à approuver et canoniser les hommes les plus méchants. Je vais vous citer les auteurs et les pages qui portent ces doctrines capables de canoniser les plus horribles délits. Ontre ce qu'a ra{K

(t^L^Esprti, p. 90.

(i l»yrr6onismc dn sage, { 105.

01 U» Hœars , p. 308.

porté la baronne , un grand pbifaKophe dai vôtres dit que tout sentiment qui natten nou ou par la crainte de souffrir, ou par romour du bloîsvr. est un sentiment UgiiimBtconf<^. me à notre instinct (1 ). Un autre, d'une modA autorité parmi vous, dit clairement quï/ «< nécessaire d'avoir soin du corps plutôt que 4$ Vame ; de procurer à son corps toutes les commodités , et de ne point se priver de ce m peut causer du plaisir; quHlfaut donner im guide à la raison , et que ce guide ettkna. ture f2). Or quel méchant y a-l-îl dans tout le monde qui ne soit pas capable d'aimer? Dm il est vertueux. Quel méchant y a^-il qui œ foule aux pieds la raison, et qui ne la bsie servir aux passions de la nature? Donc il a fait en cela ce quHl doit , d'après votre doctrine. Vous voyez, colonel , que vous prenez le parti de tous les méchants et déUuqaanls du monde; parce que, suivant la doctrine de ces philosophes impies, ceux qui jnsqoeicise nommaient méchants sont) dans votre opinion, des honunes vertueux , et qui agisuiU avec justice.

Le col. Voilà qui est fini. Ce n'est pa^lik point que nous voulions traiter ; c (Sait de savoir si les méchants doivent être chitiés^el comment ; car là-dessus il y a quelque cfaosa à dire.

Théod. La justice demande que k% bon»

soient récompensés et les méchants punis. Ce qu'il convient de constater à présent, c'est si la vengeance est permise.

Le col. Rendre le bien pour le bien, et k ni

tour le mal, c'est la chose la plus raisonoale qu'on puisse commander : que celui qui a reçu le bien paie par un autre 6îeA;etqiie celui qui a reçu le mal paie par un aitre mal. Tel est, mon cher Théodore, le vœu de Lt raison.

La bar. Je ne vous ai jaasais vu si raisonnable, coloael.

Théod. Madame, tout ce qui parait raisonnable ne l'est pas. Si um père de famille a beaucoup d'enfants, et qu'eu sa présence Ton offense 1 autre , le boa père appronvera4-ii que l'offensé tire lui-même vengeance en sa présence T

La bar. Non , certes. Le père est cdai qoi doit se charger du châtiment du coupable et de la satisfaction de l'offensé.

Théod. C'est ce que Dieu fait avec nons qni sommes ses enfants. Quand quelqu'un offense son concitoyen, c'est le souverain pèrede famille qui doit châtier le délinquant, etne point

|>ermettre que l'offense se fasse justice par ui-même.

Le col. Mais quoi ! le méchant doit rester impuni ?

Théod» Non , cela serait un grand désordre ; mais il doit être puni par le juge, qoi ' pour cela l'autorité publique, et non par le particulier.

Le col. Mais si le juge, qui n'est point l'offensé , le doit punir, ce droit appartiendra plutôt à l'offensé lui-même.

Théod. Cela ne convient nuDenient. Kco»

(ULesMœiirft, p. «î.

t^} i>i8e. sur la Vie betr.^ p. U».

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DB LA RAISOIf IT DE LA RELIGION.

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tez-mof avec tranquillité , €t peut-être vous me donnerez raison. L'offensé ne peut jamais se comporter de sang-froid dans la vengeance f et avec la mesure exacte de la justice. Celui qui est offensé aura beau prendre la balance de la justice, il n'aura jamais la main si tranquille et si paisible ou elle ne tremble. Toujours celui qui est offensé se sent altéré , l'amour-propre blessé crie ; le tumulte intérieur de la passion , de la vengeance, étourdit l'ame, et elle n'est point en état d'entendre la voix douce delà raison. Cependant la passion met le feu, et la fumée de ce feu offusque les yeux de l'entendement. Comment donc rame , qui n'entend plus la voix de la raison , pourra-t-eile gouverner avec droiture ses actions ? C'est ainsi que le vindicatif passe toujours les bornes que lui prescrivait la raison; la vengeance devient en Eartie une action iniuste, et par lA le coupale est injurié. Voilà pourquoi la vengeance propre est toujours injuste. Je yeux , madame, vous faire une comparaison. Supposons que deux compétiteurs luttent ensemble dans une salle ; si nous tirons une ligne droite svr le pavé, et donnons à chacun son terrain cl sa limite qu'il ne lui soit pas permis de passer, serait-il possible qu'étant aux prises ils ne sortissent point de cette limite, soit l'un , soit l'autre, et n'entrassent sur le terrain du concurrent ? 11 en est de même dans toutes les querelles : on ne se tient jamaia exactement sur la ligne qui marque à chacun les limites de la justice ; et c'est pour cela que, dans le fort de la lutte, tous les deux ont coutume d'avoir leur raison et leur tort; parce que tous les deux excèdent et outrepassent leur droit» en empiétant injustement sur le terrain d'autrui. Rien de cela ne doit arriver quand celui qui juge le délit est sans passion ; car n'étant point l'offensé, il détermine la peine due suivant les lois.

La bar. Je n'avais jamais si bien entendu

{pourquoi les lois ne laissent pas au particuier offensé le droit de se venger lui-même.

Le col. Théodore , dans ce que vous nous donnez pour doctrine , vous supposez des hommes de bois et non de chair : vous les supposez inaltérables , insensibles , en un mot comme s'ils étaient de bronze et sans passion.

Théod. Je les veux sensibles à la raison ; et les lois feront le reste ; mais vous, comme vous êtes en faveur dés passions , vous prenez un autre chemin ; quelqu'un doit se tromper.

Là bar. Donc nous devons regarder comme constant que les malfaiteurs et délinquants ne doivent pas .être punis par le particulier qui est l'offensé , mais par le juge à qui les lois en ont conflé le pouvoir.

Sur la peine de mort.

Thiod. C'est une vérité que vous pouvez inscrire parmi celles qui sont déjà prouvées. A présent , il se présente une autre question, sur laquelle M. le colonel ne sera point d*accord aveemoi; savoir, s'il est permis ou non d*infligcrla peine de mort aux coupables.

Le qûL Discourant sans passion , je dis que

non ; et agissant avec passion, je dirais que * oui. Voici la raison : Dieu, auteur de la vie « peut Téter à celui à qui il l'a donnée ; et je juge avec de bons philosophes que l'homme ne doit point seul ôtcr la vie à un autre homme, parce qu'il n'est pas permis à la créature de défaire ce que Dieu a fait. Il est vrai qu'il arrive souvent que les hommes usent de ce droit, qui n'appartient qu^à Dieu. Mais je prétends qu'ils ne font pas bien.

La bar. Ëtrange doctrine pour un militaire \ Le col. Nous autres , madame, nous agissons suivant la pratique et l'usage du monde : les maximes spéculatives dépendent du rai^ sonnement de chacun. Je pense en théorie une chose, et dans la pratique je fais comme les autres.

Théod. Si Dieu , qui est l'auteur de la vie , ne nous avait pas fait une loi de la retirer aux coupables , je suivrais aussi cette opinion ; mais nous voyons que , depuis le commencement du monde, il a menacé de mort certains délits qu'il défendaiè; et que tel a toujours été le châtiment le plus ordinaire

Sar lequel il a voulu détourner les hommes e les commettre; d'autant que l'expérience fait connaître que c'est la crainte de la mort qui retient l'homme enclin au mal.

Le col. Il y a beaucoup d'autres chAtimenIs pires ({ue la mort même : servons-nous de ces peines , et laissons la vie à qui Dieu l'a donnée. L'exil et le bannissement en des pays malsains , manquant de vivres et abondants en bêtes féroces , les galères plusieurs années, la prison pour toute la vie, sont des morts lentes , et des tourments plus cruels que la mort même. Que signiGe un supplice qui ne dure qu'un instant? Une balle nous lue sans que nous le sentions; et un coup, mortel à la çorge est à peine porté , que presque aussitôt on y est insensible. Mon. ami , la crainte de la mort est pour les âmes viles, les esprits plébéiens, les âmes lâches, les cœurs efféminés, etc. ; nous autres militaires, qui nous sommes élevés avec des sentiments généreux, nous entrons en bataille en cbanr tant ; et , quand nous voyons tomber, le»^ compagnons à nos côtés, nousportons plutôt envie a la gloire militaire decette mort honorable, que nous n'en avons la crainte; la crain* te I mouvement indigne de ceux de notre profession. Si nous étions prisonniers, ou déshonorés à la tête des troupes, voilà ce que nous ne pourrions tolérer. Etablissons donc , baronne, que la mort n'est un châtiment que pour les gens vils ; qu'il y a d'autres châtiments capables de contenir les délits ; tout châtiment qui touchera l'honneur fera plus, d'effet. Laissons la vie A celui à qui Dieu a voulu la donner.

