LA PEINE DES ORGUEILLEUX ET DES ORGUEILLEUSES
LES ORGUEILLEUX ET ORGUEILLEUSES SONT PENDUS ET ATTACHÉS SUS DES ROUES SITUÉES EN UNE MONTAIGNE EN MANIERE DE MOLINS , CONTINUELLEMENT EN GRANDE IMPÉTUOSITÉ TOURNANS.
Le jubé coupe, comme nous l'avons dit, l'église en deux parties presqu'égales : il est en pierre et a trois portes. Un vaste et beau pérystile existe en avant de celle du milieu ; c'est par elle que l'on parvient dans le chœur. Les deux autres s'ouvrent sur les bas-côtés ; elles sont surmontées de clochetons percés de toutes parts, de pyramides couvertes des ornemens les mieux entendus , les plus délicats. Des niches sont creusées dans les montans et sous les clochetons ; mais les statues qu'elles renfermaient n'existent plus : elles ont été brisées par la massue révolutionnaire. Tous les ornemens des portes sont sculptés avec une délicatesse , une perfection admirables. Au sommet du jubé est le Christ en croix : plus bas paraissent les statues de la sainte Vierge et de saint Jean. Ces figures sont peut-être un peu courtes, défaut qu'ont en général les monumens du même genre que l'on voit autour du chœur de cette cathédrale. Les statues d'Adam et d'Eve sont d'un meilleur style. On sent qu'elles furent faites vers ces temps , voisins de la renaissance des arts, et où , en cherchant à imiter la nature avec fidélité , on est quelquefois parvenu à donner aux figures une expression vraie , touchante et naïve.
Le chœur est extrêmement vaste ; on y compte 120 stales. Il est décoré, dans tout son pourtour, de pieds-droits, qui supportent des arcs, et dans la masse desquels on a creusé des niches, couronnées par des clochetons , et qui renferment de petites statues représentant les Anges chantant des hymnes devant le trône du Seigneur. Ces figures, trèsnombreuses , sont sculptées avec délicatesse et contrastées avec intelligence. La boiserie est simple. Le sanctuaire renferme les statues des douze Apôtres. Au-dessus des portes latérales, on voit deux empereurs chrétiens, Constantin et Charlemagne, dont les images sont encore placées dans presque toutes nos anciennes basiliques.
Considéré extérieurement, le chœur de l'église de Sainte-Cécile est
l'une des parties les plus remarquables de cette magnifique cathédrale. Les quinze chapelles qui y subsistent encore , sont toutes décorées par des peintures dont l'étude peut intéresser et servir à l'histoire de l'art. Les plus anciennes datent du i5e siècle; les autres, faites à l'époque de la renaissance, sont d'un style pur, d'un ton de couleur quelquefois brillant, presque toujours harmonieux. On a retouché, malheureusement, une partie de ces tableaux, et il n'en subsisterait peut-être plus une seule portion intacte, si nous n'avions eu, momentanément, le pouvoir d'en empêcher ce que l'on osait appeler la restauration. Des légendes, des inscriptions, accompagnent souvent ces peintures précieuses; elles étaient nécessaires pour expliquer les sujets des fresques que fit exécuter le cardinal Jofredi pendant son épiscopat.
Les deux grands tableaux qui représentent le Portement de croix et la Résurrection ne peuvent arrêter un instant les regards que par leur singularité, par quelques expressions vraies et par la bizarrerie des costumes. Des idées triviales, exprimées dans la première de ces compositions, montrent que l'auteur n'avait pas des conceptions très-élevées : mais beaucoup de peintres flamands et italiens ont aussi, dans des temps bien plus rapprochés de nous, manqué dans leurs tableaux à toutes les règles du goût et des convenances; ne soyons donc pas surpris que, dans le i5e siècle, on ait figuré à Albi, avec simplicité, des traditions populaires, et que l'Eglise n'avait pas ouvertement condamnées.
Ayant contribué de la manière la plus distinguée à l'embellissement de sa cathédrale, l'évêque Jean Jofredi voulut que son image y fut conservée: pour accomplir ses ordres, les artistes qu'il avait employés firent son portrait et celui de chacun de ses frères. On voit encore ces peintures dans l'une des chapelles du chœur. Jofredi est représenté à genoux et les mains jointes; derrière lui est l'évangéliste saint Marc. A gauche et au-dessus de sa tête , on lit cette inscription :
REVERENDISSIMVS DNS
JOANNES JOFREDVS CARDIN ALIS ATRABEN SIS PRIMVM, IDEM ALBIE NSIS EPISCOPUS, ABBAS SANCTI DIONISII IN FRANCIA
Derrière le cardinal, on a représenté Hélie Jofroi ou Jofredi, docteur ès-lois, prévôt de l'église d'Albi , chantre et chanoine de Rodez; une autre inscription fait connaître ce personnage, près duquel on voit sainte Catherine.
