DESCRIPTION GÉNÉRALE
Le style ogival, dit flamboyant, jetait ses dernières lueurs au commencement du xvi^ siècle , et nos stalles peuvent être considérées comme le bouquet d'artifice de cette brillante expansion de Fart de bâtir„ Elles offrent donc les principaux caractères de ce style, sa prédilection pour les lignes verticales, ses formes prismatiques , curvilignes ^ concaves avec arêtes saillantes se pénétrant et reparaissant toujours, ses membres d'architecture montant de la base au sommet à travers tous les obstacles, ses surfaces divisées par une quantité innombrable de nerfs saillants , de compartiments découpés, la suppression des chapiteaux , la profusion des détails, l'imitation fantastique de la flore poussée jasqu^aux dernières limites. Mais il n'est pas douteux pour quiconque voudra bien étudier notre boiserie, ou simplement la regar-
der avec attention, que le bon goût de ses auteurs n'ait lutté, et lutté avec succès, contre les mauvaises tendances d'un art à son déclin. Ainsi les lignes horizontales sont marquées à tous les étages du meuble ; le modelé des fleurs n'a rien d'exagéré ; la richesse de Tornementation ne fait pas perdre de vue l'ensemble de la bâtisse, mais s'harmonise avec ses lignes essentielles; on évite pour les hauts-dossiers les applications de nervures contournées que leurs larges surfaces semblaient autoriser; la dimension des parties historiées est calculée sur les proportions architecturales. En un mot^ si ce n'est plus l'art ogival dans sa pureté , dans sa sobriété élégante, c^est une manière encore pleine de réserve , dont les défauts sont atténués par un goût exquis. Ajoutons que la recherche, la prétention et l'afféterie, qui déplaisent et qui fatiguent dans un édifice , se pardonnent et même se justifient jusqu'à un certain point dans un meuble.
La boiserie du chœur occupe de chaque côté l'espace de deux travées et demie de la grande colonnade de l'édifice, sans compter le retour d'équerre qu'elle décrit à droite et à gauche de la porte principale. La surface de terrain qu'elle recouvre est en totalité de 20m 43c de longueur sur 3ni 27c de largeur.
La charpente, ou bâtis, qui la supporte, est disposée en deux étages dont le premier, élevé de 0,1 6^ au-dessus du pavé, reçoit la rangée inférieure des stalles , appelées pour cela stalles basses, et le second de 0,56^ soutient la rangée supérieure dite des stalles hautes.
La partie du plancher qui n'est pas occupée par les sièges^ forme, dans toute la longueur de l'un et l'autre étage supérieur, une allée large de 0,90 ^ , et dans chaque étage inférieur un marche-pied parallèle de 0,33c. La disposition de ces paliers est aussi satisfaisante à l'œil que commode pour la circulation du clergé.
Les passages qui interrompent la rangée inférieure en deux endroits, pour donner accès aux étages d'en haut, sont également ménagés avec tant d'art et ornés avec tant de goût que le conducteur de l'œuvre n'a pu que se féliciter de la nécessité où il était de faire ces trouées. Elles consistent en effet en autant d'escaliers de trois marches seulement, encaissés entre deux lambris ou panneaux qu'animent des sculptures que nous aurons à expliquer, et terminés à leur partie supérieure par des rampes sinueuses où la main du vieux chanoine aveugle reconnaît encore les groupes de statuettes en pied qui lui rappellent les traits multipliés de l'histoire sacrée que ses yeux ont longtemps admirés. Les extrémités des stalles basses, du côté de la nef et du côté du sanctuaire, sont aussi enchâssées dans de riches panneaux à rampes historiées (Pl. V. VIIL X.).
En retraite de quelques centimètres des stalles hautes, et faisant corps avec elleSy s'élève un lambris ou haut-dossier^ décoré d'une riche arcature, et, au-dessus, une série continue de magnifiques dais saillants qui protègent les sièges (Pl. Ibis).
La console qui supporte la miséricorde de la stalle présente, sur une surface de 0,20c de hauteur et 0,30c de
largeur, quatre^ huit, douze personnages de 0,16 à 0,18c grandeur, non compris encore les animaux, maisons, palais, arbres, prairies, troupeaux, ciel, etc. tous accessoires en relief plus ou moins saillant du sujet principal.
La parclose, qui forme la paroi de côté de la stalle, présente vers le milieu de sa hauteur une partie saillante qu'on nomme accoudoir, parce qu'elle est au niveau des coudes de celui qui occupe le siège proprement dit. Les accoudoirs sont autant de personnages, tantôt moraux, tantôt historiques, tantôt grotesques, dont il n'est pas encore temps de parler.