La bar. Vous avez parlé comme militaire , et{$ârement vous animeriez beaucoup vos sol- * dats en leur parlant ainsi au commencement de quelque attaque. Je n'ai qu'un doute sur votre prétendu mépris de la mort , c'est le découragement ou je vous vis l'an passé « quand on vous annonçait une hydropisie de poitrine, qui est presque une mort infaillible. Vous étiez accablé de tristcssci vous ntes les

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HARMONIE

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démarches les plas coûteuses poar faire venir de très-loin des médecins qui pussent vous délivrer de ce mal ; et en effet vous avez guéri à force de remèdes très-dispendieux. Quoi I tant de crainte de la mort alors , et tant do mépris à cette heure I

Le coL A vous dire vrai, je fus effrayé; mais alors je parlais comme homme , et à cette heure, je parle comme militaire.

Théod. El les coupables que la société doit punir, à quelle classe appartiennent-ils ? A celle d'hommes , ou à celle de militaires ? S'ils sont militaires, je dirai aussi que peutêtre ils seront plus sensibles à ce qu'on leur retire Tuniforme et les distinctions militaires en présence du régiment qu'à une mort secrète ; mais peut-on supposer que des militaires soient coupables? Je leur fais l'honneur de croire que non. Tous les coupables sont donc simplement hommes; et, comme tels, ils doivent, aussi bien que vous, craindre la mort plus qu'aucun autre châtiment.

Le col. Les châtiments prolonc^és beaucoup sont , sans contredit, une mort lente.

Théod. Néanmoins la plupart des coupables aiment mieux cette mort lente qu'une mort courte et violente. La preuve en est constante; si à l'occasion delà fête du prince, ou pour quelque autre motif, on fait grâce de la mort à un criminel, en commuant sa peine en celle des galères, ou d'un bannissetuent perpétuel dans les pays les plus maltains, ce n'est que compliments et réjouissances parmi les compagnons, etc.; preuve que le coupable a, amélioré son sort.

La bar. J'ai toujours entendu dire la même chose, ciuelque cruel que l'exil ait été.

Théoa. Bien plus : il y a peu d'années qu'un certain souverain (1), entiché de votre philosophie, abolit la peine de mort, et ordonna qu'on ne l'infligeât à personne, mais qu'on destinât les coupables à travailler toute leur vie aux ouvrages publics, avec telles et telles peines. Cela lut au commencement de son tègne ; mai<( les délifs et les attentats se multiplièrent tellement dans ses Etats , qu'enfin il se vit obligé de condamner à mort une foule de sujets, convaincu que la mort seule pçnt réprimer les esprits malveillants et portée au mal.

La bar. Néanmoins , Théodore , si j'étais souveraine, il m'en coûterait beaucoup de condamner les coupables à la mort.

Théod, Alors, madame, vous agiriez d'après les mouvements de votre caractère, mais non d'après le suffrage de la raison ; et j'ajoute que vous vous rendriez coupable de cruauté envers vos vassaux.

La bar. Coupable de cruauté I je ne vous entends pas.

Théod. Supposez qu'étant souveraine , on vous donnât avis que des ours et des lions font de grands ravages, non seulement dans les troupeaux, mais encore dans les villages* tuant de femmes , enlevant des enfants • et mettant en pièces les voyageurs ; et que vous (le consentissiez pointa ce qu'on mit à mort

(\) l^'cmpcrçur Joseph H.

ces ours et ces bêtes cruelies : serait-ce U df> la pitié.

La bar. Dieu me préserve d'une pitié il mal entendue; parce que ce serait avoir de la compassion pour les ours , et de la cruauté pour mes chers vassaux, que je devrais aimer comme mes enfants.

Théod. Je dis , moi , la même chose. Les voleurs de grands chemins, les assassins, elc, sont des ours déguisés sous la peau humaine* et pardonner à ces coupables, ce serait être cruel envers les personnes qu'ils tueraient, blesseraient ou maltraiteraient. Supposez qu'un de ce? malfaiteurs , se voyant délivri delà mort, continuât ses affreux délits , et qu'il tuât quatre ou cinq personnes; sur qui retomberaient ces assassinais? si pour avoir laissé la vie A un.ours ou à un lion, celui-ci mettait en pièces quelque personne; qui manquerait de vous jeter la faute de ceit^ mort?

La bar. Alors je me regarderais comme homicide.

Théod. Et pourquoi non dans notre cas ? Dieu vous préserve, baronne, d'abuser â ce point de votre bonté naturelle , ce qui serait une vraie cruauté I Qui pourrait apaiser les clameurs du peuple, quand il verrait que vous risquez la vie des innocents, en épargnant la mort aux coupables ? Dès qu'un bomme cherche à tuer, ou à faire quelque autre insulte grave à ses concitoyens , il se déclare ennemi déguisé de tous, et renonce parla même au droit qu'il avait à la vie. Vons êtes exempte, madame, de pareils embarras; mais vous voyez bien que ce qui parait clémence envers les coupables est une vraie cruauté envers les innocents.

§ XIV. — De Vobligation de VhomuM eiireri

ie» amie.

Théod. Ce point , baronne , vous regarde plus quo'personne; parce que je vous ai entendue discourir plusieurs lois en bonne philosophe sur les lois de l'amitié ; et d'ailleurs la matière de l'amour est le propre du cœur des femmes.

La bar. Ce qu'il v a de certain, Théodore, c'est qu'à ce sujet j'ai philosophé beaucoup; et il me semble que le colonel ne s'accorde pas avec moi dans les principes sur lesquels je me fonde. Qu'il donne d'abord l'opinion de ses auteurs, je déclarerai ensuite ce que je pense.

Le col. Nos livres parlent de Tamour avec beaucoup d'éloges; et on ne peut nier que celte noble passion le mérite. L'un dit que If sentiment de Vamour est Vunique base où « puissent affermir les fondements d^une worolf utile (1). Un autre ait plus : car il donne pourdogme que quiconque est capable (TatïR^ est vertueux ; et que quiconque est vertue^ est capable d'aimer (2|; tant ce grand hoocDM regarde comme identiques l'amour etlaT^ tu I Sur cela il sgoute qu'iï n'est point à ermi^'

(DfEsprîl, p. 250. (t) Lç% Moeurs, p. 398*

lui

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

drt que la passion de ramour préjudicie aux mœurs , parce qu'elle ne peut que les perfec-sonner ; d'autant que toutes les vertus se donnent la main entre elles, et que la tendresse du cœur est une vertu.

La bar. Beau raisonnement I Théodore; estil possible qu'un homme n'ait pas honte de donner une raison si ridicule pour défendre un système si absurde 7

Tnéod. Madame, ne ?ou8 étonnez pas que la çangrène du cœur , dans l'homme , passe facilement à la tête. On ne peut ignorer que quand cette passion parvient à s'emparer du cœur, elle ne connaît ni termes ni limites :

Sarce aue ni les lois, ni la décence , ni les roits de la nature, ni le respect du sang ou de l'amitié, ni l'amour de la patrie, ni les intérêts de la religion ne suffisent pour la contenir. Celui qui vit dans le monde n'ignore rien de cela;et cependant vous avez entendu ce que disent ces auteurs.

Le col. Ils disent encore plus : car l'un d'eux assure que les hommes sont fous de se perswxder que c'est une chose lotMole de résister à la passion de l'amour, ou qu't7 est honteux de s'en laisser vaincre ; car l'unique moyen de se délivrer de son importunité est de lui accorder tous ses désirs (1).

La bar. C'est assez, c'est assez, colonel : n'exposez point semblable doctrine devant une dame ; la décence ne le permet point, et même c'est une espèce de blasphème contre le respect qui nous est dû; notre honneur mérite des égards.

Le col. Pardonnez, madame ; je ne l'ai fait

3oe par votre ordre, puisque vous m'avez emandé la doctrine de mes livres. Moi je ne la suis point : je ne dis que ce que j'ai lu.

La bar. Venons, Théodore, à des raisonnements solides.

Théod. Madame, avant de les commencer nous devons distinguer amour de passion et amour d'estime, qui sont des choses trèsdifférentes. Dites donc ce que vous pensez par rapport à l'un et à l'autre; car en cette matière, suivant ce que j'ai entendu dire, vous pouvez donner des leçons ; et M. le colonel les entendra avec plus de plaisir de votre bouche que de la mienne.

Le col. La baronne a pour moi une éloquence irrésistible. Dites, madame, ce que vous entendez en cette matière d'amitié et d'amour.

La bar. En cette matière j'ai une obstina^ lion réfléchie, telle (jue celle d'un hérétique, parce que je ne crois rien. J'ai des idées si différentes de celles du commun, que nécessairement mes systèmes et mes sentiments seront opposés aux vôtres ; et ainsi quand on me parle (famtïtV et d'amour, je laisse tom- ^)er ces paroles comme insignifiantes : je nV crois pas.

Le col. Vous faites une injure manifeste à

tous ceux qui tous connaissent et qui vous

fréquentent; votre incrédulité est une ingra-

. litude : quelle vilaine qualité dans une dame

à qui la nature en a prodigué tant d'autres

(I ) Les Mœurs» p. 72.

qui TOUS rendent aimable aux ¥eox de tout ceux qui ont l'honneur et le bonheur de tous connaître. La première obligation de l'homme a toujours été, madame, d'aimer celui qui Taime.

La bar. Quant à moi vous êtes bien trompé. Sur ce point je suis hérétique et presque nérésiarque; parce que je désire tirer mes amis de l'erreur où vous voulez les jeter. Ditesmoi : n'est-if pas vrai qu'une dame douée da bonnes qualités naturelles et acquises, belle, vive, discrète, attentive et polie, plaît généralement à tout le monde? 'Or je vous demande, sera-t-elle obligée d'aimer tons ceux à qui elle plaît, sous peine d'être ingrate? Il faudra donc qu'elle ait un cœur d'hôtellerie pour placer tous les passants?