DOMINUS HELIUNDUS
JOFREDVS, LEGUM DOCTOR, PREPOSITUS ALBIENSIS, CANTOR ET CANONICVS RUTHENENSIS
Enfin , à l'extrémité du tableau , paraît , accompagné de saint Jean et de saint Clair, Henri Jofredi , autre frère du cardinal. Il fut licencié en droit civil et canon et archidiacre d'Albi. Une inscription est aussi placée au-dessus du portrait de cet ecclésiastique :
HENRICVS JOFRE DUS UTRIVSQUE JURIS LICENCIATUS CANONI CUS ET ARCHIDIACO NUS ALBIENSIS
Jean Jofroi, ou Jofredi, fut l'un des hommes les plus illustres de son siècle. Il eut les titres d'abbé de Saint-Denis, d'évêque d'Arras et d'Albi et de cardinal. Ce prélat ayant vu à Rome le nom de sainte Cécile en vénération, apporta en France quelques reliques de cette vierge. La nouvelle cathédrale était en grande partie construite; il y plaça les restes précieux de la sainte et il lui dédia cet édifice; mais, pour conserver le souvenir de l'ancienne métropole, il consacra l'une des chapelles à la sainte Croix , et il y marqua d'avance sa sépulture. Il avait d'abord été chargé par Philippe, duc de Bourgogne, de quelques ambassades; dans la suite, ayant assisté au sacre de Louis XI, il fit des efforts pour engager ce monarque à renoncer à la pragmatique sanction; il ne réussit pas dans cette entreprise, mais il eut l'avantage d'obtenir la confiance du monarque, qui l'envoya à Bordeaux pour
installer le Parlement. Jofredi dut s'acquitter ensuite de la mission , plus difficile, d'assurer la ruine du comte d'Armagnac. JeanV résista; mais en déployant une valeur inutile, il ne retarda sa chute que pour l'ensanglanter, et Lectoure, assiégée et conquise, cessa d'être l'asile de cette maison puissante qui avait si souvent troublé la tranquillité du royaume. Plus guerrier que pontife , Jofredi fut rejoindre, à la tête d'un corps de troupes, levé dans sa ville épiscopale, l'armée qui assiégeait Perpignan. Après la prise de cette place, il mourut dans son prieuré de Breuil; son corps fut porté à Albi et enseveli dans la chapelle de la Sainte-Croix.
Les murs de ce sacellum élant recouverts presqu'en entier, de peintures qui représentent les faits que fournit l'histoire de Constantin et de sainte Hélène , relativement au culte de la Croix, nous seixms dans la nécessité de rapporter une partie de ceux-ci.
L'empire était déchiré par l'ambition et par les guerres civiles. Ces Romains, autrefois si grands dans les combats, si grands dans la tribune , et qui , par leur courage et leur sagesse , avaient donné des lois au monde, ne connaissaient plus les sentimens généreux qui avaient animé leurs ancêtres. Us ne prenaient plus les armes pour l'agrandissement ou pour l'illustration de la patrie , mais seulement pour le choix des tyrans. Constantin , fils de Constance Chlore , avait été proclamé Auguste par l'armée, mais Galerius ne lui donnait que le titre de César-, en Italie, Maxence avait pris la pourpre, et, sous le spécieux prétexte de venger son père , immolé par les ordres de Constantin , il montait sur le trône et déclarait la guerre à son rival; celui-ci s'avança bientôt vers la capitale du monde.
Les historiens ecclésiastiques ont raconté les prodiges qui assurèrent la victoire à Constantin, Son camp était placé non loin du Pont- Milvius, et ses troupes paraissaient moins nombreuses que celles de son adversaire; mais il implora le pouvoir du Dieu des chrétiens, et une Croix lumineuse se montra à ses yeux, au-dessus du soleil; il lut autour de ce signe du salut, les mots : In hoc signo vinces. La nuit suivante, le Fils de Dieu lui apparut, tenant dans ses mains cette croix, dont la figure avait brillé dans le ciel , et Constantin reçut l'ordre de s'en servir dans les combats comme d'une défense assurée. A son réveil,
le prince assemble les chefs des légions ; il leur raconte ce qu'il a vu , il dépeint avec exactitude le symbole de la Rédemption , et ordonne d'en construire un pareil; sa volonté est exécutée. Le monograme de Christ est uni à la croix ; le habarum en est orné , et cette image , naguères méprisée par les partisans du Polythéisme, devient l'enseigne impériale et le gage de la victoire. La nuit qui précéda la bataille, Constantin fut encore averti en songe de faire inscrire sur les boucliers de ses soldats le nom abrégé de J.-C. Il obéit, et dès la pointe du jour, les caractères grecs X chi et P rho , qui commencent ce nom sacré , brillèrent sur toutes les armures.