Sur la parclose repose et est emboité l'appui supérieur dont l'extrémité est nommée museau. Sa décoration se compose d'une gorge entre deux filets , et , au dessous , d'une petite frise, modeste retraite où le nom de Jehan Trupin, l'habile entailleur, avec la date de 1508, semble avoir voulu se perdre dans la foule ou longue procession en menu relief d'animaux bizarres, de génies fantasques, de personnages lilliputiens, de sentences et devises sacrées, de fleurs et de feuillages sans nom qui sont tout un monde en miniature. Nous nous arrêterons, chemin faisant, sur les particularités les plus intéressantes.
Enfin l'artiste n'a laissé sans sculptures que les parties du siège où le frottement du corps et des membres eût exposé le travail à une hâtive détérioration ; et il n'y a pas jusqu'aux angles intérieurs du coffre, à l'endroit où ils s'arrondissent et se marient à la courbure que forme Tappui pour s'unir au dossier, sur lesquels son fécond ciseau n'ait marqué son passage en fines arabesques.
La planche II ne donne qu'une idée bien imparfaite de la richesse des hauts-dossiers ; on n'y voit pas le double cordon qui forme la base de Tencadrement : le premier, ruban zigzagué et ressortant d'un large cavet ; le second, torsade végétale qui paraît à peine effleurer de ses tiges courantes et de ses tendrons légers le biseau sur lequel elle repose et avec lequel elle ne forme qu'une même pièce de bois. Le lierre, le chêne, le houx et surtout les plantes filamenteuses dominent dans cette composition qui varie à chaque dossier et dans laquelle se mêlent des sphinx et des griffons. Un simple spécimen n'a pas pu rendre la variété de la riche parure des colonnettes et des arcades flamboyantes engagées d'un quart seulement dans le lambris. Examinez-en les détails, vous trouverez étalée, comme sur la verdoyante échoppe d\me bouquetière, la plus complète collection de fleurs , de fruits et de légumes à tiges rampantes^ tels que le pois et le haricot enlacés dans de longs filets de lierre et de ronces, et que visitent, bien entendu, le limaçon parasite et le moineau voleur, de toutes les espèces et de toutes les grandeurs. Les énormes choux frisés, les feuilles d'eau, grasses, épaisses et veloutées , les tiges enroulées de l'acanthe et du chardon désordonné se plaisent de préférence sur les rampants et les pointes élancées des accolades. Ils y sont quelquefois remplacés par des animaux fantastiques, par des génies ailés^ par des enfants pressant les outres de leur musette ou jouant avec des hons au milieu des plus capricieux entrelacs (Pl. IL).
Les dais ou couronnements s'accrochent au lambris du
dossier à la hauteur de 2^ 60^ et forment saillie, comme la . stalle, d'un mètre sur le devant. On ne distingue qu'imparfaitement sur la planche I bis la petite et sombre voussure à tiercerons et à nervures qui abrite la stalle. On distingue encore moins de petits personnages faisant la plus rude et la plus comique pénitence sous le faix des petites voûtes dont ils portent toute la poussée. La figure 5 de la planche XVI est un échantillon de ces cariatides en miniature. Elles alternent de stalle en stalle avec des bouquets suspendus en nid d'hirondelle. La planche III supplée en partie à la description de la façade ou fronton du dais, et en révèle la splendeur. On dirait un arc-de-triomphe sur lequel on aurait ramassé toutes les richesses des prairies voisines, ou une toile de broderie, partie pleine, partie à jour , dont les détails échappent au récit comme au regard. Là , comme au lambris des hauts-dossiers, une foule d'êtres divers cherchent la vie et le plaisir au sein d'une abondante végétation : le limaçon qui ronge, le papillon qui se parfume^ l'oiseau qui chante, Fenfant qui grimpe, le singe qui se suspend et se balance, et jusqu'à un rusé petit chasseur^ en casque à longue visière qui couche en joue l'oiseau maraudeur de son potager. Les deux pilastres qui encadrent chaque dais pris à part descendent en culs-de-lampe allongés dans leur partie inférieure, tandis que le haut s'élève en légers clochetons. Le pilier-pendant ou pendentif tombe de 0,36c à partir de la petite voussure du dais, et son premier mérite est sans contredit le groupe de personnages allégoriques qui le termine alternativement avec un bou-
quet de feuillages. Mais, aussi bien que les miséricordes, les accoudoirS;, les panneaux et les rampes, ces sujets ont mérité un numéro à part dans la monographie : nous y reviendrons.