Le col. Jamais on ne m'a fait de question qui m'ait plus interloqué.

La bar. Vovez ce que vous répondez. Si vous dites qu elle est obligée d'aimer tout Ip monde, son cœur sera bien malheureux ; ello sera à plaindre d'être ornée de tant de qualités; parce que dèsjque vous l'obligez d'aimer tous ceux qui la trouvent aimable, il faudr^i qu'elle aime beaucoup d'imbécilles, beaucoup de pervers et de vicieux , beaucoup d'insolents, beaucoup d'audacieux, etc. : y aurat-il, encore une rois, un cœur plus malheureux, et surtout sous peine d'être ingrate ! mon colonel, arrangez~moi tout cela. La dame dont je parle, je la suppose très-parfaite : tous ceux qui la .voient et la fréquentent se meurent pour elle nécessairement; dans ce nombre il y a des hommes laids, im-» bécilles, vicieux, ridicules, insolents, enfin des monstres ; et la pauvre dame doit, dan^ votre opinion, aimer tous ces gens-là ou être ingrate : il n'y a point d'alternative plus cruelle.

Théod. Répondez-lui donc, mon colonel?

£eco/. Je ne puis. i

La bar. Doncelle est fausse, cette sentence, qu'il y a obligation d'aimer qui nous aime. U ne pourrait y avoir de loi plus dure ni plus opposée alla philosophie au cœur humain. Quoi 1 si un insensé, une brute, un homme chargé de Tices, un assemblage de défauts, Teut m'aimer, je serai dans robligation de Taimer; quoique mon entendement y répugne, que mon cœur s'en indigne, que mon ame le déteste, et que toute personne de jur gement l'ait en horreur? Et si je ne Taimo pas je suis une ingrate ? Ah 1 quelle philoso* phiel c'est la plus barbare qu'on puisse voir.

Le col. Madame, ne m'en faites pas un crime : je suivais l'opinion qu'on m'a enseignée.

La bar. Vous ne savez point, vous autres militaires» l'anatomie du cœur d'une di^me. Vos cœurs se pétrissent de poudre fi) et se nourrissent de sang humain : batailles, blessures, morts, et dix mille hommes couchés sur la place sont un plat exquis pour la table d'un général. Les villes rasées, les champs ravagés, tout ce qui cause de l'horreur à la

(1) L'espagnol parie de poudre à canon»

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RMUIWIS

nalure, est doqt toqs «a plaisir. Les cœurs de cette espèce n'entendent rien en amour : cela nous appartient à nous autres, dont l'ame délicate ne souffre ni violence ni op-r pression. Une orne bien élevée ne doit aimer que ce qui est en soi un objet aimable : voilà mon doffme fondamental.

Le col. Les personnes qui vous aimeront ont en cela même un mérite qui les rend di* gnes de votre retour.

La bar. Vous n'y entendez rien, vous disje, mon colonel, llepréscntez-vous un loup qui court après une brebis par monts et par vaux : tantôt il monte au haut d'une montagne, tantôt il descend au bas d'une vallée ; ici il saute un ruisseau, là il entre au milieu des broussailles et des rqnces ; ici un chas--

oue la prfimière affecUon n*était peint amour de la dame, mais amour de sci-méme, et uc désir qu'elle y correspondit. Voici donc, mon colonel, voici mon système, qui, ce me semble se fonde sur la saine raison : Vamour dotl suivre Vestime, et r estime doit suivre le mérite C'est pourquoi qu'une dame de bon sens et de belles qualités se présente dans un cerde brillant ou il y ait beaucoup de messiears: sans doute.il y en aura parmi eux detrès^ mauvaises mœurs, de paroles lascives, d'expressions étudiées, de maximes fausses et de pensées hardies ; ces messieurs aimeront la dame parce qu'elle le mérite, et elle les aura en horreur parce qu'ils le méritent. Ainsi, de cette manière, on donne à chacun ce qui loi est dû, l'amour à celui qui mérite Testime, et

seur le tire, là il échappe à un autre danger: * le mépris à qui le mérite : voilà ce qne derien ne l'arrête ; et le tout par amour pour la mande la saine raison, et ce que je vons dis.

brebis, parce qu'il se meurt pour elle. Or Je demande : la brebis, qui voit tout cela, serar t-elle dans Tobligation d'aimer ce loup?

Le col. Aucunraient Qiais hieq de l'avoir en horreur.

La bar. Puisque un amour ne se paie que par un autre amour, si le loup se meurt d'amour pour la brebis, s'il fait mille excès et s'expose à mille dangers pour elle, elle sera une ingrate si elle n'a point d'amour pour lui. Vous riez? Ce n'est pas là ce que je veux, colonel, c'est une réponse.

Le col. Et quelle réponse vouIez*vous, sHI n y en a point?

La bar. Voilà pourquoi je vous ai dit que vous autres vous n'entendiez pas la constitution du cœur d'une dame. Vous appelez amour ce qui n'est point amour, ni sa ressemblance. Le loup aime la brebis, et il voudrait se rassasier de sa chair parce qu'il la trouve savoureuse, tendre, délicate. En cela, il s'aime lui-même et non la brebis ; c'est pas* sion d'amour pour son ventre, il n'en hait pas moins la malheureuse brebis oui tombe entre ses dents. Mais n'est-ce point là le portrait de ce que vous appelez passioiid'amour? Ce sera sans doute l'amour de soi-même, et non du misérable objet que poursuivent ces maudits loups. Le méchant Zopf(re, qui pour-: suit rhonnête Zénobie, en quoi montre-t-il son amour quand il lui cause le plus grand mal? Aveuglé par l'amour de lui-même, il ne r>raint pas de sacriOer à sa barbare passion la pauvre et infortunée victime. Est-ce là de l'amour? C'est une haine raffinée, un délit horrible, un attentat scandaleux, et une insolence impardonnable. Répondez si vous pouvez.

Le col. Souvent le but de celui qui aime une belle dame est seulement de se complaire dans sa beauté et de se réjouir dans l'admiration de ses qualités; et en cela, il ne fait qu'alimenter la passion de l'amour.

La bar. Oui de l'amour, mais de l'amour de soi-même; parce qu'en cela il ne pense qu'à lui. Supposez que cette dame jolie et aimable a jele les yeux sur un autre dont le premier est ennemi : alors tout est perdu, et l>eul-être Tamour se convertit en haine, çnmme voyan* tout en sens contraire ; parce

Mais, Théodore, j'ai discouru avec beanconp de feu; vous traitez ce point de sang-froid et avec plus de méthode.

Théod. J'ai eu du plaisir à ce que H. k colonel vous entendit et admirât votre plijlo- Sophie d'amour. Mais revenant aux obligations d'un homme envers ses amis , il noas faut d'abord flxer notre idée sur ce qu'on doit entendre par ami , parce que beaucoup changent les noms des cnoses. Qn'entendezvous, madame, pi^r ami, par amitié, amour?

La bar. Je dis qu'aimer une personne, e'ut désirer sincèrement le bim de cette personne. Vous voyez que par là je condamne la majeure partie de amitiés, des amours^ parce qu'elles désirent le bien pour elles, et ne font pas attention au bien de la personne qu'àlu ontpour objet.

Tnéod. Cela est vrai ; et dans cette supposition , je vais expliquer les obligations de l'homme envers ses amis. Il a déjà étéditfve i amour de passion ne mérite aucune correipondunce. CS'est là un dogme infaillible, parce que dans l'amour de passion celui qui aime cherche son propre intérêt, etnon le bien de Tobjet aimé; et ainsi ce n'est point unamovr véritable, mais un amour /aux , et peni-étre une vraie Aatne. Le monde nous donne à chaque pas des preuves évidentes de cette vérité. Or un amour qui est une haine véritable plutôt qu'une anection , quel retour méçite-t-a?

La bar. Ce qu'il mérite , c'est le mépris et l'horreur.

Théod. L amour d'estime , c'est-à-dire fa* mour par lequel on désire le bien de Fotjtt aimé et non le sien propre, mérite rétribution; il mérite que je désire le bien de celui qui veut le mien. La saine raison le prescrit ainsi.

La bar. Mais, mon cher Théodore, arec cette restriction , que cette récompense se borne à désirer son bien, et n'aille point jusque à V affection amoureuse, s*il n'y a point de titre à l'estime.

Théod. Vous dites bien, m^adame, parce qu'il est de l'essence d'un cœur bien fait de ne point atmsr sans estime, et de me point e^ timer sans mérite. Dans le cas donc que vous avez posé, et quf est très-frequent» oà w^t

iâ6Xi

DE U RAISON ET DE LA RELIGION

dame pleine de qualités » estiinable de corps et d'esprit, se verrait câartisée par des iMi-

Kes, mêlés par hasard avec des personnes mérite, tous doirent aimer cette dame dans le sens de désirer son bien et son bonheur, et la dame aussi doit leur désirer le bien qui leur correspond : en cela consiste le vrai amour de correspondance: mais quant aux indignes, elle ne leur doit pas d'estime, et par 4:onséquent elle ne peut ni ne doit avoir pour eux l'amour d'affection , parce qu*il n'y a point de mérite sur quoi il soit fondé. Le coL Voilà comme vous vous faites un

gstème bon pour la république de Platon. itte doctrineest pour des cœurs imaginaires, et non pour les cœurs de chair et de sang qu'il y a dans ce monde, et qui ne savent yi' vre que d*amour.

