NOTIONS PRÉLIMINAIRES
Le genre de siège auquel on donne le nom de stalle ne paraît pas remonter au delà de la fm du siècle. Il a été imaginé pour faciliter aux clercs qui chantent l'office le moyen d'observer avec moins de fatigue l'ordre, établi dès l'origine, de prier debout, la banquette de la stalle pouvant *se relever à volonté, et présentant alors une petite console ou sellette sur laquelle on peut s'asseoir tout en gardant une position presque verticale. Le nom de miséricorde donné à cette sellette proclame, avec de nombreux documents historiques, que c'est en vue d'adoucir une règle trop pénible que Von a inventé le mécanisme ingénieux de la stalle. La stalle primitive ne se compose que de trois parois, l'une au fond, les autres de chaque côté, qui en for-
ment le coffre et renferment le siège à double fin ; mais* ' lorsque la fréquence et la longueur des cérémonies reli- \ gieuses, et notamment la célébration des offices nocturnes, firent sentir au clergé, malgré l'usage des vêtements fourrés, le besoin de se prémunir contre l'humidité de la pierre, la fraîcheur de la nuit, les impressions du vent, et que, pour cela, ils ceignirent le pourpris du chœur de clôtures élevées, les stalles se complétèrent par des lambris appliqués à ces clôtures , et ces lambris par des couronnements ou dais pyramidaux où l'art put déployer sur un vaste champ toutes ses magnificences.
L'exemple donné par plusieurs églises voisines à la fin du xve siècle^ Rouen, Beauvais, St-Riquier,etc., piqua d^émulation le Chapitre de la cathédrale d'Amiens. La réalisation de quelques économies, jointe à l'espoir du concours individuel de chacun de ses membres, suffit pour lui donner la confiance d'entreprendre la reconstruction des chaires du chœur, œuvre immense et presque téméraire si l'on réfléchit que, dans la pensée de tous, il ne s'agissait de rien moins que d'assurer à la nouvelle boiserie, sur celle des autres églises, la prééminence dont se vantait à bon droit la basilique elle-même en présence de ses illustres rivales.
Arnoul Boulin^ maître menuisier d'Amiens, sollicita l'entreprise et l'obtint dans les premiers mois de Tannée 1508. Un devis fut dressé , et un traité passé avec lui pour la construction de cent vingt stalles avec sujets historiés, hautsdossiers, couronnements et dais pyramidaux. Il fut convenu
que le principal entrepreneur gagnerait par jour sept sols tournois, y compris son garçon apprenti^ et pour la conduite entière de l'ouvrage douze écus par an à vingt-quatre sols par écu. Le salaire des simples ouvriers ne devait être que de « trois sols )) par jour. Quant aux sculptures et histoires des sellettes , le marché en fut fait à part avec Antoine Avernier , « tailleur d'imaiges » , demeurant à Amiens , moyennant trente - deux sols la pièce. La plus grande partie du bois fut tirée de la forêt de Neuville-en-Hez près Glermont-en-Beauvoisis , à peu de distance d'Amiens. On fit venir le surplus de Hollande par St-Valery et Abbeville, spécialement pour servir aux bas-reliefs. Le Chapitre commit pour diriger et surveiller le travail quatre de ses membres, Jean Dumas, Jean Fabus^ Pierre Vuaille et Jean Lenglaché. Il n'est pas douteux qu'en même temps que leur vigilance assura la bonne exécution de la partie purement matérielle de Tentreprise, leur science, leur discernement et leur sagesse en réglèrent la partie morale, déterminant le choix des scènes bibhques, leur composition, leur ordonnance, leur emplacement plus convenable, initiant les travailleurs au sens véritable et plus élevé de la Bible ou des légendes, et portant quelquefois le simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu'à la hauteur du génie et de la pensée mystique de l'exégète et du théologien.