Ce n'est pas tout. Si vous voulez aller vous arrêter au milieu du chœur sur ce beau damier de marbre blanc et noir dans lequel se mirent, de part et d^autre, nos deux murailles de bois ravivé par la sculpture, vous pourrez mesurer à l'aise la hauteur des quatre pyramides qui les terminent aux quatre extrémités dans les étages supérieurs. Lorsque du dehors leurs cimes vous ont apparu s'élançant de huit mètres au dessus des murs de clôture et se détachant par leur teinte foncée et leurs mille découpures sur le fond de pierre des colonnes de l'hémicycle (Pl. XVII)^ vous avez pu les prendre pour des sapins géants oubliés depuis six siècles sur le sol où Ton bâtit l'église. Elles s'élèvent en effet du côté du sanctuaire, aux entrées latérales, à lOiïi 70c au-dessus du pavé, et, de chaque côté de la porte principale, elles montent jusqu'à la hauteur de 13'". En ne les considérant que superficiellement, on les admire déjà comme un luxe exubérant et presque désordonné de sculpture et de découpures ; mais si on veut les examiner de plus près et avec cet esprit d'analyse que donne la connaissance des principes élémentaires de la construction, on sera étonné de remarquer un ordre et un système admirablement suivis et réalisant cet heureux mélange de sohdité , d'élégance et de légèreté qui caractérise les clochers et les flèches les plus renommés de la dernière époque du moyen-âge.
Les différentes pièces qui concourent à former les stalles^ les hauts-dossiers, les dais, les pyramides, sont assemblées sans clous ni chevilles au moyen de tenons et de mortaises, et avec tant d'art et de soin qu'elles sont demeurées aussi exactement appliquées les unes aux autres qu'au premier jour, et que les jointures en sont presque imperceptibles.
Les proportions et le luxe des matériaux méritent aussi l'attention. Pour en juger, on n'a qu'à mesurer les cinq ou six pièces de chêne dans lesquelles tous les appuis du dos sont pris en échancrure ; et si on y ajoute les déchets d'équarrissage avec lesquels a été enlevée jusqu'à la plus petite parcelle d'aubier, on comprendra qu'il a fallu des arbres entiers et des arbres de choix pour cette seule partie du meuble. Le bois qui est entré dans la bâtisse des quatre dais pyramidaux n'est pas de moindre importance. Il y a des pièces qui portent à leur base 0,22 ^ en tous sens et qui s'élèvent d'un seul morceau à la hauteur de 8^^ 50^.
Le bois a pris , dans les parties inférieures surtout, un ton rembruni qui lui donne le même degré d'intérêt que la patine aux médailles et aux bronzes antiques. Les hautsdossiers et les dais, moins exposés au frottement, ont con-servé une teinte plus mate à laquelle la poussière n'est pas non plus étrangère ; mais cette dégradation naturelle de tons, loin de. nuire à l'aspect général de nos antiques trônes, leur donne^ ce qui leur sied si bien, on ne sait quel air de vieillards à la tête blanchissante.
Dans un mémoire présenté au Conseil du Roi en 1643,
pour réclamer contre le projet de M. de Gaumartin que nous avons signalé plus haut, le Chapitre parle des ce chaires d comme étant (( les plus belles qu'il y ait dans le royaume Si l'on considère les immenses proportions de notre boiserie, la richesse de sa sculpture décorative, le nombre et la valeur de ses parties historiées, nous ne doutons pas qu'on ne soit très-disposé à ratifier le jugement du Chapitre.
La partie historiée des stalles comprend deux séries distinctes contenant ensemble environ quatre cents sujets.
La première série se compose d'une suite de scènes empruntées à l'ancien et au nouveau Testament.
Elle se subdivise en deux parties ; l'une embrasse Thistoire sainte depuis la création jusqu'à Samson et Job; l'autre, rhistoire de la Sainte-Vierge depuis sa conception dans la pensée divine jusqu'à son couronnement.
Les scènes de l'ancien Testament occupent toutes les miséricordes, toutes les rampes des panneaux du bout des stalles, à Fendroit où la rangée inférieure est interrompue pour donner accès aux stalles supérieures, et une partie des deux stalles-maîtresses.
La vie de la Sainte-Vierge rempHt les panneaux du bout des stalles aux extrémités, et à chacun des passages.
Les scènes de l'ancien Testament sont reliées à celles du nouveau par quatre sujets qui dominent l'œuvre entière, au sommet des quatre pyramides.
La deuxième série comprend des sujets pris en dehors
de FEcriture et des légendes ; ils sont historiques^ allégoriques, moraux, quelquefois tout-à-fait profanes.
Les sujets de cette seconde série forment les accoudoirs et les pendentifb\
L'ordre de notre description nous est imposé par ces divisions et subdivisions si bien tranchées. Le visiteur, pas plus que le lecteur, n'aura de peine à suivre cet ordre au moyen des indications topographiques contenues dans le texte de notre planche première.