. La bar. Croyez-moi, colonel : vous autres, TOUS n*entendez pas le langage de la raison , TOUS ne "Connaissez que celui de la passion. Mais restons-en )à. Celui qui voudra possé^ der le cœur d'une dame qu: n'est point encore pris et captif, un cœur pur, en un mot, doit faire en sorte de le mériter par des qualités estimables; il ne doit pas se contenter d*encens ordinaire, ni de ces hommages que Ton va apprendre au théâtre pour les placer à la première occasion qui se présente. Croyez, mon colonel, ^ne nous entendons le langage de la galanterie, et que nous savons très-bien qu'entre cent messieurs qui nous courtisent, il n'y aura peut-être pas un véritable ami. Quoique nous avons la tête ornée au dehors, elle n'est pas vide en dedans. Nous écoutqns , nous parions , et intérieurement nous rions et nous nous moquons, parce que nous croyoqs que si vous rencontrez cent dames vous rendez à chacune d'elles les plus

Î grands hommages et lui vendez la fausse préérence que vous dicte le rituel de la galan^ rie. Continuez la question, Théodore, delà manière qui vous semblera plus convenable.

Théod. Pour remplir votre intention , je dis que l'aini qui l'est véritablement doit rendre à son ami tous les services qui ne sont point en opposition avec Dieu , avec Famé , avec la patrie, les pères naturels, etc., parce que ce sont là des obligations plus fortes et qui ne doivent pas céder à la simple amitié.

Le coL Or, moi, je pense que si l'amitié est véritable, elle doit prévaloir sur tout.

Théod. Remarquez , colonel , que Dieu est le véritable ami, que la patrie, que les pères sont aussi de véritables amis. Donc si le droit d'amitié est dans votre opinion si fort qu'il l'emporte sur tout, l'amitié de Dieu, celle de la patrie et des pères sont des amitiés qui doivent l'emporter. L'obligation que nous impose la nature est avant celles aue nous prenons librement. Or l'homme était créature de Dieu avant d'être l'ami de son ami, il était (ils de la patrie et de ses pères avant d'être l'ami de personne : donc cette amitié d'obligation doit être préférée à l'amitié d'élection. Cela ne peut être contesté.

{ XV. — Des obligations de l'homme envers

les misérables.

Ma bar. N'oubliez pas » mon maître , de

m instruire des obligations de Tboaiaie par rapport aux malheureux , parée que je veux ^ savoir ce que je dois faire, je veux distinf^er la générosité de l'humanité et de la charité.

Théod. Dans cette matière comme en toutes, il est juste que vous entendiez aupar^.vaut M. le colonel.

Le col. Je parlerai avec beaucoup de niai* sir, d'autant plus que c'est ici le triompne de nos livres : jamais on n'a fait valoir plus qu'eux les droits sacrés de l'humanité. Ce sont les nouveaux philosophes qui ont lo mieux étudié les droits incontestables de l'homme ; car ils nous font voir avec la plus

Srande évidence que nous devons les consi* érer tous comme frères et fils du même père, qui est Dieu, et de la même mère, qui est la nature. Ce lien indissoluble de frms produit un caractère harmonieux d'égalité dans les droits réciproques de l'humanité qui répugne à la tyrannique différence de souve^ raineté, despotisme et oppression. La loi d'égalité et de fraternité engendre un amour mu^ tuel, tendre, fidèle et conslan^ qui fait que le misérable, que l'afllifféaitun prompt secours de la part des autres nommes, parce que tous l'aiment comme frère, et le respectent comme égal. Croyez, madame, que jamais on n'a senti dans le monde autant qu'actuellement cet amour réciproque d'homme à homme, quel qu'il soit , grâce an système des nouveaux philosophes.

La bar. Jamais on n'a prêché davantage dans le monde, ni moins exécuté. Que ditesvous , Théodore , du ton qu'on se donne de prêcher par le monde cette nouvelle découverte et cette grande nouveauté , que nous devons nous aimer comme frères? Quelle chose étrange i mon colonel ; on ne peut nier qu'on voie paraître de temps en temps dans le monde des choses auxquelles on n'avait jamais songé. Je vois bien, colonel, que vos maîtres n'ont pas eu connaissance d'une nouveauté que je vais vous communiquer. Dans l'ère de 25li ans de la création du monde, le Créateur lui-même donna à Moïse sur le mont Sinaï, qui est près de l'isthme de Suez, une loi expresse à tout* homme d'aimer les autres hommes comme lut-^méme; et quand

Dieu vint dans le monde 9 il T ^ ^^^ *°s * '^ nous ordonna d'aimer nos ennemis comme nous-mêmes. Vous voyez que c^est là une chose nouvelle; ou peut-être notre Créateur et notre Rédempteur auront appris de vos philosophes cette grande découverte 1 Ah I mon colonel , qu'il ne vous souvient guère du catéchisme qu'on vous a enseigné dans l'enfance I Aussi si vous voulez nous prêcher ce sermon de l'amour du prochain, n'attendez: point d'honoraires parce que c'est un vieni^ sermon que nous avons entendu maintes fois.

Le col. Madame , pour la moindre chose vous prenez fes. Actuellement nous sommes dans une conversation douce. Que dites-t vous, Théodore?

Théod. Je SUIS dans la plus grande conAir*^ sion qu'on puisse voir, parce quç- je me rap« pelle plusieurs dogmes de votre doctrine.

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BARMONIB

loi ces

]ae M TOUS prie de conclUer arec cette e 1 amour réciproque. Yooi aves dit jours derniers» d'après vos lÎTres, que la sensibilité physique et Viniéréi propre sont Us deux nu>teurs de l'univers moral; vous ayez dit que celui gui cherche sa commodité, même au détriment d'autrui , agit d'une ma^ nUre louable ; tous avei dit que nous devons chercher notre bien, même aupréjudice d*au^ trui , pourvu gue le préjudice fut le moindre possible. Vous avez disculpé le vol et d*autres violences quand elles nous procurent de l'avantage et que nous avons intérêt i les commettre, etc. Dans tout cela, il est clair

S lue nous ne montrons pas d*amour à nos rères et que nous ne respectons pas les droits sacrés de Vhumanité et de Végalité : n*estp-Il point vrai, mon colonel T

La bar. Qu'avez-vous, colonel? une paralysie sur la langue? Prenez ce flacon et respirez-le : cela vous soulagera.

Le col. Et vous, madame, toujours plaisante , même dans les matières les plus sérieuses I Moi , j'ai déjà dit ma pensée , que Théodore dise la sienne.

Théod. Baronne, comme le but de ces conférences est votre instruction , je dois vous dire que la commisération envers nos frères raallieureux est un double précepte de Dieu, qu'il nous intime d'abord par la saine raison, et ensuite pardes lois positives. Dieu est le père de tous, et les pères qui ont donné la vie i leurs enfants sont obligés de les alimenter quand ils ne peuvent se sustenter Br eux-mêmes. Les biens du père commun, tes-y attention, sont dans ce monde ; c'est de ces mêmes biens que doit sortir l'aliment «des enfants , et tous les biens du père sont hypothéqués pour cette fin. Si ces biens sont dans les mains des riches , qu'ils prennent patience et donnent au malheureux ce dont il a besoin ; car c'est une charge des biens et non de la personne. Le pauvre, en tant que fils de Dieu, a un certain droit aux aliments; et quelle que soit la main qui les a , elle ne peut les lui refuser, parce que quand le père commun a donné les biens aux riches , il les leur a donnés i la charge d'alimenter le pauvre.

LoL bar. Pour cette doctrine-là , elle est claire et je Tentends. J'y vois que secourir le pauvre c'est obligation plutôt que libéralité.

Théod. Réfléchissons-v davantage. Dieu a créé tout ce qu*il y a dans l'univers , c'est pourquoi il est en quelque façon père de toutes ses créatures : il doit les sustenter toutes, et en effet il nourrit les oiseaux dans l'air , les bêtes sauvages dans les forêts , les poissons dans la mer, etc. Il n'y a point d'in* secte ou de ver pour lequel Dieu n'ait mis , dans un endroit ou dans un autre, une table où il lui sert l'aliment le plus analogue et le plus proportionné : sa providence a soin de tous : aucun ne périt de faim, si ce n'est peut-être le petit oiseau qui est en cage , parce qu'il dépend de l'homme ; mais ceux qui sont à la charge de Dieu vivent tous et se loaintiennent^ Or si Dieu a tant de soin des

plus petits insectes , ^vl'VL les noarril io« sera-t-il possible qu*il oublie l'homme . ^ créature favorite? Hais où sont les alimer. du pauvre, de l'infirme, de l'estropié, qui ei! peuvent les gagner en travaillant? où sosul ils en dépôt, sinon dans les mains da riche! Donc en conscience il doit donner aa pauvit l'aliment dont il a besoin. Voilà ce que mt dicte la saine raison.