On se mit à l'œuvre le 3 juillet 1508, le lendemain de la fête de la Visitation, dans la grande salle de l'évêché qui devait servir d'atelier pendant toute la durée des travaux. Un ouvrier bien inspiré a inscrit cette date précieuse —
1508 — entre la 89^ et la 90e stalle , de chaque côté de Tappui ou parclose. Envisagée de plus près, l'entreprise ne tarda pas à s^agrandir au delà de ce qu'on avait pressenti, et dans la crainte sans doute qu'elle n'excédât les forces d'un seul maître d'ouvrage , Alexandre Huet ^ menuisier d'Amiens, fut associé dès l'année suivante , 10 septembre 1509, au premier entrepreneur, aux mêmes conditions que lui tant par jour que par an. Le travail fut aussitôt réparti entre les deux maîtres. Alexandre Huet dut s'occuper des chaires du côté droit de l'église, Arnoul Boulin de celles du côté gauche. Le 5 novembre de la même année, Arnoul Boulin partit pour Beauvais et St-Biquier, afin d'y voir les chaires de ces églises. Deux ans après, au mois de juillet 1511, Alexandre Huet et Arnoul Boulin se rendirent à Bouen pour étudier les chaires de la cathédrale , comme on l'avait fait à Beauvais et à St-Riquier. Dans l'intervalle de ces deux importantes missions, le Chapitre voulut avoir 1 avis de deux religieux cordeliers d'Abbeville experts et renommés dans l'art de travailler le bois. Il les fit venir à Amiens au mois d'octobre 1510 et leur paya pour la consultation, y compris le voyage, (( vingt sols y).
C'est postérieurement à cette époque , c'est-à-dire au mois de décembre 1516, que l'on voit paraître dans les <r comptes » le nom de Jehan Trupin, « simple ouvrier travaillant sous les maîtres aux gages de trois sols par jour», disent nos chroniques, mais certainement ouvrier tailleur d'images, et non huchier ou bahutier, car c'est, à n'en pas douter, son véritable portrait qui forme l'accoudoir de la
stalle 85, au-dessus duquel on lit: Jhan Trupin (Pl. XV, fig. 3). Le nom du même ouvrier est reproduit sous Fappui de la 92e stalle, accompagné d^un souhait auquel nous nous associons de bon cœur : Jan Trupin Dieu te pourvoie.
L'œuvre fut achevée le 10 février 1519, d'après plusieurs de nos chroniqueurs ; mais la date de 1521 que porte la balustrade qui termine les stalles, à gauche , du côté du sanctuaire, et la même date (( Mylle Vc et XXI le deux^. jour de may » que nous avons vue gravée avec la pointe d'un outil sur le mur de clôture du côté où s'élèvent les lambris des hauts-dossiers, ne permet pas de douter que , comme Faffirme un autre chroniqueur, les chaires n'aient été complètement installées dans le chœur qu'à la St-Jean 1522. A Rouen les stalles ne furent terminées qu'en 1469, quoique les maçons aient commencé à les asseoir le 8 avril 1467.
Pierre Vuaille et Robert Langiez, notaires du Chapitre, avaient été chargés de faire la recette et la dépense des deniers. L'œuvre achevée , ils présentèrent leurs comptes au Chapitre, qui nomma pour les recevoir quatre de ses membres, Antoine de Recourt, Jean Fabry , Jean Faverin et Baudouin de Lagrenée. On trouva que la totalité de la dépense était de 9488 livres 11 sols 3 deniers oboles. Les dons particuliers de plusieurs chanoines s'étant élevés à la somme de 1411 livres 10 sols , le surplus montant à à 8077 1. 1 s. 3 d. avait été fourni par les offices de la fabrique et des marances, c'est-à-dire des deniers communs du Chapitre.
Un chroniqueur {Chapitres généraux, manuscrit de la
Bibliothèque d'Amiens) porte la dépense à 11,230 1. 5 s., mais il comprend dans cette somme le prix de la clôture qui sépare le chœur du sanctuaire, et des lutrins des chantres, tant des côtés que du milieu du chœur, qui furent exécutés en même temps que les formes.