Le peintre employé par le cardinal Jofredi a représenté , dans les deux premiers tableaux de la chapelle de la Sainte-Croix , les événemens dont nous venons de retracer le souvenir. Dans l'un on voit Constantin portant une couronne rayonnée, et vêtu, ainsi que les personnages de sa suite, à l'exception d'un seul, à peu près comme on l'était pendant la seconde moitié du i5e siècle. L'empereur lève les yeux et voit dans les airs une croix resplendissante de célestes clartés; des Anges voltigent à l'entour, et on lit au-dessus ces mots : IN HOC SIGNO VINCES.
Le second tableau montre Constantin endormi; le Christ lui apparaît. Des soldats sont couchés près du lit de l'empereur; leurs boucliers sont chargés d'aigles à double tête, et, malgré cette erreur dans le dessin, on s'aperçoit que l'artiste a voulu faire comprendre que ces boucliers , encore ornés des signes caractéristiques de l'empire , seront bientôt décorés du monogramme sacré, puisqu'en cet instant même le Christ prescrit à Constantin de le faire graver sur les armes de ses guerriers.
Maxence , au milieu de ses troupes et prêt à passer le Tibre pour atteindre son ennemi, est représenté dans un autre tableau de la chapelle de la Croix; une louve est peinte sur ses drapeaux; il est à cheval et tient un sceptre. Son costume s'éloigne entièrement de la vérité historique ; ses soldats sont de même vêtus d'une manière bizarre.
Une autre composition montre l'ennemi de Maxence s'avançant pour combattre. On porte devant lui un étendard sur lequel brille la croix. Les habits de ses soldats ressemblent en entier à ceux en usage vers la
fin du i5e siècle. Le cheval qui le porte est caparaçonné et sur la draperie on voit l'aigle à deux têtes et la couronne impériale.
Dans le cinquième tableau , les armées sont en présence. Animés d'une haine qui ne peut s'éteindre que dans le sang ennemi , Maxcncc et Constantin sortent des rangs. Chacun porte une armure complète , pareille à celle des chevaliers qui vivaient sous le règne de Louis XI , mais cette armure est en or. Les visières des casques sont baissées , et une couronne brille sur chaque cimier. Les lances des deux adversaires se sont croisées ; Constantin , protégé par le signe sacré empreint sur l'étendard qui flotte près de lui , a frappé mortellement son compétiteur à l'empire ; Maxence tombe et ses légions vont prendre la fuite.
Les autres peintures qui ornent la chapelle de la Croix , forment deux tableaux particuliers où l'on voit sainte Hélène , mère de Constantin. La conversion de cette femme fut si parfaite , dit un écrivain , qu'elle pratiqua toujours depuis les plus héroïques vertus. Elle se distinguait surtout par son amour pour les pauvres. Rufin dit , en parlant du zèle et de la foi d'Hélène , que rien ne pouvait leur être comparé. Saint Grégoire le Grand, assure qu'elle allumait dans le cœur des Romains, le feu dont elle était embrasée. En 326, Constantin ayant résolu de faire bâtir une église sur le Calvaire, sainte Hélène, quoique âgée de près de quatre-vingts ans , se chargea de ce pieux ouvrage; elle avait d'ailleurs résolu de rechercher avec soin la Croix sur laquelle le Sauveur avait cessé de vivre. Elle fut donc à Jérusalem et consulta les habitans de cette ville pour retrouver le lieu où gissait ce monument teint du sang de J.-C. Le reste de cette histoire est trop connu pour être rapporté. Pénétrée d'une sainte joie, Hélène fonda une église sur la place même où elle avait découvert la Croix; elle revint ensuite à Rome et mourut peu de temps après.
L'entrée de sainte Hélène dans Jérusalem, forme le sujet de l'un des plus curieux tableaux de la chapelle de la Croix. Les vêtemens de la mère de Constantin ressemblent en entier à ceux que portaient les femmes de la plus haute distinction , à l'époque où cette peinture a été terminée. Montée sur une haquenée, Hélène a près d'elle ses Dames, ses Gentilshommes^ ses Pages; l'un de ces derniers porte même un epervier
sur le poing. On croit assister à une scène du moyen âge , et néanmoins l'action a lieu en 32(j.
On lit, au-dessus du tableau, cette inscription :