La bar. J'entends cela fort bien, parce que cette loi est en vigueur dans nos majorau. Les pères morts , le majorât passe aa fils atné, à la charge d'alimenter ses frères es proportion des revenus de sa maison. TeQe est la jurisprudence en vigueur parmi nouâ. Théod, L'avare s'excuse de donner Taomône sur ce qu'il y a d'autres riches qui ont autant que lui l'obligation de secoarir Ifs pauvres ; mais il faut remarquer qne si dans une ville il y a , par exemple , sept riches, tous sont sans doute dans l'obligation de secourir le misérable ; mais si le panvre me demande à moi l'aumône, je suis plus oblîeé à la lui donner que les autres à qoi il ne h demande point alors, vu qu'il me la demande à moi, et qu'il a droit à mon aumône. Par exemple, baronne, vous avez différents fermiers dans vos biens , et tous ont ane égaie obligation de vous payer la rente convenue: mais si vous la demandez à François et non à Jean, François a alors plus d'oblization de vous payer; car quoique votre droit soîl égal sur tous , par le fait même de demander la rente à celui-ci et non aux autres , vous avez un droit plus fort contre lui que contre les autres.

La bar. Si, le pauvre ayant un droit égal à l'aumône des sept, chacun d'eux s'excusait, le panvre resterait sans secours, et tous devant Dieu seraient coupables d'une espèce de vol , comme agissant contre le droit que Dieu a donné au pauvre sur le bien des riches. Je ne sais quel plaisir a l'avare d'amasser de l'argent, et toujours de l'argent? Le col. Il est constamment un des ^aux métaux que Dieu a créés.

La bar. Qu'ils se plaisent donc à le contempler , et pour cela quelques pièces de monnaie suffisent ; mais à quoi sert que le métal soit joli, puisque ils le tiennent enfermé sans le voir? Ah I mon colonel, ces riches ne savent point le plaisir que l'on goûte à faire renaître la joie sur un visage affligé I J'ai connu un Anglais vraiment philosophe , et par conséquent libéral : tout ce qu'il faisait était par quelque raison , et jamais par passion ou par coutume. Sa maison était pourvue seulement du nécessaire , et le reste de sa fortune ' était pour les autres. Quelqu'un lui ayant demandé si deux cent mille écus de rente suffiraient à ses idées, il s'informa s*ils étaient bien sûrs ; sachant que oui , il garda le silène?, réfléchit, et, peu de temps après, il dit qu'infailliblement il ferait banqueroute la seconde année. On reçut en riant sa réponse; il l'expliqua ainsi : Si j'avais deux cent mille écus de rente bien sûrs, je ne consentirais pas qu*îl y eût un visage triste dix lieues à la ronde de ma maison : or cette

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HE LÀ RAISON DE DE LA RELIGION

B6 ne suffirait pas pour soulager tout

i e monde , nécessairement je ferais banqueroute 9 et me perdrais.

Xe €oL II était vraiment Anglais.

La bar. Et vraiment philosophe, car il connaissait le bonheur d*nne ame bien née , qui compatit à Tinfortune, et se plattà la secourir.

llèéod. Ces caractères sont très-semblables à cekd de Dieu , qui nous enrichit chaque Jour des dons de sa providence.

JLe col. Mauvaise nouvelle , monsieur » je reçois l'avis que demain mon réffiment s'en va , et je ne sais où. Je suis fichéy madame, de perdre le plaisir d'assister à vos conférences et celui d'apprendre de votre maître , mais je suis forcé de me retirer sans délai.

La bar. C'est très-juste : nous sommes sensibles à votre déplaisir. Adieu.

Théod. Vous avez vu , baronne , comment raisonnent les impies, et quel est le principe sur lequel roulent leurs systèmes : c'est d'ouvrir les barrières des passions, passant par-dessus toutes les lois de la nature , et , pour parler clair , de notre Créateur : jamais vous ne les verrez faire cas d'aucune loi, ni de celle de la raison , ni des lois civiles , ni de celles de la religion.

La bar. Je m'étonne de ce que jamais ils ne nous donnent un fondement solide ni une raison ferme des î nnombrables systèmes qu'ils publient.

Théod. Combien le Créateur n'est-il pas offensé du mauvais usage que cette espèce Je philosophe fait de la raison, qu'il a gravée dans leurs âmes : ils ne s'en servent que pour élader ses préceptes , et se forger d'antres lois entièrement contraires à la raison éternelle , qui est invariable et immortelle I Vous aurez observé , madame , que tout ce que je vous ai enseigné je l'ai prouvé par la simple loi de la droite raison, que personne ne peut ignorer ni contredire.

La bar. La contredire , non , mais bien la mépriser , la tourner en ridicule, cl s'enhardir ainsi dans les sentiers qui leur conviensneot; j'ai bien médité la différence qu'il y a entre votre manière de discourir et la leur. Vous allez toujours chercher la base de vos raisonnements dans la saine raison que Dieu nous a donnée ; et eux ne tendent qu'à la liberté et au dérèglement des passions. Grâces à Dieu , nous sommes pour quelque temps délivrés du colonel.

Théod. D'ailleurs nous avons achevé les principales matières de la philosophie morale.

} XVI. — Des obligations d'un homme sensé encers les libertins.

La bar Nous avons traité, Théodore, des obligations de l'homme envers les méchants , envers ses amis , enven les misérables; mais il me reste à savoir encore comment je dois me comporter envers ces libertins qui à droite et à gauche veulent entraîner les gens dans le libertinage.

Ibéod. Je me proposais d'en parler , parce

Îu'aujourd'hni c'est un point bien essentiel, lais , en présence du colonel , nons ne pouviens faire un raisonnement suivi : il fallait user de beaucoup de ménagements , et chercher à l'éclairer sans blesser son amourpropre ; cette matière surtout Taurait mis mal à son aise. C'est pour cela que je Tai réservée pour le temps de son absence. Invitez donc votre frère le chevalier , ou votre cousin le commandeur, et nous parlerons sans contrainte.

Le chev. Quels arrangements faites-vous là avec Théodore au sujet du chevalier? Tandis que mon colonel était ici , vous ne m'invitiez pas ; et actuellement vous comptez sur moi, selon ce que j'ai entendu de la cnambre de ma mère.

La bar. Ne vous tenez point pour offensé, chevalier , nous sommes bons amis ; j'ai toujours entendu dire que la fin de toute entreprise devait s'accorder avec le principe ; et comme vous avez été présent aux premières leçons que Théodore m'a données snr la philosophie morale , je veux que vous assistiez aussi à présent à la fin de toutes.

Le chev. A quoi me servira-t-il d'assister à la fin de vos instructions , dont je n'ai entendu que le commencement , il y a plusieurs jours , sans avoir au moins une courte idée de ce qui s*est passé dans vos conversations avec Théodore.

Théod. La remarque du chevalier, baronne, est très-juste ; ainsi je vais le satisfaire en ce qu'il oemande, quoique brièvement. Vous assistâtes, chevalier, à la conférence où nous avons démontré quel respect et quel amour nous devons à Dieu pour ce qu'il a fait dans les cieux uniquement pour Fhomme, parlant en cela seulement comme philosophe qui voit et sait observer ; et ce que nous lui devons pour ce qu'il a fait sur la terre uniquement pour l'homme.

Le ehev^ Je m'en souviens très-bien.

Théod. Ensuite, nous avons traité de ce que nous devons à Dieu pour ce qu'il a fait dans notre corps organique, et encore plus dans notre ame : li nous avons mis fin aux obli-

([ations de l'homme envers Dieu , et conclu a première partie de la philosophie morale. Nous avons passé à la seconde sur les obligations de l'honmie envers lui-même, et nous avons établi le juste et louable amour que l'homme se doit à lui-même : là nous avons parfé de l'amour-propre légitime et bon , et de l'amour - propre dérégie et bâtard : eu conséquence de nos principes , nous avons condamné le système ridicule de Végotsme. ^

Le chev. Avec raison vous l'appelez ridicule , parce qu'il n'est tolérable que dans la région des sauvages. Passons en avant, car cette absurdité ne mérite pas l'honneur d'une réfutation sérieuse.

Théod. Une autre conséquence a été l'o* bligation qu'a tout homme de conserver sa vieet son honneur;et, à cette occasion, nous avons démontré la folie des duels.

La bar. Chevalier, taisez-vous sur ce point, ^ous savez bien pourquoi je vous dis ceia

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Joe je TOUS prie de coacilier arec cette loi e 1 amour réciproque. Vous avez dit ces jours derniers , d'après tos livres , que la sensibilité physique et Vintérét propre sont les deux moteurs de Vunivers moral: vous ayez dit que celui qui cherche sa commodité, même au détriment d'autrui , agit d'une ma-niire louable ; vous avez dit que nota def>ons chercher notre bien, même aupréjudice d*auirui , pourvu que le préjudice fût le moindre possible. Vous avez disculpé le vol et d*autrès violences quand elles nous procurent de ravantage ei que nous avons intérêt à les commettre, etc. Dans tout cela, il est clair

Î[ue nous ne montrons pas d'amour à nos rères et que nous ne respectons pas les droits sacrés de l'humanité et de régalité : n'est-il point vrai* mon colonelT

La bar. Qu'avez- vous, colonel? une para** lysie sur la langue? Prenez ce flacon et respfrez-le : cela vous soulagera.

LecoL Et vous, madame, toujours platsanté , même dans les matières les plus sérieuses 1 Moi , j'ai déjà dit ma pensée , que Théodore dise la sienne.