Moins de cent ans après, la nuit du 16 mai 1615, peu s'en fallut que l'œuvre entière ne devînt la proie des flammes par l'imprudence d'un gardien qui couchait alors pour la sûreté de l'église dans un réduit pratiqué à l'extrémité des stalles dans l'épaisseur du mur de clôture, au dessus de la porte collatérale du chœur , et dont la lumière, qu'il avait oublié d'éteindre, mit le feu à la boiserie qui était contiguë. Heureusement, l'alarme fut donnée à temps ; on accourut de tous côtés, et le feu fut éteint avec promptitude. On rajusta, comme on put, la pyramide St-Michel qui avait été atteinte, et qui porte encore aujourd'hui des traces visibles de l'action de la flamme.
En 1642, Mgr de Caumartin eut l'idée de supprimer la parclose entre la 83^ et la 84^ stalle pour faciliter sur l'emplacement des deux stalles l'élévation d'une large chaire épiscopale. Le Chapitre s'y opposa en vain, mais le successeur de Mgr de Caumartin fit rétablir en son premier état la stalle mutilée.
Le xviiie siècle réservait à nos stalles une plus rude épreuve. Il avait sacrifié le jubé pour dégager l'entrée principale du chœur ; il devait, pour compléter ce dessein, faire tomber à la suite toutes les stalles en retour d'équerre qui
s'adossaient au jubé. Il recula toutefois devant un acte de vandalisme aussi criant, et deux stalles seulement de chaque côté furent extraites de chacune des deux lignes des stalles hautes et des stalles basses. Les stalles maîtresses avec leurs dais pyramidaux furent assez habilement resoudées à la tête de la ligne.
La suppression de deux basses stalles avait eu lieu précédemment à l'autre extrémité du côté du sanctuaire , pour donner accès aux stalles hautes par un escalier en face, au lieu de celui qui montait à l'extrémité vis-à-vis le palier des stalles hautes.
Le nombre des stalles se trouve ainsi réduit à 110, savoir : 31 stalles hautes et 24 stalles basses^ soit 55 du côté droit, et autant du côté gauche.
Pendant la Révolution , les fleurs de lys semées avec profusion sur les hauts-dossiers ne trouvèrent pas grâce devant les hommes qui déshéritaient du diadème la race antique des rois, et Dieu lui-même de ses autels et de ses temples. Un habile ciseau les fit revivre au retour de temps meilleurs, mais douze ans plus tard , en 1831, prises de nouveau par d'aveugles préjugés pour des emblèmes politiques, elles furent encore une fois rasées.
Plusieurs groupes de statuettes , qui garnissaient les niches élégamment pratiquées le long des cadres d'assemblage des pyramides, ont disparu. Le bruit s'est accrédité qu'on les a volés une nuit de mars 1839, pendant la semaine où l'on faisait des préparatifs pour l'mhumation de Mgi' de Ghabons, évêque démissionnaire d'Amiens.
En 1851 , le Chapitre consentit , sur la proposition de FEvêque d'Amiens, à rétablissement d'un orgue de chœur, à la condition que les stalles n'auraient rien à souffrir de l'installation soit du buffet, soit du clavier. Le buffet trouva place en dehors du chœur dans l'épaisseur du mur de clôture entièrement nu en cet endroit, mais on eut à regretter la large entaille faite à Tappui supérieur des stalles basses pour l'établissement du clavier.
A côté des dégradations qui viennent d'être signalées, un œil attentif pourrait en découvrir plusieurs autres de moindre importance^ principalement dans les ornements qui rampent sur les ogives des hauts-dossiers et des dais ; quelques personnages appartenant aux parties historiées ont aussi reçu des blessures plus ou moins graves ; on remarque sur un grand nombre d'appuis des traces de l'action de la flamme dues à la mauvaise habitude des chanoines de l'ancien Chapitre de s'éclairer avec des chandelles posées sur la boiserie et usées jusqu'à extinction: mais ces dégradations sont peu sensibles dans l'ensemble bien conservé de la sculpture décorative, et la multitude des statues qui, sur tous les points de l'œuvre, se lèvent intactes et pleines de vie. Le temps lui-même , cet impitoyable ravageur des monuments, a respecté notre bois au delà de tout ce qu'il est permis de souhaiter , et c'est à peine si , dans quelques coins obscurs plus rapprochés du sol, la dent des vers est parvenue à le piquer.