Théod. Baronne, comme le but de ces conférences est votre instruction , je dois vous dire que la commisération envers nos frères malheureux est un double précepte de Dieu, qu'il nous intime d'abord par la saine raison, et ensuite pardes lois positives. Dieu est le père de tous, et les pères qui ont donné la vie A leurs enfants sont obligés de les alimenter quand ils ne peuvent se sustenter Br eux-mêmes. Les biens du père commun, ites-y attention, sont dans ce monde; c'est de ces mêmes biens que doit sortir l'aliment <des enfants , et tous les biens du père sont hypothéqués pour cette fin. Si ces biens sont dans les mains des riches , qu'ils prennent patience et donnent au malheureux ce dont il a besoin ; car c'est une charge des biens et non de la personne. Le pauvre, en tant que fils de Dieu, a un certain droit aux aliments; et quelle que soit la main qui les a , elle ne peut les lui refuser, parce que quand le père commun a donné les biens aux riches , il les leur a donnés à la charge d'alimenter le pauvre.

La bar. Pour cette doctrine-là , elle est claire et je Tentends. J'y vois que secourir le pauvre c'est obligation plutôt que libéralité.

Théod. Réfléchissons-v davantage. Dieu a créé tout ce qu'il y a dans l'univers , c'est pourquoi il est en quelque façon père de toutes ses créatures : il doit les sustenter tontes, et en effet il nourrit les oiseaux dans l'air , les bêtes sauvages dans les forêts , les poissons dans la mer, etc. Il n'y a point d'in* secte ou de ver pour lequel Dieu n'ait mis , dans un endroit ou dans un autre, une table où il lui sert l'aliment le plus analogue et le plus proportionné : sa providence a soin de tous : aucun ne périt de faim, si ce n'est peut-être le petit oiseau qui est en cage , parce qu'il dépend de l'homme ; mais ceux qui sont à la cn^rge de Dieu vivent tous et se loaiotiennent Or si Dieu a tant de soin des

plus petits insectes, qu'il les nourrit tons, sera-t-il possible qu*il oublie Thomme , sa créature favorite? Mais où sont les alimenU du pauvre, de l'infirme, de l'estropié, qui ne. peuvent les gagner en travaillant? où soDtils en dépôt, sinon dans les mains du riche? Donc en conscience il doit donner au pauvre l'aliment dont il a besoin. Voilà ce que me dicte la saine raison.

La bar. J'entends cela fort bien, parce que cette loi est en vigueur dans nos majorais. Les pères morts , le majorât passe au Gis atné , à la charge d'alimenter ses frères en proportion des revenus de sa maison. Telle est la jurisprudence en vigueur parmi nous. Théod. L'avare s'excuse de donner Taumêne sur ce qu'il y a d'autres riches qui ont autant que lui l'obligation de secourir les pauvres ; mais il faut remarquer que si dans une vnie il y a , par exemple , sept riches, tous sont sans doute dans l'obligation de secourir le misérable ; mais si le pauvre me demande à moi l'aumêne, je suis plus oblisé à la lui donner que les autres à qui il ne la demande point alors, vu qu'il me la demande à moi, et qu'il a droit à mon aumône. Par exemple, baronne, vous avez différents fermiers dans vos biens , et tous ont une égale obligation de vous payer la rente convenue; mais si vous la demandez à François et non à Jean, François a alors plus d'obligation de vous payer; car quoique votre droit soit égal sur tous , par le fait même de demander la rente à celui-ci et non aux antres, vous avez un droit plus fort contre lui que contre les autres.

La bar. Si, le pauvre ayant un droit égal à l'aumône des sept, chacun d'eux s'excusait, le pauvre resterait sans secours, et tous devant Dieu seraient coupables d'une espèce de vol , comme agissant contre le droit que Dieu a donné au pauvre sur le bien des riches. Je ne sais quel plaisir a l'avare d'amasser de l'argent, et toujours de l'argent? Le col. Il est constamment un des beaux métaux que Dieu a créés.

La bar. Qu'ils se plaisent donc à le contempler, et pour cela quelques pièces de monnaie suffisent ; mais à ({uoi sert que le métal soit joli, puisque ils le tiennent enfermé saos le voir? Ahl mon colonel, ces riches ne savent point le plaisir que l'on goûte à faire renaître la joie sur un visage affligé 1 J'ai connu un Anglais vraiment philosophe, et par conséquent libéral : tout ce qu'il faisait était par quelque raison , et jamais par pas* sion ou par coutume. Sa maison était pourvue seulement du nécessaire , et le reste de sa fortune ' était pour les autres. Quelqu'un lui ayant demandé si deux cent mille écus de rente suffiraient à ses idées, il s'informa s'ils étaient bien sûrs ; sachant que oui , il garda le silène?, réfléchit, et, peu de temps après, Il dit qu'infailliblement il ferait banqueroute la seconde année. On reçut en riant sa réponse; il l'expliqua ainsi : Si j'avais deox cent mille écus de rente bien sûrs, jenecoosentirais pas qu*il y eût un visage triste dix lieues à la ronde de ma maison : or ceiti

BE LA RÂISM DE DE LA RELIGION

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La bar. Et vraiment philosophe, car il connaissait le bonheur d'une ame bien née , qui compatit à Tinfortune, et se plaît à la secourir^

lihéod. Ces caractères sont très-semblables à cekû de Dieu , qui nous enrichit chaque îour des dons de sa providence.

Le col. Mauvaise nouvelle , monsieur , je reçois Tavis que demain mon réeiment s'en va, et je ne sais où. le suis fâche, madame, de perdre le plaisir d'assister à vos conférences et celui d'apprendre de votre maître , mais je suis force de me retirer sans délai.

La bar. C'est très-juste : nous sommes seneibles à votre déplaisir. Adieu.

Théod. Vous avez vu, baronne, comment raisonnent les impies, et quel est le principe sur lequel roulent leurs systèmes : c'est d'ouvrir les barrières des passions, passant par-dessus toutes les lois de la nature , et , pour parler clair , de notre Créateur : jamais vous ne les verrez faire cas d'aucune loi, ni de celle de la raison , ni des lois civiles , ni de celles de la religion.

La bar. Je m'étonne de ce que jamais ils ne nous donnent un fondement solide ni une raison ferme des innombrables systèmes qu'ils publient.

Thiod. Combien le Créateur n'est-il pas offensé du mauvais usage que cette espèce de philosophe fait de la raison, qu'il a gravée dans leurs âmes : ils ne s'en servent que pour éluder ses préceptes , et se forger d*autres lois entièrement contraires à la raison éternelle , qui est invariable et immortelle 1 Vous aurez observé , madame , que tout ce que je vous ai enseigné je l'ai prouvé par la simple loi de la droite raison, que personne ne peut ignorer ni contredire.

l»a bar. La contredire , non , mais bien la mépriser , la tourner en ridicule, et s'enhardir ainsi dans les sentiers qui leur conviennent; j'ai bien médité la différence qu'il y a entre votre manière de discourir et la leur. Vous allez toujours chercher la base de vos raisonnements dans la saine raison que Dieu nous a donnée ; et eux ne tendent qu'à la liberté et au dérèglement des passions. Grâces à Dieu , nous sommes pour quelque temps délivrés du colonel.

Ihéod. D'ailleurs nous avons achevé les principales matières de la philosophie morale.

§ XVI. — Des obligations d'un homme sensé encers les libertins.

La bar Nous avons traité , Théodore , des obligations de l'homme envers les méchants , envers ses amis, envem les misérables; mais il me reste à savoir encore comment je dois me comporter envers ces libertins qui à droite cl à gauche veulent entraîner les gens dans te libertinage.

Tliéod. Je me proposais d'en parler , parce

qu'aujourd'hui c'est un point bieii essentiel. Mais , en présence du colonel , nous ne pouvions faire un raisonnement suivi : il fallait user de beaucoup de ménagements , et cfaer^ cher à l'éclairer sans blesser son amourpropre ; cette matière surtout l'aurait mis mal à son aise. C'est pour cela que je l'ai réservée pour le temps de son absence. Invitez donc votre frère le chevalier, ou votre cousin le commandeur, et nous parlerons sans contrainte.

Le chev. Quels arrangements faites-vous là avec Théodore au sujet du chevalier? Tandis que mon colonel était ici, vous ne m'invitiez pas ; et actuellement vous comptez sur moi, selon ce que j'ai entendu de la chambre de ma mère.

La bar. Ne vous tenez point pour offensé, chevalier , nous sommes bons amis ; j'ai toujours entendu dire q.ue la fin de toute entreprise devait s'accorder avec le principe ; et comme vous avez été présent aux premières leçons que Théodore m^a données sur la philosophie morale , je veux que vous assistiez aussi à présent à la fin de toutes.

Le chev. A quoi me servira-t-il d'assister à la fin de vos instructions , dont je n'ai entendu que le commencement , il y a plusieurs jours , sans avoir au moins une courte idée de ce qui s'est passé dans vos conversations avec Théodore.

Thiod. La remarque du chevalier, baronne, est très-Juste ; ainsi je vais le satisfaire en ce qu'il demande, quoique brièvement. Vous assistâtes, chevalier, à fa conférence où nous avons démontré quel respect et quel amour nous devons à Dieu pour ce qu'il a fait dans les cieux uniquement pour l'homme, parlant en cela seulement comme philosophe qui voit et sait observer ; et ce une nous lui devons pour ce qu'il a fait sur la terre uniquement pour l'homme.

Le chev.' Je m'en souviens très-bien.

Ihéod. Ensuite, nous avons traité de ce que nous devons à Dieu pour ce qu'il a fait dans notre corps organique, et encore plus dans notre ame : là nous avons mis fin aux obli-

1 cations de l'homme envers Dieu , et conclu a première partie de la philosophie morale. Nous avons passé à la seconde sur les obligations de l'homme envers lui-même, et nous avons établi le juste et louable amour que l'homme se doit à lui-même : là nous avons parfé de l'amour^propre légitime et bon , et de l'amour - propre déréglé et bâtard : en conséquence de nos principes , nous avons condamné le système ridicule de Végolsme. ^

Le ehev. Avec raison vous l'appelez ridicule , parce qu'il n'est tolérable que dans la région des sauvages. Passons en avant, car cette absurdité ne mérite pas l'honneur d'une réfutation sérieuse.

Théod. Une autre conséquence a été l'o* bligation qu'a tout homme de conserver sa vie et son honneur ; et, à cette occasion, nous avons démontré la folie des duels.

La bar. Chevalier, taisez-vous sur ce point, ^^ous saveï bien pourquoi je vous di$ cela

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IIARMONII

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1$ ckev. Vous êtes mon alaée, madamo, mais indépendamment de cela j'obéis

ihéod. Nous avons dit aussi que cbacna doit se procurer sa subsistance par le tra^ rail , par l'industrie et par les moyens pro-

«res ae son état , de son caractère , etc. ous avons donné raison suffisante de tout cela. Quant à cette troisième partie de la pbilosbphie morale sur ce qui reaarde les autres nommes» nous avons traité d'abord de la nature de l'homme et de ce qu'il a été créé pour vivre en société; nous avons dit ensuite qu'il est nécessaire que Dieu lui ait donné des lois assorties à la conservation de la société , et que ces lois devaient se tirer de la $avM raiion et non des pa$$ion$ . ni de Vintirit penonnel , et nous avons établi ces deux maximes que chacun doit préférer le bien commun A $on propre intérêt ; et quH7 ne doit pa$ faire à un autre ce qu'il ne voudrait pài qu'un autre lui fit.

Le chev. Il n'y a pas de lois plus saintes ni plus raisonnables ; mais je crois bien que le colonel y aura répugné beaucoup.

Tliéod. Ensuite nous avons examiné s'il pouvait y avoir égalité totale dans les sociétés ; SI la supériorité de quelqu'un était indispensable, et ouel était le droit qu'y avaient les pères de famille et les souverains établis dans chaque pays ; de là nous avons discuté si la supérionté ou souvelraineté était radicalement aans le peuple , ou si elle venait vraiment de Dieu. Enfln nous avons traité des obliffations de l'homme par rap->* port aux mécnants i par rapport aux amis , aux misérables, etc.

Le ckev. Après tout cela , je u*ai plus qu'A vous féliciter, baronne, d'avoir reçu de votre oiattre une instruction si complète.

La bar. Il nous reste encore un point à traiter, savoir comment une personne sensée doit se comporter envers les libertins, qui , sans qu'elle les ait appelés ni provoqués , tâchent de lui inspirer leur venin, quelle que soit l'innocence de ses mœurs. Quoi » vous rieiT

Le chev. Je dois, baronne, vous parler franchement, comme frère. Les méchants ont toujours eu pour maxime d'augmenter leur parti , en réunissant beaucoup de monde.

La bar. C'est un enfantillage, mon frère. La vérité triompbe-t-elle comme la force? Quand c'est la force qui doit triompher , le nombre des bras fait tout : ce que dix bras ne peuvent , vingt ou trente le pourront. Il n'en est point ainsi de la vérité : si une chose n'est point vraie en elle-même, ni devant Dieu , quel que soit le nombre de ceux qui se réunissent pour soutenir l'erreur, elle ne sera pas plus vraie pour cela. Mon frère, ne soyez point comme le peuple , oui croit sans examen ce qu'on lui dit : considérez les choses comme elles sont en elles-mêmes , et voyez s'il y a impossibilité ou non , s'il y a des raisons qui démontrent la vérité ou non ; et alors approuvez ou réprouvez. La voix des hommes ponrra-^-elIe donc changer la polure des choses T Chacune est comme le

Créateur l'a faite, et, en dépit de tous lei hommes » elles resteront ce qu elles sont. Le chev. Cependant le suffrage naanimedn

Îrand nombre a beaucoup de force pour renre une chose croyable.

La bar. Cela est vrai des faits historiffoei qui s'accréditent prudemment sur la foi homaine ; car comme tout homme a honte de mentir, il est difficile que beaucoup de personnes réunies n'aient point une juste horreur du mensonge. D'après cette idée qui fait que naturellement nous répognons à juger mal , sans aucune preuve , d*un grand nombre de personnes qui s'accordent à certifier une chose, nous nous décidons à croire sur leur parole ce que nous ne croirions pas si peu de personnes la garantissaient. Hais quand il est question de la nature des choses, il n'importe nqnement qu'il y en ait beaocoup qui disent Ce/a eir atn^t, si, dans la réalité , la chose n'est pas comme ik le disent ; parce que le concert des hommes pour attester qu'une chose est ne peut ni éter ni ajouter à sa nature.

Supposons que dix mille de vos camarades, quand vous étiez carabinier royal, se fussent réunis pour dire que notre ame est mortelle et quelle meurt avec le corps, comme je l'ai entendu dire plusieurs fois à feu notre oncle ; ce vœu unanime de militaires fera-t-il jamais que l'ame soit mortelle , si Dieu , comme on le prouve avec évidence , l'a faite immortelle ? Donc qn'importe au système des impies que je suif e on non leur absurdité ? Dites-moi, mon frère, que gagnera la cause des libertins à ce qoe beaucoup de dames galantes l'épousent; elle n'en s^a ni plus ni moins reprében- ^îble.

Le chev. Ceux i^ui se trompent ont toujours une espèce d eicuse quand ib ont des compagnons de leurs erreurs.

La bar. Je ne parle point d'exense , je parle d'erreur. Si je suivais une erreur essentielle d'où dépendit immédiatement mon bonheur ou mon malheur , je demande si mon erreur ou mon malheur serait moindra en augmentant le nombre des malheareniT Le diev. Non certes ; mon malheur serait toujours le même , soit que je fusse sent malheureux , soit que beaucoup le fassent avec moi. 11 n'y a de vrai que ce qui Test dans la réalité , et le dire des antres on lear compagnie dans le malheur ne diminue rien de mon mal , ni ne peut me l'dter.

La bar. Donc que pourra gagner la cansa des libertins à ce que moi ou tes dames qu'ils séduisent nous suivions leur parti? Répondez-moi.

Le chev. Ne 'me pressez pas tant: qu'ils vous répondent, eux.

La bar. Dites-leur donc , mon frère, crier* leur qu'ils sont fous d'imaginer que leurs systèmes changeront la nature des choses , jusque à celle oe Dieu même.

Théod. L'argument que vous laites est re lui que je ferais naturellement , si j'y pen; sais dans l'occasion ; parce qu'en eifel ii tend à réfuter le principe sourd qai »^

is:8

tommt Hi base occulté de leurs procédés. Ce

Iirincipe est le désir de se débarrasser du fdn que mettent à leurs passions « soit la hmiiôre de la raison , soit les lois divines et humaines. Leur point essentiel est de sortir de fféne : ainsi ils commencent par secouer les lois humaines en disant qu*elles sont tyranniques. Jamais , en pays civilisé , on n*avait entendu pareille proposition ; mais comme elle est de leur goût , ils la mettent dans les livres , dans les papiers publics ; ils réunissent beaucoup de monde pour dire eomme eux , et bientôt ils se persuadent qno tout est comme ils le veulent. Le fait est qu*ils ne prouvent ni ne démontrent rien, ^'antérieurement à cette frénésie tout le monde croyait le contraire, et nue jamais Tobéissance aux lois n'avait été révoquée en doute. N'imparte , disent-ils , cela fait notre compte ; donc c'est vrai. Quant à la loi de Dieu, ils suivent la même marche pour s'en délivrer : N'admettons aucune loi divrae, di&enthils; réunissons-noos beaucoup pour dire que Dieu ne s'inquiète pas de ce qui nous regarde » et qu'il ne fait point attention aux actions des homme» , parce qu'il n'est pas dé^ cent qu'il prenne ce soin.[Si vous objectez qu'ils ne prouvent rien de eequ'ilsavancent, ils s*en mettent peu en peine (1). Nous avons un grand nombre pour nous , répondenl-ils ; il est bien suffisant pour faire une nouvelle loi 9 et nous n'en voulons point d'autres que la liberté de conscience et la licence des passions. Hais cela est faux et insoutenable, dira un homme sensé : Vrai ou faux , soutenable ou non , nous le soutiendrons hardiment. Avec quatre bons mots contre les anciens qui diront le contraire et deux éclats de rire nous aurons répondu aux arguments les plus forts qu'on veuille nous opposer, quelque concluants qu'ils soient, et nous serons tranquilles.

Il leur reste à se débarrasser de la raison, qui crie au dedans de nous , dont la voix , toujours importune aux méchants , ne peut être réduite au silence. Ces messieurs cherchent à s'étourdir par des systèmes , par les propos des autres , et par certaines conventions arrêtées dans les caC6s , ou dans leurs orgies secrètes, etc. ; et, à force de se répéter à soi-même ; Cela n'est pas , cela n'est pas , chacun marche avec assurance dans le chemin dos passions. Mais quand le via de cette ivresse morale cesse de fermenter, la raison dit toujours intérieurement : Prends garde que tu ne vas pas bien ; et le remords se réveille. Toutes les âmes ne renoncent pas aussi aisément à l'immortalité ; toutes ne se persuadent point aussi vite que les assertions des Voltaire, Kousseau et compagnie, soient des |^aranties suffisantes contre un avenir au moins possible ; tous les esprits ne sont pas également forts contre 1 idée d'un Dieu vengeur. En un mot , il est des

Iihilosophes timides , chancelants ei scrupueiix; il faut les affermir, les rassurer, les

(I) On n'apporlA p^itu de preuves; mais n^iinporle : celte hardiesse m^ saUsfaii. — Diction, des rliUosoj^ff.U

DE U RAISOH ET OE LA RELIGION

rendre sourds aux cris d'une conscience qui doute, et oui, dans le doute, craint un terrible et irréparable mécompte. Pour les mettre à l'aise , vous savez bien , chevalier , ce qu'on a fait : on a établi, dans les principales villes , des chaires plus ou moins publiques d'athéisme, et jusque dans les plus petits hameaux elles ont des échos fidèles, qui répètent qu'il n'y a point de Dieu, qu'il n'y en apoint eu, et qu'il n'en faut décidément poisu.

Le chtv. Oui , on a poussé rabsuroité el la folie jusque là; comme si Dieu, pour exister, avait besoin de la permission des philosophes. Cependant aujourd'hui la plupart ne portent pas l'effronterie si loin ; ils se contentent d'affirmer que /'orne meurt aveo le corps ,et qu'après la mort il n'y aura nird^ 'compense ni châtiment; que Dieu ne fait au^ cun cas des actions des hommes , et qu'ilê peuvent faire ici^as ce qu'ils veulent, sana qu'il en soit offensé.

La bar. Ces deux points, mon frère, ont été réfutés (1), et je ne crois pas que la maudite gangrène vous ait gagné au point de douter d^rticlcs aussi essentiels.

Le chev. Vous avez raison, je ne donne qu'une faible adhésion à cette manie qui fait parmi les militaires la matière ban^de des conversations.

Théod. J'ai eru que vous alliez dire, la matière d'une profonde méditation. Car, mon ami , des points qui intéressent notre bonheur ou malheur éternd, méritent la considération la plus sérieuse et la plus profonde; il est indigne , il est affreux qu'on veuille les décider par des jeux d'esprit, des plaisanteries de caserne, des moqueries de libertins, ou les bravades des débauchés. Cheva^ lier, s'il s'agissait de démolir votre maison, ou d'entacher votre famille par une mésalliance, ou de vous mettre en prison dans une tour pour toute votre vie, vous contenteriez-vous d'aller au café faire l' aimable et le gracieux en lisant froidement les gazettes ?

Le chev. Non certes.

Théod, Mais la question de l'immortalité de l'ame, du compte çue nous devons rendre à l'Être suprême^ qui nous a créés, qui nous a donné la loi de la raison pour nous gouverner dans nos actions, et diriger notre libre arbitre ; ces questions , dts-je , ne vous intéressent-elles pas vous, votre sœur el moi , beaucoup plus que ce que je viens de dire ? Après nous avoir créés , et nous avoir donné, avec une volonté libre pour agir^ l'entendement pour la gouverner confor^ mément à la lumière de la raison dont il Téclaire , l'Etre suprême pourra-t-il donc voir avec indifférence qu'un petit nombre de prétendus philosophes se concertent ensemble dans leur conventicule secret , pour dire , sans approfondir l'essence et la nature de» choses : Délivroni^nous de ce frein des peines de l'autre vie et du compte à rendre à Dieu ; disons qu'il n'y a rien de cela f Dieu pourrat-il en être le témoin indifférent? Ou , quand ces philosophes ou leurs partisans, i la mort, tomberont entre ses mains, suAra-t-il qu'ils

(I) Soirée 17, | 4, et soirée 19, 1%

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hii disent : Seiffniur . me$ fnaUrei m'cni dU que tout fhUsêait avec la mortf

Le chev. Vous seriei excelleDt missionnaire.

La bar. Ce qui importe , c'est qnUI soit bon philosophe , qu*il raisonne juste , et qu'il ^ache tirer 4*nne proposition les conséquences qui s'ensuivent.

lihéod Mon cher chevalier , je vous ai toujours accoutumé à faire usase de Tentendement que Dieu vous a donné, et à ne poînl admettre des contradictions manifestes, surtout dans des matières qui ne sont pas de^ bagatelles. Tout , mon ami , dans les philosophes du jour , aboutit à ce raisonnement , qu'ils appellent le grand art.

V II est nécessaire de donner un libre cours à nos passions.

3* Donc il est nécessaire d'affranchir notre volonté des lois qui les répriment.

3* Disons donc qu'il n'y a point de pareilles lois. Voilà ce qu'Us affirment tous , et il reste constant parmi eux qu'il n'y a point de lois qui répriment nos passions. Telle est la base de toute leur philosophie. Avouez , chevalier, qu'au fond de votre cœur vous n'entendez point que cela soit vrai.

Le chev. Pourquoi ces regards si pénétrants, ma sœur? je vous comprends bien. Je ne puis nier, Théodore, que ce que vous dites est vrai.

La bar. Alors , chevalier, je reviens i mon premier argument, et je dis : La convention d'un petit nombre d'hommes , et même celle de tous réunis, pourra-t-elle donc changer la nature des choses ?

Le chêv. Cela non. Tous les hommes disaient que l'air ne pesait pas ; et dans ce temps-la il pesait autant qu'à présent. Anciennement on donnait pour constant qu'il n'y avait pas d'antipodes , et il y en avait alors tout autant qu aujourd'hui. L'arrangement des hommes ne peut rien sur la nature des choses que les hommes n'ont point faites, et qui ne dépendent point de leur volonté. En cela vous dites fort bien.

La bar. Je suis enchantée que vous me donniez raison ; et en vérité c*est une folie achevée que quatre cerveaux dérangés , et leurs servîtes partisans , etc. , se persuadent que notre ame, la vie éternelle, Jésus-Christ et son Evanffile ont besoin, pour être ce qu'ils sont , de leur consentement et de leur croyance. Supposons que tous les hommes décident que , pour la meilleure symétrie de

nos visages , 11 convient que nous ayoas i )a tête trois yeux comme les mouches , oa dem gorges pour nous délivrer des esquinaacies, et qu'ils Tout ainsi généralement statui dans une assemblée , à quoi cela servirait-il pour la nature des choses ? cet arrêté fera-t-il par hasard que les hommes naîtront dorénarant d'une autre manière ? Vous en riez ? je ris , moi , avec bien plus de raison de ce que les lois et les systèmes de vos amis veulent changer U nature de l'ame, celle de l'entendemeni ou de la lumière de la raison , TesseDce da Créateur et celle de ses lois , etc. ; car la maximes des libertins ne renversent riea moins que cela. Gardez-vous , mon frère , de pareilles extravagances. Quand vous ?oii- ^ drez dire qu'une choie est ou qu*elU n'est pat, * ne vous fiez point à ce que les autres disent: méditez bien les raisons intrinsèques qui naissent de la nature des choses , ponr les croire ou les combattre.

Le chev. Je m'en vais , ma sœur, avec cette leçon , admirant chaque jour de plus en plus la sagacUé et la justesse de vos raisonne* ments. Adieu: s'il est vrai que mon colonel parte , je devrai partir aussi , quoique je n'aie pomt encore reçu d'ordre.

La bar. Cela se saura bientôt ; adieu. Vous voyez , Théodore, que cette courte récapitulation de la philosophie morale a produit quelque fruit sur le chevalier.

Théod. Le chevalier est assez docile, et il a le jugement clair : ce qui lui fait beaucoup de mal, c'est la compagnie des antres; mais je dois un mot à votre question , savoir comment une personne sensée doit se conduire avec les libertins ? Je dis qu'elle doit les trai* ter comme un malade frénétique, qu'on ne convainc point par des raisons sérieuses,

f>arce qu'il n'a point un jugement capable de es percevoir, et beaucoup moins de les peser pour en connaître la valeur. Ordinairement ces messieurs argumentent avec des saillies plaisantes , des admirations emphatiques et des invectives poétiques : s*ils vous attaquent ainsi, répondez-leur de même, et avec un éclat de rire , monnaie de leur pièce , demandez-leur où ils ont puisé tant de science , où ils ont étudié leur théologie? Dites-leur que tant qu'ils ne vous montreront pas des certificats authentiques de docteurs en cette faculté , vous ne les reconnaissez point pour vos maîtres : c'est sur ce ton que vous de^er les traiter. Adieu, il me semble que votre mère vous attend , et moi je vous salue.

Qtùnc\u0ton ^u trairucteut.

Conformément i l'usage de leur pays , I auteur portugais et le traducteur espagnol Émissent cet ouvrage par la protestation suivante :

Si par hasard il s'était glissé dans la doctrine , les maximes, les phrases ou même les paroles de tses discussions, quelque chosed^ contraire^ non stulement à la pureté de la religion cathol^

?ue , mais aussi à la décence et aux règles du onnes mœurs , telles que notre théologie la enseigne ,je proteste que mon intention a élé^ est et sera de ne m'en écarter jamais dans la moindre chose ; et par conséquent je me rétracte ici et je me dédis de tout ce qui nes'ar-corderait pas avec la saine doctrine de F Eglise catholique et romain t , dans le sein de laqutlU

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